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REPAS ET FESTINS

Nous avons eu à traiter ailleurs de la tenue et de l'ordonnance des repas sous les rois mérovingiens et carlovingiens l. Nous avons dit aussi quelque chose du service de la table au treizième siècle. (Voyez plus haut, le chapitre Vie privée.) Le premier auteur qui nous ait laissé quelques documents sur ce curieux sujet, à une époque plus rapprochée de nous, est encore ce bon bourgeois à qui nous devons le Ménagier de Paris. Il décrit, par exemple,

1 Voir les Arts au moyen âge , chapitre Ameublement.

NOURRITURE ET CUISINE

dans tous ses détails un repas qui fut donné (au quatorzième siècle) par l'abbé de Lagny à l'évêque de Paris, au président du Parlement, au procureur et à l'avocat du roi et autres membres de son conseil (en tout seize convives). Nous voyons dans cette relation que monseigneur de Paris, occupant la place d'honneur, fut, à raison de son rang, servi par trois de ses écuyers, et dans des plats couverts, comme c'était l'usage pour le roi, les

Fig. 125. — Les officiers de bouche et de chambre de la cour impériale : échanson, cuisinier, barbier et tailleur; d'après une des planches du Triomphe de l'empereur Maximilien 1er, gravé par J. Rescli Burgmayer et autres ( 1 5 1 2 ) , d'après les dessins d'Albert Durer.

princes du sang, les ducs et pairs; que monsieur le président, placé immédiatement à côté de l'évêque, fut également servi par un de ses gens, mais à découvert, et que les autres convives étaient assis à table, selon l'ordre indiqué par leur rang de titre ou de charge.

Le menu de ce festin, qui se donna un jour maigre, est d'autant plus digne d'attention, qu'il nous montre de quelles nombreuses ressources la cuisine disposait déjà en pareilles circonstances, notamment en fait de poisson, bien que les transports de la marée fraîche offrissent les plus grandes difficultés, à cause des relais de poste et du mauvais état des chemins.

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Revenons à notre menu. Il est tout d'abord assigné à chaque convive, en se mettant à table, une demi-chopine de grenache, puis « eschaudés chaulx, pommes rosties et dragées blanches dessus, figues grasses rosties, soret et cresson, et romarin ».

« Potages : Salemine (saupiquet ?) de six becquets (truictes) et six tanches, poirée vert et harent blanc, anguilles d'eau douce, salées d'un jour d'avant, et trois mellus (merlans) trempés d'une nuit d'avant; amandes, gingembre, saflran, poudre de cannelle , dragées.

« Poisson de nier : Soles, gourneaux, congres, turbot, saumon.

« Poisson d'eau douce : Lux faudis ( brochets œuvés), carpes de Marne, bresmes.

« Entreniés : Plays (plies) , lamproie à la bœe , pomme d'orenge (une pour chaque convive), marsouin à la saulce, maquereaux, soles, bresmes, aloses à la cameline et au vert-jus, ris et amandes frictes dessus, sucre pour ris et pour pommes.

« Pour desserte : Composte et dragée blanche et vermeille mise par dessus; figues, dates, roisins, avelaines (noisettes).

« Ypocras, pour issue avec oublies et supplications.

« Vins et espices font le boute-hors. .. »

A ce festin maigre, nous pouvons opposer comme contraste « l'ordonnance des nopces de maître Helye », auxquelles assistèrent quarante convives en mai, un mardi « jour de chair ».

« Potages : Chapons au blanc mangier, grenade et dragée vermeille par dessus — Rost : Quartier de chevreuil, oison, poussins et sausses à orenge , cameline et verjus. — Entremets : Gelées d'escrevisses, de loches, lapereaux et cochon. — Desserte: Froumentée et venoison. Issue: Ypocras... — Boute-hors : Vin et espices... »

Le savant et judicieux éditeur du Ménagier de Paris, M. le baron Jérôme Pichon, résume ainsi, d'après ce curieux manuel de la vie bourgeoise, l'ensemble du service de table au quatorzième siècle :

«... Les différentes provisions nécessaires à l'alimentation, confiées habituellement à la surveillance des écuyers de cuisine, étaient choisies, marchandées et payées par un ou plusieurs de ces officiers, assistés des queux ou cuisiniers. Les mets, préparés par les queux, étaient, en attendant le

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moment du service, posés par les aides des écuyers, sur un dressoir placé dans la cuisine. C'est de là qu'ils étaient portés sur les tables. Représentonsnous une vaste salle, tendue de tapisseries et d'autres étoffes brillantes. Les tables sont recouvertes de nappes à frange, jonchées d'herbes (odoriférantes?) : une d'entre elles, dite grande table, est réservée aux personnes notables. Les convives sont conduits à leurs places par deux maîtres d'hôtel, qui leur apportent à laver. La grande table est garnie, par un maître d'hôtel, de salières d'argent (fig. 126 et 127), de gobelets couverts dorés, pour les grands

Fig. 126 et 127. — Côtés d'une salière émaillée, à six pans, représentant les travaux d'Hercule, exécutée à Limoges par Pierre Raymond, pour François Ifr.

personnages; de cuillers et de quartes (vases contenant une quarte, ou deux pintes) d'argent. Les convives mangent (au moins certains mets) sur des tranchoirs ou grandes tartines de gros pain, jetées ensuite dans des vases dits couloueres (passoires). Pour les autres tables, le sel est placé dans des morceaux de pain, creusés à cet effet par des officiers dits porte chappes. Dans la salle est un dressoir, garni de vaisselle et de différentes espèces de vins. Deux écuyers, placés auprès de ce dressoir, donnent aux convives des cuillers propres, leur versent le vin qu'ils demandent, et retirent de la table la vaisselle sale ; deux autres écuyers font porter le vin au dressoir de la salle; un valet, placé sous leurs ordres, est uniquement occupé à tirer le vin des tonneaux, car à cette époque le vin n'était pas mis en bouteilles : on pre-

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nait directement au tonneau le vin nécessaire à la consommation journalière. Les plats, formant trois, quatre, cinq ou même six services, dits mets ou assiettes, sont apportés par des valets et deux écuyers des plus honnêtes (dans certains repas de noces, le marié marchait devant avec eux). Les plats sont posés sur la table, par un asséeur (placeur), assisté par deux serviteurs. Ces derniers enlèvent les restes et les remettent aux écuyers de cuisine, qui doivent les conserver. Après les mets ou assiettes, les tables sont couvertes de nouvelles nappes, et ^entremets est alors apporté. Ce service, le plus brillant du repas {^entremets désigne ordinairement, dans les récits de festins princiers, une espèce de représentation théâtrale), se compose de plats sucrés, de gelées de couleur avec armoiries, etc.", puis d'un cygne, de paons ou de faisans, revêtus de leurs plumes, ayant le bec et les pattes dorés, et placés au milieu de la table, sur une sorte d'estrade. A l'entremets, qui ne figure pas dans tous les menus, et, à son défaut, au dernier mets ou service, succède la desserte (compotes, fruits, dessert) ; Vissue ou sortie de table est composée le plus souvent d'hypocras et d'une sorte d'oublié, dite mestier, ou bien, en été, l'hypocras étant hors de saison, à cause de sa force, de pommes, de fromages, et quelquefois encore d'autres pâtisseries et sucreries. Le boute-hors (vin et épices) termine le repas. On se lave les mains, on dit les grâces, puis on passe dans la chambre de parement , ou salon. Les domestiques succèdent alors aux maîtres, et dînent après eux. On apporte ensuite aux convives du vin et les épices de chambre, et chacun se retire chez soi. »

Quelque compliqué et fastueux que fût déjà un tel ordre de service, il aurait pu paraître insuffisant et même mesquin un siècle plus tard, alors que les festins princiers étaient ordonnés par le célèbre Taillevent, maîtrequeux du roi Charles VIL Le savant historien de la cuisine française, Legrand d'Aussy, a résumé ainsi la description d'un grand repas qui fut donné, en 1455, par le comte d'Anjou, troisième fils de Louis II, roi de Sicile :

« La table était garnie d'un dormant, qui représentait une pelouse verte, et qui, sur les bords de son pourtour, offrait de grandes plumes de paon et des rameaux verts, auxquels on avait attaché des violettes et d'autres fleurs odorantes. Au milieu de la pelouse s'élevait une tour argentée, avec ses créneaux. Elle était creuse et formait une espèce de volière où l'on avait ren-

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fermé différents oiseaux vivants , dont la huppe et les pieds étaient dorés. Son donjon, doré aussi, portait trois bannières, Tune aux armes du comte,

Fig. 129. — Casse-noisettes en buis sculpté. Seizième siècle. Collection Je M. Achille Jubinal.

les deux autres aux armes de mesdemoiselles de Châteaubrun et de Villequier, pour lesquelles se donnait la fête.

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« Le premier service consistait en un civet de lièvre, un quartier de cerf qui avait passé une nuit dans le sel, un poulet farci et une longe de veau. Ces deux derniers objets étaient couverts d'un brouet d'Allemagne, de rôties dorées, de dragées et de grains de grenade... A chaque extrémité, et en dehors de la pelouse, il y avait un énorme pâté, surmonté d'autres plus petits, qui lui servaient de couronne. La croûte des deux grands était argentée tout autour et dorée en dessus : chacun d'eux contenait un chevreuil entier, un oison, trois chapons, six poulets, dix pigeons, un lapereau et (sans doute pour servir de farce ou d'assaisonnement) une longe de veau hachée, deux livres de graisse et vingt-six jaunes d'œufs durs , couverts de safran et lardés de clous de girofle. Pour les trois services suivants , c'était un chevreuil , un cochon , un esturgeon cuit au persil et au vinaigre , et couvert de gingembre en poudre ; un chevreau, deux oisons, douze poulets, autant de pigeons, six lapereaux, deux hérons, un levraut, un chapon gras farci, un hérisson avec une sauce , quatre poulets dorés avec des jaunes d'œufs et couverts de poudre du Duc (épices), un sanglier artificiel fait avec de la crème frite, des darioles (gaufres), des étoiles; une gelée moitié blanche, moitié rouge, laquelle représentait les armes des trois personnes nommées ci-dessus; une crème brûlée, à la poudre du Duc , et sursemée de graines de fenouil confites au sucre; du lait lardé, une crème blanche, du fromage en jonchées, des fraises; enfin, des prunes confites et étuvées dans leau rose. Outre ces quatre services, il y en eut un cinquième, composé uniquement de ces vins apprêtés qui étaient alors d'usage, et de ces confitures qu'on nommait épices. Celles-ci consistaient en fruits confits ou en diverses pâtes sucrées. Les pâtes représentaient des cerfs et des cygnes , au col desquels étaient suspendues les armes du comte d'Anjou et celles des deux demoiselles de Châteaubrun et de Villequier. »

Chez les grands , le son du cor annonçait le repas ; c'est là ce que Froissard appelle corner l'assiette, et ce qu'on appelait antérieurement corner Veau, parce qu'on avait coutume de se laver les mains avant de se mettre à table , comme aussi lorsqu'on sortait de la salle à manger. On employait pour ces ablutions quelque eau aromatisée et surtout Veau rose, que des pages ou des écuyers, portant des aiguières en métal précieux, délicatement travaillé, offraient aux dames dans des bassins d'argent. Ce fut vers la même

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époque, c'est-à-dire au temps de la chevalerie, qu'on imagina de placer les convives par couple, ordinairement homme et femme, chaque couple n'ayant alors à table qu'une seule coupe et une seule assiette ; de là l'expression : manger à la mesme escnellc.

Les historiens nous racontent qu'aux douzième et treizième siècles on voyait dans certains festins d'apparat les plats apportés par desservants armés de toutes pièces et montés sur des chevaux caparaçonnés; mais c'est là un fait qui se rattache exceptionnellement à la chevalerie, tandis que dès ce temps-là s'était établi l'usage de puissantes ou ingénieuses machines qui faisaient descendre de l'étage supérieur ou monter de l'étage inférieur les tables toutes servies, et qui les faisaient ensuite disparaître comme par enchantement.

A cette époque le service d'un festin chez les grands exigeait un nombre considérable d'officiers et de valets-, ce nombre fut encore par la suite bien augmenté. Ainsi, par exemple, lorsque Louis d'Orléans reçut de son frère le roi Charles VI une mission politique en Allemagne, ce prince, afin de représenter dignement la France à l'étranger, porta le personnel de sa maison à plus de deux cent cinquante personnes, dont cent environ étaient oficiers ou valets de bouche. Olivier de la Marche , qui dans ses Mémoires a réuni les détails les plus minutieux sur le cérémonial à la cour de Charles le Téméraire, duc de Bourgogne, nous montre que le service de bouche y était aussi compliqué que dans les autres grandes maisons princières '.

Ce faste exagéré et ruineux tomba ensuite en désuétude, pendant les règnes de Louis XI, de Charles VIII et de Louis XII, pour reparaître sous celui de François Ier, qui à la suite de ses premières guerres en Italie importa en France la cuisine italienne et le luxe gastronomique de ce pays, où l'art de la bonne chère, surtout à Venise, à Florence et à Rome, avait atteint le plus haut degré de raffinement et de magnificence. Henri II et François II ne laissèrent pas trop déchoir leur table royale; mais après eux, malgré la mollesse efféminée des mœurs de la cour, les guerres continuelles que Henri III eut à soutenir dans ses propres États, ainsi que son frère et prédécesseur Charles IX, contre les protestants et les ligueurs, forcèrent ces deux rois à faire beaucoup d'économies sur leurs maisons et sur leur table.

1 Voy. sur l'ameublement et la décoration des salles à manger, et sur les objets de service de table. Arts nu Moyen âçe. chapitre Ameublement.

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« C'estoit par boutade que Ton y faisoit bonne chère, dit Brantôme , car le plus souvent la marmite se renversoit ; chose que hait beaucoup le courtisan, qui aime beaucoup avoir bouche (c'est-à-dire table ouverte) à la cour et à Tannée, parce qu'alors il ne luy couste rien. » Henri IV n'était ni fastueux ni gourmand; aussi faut-il descendre jusqu'au règne de Louis XIII pour retrouver quelques vestiges de la splendeur desbanquets de François Ier.

Depuis l'établissement des Francs dans les Gaules jusqu'au quinzième siècle inclusivement, on ne faisait que deux repas par jour; on dînait à dix heures du matin et l'on soupait à quatre heures de l'après-midi. Au seizième siècle , dans les villes, on retarda d'une heure le dîner et de trois le souper, ce dont bien des gens se plaignirent en vertu du vieux proverbe :

Lever à six, dîner à dix, Souper à six, coucher à dix, Fait vivre l'homme dix fois dix.

Kig. i3i. — Bannière de la corporation des pâtissiers de Tonnerre.

CHASSE

Vénerie et fauconnerie. — Origine d'Aix-la-Chapelle. — Gaston Phœbus et son livre. — Les protecteur célestes des chasseurs. — Confréries et associations cynégétiques. — Rois chasseurs : Charlemagne . Louis IX, Louis XI, Charles VIII, Louis XII, François Ier, etc. — Traités de vénerie. — Papes chasseurs. — Origines de la fauconnerie. — Education des oiseaux. — Équipages de chasse à l'oiseau. — Livre du roi Modus. — Langue de la fauconnerie. — Personnages qui ont excellé dans ce genre de chasse. — L'oisellerie.

ois la dénomination générale de Chasse on comprend ordinairement trois branches distinctes d'un même art ou d'une même science, qui fut en si grand honneur au moyen âge, surtout aux brillantes époques de la chevalerie, et dont les origines remontent évidemment aux premiers âges de l'humanité. C'est tout d'abord la vénerie, que M. Elzéar Blaze définit « la science de forcer, de prendre

ou de tuer un animal désigné parmi un certain nombre d'animaux de la même espèce-, » c'est ensuite la fauconnerie, qui était non-seulement l'art de chasser avec le faucon, mais encore l'art de dresser les oiseaux de proie pour la chasse du gibier à plume; enfin Yoisellerie, qui, selon l'auteur de tant de savants ouvrages sur le sujet qui nous occupe, n'eut en principe d'autre but que de protéger les moissons et les fruits de la terre, en écartant ou en détruisant les ennemis naturels de la culture des champs.

Parlons d'abord de la vénerie. Les chasseurs s'honoreront toujours de

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compter en tète des écrivains cynégétiques Xénopnon, général, philosophe, historien, bien que son Traité de la Chasse (traduit du grec en latin, sous le titre De Venatipne) , à part les excellents conseils qui y sont contenus sur l'éducation des chiens, ne parle que de pièges, de filets pour prendre les animaux sauvages. Arrien et Oppien, chez les Grecs* Gratius Faliscus, Nemesianus, chez les Romains, écrivirent aussi sur le même sujet-, mais leurs ouvrages, sinon dans quelques rares passages, ne contiennent rien qui ait réellement trait à Fart de vénerie proprement dit, dont les premières traces historiques apparaissent chez nous vers la fin du septième siècle.

Longtemps après cette époque, cependant, on chassait encore, pour ainsi dire, au hasard, en attaquant la première bête qu'on rencontrait. Les chasses de Charlemagne notamment étaient presque toujours d'énormes et aveugles boucheries, où l'on tuait par milliers desbètes de toutes espèces qui avaient été traquées à la fois et poussées dans une enceinte formée de toiles ou de rets.

L'infatigable empereur, quoique toujours en guerre sur tous les points de l'Europe, ne manquait jamais une occasion de chasser : on eût dit qu'il se reposait à courir les forêts. Il était alors non-seulement suivi d'une multitude de veneurs et d'officiers de sa maison , mais encore accompagné de sa femme et de ses filles, qui, montées sur de superbes coursiers, entourées d'une cour élégante et nombreuse, rivalisaient d'adresse et de courage pour combattre et forcer les plus féroces animaux.

On raconte même que la ville d'Aix-la-Chapelle doit son origine à une aventure de chasse de Charlemagne. L'empereur, courant après un cerf, veut traverser un ruisseau , et remarque que son cheval , aussitôt après avoir mis le pied dans l'eau, le retire avec défiance. S'apercevant que l'animal boite, il descend et lui tâte la sole, qu'il trouve chaude. Il met sa main dans l'eau, qui est brûlante. En cet endroit même il fit élever une chapelle ayant la configuration d'un pied de cheval. On construisit ensuite la ville, et aujourd'hui encore la source (d'eau minérale chaude) est renfermée sous une rotonde qui rappelle par sa forme cette ancienne légende.

Les fils de Charlemagne tinrent aussi la chasse en grande estime, et peu à peu l'art de vénerie se créa, se perfectionna; mais ce fut seulement à la fin du treizième siècle qu'un auteur anonyme eut l'idée d'en consigner les prin-

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cipaux préceptes dans un poëme didactique, intitulé Le Dict de la chace du cerf. En 1 328, un écrivain, resté également anonyme, composa le Livre du

Fig. i32. — Gaston Phœbus enseignant l'art de la vénerie. Fac-similé d'une miniature de Phebus , Des deduiy de la chasse des bestes sauvaiges et des oyseaux de proie. Manuscrit du quinzième siècle, à la Bibliothèque nationale de Paris.

roy Modus, qui renferme les règles de cet art pour chasser toutes les bêtes à poil, depuis le cerf jusqu'au lièvre; puis vinrent d'autres poètes et prosa-

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teurs français, Gace de la Vigne (i 35q), Gaston Phœbus (1387) et Hardouin, seigneur de Fontaine-Guérin (1394), qui ne traitèrent pas exclusivement de la vénerie, mais décrivirent les différentes manières de chasser connues de leur temps. Vers 1340, Alphonse XI, roi de Gastille, avait fait rédiger, pour son propre usage, un livre de chasse en espagnol (Libro de Monteria); mais ce traité n'eut jamais l'autorité ni la vogue du Livre du roi Modus, ni même de celui que Gaston Phœbus III , comte de Foix , dicta lui-même à ses compagnons de guerre et de chasse (fig. r 3 2 ) . Si dans tous les pays la grande

Fi.C. 1 3 3 . — 11 Comment nn puet porter la toile pour traire aux bestes. » Fac-similé d'une miniature du manuscrit de Phebits. Quinzième siècle.

chasse à courre porte le nom de chasse française, c'est que réellement l'honneur de l'avoir réglementée et organisée, sinon inventée, est dû aux auteurs cynégétiques français, qui en surent formuler magistralement les meilleures lois. En effet presque tous les termes techniques en usage aujourd'hui dans la vénerie ne sont autres que ceux que ces vieux auteurs ont créés et que leurs ouvrages ont, pour ainsi dire, immuablement consacrés.

Les curieuses miniatures qui dans le manuscrit original de Gaston Phœbus accompagnent le texte descriptif, et qui ont été reproduites dans la plupart des anciennes copies de ce manuscrit célèbre, nous donnent sur les procédés de chasse employés au quatorzième siècle des notions pleines d'intérêt : nous

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y voyons, par exemple (fig. i33), que la vache artificielle dont on se sert encore pour approcher les canards sauvages était dès lors connue (avec cette seule différence qu'on imitait un cheval)', nous y voyons les chasseurs tirant contre les ours, les sangliers, les cerfs, des flèches à fers aigus qui entraient profondément dans la chair, malgré l'épaisseur de la fourrure, malgré la dureté de la peau de L'animal, tandis que s'il s'agissait de la chasse au lièvre le trait se terminait par une sorte de masse (fig. 1 34), probablement en plomb, qui devait assommer la bête et non lui traverser le corps. Ailleurs, un chasseur est représenté, l'arbalète tendue, sur une charrette qui, toute

Fig. 1 34. — « Comment on puet traire aux lièvres. » Fac-similé d'une miniature du manuscrit de Phebus. Quinzième siècle.

couverte, ainsi que le cheval, de branches d'arbre, s'avance comme un buisson ambulant sans que le gibier s'en méfie, etc. (fig. 1 35).

Gaston Phœbus était, comme on sait, un des plus braves chevaliers de son époque; la chasse fut, après la guerre, sa plus grande passion, et il avoue naïvement lui-même qu'il doute y avoir eu « nul maître ». D'ailleurs, comme tous les auteurs contemporains, il fait soigneusement ressortir dans son livre le côté moral de la chasse. « En chassant, dit-il, on évite le péché d'oisiveté, car, qui fuyt les sept péchés mortels, selon nostre foy, il devroit estre sauvé : donc bon veneur sera sauvé. »

Dès les premiers âges du monde les chasseurs se mirent sous la protection d'une divinité spéciale. Chez, les Grecs et les Romains c'était Diane ou Phœbé. Les Gaulois, qui avaient adopté la plupart des dieux et déesses de

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Rome, invoquaient aussi la Lune quand ils partaient pour la guerre ou pour la chasse; mais aussitôt qu'ils pénétraient dans l'obscurité sacrée des forêts ils se recommandaient plus particulièrement à la déesse Ardhuina, dont le nom, d'origine inconnue, fut appliqué depuis probablement à l'immense et giboyeuse forêt âCArdenne ou des Ardennes. Ils élevaient en l'honneur de cette déesse, au fond des bois, de monstrueuses statues ayant une tête de

Ki^. [35. — ii Comment on puet mener la charrette pour traire aux bestes. » Fac-similé d'une miniature du manuscrit de Phebus. Quinzième siècle.

cerf sur un corps d'homme ou de femme, et pour se la rendre favorable dans leurs chasses ils suspendaient autour de l'idole les pieds, les peaux, les cornes des bêtes qu'ils avaient tuées. Cernunnos, qu'on représentait aussi avec une figure humaine, mais portant toujours des cornes de cerf, avait un autel même à Lutèce, sans doute à cause des grands bois qui couvraient alors les deux rives de la Seine.

Le Cernunnos gaulois (qui se retrouve chez les Romains, puisque Ovide

1 Voir les Arts au moyen âge, chapitre Sculpture.

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mentionne des cornes de cerf votives) conserva une espèce de culte après rétablissement de la religion chrétienne. Au cinquième siècle , Germain , chasseur intrépide (qui devint plus tard évèque d'Auxerre), avait non loin de sa demeure un chêne au tronc gigantesque, véritable Cernunnos, qu'il chargeait des dépouilles des animaux tués de sa main. Dans quelques pays

Fig. 1 36. — n Comment on doit huer et corner. » Fac-similé d'une miniature du manuscrit de Phebus. Quinzième siècle.

où le Cernunnos était resté en vénération, il recevait les offrandes de tout le monde. On choisissait ainsi le plus bel arbre et le plus vieux du canton pour y suspendre à la fois les trophées des guerriers et des chasseurs, et plus tard, quand les chasseurs clouèrent à l'entrée extérieure de leur habitation les tètes de cerf, les pieds de sanglier, les bêtes puantes, les oiseaux de proie, ce fut là évidemment un souvenir de l'ancienne tradition.

Quoi qu'il en soit, l'idolâtrie païenne étant tout à fait abandonnée, les chasseurs ne voulurent pas demeurer sans protecteur, et ils le cherchèrent

parmi les saints en renom. Tout d'abord ils s'adressèrent, les uns à saint Germain d'Auxerre, qui avait été chasseur lui-même, les autres à saint Martin, qui était un soldat avant d'être évêque de Tours; enfin ils s'accordèrent pour se placer sous le patronage de saint Hubert, évêque de Liège et chasseur illustre du huitième siècle, qui s'était voué à la vie religieuse à la suite de la rencontre qu'il fit, en chassant dans les bois, d'un cerf miraculeux portant entre ses deux cornes l'image lumineuse du Christ. A l'origine, la fête de saint Hubert revenait quatre fois chaque année aux différentes dates qui rappelaient la conversion du saint, sa mort et les deux translations de ses reliques; et à chacune de ces fêtes, pour la célébration desquelles les chasseurs accourarent de très-loin, en grand nombre et « en bel arroi », avec leurs chevaux et leurs chiens, il n'était sorte de magnifique et pompeux appareil qui ne fût déployé, de la part des rois et des seigneurs, en l'honneur du saint patron de la chasse (fig. 1 36).

Les chasseurs formaient autrefois des espèces de confréries qui avaient leur rang marqué dans les cérémonies publiques, et surtout dans les processions. En 1455, Gérard, duc de Clèves et burgrave de Ravensberg, créa l'ordre des chevaliers de Saint- Hubert, dans lequel les gentilshommes seuls pouvaient être reçus, et dont les insignes se composaient d'une chaîne d'or ou d'argent, composée de cors de chasse, supportant une image du saint, représenté en adoration devant le crucifix qui brillait sur la tête d'un cerf. La croyance populaire voulait que les chevaliers de Saint-Hubert eussent le privilège de guérir la rage, qui, par un fait inexplicable, n'éclatait presque jamais dans une meute de chasse. Ce n'était pas, d'ailleurs, la seule croyance superstitieuse qui se rattachât au noble et aventureux exercice des compagnons de saint Hubert. Dans une quantité de vieilles légendes, qui appartiennent la plupart à l'Allemagne (fig. 1 37), il est question de chasseurs maudits ayant vendu leur âme au démon en échange de quelque flèche ou de quelque balle enchantée, qui ne manquait jamais son coup, et qui atteignait le gibier à des distances extraordinaires. Il est question aussi dans ces légendes de divers animaux qui, poursuivis par les veneurs ou les meutes, se trouvent tout à coup sauvés miraculeusement en se jetant dans les bras d'un saint homme,

1 Les Arts au moyen âge. Fac-similé d'une gravure d'Albert Durer, chapitre Gravure.

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ou bien se réfugiant dans quelque pieux asile. Puis viennent les chevaliers fantastiques qui, ayant chassé toute leur vie , chassent encore après leur mort ; l'histoire a même signalé l'apparition du fantôme de feu que Charles IX aperçut en chassant dans la forêt de Lions, et la singulière rencontre d'Henri IV avec le redoutable grand-veneur de la forêt de Fontainebleau est aussi célèbre. Il est vrai de dire, pour expliquer ou comprendre ces faits étranges , que la chasse constituait jadis une sorte de franc-maçonnerie, avec

Fig. 137. — Veneur allemand , dessiné et gravé, au seizième siècle, par J. Amman.

ses rites mystérieux et sa langue secrète. Les initiés usaient entre eux de signes particuliers de reconnaissance. Ils avaient aussi des nombres heureux et malheureux, des couleurs symboliques, etc.

Les chasses les plus dangereuses furent celles que chercha et préféra l'intrépidité des hommes de guerre. La chronique du moine de Saint-Gai I raconte, avec de grands éloges, une aventure de Charlemagne allant luimême, avec ses veneurs et ses meutes, chasser un ours monstrueux qui était la terreur des Vosges : Tours, après avoir mis à mal nombre de chiens et de chasseurs, se trouve en face de l'empereur, qui ose seul lui tenir tète. Un véritable combat singulier s'engage entre eux; ils se prennent corps à corps,

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au sommet d'un rocher. La lutte finit par la mort du terrible animal, que Charles frappa d'un coup de poignard en le précipitant au fond du ravin, et les échos des montagnes retentirent de ce cri mille fois répété : « Vive Charles le Grand! » Ce fut, dit-on, la première fois que les compagnons de l'intrépide monarque lui décernèrent le titre de grand [magnus), et dès lors le roi Charles devint Charlemagne.

Ce prince était même très-jaloux de son droit de chasse, au point de ne vouloir le partager avec personne. Il refusa longtemps aux religieux de l'abbaye de Saint-Denis, qu'il tenait cependant en particulière affection , la

Fi£. 1 38 . — « Ci devise la nature et la propriété des deins et comment l'on les prent à forche de chiens. » Fac-similé d'une miniature du Livre du roy Moins. Manuscrit du quatorzième siècle, à la Bibliothèque nationale de Paris.

permission de faire tuer quelques cerfs qui dévastaient leurs forêts (fig. 1 38) , et ne la leur accorda même qu'en considérant que la chair de ces animaux servirait à l'alimentation des frères infirmes , et les peaux à la reliure des missels '.

Si du neuvième siècle nous passons au treizième, nous y trouvons un roi de France qui ne fut pas moins ardent chasseur que brave guerrier, en même temps qu'homme juste et pieux, car Louis IX aimait la chasse à l'égal de la guerre. Sa première croisade lui donna l'occasion de chasser le lion : « Aussitôt qu'il eut la connoissance du pays de Césarée, dit Joinville, le roi se mit, luy et ses gens, à chasser aux lions, en sorte qu'ils en prindrent (prirent) plu-

1 Voir les Arts au moyen âge, chapitre Reliure.

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sieurs; mais ils se mettoient en grand danger et péril de leurs corps; et la façon de les prendre estoit telle : ils alloient à la chasse montés sur chevaux qui estoient autant bien courants comme il est possible. Quand ils avoient trouvé le lion, ils le frappoient d'un coup de traict d'arbaleste ou d'arc, et le lion, se sentant blessé, couroit sus au premier qu'il voyoit, et celuy-ci se mettoit à fuyr tant qu'il pouvoit; et, en fuiant, il laissoit choir quelque couverture ou pièce de vieux drap, et le lion qui la rencontroit la prenoit et deschiroit, pensant que ce fust celui qui l'avoit frappé; et ainsi que le lion

Fig. i3y. — « Comment l'en prent les escureus à terre en dru bois. » Fac-similé d'une miniature du manuscrit du Livre du roy Modus. Quatorzième siècle.

s'amusoit à desrompre la pièce de drap, les autres s'approchoient et lui tiroient coups de traits, et le lion alloit de rechef après celuy qui l'avoit frappe, lequel laissoit choir une autre pièce de drap pour amuser le lion; et ainsi faisoient-ils plusieurs fois, jusqu'à force de coups ils avoient tué le lion. »

Bien que le saint roi eut au plus haut point la passion de la chasse, passion jalouse entre toutes, il n'en accorda pas moins aux bourgeois les premières permissions de chasse que ceux-ci eussent encore obtenues , à la condition de donner un cuissot de la bète au seigneur sur la terre duquel elle aurait été prise ou tuée. C'est même là qu'il faut voir l'origine de la coutume, encore scrupuleusement observée aujourd'hui, de présenter le pied de la bète à la personne qui dirige la chasse ou qui en doit avoir les honneurs.

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ti-

Fig. 140. — perdris au Fac-similc crit du Li\

Il n'en fut plus de même sous Louis XI, qui, bien que ses guerres incessantes et ses innombrables intrigues politiques semblassent devoir lui interdire toute distraction de ce genre, ne laissa pas d'être le chasseur le plus déterminé et le plus infatigable de son temps. Le sombre tyran du château de Plessis- lès -Tours, avare en toute occasion, si ce n'est quand il s'agissait de ses équipages de vénerie, défendait la chasse, même aux gentilshommes, sous peine de la corde. Pour assurer l'exécution de ces ordres sévères , il faisait sans cesse visiter les châteaux, comme les chaumières, et tout ce qui ressemblait à un filet, à un engin, à une arme de chasse, était détruit sur-le-champ. Son fils unique, l'héritier du trône, n'était point exempt de la rigoureuse interdiction de chasser qui pesait sur les grands feudataires. Confiné dans l'enceinte du château d'Amboise , il n'avait pas la permission d'en sortir, car la 'volonté du roi était que le jeune prince restât étranger aux nobles exercices de la chevalerie. Un jour, le dauphin pria avec tant d'instances son gouverneur, M. du Bouchage, de lui donner une idée de la chasse à courre que ce seigneur consentit à faire avec lui une excursion dans les bois voisins. Le roi le sut, et du Bouchage eut grand'peine à . La manière de prends les conserver sa tête sur ses épaules.

tumberela un queuilles. » jj ^ ^ ^ jus ^ moyen de plaire

d'une miniature du matins-

n du roy Modu». a Louis XI quz de lui offrir quelque pré-

CHASSE

sent en rapport avec sa passion favorite, soit des chiens d'arrêt ou des chiens courants, soit des oiseaux de chasse, soit des valets experts dans Fart de la vénerie ou de la fauconnerie tîg. [3g et 140); et quand le cauteleux

ao6

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monarque devint vieux et infirme, il avait imaginé, pour faire croire à ses ennemis qu'il était toujours aussi jeune que vigoureux, d'envoyer partout, même dans les pays éloignés, des messagers avec mission de lui acheter des chiens, des chevaux, des faucons, etc. Comines dit que Louis XI dépensa pour ces achats des sommes considérables (fig. 142).

A sa mort, le jeune prince qui lui succédait se dédommagea tout naturellement des privations que son père lui avait fait subir, car il avait un goût prononcé pour la chasse. Charles VIII chassa donc tous les jours, et permit généreusement aux nobles d'en faire autant. Il va sans dire que ceux-ci mirent largement à profit cette permission, car la mesure de prohibition absolue que Louis XI s'était fait un malin plaisir de prendre contre les droits de chasse avait malencontreusement privé les nobles d'un divertissement auquel les avaient habitués leurs plus antiques privilèges, et qui, en ces temps de maigre culture intellectuelle, devait être d'un grand secours contre le désœuvrement et la monotonie fastidieuse de la vie de château.

On se prit alors de belle ardeur, dans la jeune noblesse, pour tout ce qui pouvait accroître l'intérêt du passe-temps de la chasse, qui redevint la principale occupation des grands seigneurs. On continua, comme par le passé, à s'ingénier pour trouver des inventions, des méthodes, des ruses nouvelles, dans l'art cynégétique. On empruntait, par exemple, aux pays étrangers des pièges, des engins, des armes; on introduisait même en France des animaux exotiques, qu'on s'efforçait de naturaliser, à grands frais, pour en faire un gibier de chasse ou bien pour s'en servir en guise d'auxiliaires de vénerie. Après avoir importé le renne de Laponie, qui réussit mal dans notre climat tempéré, et le faisan de Tartarie, dont on avait peuplé les halliers, on importa avec plus de succès l'once, ou le léopard d'Afrique, à qui l'on fit jouer, pour la chasse du gibier à poil, un rôle analogue à celui du faucon pour la chasse du gibier à plume. Les veneurs, précédés de chiens qui faisaient lever le gibier, s'en allaient à cheval, par la campagne, avec le léopard en croupe. Dès que les chiens avaient fait partir la bête, le léopard, dressé à cet exercice, fondait sur elle. Aussitôt qu'elle était prise, les veneurs, qui avaient mis pied à terre, présentaient un morceau de chair fraîche au léopard, qui leur abandonnait sa proie et se remettait à l'affût derrière son maître vfig. 141).

CHASSF..

Louis XI, Charles VIII, Louis XII chassèrent souvent ainsi. Les léopards, qui faisaient partie de la vénerie royale, étaient renfermés dans

Fig. 1 t2. — « Du chenil où les chiens doivent demourer, et comment il doit estre tenu. » Fac-similc d'une miniature du manuscrit de Phebus. Quinzième siècle.

un fossé du château d'Amboise, lequel existe encore près de la porte dite des Lions, ainsi nommée sans doute à cause de ces animaux chasseurs et carnassiers, que les gens du peuple confondaient avec des lions véritables.

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Au reste, il y avait toujours des lions en cage dans la ménagerie des rois de France.

François Ier ne le céda en rien à ses prédécesseurs sous le rapport de son amour pour la chasse. Ses voyages en Italie, où il s'était trouvé en relation

Fig. 143. — « Comment on puet prendre les loups aux pie'ges. » Fac-similé d'une miniature du manuscrit

de Phebus. Quinzième siècle.

avec des princes et des seigneurs qui étalaient un grand faste dans leurs équipages de vénerie, n'avaient pu qu'augmenter un goût naturellement très-développé chez lui. Il mérita même le surnom de père des veneurs. Son seul « équipage de toiles » (filets de chasse) était composé d'un commandant, d'un lieutenant, de douze veneurs à cheval, de six valets de limiers, de six valets de chiens, chargés de soigner soixante chiens courants, et de cent archers à pied, portant de grandes rouges (espèce d'épieux), uniquement

CHASSE

employés à dresser les toiles. Cinquante chariots à six chevaux portaient ces toiles, ainsi que les tentes... Il était bien aise que les dames de sa cour suivissent les chasses, et parmi celles qui se prêtaient le plus volontiers à partager avec lui ce plaisir accompagné de fatigues et même de périls, il faut signaler Catherine de Médicis, alors dauphine, qui montait à cheval avec une agilité et une grâce remarquables, et qui était devenue une chasseresse intrépide.

Fig. 134. — « Comment on puet prendre ours et autres bestes aux dardières. » Fac-similé d"une miniature du manuscrit de Phebus. Quinzième siècle.

Le goût de la chasse étant généralement répandu, et cet exercice corporel, qui se rattachait à un art véritable, étant tenu pour un des plus nobles auxquels un gentilhomme pût s'adonner, il n'est pas étonnant de voir les meilleurs ouvrages de vénerie composés alors par les écrivains les plus renommés ou des personnages du plus haut rang. Le docte Guillaume Budé, qu'Érasme appelait le prodige de la France, dédia aux enfants de François Ier le second livre de sa Philologie, qui contient un traité de la chasse du cerf; ce traité, écrit primitivement en latin, fut plus tard traduit en français par ordre de Charles IX, qui était lui-même reconnu pour un des plus habiles et des plus hardis chasseurs de son temps, car on cite de lui

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un fait extraordinaire, qui n'a jamais été imité par personne : seul à cheval, sans chiens, il força un cerf. La Chasse royale, dont la composition lui est attribuée, est un livre plein de sagacité et de science. La Chasse au loup

Fig. h5. — Olifant, ou huchct, ou cornet de chasse, en ivoire , quatorzième siècle, d'après l'original existant en Angleterre.

du célèbre Clamorgan, et la Vénerie, de du Fouilloux, furent dédiées à Charles IX, et un grand nombre d'autres traités techniques sur le même sujet virent le jour sous son règne.

Son frère et successeur, l'efféminé Henri III, n'aimait pas la chasse, qu'il considérait comme un exercice trop fatigant ou trop dangereux.

CHASSE

En revanche, Henri IV, le Béarnais, qui apprit dès l'enfance à chasser dans les Pyrénées, affectionnait, dit Sully, « toutes sortes de chasses, et surtout les plus pénibles et hasardeuses, comme ours, loups, sangliers ». Il ne manquait aucune occasion de chasser : tout en battant les ennemis, s'il savait un cerf dans les environs, il prenait son temps pour courre l'un, après avoir défait les autres. On lit dans les Mémoires de Sully que le roi chassa même le lendemain de la fameuse bataille d'Ivry.

Un jour, alors qu'il n'était que roi de Navarre, il engagea les dames de la cour de Pau à venir voir chasser Tours. Bien leur en prit de s'y refuser, car leur sensibilité eût risqué d'être mise ce jour-là à rude épreuve : deux ours tuèrent deux chevaux et étranglèrent plusieurs arquebusiers -, un autre ours, percé de balles, et emportant six ou sept tronçons de piques brisées dans son corps, se jeta sur huit hommes qu'il trouva postés au sommet d'un rocher et les précipita avec lui dans un abîme, où tous furent mis en pièces.

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L'amour de la chasse fut le seul point de ressemblance que Louis XIII eut avec son père; car la chasse resta toujours, en France comme ailleurs, le plaisir favori des rois.

Nous avons vu que saint Germain d'Auxerre, qui fut pendant un certain temps le patron des chasseurs, faisait de la chasse son délassement habituel, et se livrait même avec passion à cet exercice dans sa jeunesse, lorsqu'il était non pas évêque mais duc d'Auxerre, c'est-cà-dire général des troupes de la province. Plus tard, quand il eut été, malgré lui, élevé à la dignité épiscopale, non-seulement il ne se permit plus aucune récréation, mais il se voua aux rigueurs d'une vie austère. Malheureusement, à cette époque reculée tous les hommes d'église ne comprirent pas comme lui que les devoirs de leur saint ministère ne pouvaient point se concilier avec ce genre de divertissement, car dès l'année 507 nous voyons des conciles, des synodes, interdire la chasse aux prêtres. Cependant les anciens chroniqueurs racontent que plusieurs nobles prélats, cédant aux préjugés du temps, crurent qu'il leur était encore permis de monter à cheval pour courre le cerf ou lancer le faucon.

L'histoire nous apprend que plusieurs papes et des plus illustres furent aussi de grands amateurs de la chasse, notamment Jules II, Léon X, et, avant eux, Pie II, lequel, avant qu'il ne fût entré dans l'état ecclésiastique, entre autres ouvrages de littérature et de science, avait écrit en latin un traité de vénerie sous ses prénoms & JEneas Silvius. Il est facile, d'ailleurs, de s'expliquer l'attrait que les divertissements cynégétiques eurent généralement autrefois pour les seigneurs ecclésiastiques : ils avaient puisé ce goût dans leur éducation première et dans les habitudes des gens de leur rang; aussi se montraient-ils toujours extrêmement jaloux du droit de chasse dans leurs domaines. Bien que le pape Clément V, dans ses célèbres Constitutions, dites Clémentines, eût formellement défendu aux moines de chasser, il avait pourtant concédé que dans les forêts, viviers, garennes appartenant aux monastères ou dépendant d'eux, on pût faire la chasse aux lapins et aux autres bêtes fauves, à la condition toutefois que les meutes ne fussent pas tenues dans l'enceinte du couvent et que les moines ne prissent point personnellement part à la chasse ; aussi faisait-on chasser en toute saison dans les plaines et dans les bois de chaque abbaye. Les paysans envieux, qui

CHASSE

n'avaient pas la permission de chasser et qui voyaient passer. sans cesse la chasse de messire l'abbé, disaient avec malice que les moines, afin que le

Fig. 147. — Noble provençal, quinzième siècle. Bonnart, Costumes du dixième au seizième siècle.

gibier fût toujours trop abondant , ne manquaient pas de prier pour la réussite des portées et des nichées [pro pullis cl nidis).

Si la vénerie, en tant que science régulière, date d'une époque relativement rapprochée de nous, il n'en est pas de même de la fauconnerie, dont

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les premières traces se perdent dans le lointain des âges mythologiques. Ce genre de chasse, dont on avait formé un art très-savant et très-compliqué, fit les délices des grands seigneurs du moyen âge et de la renaissance; il était même en tel honneur à certaine époque qu'un gentilhomme et même une châtelaine ne se montraient jamais en public sans avoir le faucon sur le poing, comme un emblème vivant de leur suzeraineté (fig. 147). Il n'était pas jusqu'aux prélats, évêques ou abbés, qui n'entrassent dans les églises

Fig. 148. — Le roi Modus enseignant l'art de la fauconnerie. Fac-similé d'une miniature du manuscrit du Livre du roy Modus. Quatorzième siècle.

avec leur oiseau de chasse, qu'ils déposaient pendant l'office dans le voisinage de l'autel.

L'oiseau était, comme l'épée, une marque distinctive inséparable des gentilshommes, qui souvent allaient à la guerre leur faucon au poing. Durant la bataille ils faisaient tenir leurs oiseaux par des écuyers, et ils les reprenaient ensuite sur leur main gantée, lorsqu'ils avaient cessé de combattre. D'ailleurs il leur était interdit, par les lois de la chevalerie, de s'en dessaisir, fût-ce même pour prix de leur rançon, s'ils étaient faits prisonniers : ils devaient dans ce cas mettre en liberté le noble oiseau , afin qu'il ne partageât pas leur captivité.

Le faucon participait en quelque sorte à la noblesse de son maître; il avait même une noblesse propre, que les usages de la fauconnerie lui attribuaient

CHASSE

ainsi qu'à tous les oiseaux de proie qui pouvaient être dressés pour la chasse au vol, tandis que les autres oiseaux étaient indistinctement déclarés ignobles. Il n'y avait pas même d'exception à 1 égard des plus forts et des plus courageux, tels que l'aigle et le vautour, que les naturalistes du moyen âge, dans leurs capricieuses classifications, reléguaient sans scrupule au-dessous du hobereau, qui est le plus petit des oiseaux de chasse , dont le nom fut appliqué aux gentilshommes campagnards, lesquels, n'ayant pas les moyens d'élever et de posséder des faucons , se servaient du hobereau pour chasser les perdrix et les cailles.

Fig. 149. — Fauconniers dressant des oiseaux. Fac-similé d'une miniature du manuscrit du livre du roy Modus. Quatorzième siècle.

Il était de rigueur que tous les gentilshommes, riches ou pauvres, ceux-là même pour qui la chasse n'était point un plaisir, eussent des oiseaux , comme on disait alors, pour entretenir noblesse : mais il n'appartenait qu'aux seigneurs les plus opulents d'avoir une véritable fauconnerie, c'est-à-dire capable de fournir tous les pois, car le vol du lièvre, le vol du milan, le vol du héron et les autres rois ou genres de chasse au vol, nécessitaient autant d'équipages spéciaux et distinctifs.

Outre l'achat des faucons, qui coûtaient parfois des sommes très-considérables (car on les faisait venir des pays les plus éloignés, et notamment de Suède, d'Islande, de Turquie, de Maroc), l'élevage et le dressage des oiseaux occasionnaient des dépenses, dont on aura à peine une idée quand nous aurons résumé les principaux détails de cette longue et difficile éducation (fîg. 148 à 1 55).

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Faire que le faucon obéît au sifflet, à la voix, au geste du fauconnier, c'était là le but suprême de Part, et Dieu sait au prix de quels efforts et de quels soins on arrivait à ce résultat vraiment prodigieux. Tous les oiseaux de proie qui servaient à la chasse recevaient , quand ils étaient dressés, le nom générique de faucons; mais on distinguait parmi eux le gerfaut, le sacre, le lanier, rémerillon, le hobereau, etc. Le mâle chez ces oiseaux étant d'un tiers plus petit que la femelle, s'appelait tiercelet : ce nom s'appliquait plus particulièrement, cependant, au mâle de l'autour, tandis que les mâles du

Fig. i5o. — Varlets de fauconnerie. Fac-similé d'une miniature du manuscrit du Livre du roy Modus.

Quatorzième siècle.

lanier, du sacre, de l'épervier étaient désignés sous la qualification de laneret, sacret, émouchet. D'ordinaire les oiseaux mâles chassaient la perdrix et la caille, tandis que les femelles étaient employées à chasser le lièvre, le héron, le milan ou la grue. On nommait oiseaux de poing l'autour, l'épervier, le gerfaut et rémerillon, qui revenaient sur le poing du chasseur quand celuici les rappelait après les avoir lancés contre la proie, et oiseaux de leurre le lanier, le hobereau et le sacre, auxquels il fallait montrer le leurre pour les faire revenir.

Le leurre était un simulacre d'oiseau, en drap rouge, pour qu'il fût visible de loin; rembourré, pour que le faucon pût s'y poser facilement, et garni d'ailes de perdrix, de canard ou de héron, suivant la circonstance. Le fauconnier faisait tourner comme une fronde, en sifflant, ce simulacre attaché

CHASSE

à une laisse, et le faucon, habitué à trouver de la chair de volaille sur le leurre, se hâtait d'accourir du haut des airs pour recevoir sa récompense.

On distinguait deux espèces d'élèves parmi les faucons : le niais, qu'on avait pris plus ou moins jeune au nid, et le hagard, qui avait été capturé adulte par un moyen quelconque. L'éducation du premier était beaucoup plus facile que celle du second; mais on parvenait à dompter, à apprivoiser les plus rebelles en privant l'animal de sommeil, en lui cachant le jour à l'aide d'un capuchon de cuir, en le flattant de la voix, en le caressant de la main, en lui donnant une nourriture choisie, etc.

Fig. t5i. — « Comment l'on doit lit mer faucon nouvel. » Fac-similé d'une miniature du Livre du rny Modus. Quatorzième siècle.

Quoi qu'il en fût de l'origine de l'oiseau, on l'accoutumait d'abord à vivre sans s'effaroucher avec les hommes, les chevaux et les chiens. On le mettait ensuite à la filière, c'est-cà-dire qu'on l'attachait par la patte à une ficelle, qui lui permettait de voler à petite distance, et on le rappelait sur le leurre, où il trouvait toujours une bonne pitance, accompagnée de caresses. Après l'avoir soumis pendant plusieurs mois cà cet exercice, on lâchait devant lui une perdrix blessée, pour qu'il pût la saisir près du fauconnier, qui la lui enlevait aussitôt, avant qu'il eût le temps de la mettre en pièces. Quand il paraissait assez familier, on lui donnait à poursuivre en l'air des cailles ou des perdrix, auxquelles on avait préalablement arraché quelques plumes des ailes pour ralentir leur vol. S'il s'agissait de le disposer à la chasse du lièvre, on se servait d'abord d'un lièvre empaillé, qu'on traînait devant lui avec une ficelle, et dans l'intérieur duquel il trouvait un poulet vivant, dont

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on lui abandonnait la tète et le foie quand il Pavait tué. Puis, on le lançait sur un lièvre auquel on avait cassé une des pattes de devant, pour que F oiseau pût l'atteindre sûrement après quelques instants de poursuite. Voulait-on préparer les faucons à la chasse du milan, on en mettait deux ensemble sur le même perchoir, pour les accoutumer à vivre et à chasser en bonne intelligence, car si dans les airs ils s'étaient cherché querelle en attaquant le milan, la chasse aurait manqué. On leur livrait donc en premier lieu une poule de la couleur du milan. Plus tard on leur présentait à combattre un véritable milan, retenu par une ficelle, mais ayant les ongles et le bec rognés, pour qu'il ne pût blesser les apprentis faucons qui se préci-

Fig. 1 5s. — Fauconniers. Fac-similé d'une miniature du manuscrit du treizième siècle , traitant de la Cour de Jaime, roi de Majorque.

pitaient sur lui à la fois et l'attaquaient d'un commun accord. Du moment que ceux-ci avaient lié leur proie, on leur donnait à manger, sur le leurre, la chair d'un poulet. On s'y prenait de même quand il s'agissait d'habituer le faucon à la chasse du héron ou de la grue (fi g. 1 5g).

On voit que le seul dressage des oiseaux exigeait qu'on se procurât et qu'on entretînt en grande quantité (les expériences devant être sans cesse renouvelées) tous les animaux divers à la chasse desquels on destinait ces oiseaux, car, en fauconnerie comme en vénerie, on avait soin d'éviter le change, c'est-à-dire qu'il fallait surtout empêcher qu'un oiseau se prît tout à coup à chasser un gibier autre que celui contre lequel on l'avait lancé.

La création d'une fauconnerie supposait ainsi non-seulement une immense et populeuse basse-cour, mais encore un personnel nombreux de maîtres, de

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fauconniers et de valets, personnel très-coûteux d'ailleurs, auquel devait s'adjoindre, pour l'exercice effectif de la chasse, tout un monde de chevaux et de chiens, ces derniers appartenant à différentes races, et servant à faire lever le gibier, que les faucons se chargeaient d'atteindre au vol, ou à saisir à la course celui que la poursuite des faucons dans les airs avait forcé de descendre à terre.

Un faucon bien dressé était toujours un oiseau de grand prix, et constituait alors le plus beau présent qu'on pût faire soit à une dame, soit au roi

Fig. 1 5 3. — « Comment en doit son faucon nouvel baynier. » Fac-similé d'une miniature du manuscrit du Livre du roy Modus. Quatorzième siècle.

lui-même, soit à quelque seigneur dont on espérait une faveur quelconque ou à qui l'on voulait être agréable. Tous les ans, par exemple, le roi de France en recevait six de l'abbé de Saint-Hubert, comme hommage de reconnaissance pour la protection qu'il accordait à l'abbaye. Le roi de Danemark lui en envoyait plusieurs, à titre de don gracieux, au mois d'avril-, le grand-maître de Malte, au mois de mai. C'était alors, à la cour, une grande affaire que la réception de ces faucons en audience publique et solennelle, et l'essai qu'on en faisait plus tard à la chasse défrayait pendant six mois l'entretien des courtisans.

Grand émoi aussi à la cour lorsque l'arrivée de quelque marchand de fau-» cons, venant de loin, était annoncée. On raconte que Louis XI fit dresser

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des embuscades et veiller nuit et jour sur les routes pour enlever des faucons que le duc de Bretagne devait recevoir de Turquie. La manœuvre réussit, et les oiseaux, arrêtés au passage, furent apportés au roi : « Par Notre-Dame de Gléry ! s'écria-t-il, comment vont faire le duc François et ses Bretons ? ils seront bien marrys (chagrins) du bon tour que je leur joue. »

Les princes européens déployaient à l'envi un grand luxe de fauconnerie ; mais ce n'était rien auprès des magnificences de la fauconnerie orientale. Le

Fig. 1 54. — « La manière de faire son espervier nouvel voler. » Fac-similé d'une miniature du manuscrit du Livre du roy Modus. Quatorzième siècle.

comte de Nevers, fils du duc de Bourgogne Philippe le Hardi, ayant été fait prisonnier à la bataille de Nicopolis, fut présenté au sultan Bajazet, qui lui montra ses équipages de chasse, où Ton comptait sept mille fauconniers et autant de veneurs. Le duc de Bourgogne, apprenant cela, fit rassembler douze faucons blancs, oiseaux excessivement rares, et les envoya en présent à Bajazet, qui lui rendit son fils en échange.

Le livre du roys Modus donne les plus minutieux détails et les plus singuliers sur la noble science de fauconnerie. Il nous apprend, par exemple, que la noblesse des faucons était en tel respect, qu'on n'employait jamais pour un de ces oiseaux les ustensiles, harnais et vaisselle qui avaient été employés pour un autre faucon. Le gant même, ce gant souvent magni-

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fiquement orné d'orfèvrerie, sur lequel le faucon avait l'habitude de se reposer, servait à lui seul et non à deux oiseaux. Dans la maison des princes, le chaperon de cuir qu'on mettait sur la tête du faucon pour l'empêcher de voir quand il ne chassait pas, était brodé d'or, garni de perles, de plumes d'oiseau de paradis. Chaque faucon portait aux jambes deux petites sonnettes ou grelots aux armes de son maître, qui rendaient un son clair et argentin quand il s'élevait dans l'air à une si grande hauteur qu'on ne le voyait plus : ces sonnettes, qui ne devaient pas sonner à l'unis-

Fig. 1 5 5 . — Départ d'une dame pour la chasse. Fac-similé d'une miniature du manuscrit du Livre du roy Modus. Quatorzième siècle.

son, afin que la vibration en fût plus saccadée, venaient ordinairement d'Italie, et surtout de la ville de Milan, qui avait alors une grande renommée pour ce genre de travail. Les jambes du faucon étaient, en outre, garnies de jets ou courroies au moyen desquelles on l'attachait sur le perchoir; à l'extrémité du jet pendait un petit anneau de cuivre ou d'or, appelé vervelle , où l'on gravait le nom du maître de l'oiseau. Dans la fauconnerie royale, chaque vervelle offrait, d'un côté, cette inscription : « Je suis au roi ; » de l'autre , le nom du grand-fauconnier. Cette précaution n'était pas inutile, car il arrivait souvent que des faucons s'égarassent à la chasse, et quiconque les avait trouvés savait ainsi à qui les rendre. La propriété d'un faucon était considérée comme sacrée et inviolable. Une ancienne loi destinée à servir d'épouvantail prononçait une bien

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étrange pénalité contre le voleur d'un faucon : le malheureux devait souffrir que le faucon lui mangeât six onces de chair sur la poitrine, s'il ne pouvait payer 10 sols, ou deniers d'argent, représentant le quart d'un sou d'or et environ 125 francs de notre temps, à titre d'indemnité au propriétaire de l'oiseau, et 2 sols d'amende pour le roi. Mais on ne voit pas qu'elle ait jamais été appliquée.

Un homme habile dans l'art de dresser les faucons jouissait partout d'une grande estime : s'il était de condition libre, les seigneurs recherchaient ses services, et en surenchérissaient le prix; s'il était serf, son maître le gardait comme un rare trésor, ou le donnait comme le présent le plus magnifique qu'il pût offrir, ou bien le vendait moyennant une somme considérable. De même que le veneur émérite ou l'expert en l'art de vénerie , un fauconnier (fig. 1 56), pour arriver à la perfection de son art, devait savoir bien des choses, qui composaient une véritable science, embrassant à la fois l'histoire naturelle, la médecine vétérinaire (fig. 1 5 7 ) et la cynégétique; mais cette profession se perpétuait d'ordinaire dans certaines familles, et le fils ajoutait aux leçons du père les fruits de sa propre expérience. Il y avait, au reste, des écoles spéciales de vénerie et de fauconnerie, et tout naturellement la plus renommée, sinon la meilleure, était dans la maison royale.

La charge de grand-fauconnier de France, dont l'origine remonte à l'année i25o, était une des plus hautes charges du royaume. Le maréchal de Fleuranges dit dans ses curieux Mémoires : « Le grand-fauconnier, dont l'état (traitement) est de 4,000 florins (le florin d'or valant 12 à i5 francs, cette somme représente plus de 80,000 francs au taux actuel), a sous lui cinquante gentilshommes qui ont d'état 5 ou 600 livres, et cinquante fauconniers-aides à 200 livres d'étaf, c'est lui qui nomme à ces divers emplois. Enfin , son équipage monte à trois cents oiseaux; il est maître d'aller chasser où bon lui semble dans toute l'étendue du royaume ; il lève un tribut sur tous les oiseliers, qui ne peuvent sans sa permission vendre un seul oiseau dans aucune ville ni à la cour, et cela sous peine de voir leurs marchant

Fig. 1 56. — Costume d'un fauconnier.

Treizième siècle.

Sculpture de la cathédrale de Rouen.

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dises confisquées. » Le grand-fauconnier commandait à tous les vols, c'està-dire à toutes les chasses au vol; dans les cérémonies publiques il paraissait avec un oiseau sur le poing, comme emblème de sa charge-, et le roi, quand

Fig. 157. — « Des maladies des chiens et de leurs curations. » Fac-similé d'une miniature du manuscrit de Phebus. Quinzième siècle.

il chassait au faucon, ne donnait l'essor à son oiseau qu'après que le grandfauconnier avait lancé le sien sur le gibier.

La fauconnerie, comme la vénerie, avait sa langue à part, langue tschnique et professionnelle, qu'il fallait connaître dès qu'on se mêlait de chasse à Foi-

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seau, sous peine de passer pour un roturier ignorant. « C'est un plaisir de roi que la volerie , dit le jésuite Claude Binet, et c'est un parler royal que de savoir parler du vol des oiseaux. Tout le monde en parle, mais peu de gens en parlent bien et font pitié à ceux qui les escoutent. Tantôt cestuy-ci dit la main de l'oyseau au lieu de dire la serre , tantôt la serre au lieu de la griffe , tantôt la griffe au lieu de l'ongle et du crochet, etc. »

Le quatorzième siècle fut la grande époque de la fauconnerie : il y avait alors tant de nobles chassant au faucon, que dans les salles des hôtelleries on trouvait des perchoirs établis à demeure sous le vaste manteau de la cheminée, pour y mettre les oiseaux pendant le dîner des chasseurs. Les chroniques sont pleines de faits caractéristiques qui témoignent de l'enthousiasme que la chasse au vol inspirait à tous ceux qui s'y livraient.

Les empereurs et les rois n'étaient pas les moins passionnés pour cette espèce de chasse. Dès le dixième siècle l'empereur Henri Ier avait été surnommé l'Oiseleur, parce qu'il s'occupait de ses faucons cent fois plus que de ses sujets. Son exemple fut suivi par un de ses successeurs, l'empereur Henri VI , qui passait pour le premier fauconnier de son temps. Lorsque son père, l'empereur Frédéric Barberousse, mourut en Terre-Sainte (i 189), les archiducs, électeurs de l'Empire, allèrent chercher ce prince, pour le proclamer empereur d'Allemagne. Ils le trouvèrent entouré de chiens, de chevaux, d'oiseaux, prêt à partir pour la chasse : « La journée est belle, leur répondit-il; permettez que nous renvoyions à demain les affaires sérieuses ! »

Deux siècles plus tard , à la cour de France, môme ardeur pour la chasse au vol , même admiration pour les hauts faits des faucons. Le connétable Bertrand du Guesclin avait donné deux faucons au roi Charles VI -, le comte de Tancarville, témoin du combat que ces deux vaillants oiseaux n'avaient pas craint d'engager contre une grue , dont ils se rendirent maîtres bien qu'elle fût assez forte pour tenir tète à deux lévriers : « En nom Dieu ! s'écria-t-il, ne donnerois mie (pas) le plaisir que j'ay pour mille petits florins ! »

Un poè'te historiographe du roi , Guillaume Crétin , qui , bien que chanoine de la Sainte-Chapelle de Vincennes, n'était pas moins passionné pour la chasse à l'oiseau que son bon maître Louis XII, composa un poè'me dans

CHASSE

lequel il exprime ainsi le plaisir qu'il éprouvait à voir un héron précipité du haut des nues par la vigoureuse attaque des faucons :

Qui aurait la mort aux dents ,

11 revivrait d'avoir un tel passe-temps!

Dans une partie de chasse que Louis XII offrit à l'archiduc Maximilien, Marie de Bourgogne, épouse de ce prince, tomba de cheval et mourut des suites de cet accident. Le roi fit présent de ses meilleurs faucons à l'archiduc

Kig. 1 58. — Fauconnier allemand, dessiné et gravé au seizième siècle par J. Amman.

pour le distraire de la mort de sa femme, et un historien nous apprend que le pauvre mari fut bientôt consolé : « Perdrix et hérons, canards et cailles pris tout en chevauchant vers ses États, lui tollirent (ôtèrent) son chagrin. »

La fauconnerie, après avoir été en honneur pendant des siècles, subit enfin une loi qui fut celle de toutes les grandes institutions : elle n'atteignit l'apogée de sa gloire que pour se trouver le lendemain en pleine décadence. Destinée à disparaître complètement sous le règne de Louis le Grand, qui n'aimait que la chasse au cerf, et qui d'ailleurs, en attirant toute la noblesse à la cour, appauvrit et désorganisa la vie de château, elle n'eut jamais de

ItUCURS, IV. — 21/

MŒURS ET USAGES

plus fervent adepte que le roi Louis XIII, qui, comme on sait, eut pour premier favori son maître fauconnier, Albert de Luynes, dont il fit un premier ministre et un connétable. Même dans le jardin des Tuileries, lorsqu'il allait entendre la messe au couvent des Feuillants, ce prince s'amusait à faire prendre des fauvettes et des roitelets par des pies-grièches dressées à voler les petits oiseaux.

Ce fut sous le règne de ce roi chasseur qu'un bel esprit se rencontra qui découvrit que les mots Louis treizième, roy de France et de Navarre, donnaient exactement cette anagramme : Roy très-rare, estimé dieu delà fauconnerie; et que Charles d'Arcussia, le dernier écrivain qui ait écrit sur la fauconnerie un livre technique, après avoir loué Sa Majesté de se livrer sans réserve à cette divine passion, s'avisa de transformer « en anges domestiques les oiseaux du roy qui mettent à bas les oiseaux charogniers, hiéroglyphes de démons, comme Fange Gabriel lia le diable Asmodée ». Aussi ajoutait-il dans sa dédicace au roi : « De même que la qualité d'ange est pardessus celle de l'homme, de même la qualité des oiseaux est-elle relevée par-dessus tous les autres animaux. »

Dans les beaux temps de la fauconnerie, on en vint jusqu'à employer des cérémonies superstitieuses, et même à bénir l'eau avec laquelle on aspergeait les faucons partantpour la chasse, et l'on adressades conjurations aux aigles, pour qu'ils respectassent les faucons dans l'exercice de leurs nobles travaux : « Je vous adjure, ô aigles, par le vrai Dieu, parle Dieu saint, par la bienheureus? vierge Marie, par les neuf ordres des anges, par les saints prophètes, par les douze apôtres , etc. . . , que vous laissiez le champ libre à nos oiseaux et que vous ne leur nuisiez point : au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. » Ce fut alors que pour retrouver les faucons perdus un sieur de la Brizardière, sorcier en titre, imagina de battre de verges le maître de l'oiseau, jusqu'à le mettre en sang, et de composer avec ce sang un charme réputé infaillible.

Elzéar Blaze s'étonne que les dames n'aient pas réclamé en faveur de la chasse à l'oiseau, qui tomba bientôt en désuétude, car cette chasse leur donnait un rôle actif dans un drame animé et intéressant, dont toutes les péripéties n'exigeaient de leur part que des mouvements faciles, gracieux, sans danger : «■ Sachant, dit-il, lancer l'oiseau, le rappelant ou l'encourageant par

CHASSE

leurs cris, familières avec lui pour l'avoir constamment porté sur le poing et souvent pour l'avoir dressé elles-mêmes, le succès de la chasse leur revenait de droit. Elles y faisaient, d'ailleurs, briller leurs grâces et leur adresse; galopant dans la plaine au milieu des chevaliers, suivies de leurs pages et de leurs valets , avec une troupe de chevaux et de chiens. »

De tout temps, il est vrai, la question de préséance et de supériorité avait

Fig. i5q. — Chasse au héron. Fac-similé d'une miniature du mr.ruscrit du Livre du rny Modus. Quatorzième siècle.

été posée entre la vénerie et la fauconnerie, qui de tout temps se trouvèrent en rivalité. Ainsi, dans le Livre du roy Modus, deux dames plaident (en vers, car le sujet semblait trop élevé pour qu'on le traitât en simple prose), Tune pour les oiseaux, l'autre pour les chiens, lorsque intervient un célèbre veneur et fauconnier, qui donne la palme à la vénerie, par cette singulière raison que les veneurs ont à la fois le plaisir des yeux et des oreilles. Dans le vieil ouvrage de Gace de la Vigne, où la même plaidoirie ne contient pas moins de dix mille vers, le roi (on ne le nomme pas) met tin à la contestation en ordonnant qu'à l'avenir on dira déduits (plaisirs) de chiens (fig. 160)

228 MŒURS ET USAGES

et déduits d'oiseaux, sans qu'il y ait supériorité d'une part ni d'autre. Un poè'te de cour, dont nous avons parlé plus haut, et qui fut en grande renommée sous Louis XII et François Ier, Guillaume Crétin, après avoir fait débattre encore deux dames sur le même sujet, et toujours en vers, n'hésite pas, au contraire, à mettre la fauconnerie au-dessus de la vénerie.

Vénerie et fauconnerie ont eu même honneur dans l'histoire. Il suffira de citer quelques faits empruntés aux annales de la chasse.

Le roi de Navarre Charles le Mauvais avait juré d'être fidèle à l'alliance d'Édouard III, roi d'Angleterre ; mais les troupes anglaises ayant été battues par du Guesclin , Charles comprit qu'il y aurait pour lui avantage à se tourner du côté du roi de France, Charles V; il imagina donc, pour n'avoir pas l'air de violer sa foi, de se faire enlever dans une partie de chasse, et sauvegarda de la sorte ses intérêts, sinon son honneur. Ce fut également à la faveur d'une partie de chasse de Henri III qu'un autre roi de Navarre, qui fut depuis Henri IV, s'échappa de Paris (3 février 1 576) , où il était gardé à vue, et se rendit à Senlis, où ses amis de la religion réformée vinrent le joindre.

La chasse fut appelée à concourir à l'éclat et à l'originalité des fêtes publiques, dans lesquelles elle se montrait avec toutes ses magnificences aux yeux des badauds étonnés. Nous nous bornerons à signaler en premier lieu l'entrée d'Isabeau de Bavière à Paris , où une sorte de chasse au cerf, exécutée par un aigle et par un lion à la fois, fut simulée dans les rues, qui étaient, dit la relation du temps, pleines « à grand foison de lièvres, connils lapins) et oisillons » ; puis l'entrée solennelle de Louis XI, à qui l'on donna aussi le spectacle d'une chasse à la biche, près de la fontaine Saint-Innocent , « à la suite de quoi la reine reçut en présent un beau cerf, fait de confitures, qui avoit les armes d'icelle noble dame pendues au col » ; enfin le mémorable festin donné à Lille, en 1 45 3 , par le duc de Bourgogne, festin où l'on représenta un bien singulier intermède.

« A l'un des bouts de la table, dit le chroniqueur Mathieu de Coucy, partit un héron , lequel , quand il fut aperceu , fut rescrié de plusieurs voix , à guise de fauconniers et de gens de déduit, disant : A Vaguet ! à l'aguet! et tantost partit d'un autre coin un faucon, qui vint toupier (tourner) et prendre son vent pour monter (dominer) le héron. D'un autre coin, partit un autre faucon, lequel venoit de si grande roideur, qu'il férit le héron si rudement, qu'il

CHASSE

Tabattit au milieu de la salle , et après la criée faite fut apporté le héron audit duc et présenté à sa table. »

Nous avons naturellement gardé pour la fin de ce chapitre le peu que nous avons à dire de l'oisellerie, ce genre de chasse presque dédaigné autrefois, que l'auteur anonyme du Livre du roy Modus appelait , au quatorzième siècle, le desduit des pauvres , « parce que les pauvres, qui ne peuvent avoir ni chiens ni faucons pour chasser ou voler, n'y prennent pas moins grant plaisance , en même temps qu'ils y trouvent des moyens d'existence. »

Et puisque nous avons cité ce livre, qui fit longtemps autorité dans la

Fig. U")o. — Déduits de chiens. • Comment l'on prent la truie à forche de chiens. ■> Fac-similé d'une miniature du manuscrit du Livre du roy Modus. Quatorzième siècle.

science cynégétique en général, constatons qu'il résulte des assertions de son auteur que la plupart des procédés, des engins actuellement employés en oisellerie étaient déjà connus et employés au moyen âge , sans préjudice même de certains autres qui depuis ont été négligés et oubliés. Nous trouvons en effet dans le Roy Modus la description des filets à nappe, celle de la chasse au miroir et à la chouette; celle de la pipée (fig. 161), des pièges, des trébuchets, etc. A cette époque, où l'on faisait partout grand usage de faucons, il fallait que des gens s'occupassent de les prendre jeunes et vivants. Notre vieil auteur indique pour cette chasse le lacet et les filets de plusieurs sortes, et les brais ou oiseaux de bois, au milieu desquels on plaçait une chouette ou d'autres oiseaux, pour affiner [attraper) les faucons (fig. 162). On se servait alors pour prendre le faisan et la bécasse de deux méthodes

MŒURS ET USAGES

qui méritent d'être décrites , sinon peut-être expérimentées de nos jours. « Les faisans, dit le Roy Modus, sont de telle nature que le mâle ne peut souffrir en sa compagnie nul autre faisan maie. » C'est pourquoi , d'après cette disposition naturelle à ces oiseaux , on avait imaginé de les prendre en plaçant un miroir qui maintenait en équilibre une grande cage d'osier, dite mue , soulevée en l'air. Le faisan venait, croyait voir son semblable, l'attaquait, heurtait le miroir (fig. 1 63), la mue tombait, et le jaloux se trouvait pris.

Quant aux bécasses, ou videcoqs, qui sont bien, selon l'auteur, « les plus sots oiseaux du monde », on les chassait à la foletouere, et voici comment

Fig. 161. — Chasse à la pipée. La manière de prendre oyseaux à piper à lose. » Fac-similé d'une miniature du manuscrit du Livre du roy Modus. Quatorzième siècle.

on agissait. L'oiseleur, couvert de la tête aux pieds d'une enveloppe couleur feuille morte, dans laquelle étaient seulement ménagées deux petites ouvertures pour les yeux, se mettait en quête de la bécasse; quand il en apercevait une , il s'agenouillait sans bruit, en appuyant ses bras sur deux bâtons pour conserver une immobilité parfaite. Saisissant le moment où la bécasse ne le regardait pas, il s'en approchait lentement en marchant sur les genoux. Il tenait en outre dans les mains deux petites baguettes de bois sec, garnies de drap rouge, qu'il frappait légèrement l'une contre l'autre, pour que le bruit amusât l'oiseau ou lui causât des distractions... Et à l'aide de ce manège il s'approchait peu à peu de la bécasse jusqu'à ce qu'il pût lui passer au cou un lacet, qu'il avait préparé au bout d'un bâton (fig. [64).

CHASSE

Quelque ingénieuses que puissent nous paraître ces ruses de chasse, nous ne croyons pas que ce soit en méconnaître le mérite que d'en rapprocher celle que nous trouvons indiquée deux siècles plus tard dans YIxeuticon, très-élégant poëme latin d'Angelis de Barga. Pour prendre un grand nombre d'étourneaux, assure cet auteur, il suffit d'en avoir deux ou trois en cages. Lorsqu'on voit passer une volée de ces oiseaux (qui d'ailleurs ne voyagent pas autrement qu'en troupe, comme les grues), on lâche les étourneaux prisonniers, aux pattes desquels on a eu le soin d'attacher une longue ficelle

Fig. 162. — Chasse aux brais. Fac-similé d'une miniature du manuscrit du Livre du roy .\Io.ius.

Quatorzième siècle.

enduite de glu. Ceux-ci vont aussitôt se mêler avec joie aux voyageurs, et tous ceux qu'ils approchent s'engluent et tombent avec eux.

Alors, comme aujourd'hui, L'oisellerie s'exerçait à deux fins : d'une part pour se procurer du gibier, et de l'autre pour capturer les menus oiseaux de chant et de plaisir. Le commerce de ces derniers eut au moyen âge une telle importance, du moins à Paris, que les oiseliers ou oiseleurs (aujourd'hui les deux expressions diffèrent de sens) avaient pu former une assez, nombreuse corporation ayant des statuts et des privilèges.

Le pont au Change ^alors chargé de deux rangs de maisons avec ouvroirs ou boutiques occupées par les orfèvres et les changeurs' était le lieu d'étalage

MŒURS ET USAGES

ordinaire de ces industriels , qui avaient le droit d'accrocher leurs cages le long des maisons , même sans la permission des locataires. Cette singulière immunité leur avait été concédée par Charles VI, en 1402, en considération de ce qu'ils étaient tenus « de bailler et délivrer quatre cents oiseaux » quand les rois étaient sacrés, « et pareillement quand la reine entroit nouvellement en sa bonne ville de Paris ». Toutefois les orfèvres et changeurs , trouvant ce voisinage incommode et gênant pour leur commerce,

Fig. it>3. — Chasse au faisan. « Ci-devise comment l'en prent les t'esans. » Fac-similé d'une miniature du manuscrit du Livre du roy Modus. Quatorzième siècle.

voulurent s'affranchir d'une servitude qu'ils n'avaient jamais acceptée : ils invoquèrent le droit commun pour leurs boutiques, dont ils payaient bel et bien le loyer, et dont les abords se trouvaient sans cesse obstrués par la foule des vendeurs et des acheteurs d'oiseaux. La cause fut portée, à plusieurs reprises , devant le parlement , qui ne fit que confirmer les anciennes ordonnances des rois de France, et anciens privilèges des oiseleurs. Vers la fin du seizième siècle, la contestation s'envenima de telle sorte, que les orfèvres et changeurs se permirent de jeter « par terre les cages et oiseaux, et icelles fouler et attriper au pied », en battant même et excédant les pauvres oiseleurs. Mais un arrêt du parlement lit encore justice de l'opposition des orfèvres à

CHASSE

la vente des oiseaux sur le pont au Change, en condamnant le meneur de cette affaire, Pierre Filacier, maître orfèvre qui avait soutenu le procès, à payer une double amende, vingt écus aux demandeurs et dix écus au roi.

On aime à voir que dès cette époque de sages mesures de précaution étaient prises dans l'intérêt des couvées pour empêcher la chasse des otsiVlons depuis le i5 mars jusqu'au i5 août. En outre, pour pouvoir chasser aux oiseaux sur les domaines du roi il fallait justifier d'une permission expresse de Sa Majesté, et pour avoir le droit d'en mettre en vente il fallait

Fi,?. 164. — Chasse à la foletouere. Fac-similé d'une miniature du manuscrit du Livre du roy Modus. Quatorzième siècle.

être reçu maître oiseleur. Ces oiseleurs en titre n'avaient donc pas d'autres concurrents tolérés que certains marchands forains, qui apportaient à Paris des serins de Canarie, des papegeais ou perroquets, et d'autres oiseaux étrangers-, mais ces marchands étaient tenus d'exposer tout d'abord leurs oiseaux de dix heures à midi sur la « pierre de marbre, en la cour du Palais, à jours d'entrée du parlement », pour que les maîtres et gouverneurs de la volière du roi et, après lui, les présidents et conseillers pussent faire leur choix avant tout le monde. Ils devaient, en outre, réunir dans des cages différentes, accompagnées d'écriteaux, les milles et les femelles, pour que les chalands ne fussent pas trompés, et d'ailleurs, en cas de contestation sur ce point délicat, des inspecteurs-jurés décidaient de la question entre le vendeur et l'acquéreur.

MŒ^RS, IV. — 3o

MŒURS ET USAGES

Fiers sans doute de la victoire définitive qu'ils avaient remportée contre les orfèvres et changeurs du pont au Change, les oiseleurs de Paris poussèrent un jour leurs prétentions jusqu'à vouloir interdire aux bourgeois de la ville la faculté de faire couver les serins qu'ils avaient en cage et de multiplier aucune espèce d'oiseau. Mais , répondaient les bourgeois, qui portèrent leurs plaintes devant les maréchaux de France, « ce seroit un plaisir pour nous, et pour nos femmes et filles, d'élever des serins de Canarie, à qui nous apprendrions mille gentillesses et joyeusetés, tandis que ceux achetés au Pont-aux-Changeurs sont difficiles à instruire, estant trop vieux ». Cette requête fut favorablement accueillie : une sentence de la Table de marbre ^tribunal de la maréchaussée de France"* permit aux bourgeois de faire couver des serins de Canarie, avec défense toutefois de vendre le produit de ces couvées et de faire ainsi concurrence à l'industrie des maîtres oiseleurs de la ville , faubourgs et banlieue de Paris.

Fig. iG3. — Poudrière de chasse. Travail du seizième siècle. Musée d'artillerie de Bruxelles.

JEUX ET DIVERTISSEMENTS

Jeux des anciens Grecs et des Romains. — Jeux du cirque. — Combats d'animaux. — Intrépidité du roi Pépin. — Les lions du roi. — Combat d'aveugles. — Les badauds de Paris. — Champs de mars, cours plénières et cours couronne'es. — Les jongleurs, bateleurs et me'ne'triers. — Les funambules. — Feux d'artifice. — Exercice de gymnastique. — Les cartes et les dés. — Les échecs. — Les billes et billards, la soûle, la pirouette, etc. — Petits jeux de société. — Histoire de la danse. — Ballet des Ardents. — L'Urchésograpliie de Thoinot Arbeau. — Enumération des danses.

ous les peuples, à toutes les époques , ont aimé avec passion les divertissements publics; tous aussi, avec la même ardeur, se sont livrés à des jeux et à des plaisirs qui pouvaient leur faire passer le temps d'une manière agréable, et qui variaient sans cesse, en se multipliant, selon le caractère de chaque nation et suivant les évolutions capricieuses de la mode. Si le docte antiquaire J. Meursius a consacré un gros livre à décrire les jeux des anciens Grecs {De ludis Grœcorum), si Rabelais a recueilli la liste de deux cent vingt jeux qui étaient ou avaient été en usage à la cour de son Gargantua, on comprend que la description des jeux et divertissements de tous les peuples, et particulièrement des Français, dans tous les temps, formerait une sorte d'encyclopédie assez volumineuse.

Nous allons donner un aperçu rapide et sommaire des différents genres de distraction et de passe-temps qui furent le plus en vogue au moyen âge

MŒURS ET USAGES

et jusqu'à la tin du seizième siècle, en laissant de côté les fêtes religieuses, qui se rattachent à un ordre d'idées tout différent; les fêtes publiques, dont il sera question à propos du Cérémonial [vqye\ plus loin ce chapitre); les tournois, joutes, carrousels et autres esbattemenls des preux, qu'on ne saurait séparer de la Chevalerie , et enfin les représentations scéniques et littéraires, qui appartiennent essentiellement à l'histoire du théâtre1. Nous nous bornerons à rassembler ici , dans un cadre restreint , quelques traits épars ou quelques détails historiques sur certains divertissements de cour, sur les jeux d'adresse et de hasard, et sur les danses.

Les Romains, surtout au temps des empereurs, étaient passionnés pour les spectacles du cirque et de l'amphithéâtre : courses de chars, courses à pied et à cheval, combats d'animaux, exercices de force et de souplesse. La vie du peuple de Rome se trouvait résumée dans ces mots : Du pain et les jeux du cirque (panem et circenses). Ce goût effréné pour des divertissements analogues avait passé dans les Gaules , ainsi que dans tout le monde romain, et, à défaut des historiens qui se taisent à cet égard, il suffit d'interroger les vestiges des nombreux amphithéâtres qui ont été reconnus sur tous les points de l'occupation romaine. L'établissement de la religion chrétienne avait fait disparaître les jeux du cirque, que les évêques condamnaient comme une tradition profane et sanguinaire du paganisme. De là sans doute l'abandon complet du combat de l'homme contre la bête. Maison continua de faire combattre ensemble des animaux féroces ou de lancer des chiens dressés à ce genre de combat sur des lions , des tigres , des ours et des taureaux. On ne saurait expliquer autrement la construction ou plutôt la restauration des cirques ou des arènes, à Paris et à Soissons, vers 577, par le roi Chilpéric. Ce sont les restes de l'un de ces cirques qu'on vient de retrouver à Paris, en ouvrant une nouvelle rue, sur le versant de la montagne de Sainte-Geneviève, à peu de distance de l'antique palais des Césars connu sous le nom de Thermes de Julien.

Grégoire de Tours rapporte que sous le règne de Chilpéric, qui ressuscitait les anciens jeux du cirque , la Gaule était devenue pauvre de bons athlètes et de chevaux de course. Quoi qu'il en soit, les combats d'animaux

1 Voir aussi les Arts au moyen âge, chapitre Cartes à jouer,

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se perpétuèrent à la cour du moins, pour le plaisir des rois. Un jour, le roi Pépin s'étant arrêté, avec les principaux officiers de son armée, à l'abbaye de Ferrières, on lui donna le spectacle du combat d'un lion et d'un taureau. Ce taureau était d'une grandeur gigantesque et d'une force extraordinaire; mais le lion se jeta sur lui et le renversa. Pépin, qu'on avait surnommé le Bref, se tourna vers ses officiers, qui se raillaient souvent de sa petite taille. « Faites lâcher prise au lion, leur dit-il, ou tuez-le sur le taureau. » Personne n'osa tenter une entreprise aussi périlleuse , et quelquesuns dirent tout haut qu'il faudrait être en démence pour se mesurer avec un lion. Pépin s'élance dans l'arène, l'épée à la main , et tranche en deux coups

l-'iy. îoô. — Combat d'un cheval contre des chiens. Fac-similé d'un manuscrit du British Muséum.

Treizième siècle.

la tète du lion et celle du taureau. « Que vous en semble ? dit-il à ses officiers, stupéfiés. Ne suis-je pas capable d'être votre maître? La taille ne sert de rien au courage. Souvenez-vous de ce que le petit David fit au géant Goliath ! »

Huit cents ans plus tard, il y avait encore quelquefois des combats d'animaux à la cour du roi François Ier. Une belle dame, raconte Brantôme, alla voir les lions du roi, en compagnie d'un gentilhomme qui était fort épris d'elle. Voilà que tout à coup la dame laisse échapper son gant, qui tombe dans la fosse aux lions. « Je vous prie, dit-elle de l'air le plus calme à son adorateur, de descendre chez les lions et de me rapporter mon gant. » Le gentilhomme ne fit aucune observation : il ne tira pas même son épée, et se résigna silencieusement à la mort pour obéir à sa dame. Les lions ne bougèrent pas, et il put sortir de leur fosse sain et sauf. « Voici votre gant,

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madame, dit-il froidement à cette imprudente, qui avait fait si bon marché de sa vie. Cherchez maintenant quelque autre qui y aille. » Et depuis lors il ne la regarda jamais et ne lui adressa plus la parole.

On a supposé que les rois de France n'avaient des lions dans leur hôtel que comme symboles vivants de la royauté. En 1,333, Philippe de Valois avait acheté dans la rue Froidmantei, auprès du château du Louvre, une grange où il fit établir une ménagerie pour ses lions-, on y mit aussi des ours, des léopards et d'autres bêtes féroces. Cette ménagerie royale subsistait encore sous les règnes de Charles VIII et de François Ier, quoique Charles V et ses successeurs eussent un hôtel des lions, dans l'enceinte du grand hôtel de Saint-Paul, à l'endroit même où fut ouverte plus tard la rue des Lions-Saint-Paul.

Ces animaux sauvages figuraient quelquefois dans les combats où on les mettait aux prises avec des taureaux et des chiens, en présence du roi et de la cour. Ce fut après un de ces combats que Charles IX, échauffé par ce sanglant spectacle, voulait se présenter seul dans l'arène, pour attaquer un lion qui avait déchiré en pièces ses meilleurs chiens-, on eut bien de la peine à faire renoncer l'audacieux souverain à son projet insensé. Henri III n'aurait eu garde d'imiter son frère, car, ayant rêvé, une nuit, que ses lions le dévoraient, ils les fit tuer tous le lendemain à coups d'arquebuse.

Les chasses à la grande bête, au loup, au sanglier, à l'ours (voj'e\ le chapitre Chasse) avaient depuis longtemps remplacé, pour la cour et les grands seigneurs, les combats d'animaux. Le peuple était donc privé de ces combats, qui avaient eu tant de charmes pour lui ; et comme il n'avait pas la ressource de la chasse, il se donnait une réminiscence lointaine des jeux du cirque, en faisant assaillir par des dogues un vieux cheval ou vieil âne pelé (fig. 166). Les combats de taureaux s'étaient pourtant conservés dans les provinces méridionales de la France, de même qu'en Espagne.

Il y avait aussi dans les fêtes de village non-seulement des luttes corps à corps, mais encore des espèces de combats singuliers, à coups de bâton ou de boulaies (branches de bouleau). Deux hommes, les yeux bandés, s'armaient d'une trique et, tenant chacun dans la main une corde attachée à un piquet, tournaient dans le même cercle, en essayant d'atteindre avec leur bâton une oie grasse ou un porc qui cherchait à leur échapper : on

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conçoit bien que les coups les mieux appliqués tombaient comme grêle sur l'un ou l'autre des deux principaux acteurs de ce combat à l'aveuglette. Dieu sait comme les spectateurs saluaient par de fous rices les plaisants épisodes de cette interminable bastonnade !

Fig. iCi-j. — Marchands et conducteurs de lions à Constantinople. Fac-similé d'une gravure sur bois de la Cosmographie universelle de Thevet, in-fol., 157 5.

Rien ne divertissait plus nos bons ancêtres que ces batailles d'aveugles. Nos rois eux-mêmes prenaient volontiers leur part de ce burlesque spectacle. Ils se rendaient tous les ans, à la mi-carême, avec leur cour, aux Quinze-Vingts, à Paris, pour y voir des aveugles, armés de pied en cap, combattant à la lance ou au bâton, dans le préau de leur hôpital. Il n'en fallait pas davantage pour faire courir tout Paris. En 142?, le dernier jour d'août, les habitants de la capitale se mirent aux fenêtres pour voir passer

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le cortège de quatre aveugles, armés de toutes pièces, comme des chevaliers allant au tournoi, et précédés de deux hommes, l'un jouant du hautbois, l'autre portant une bannière sur laquelle on avait peint un porc. Ces quatre aveugles devaient le lendemain attaquer ensemble un pourceau, lequel appartiendrait à celui des quatre champions qui l'aurait tué. La lice avait été dressée dans la cour de l'hôtel d'Armagnac, sur l'emplacement actuel du Palais-Royal. La foule était grande pour assister au combat : les aveugles, aux mains desquels on avait mis des masses d'armes, s'en servirent les uns contre les autres , et d'une si furieuse façon , qu'ils se fussent assommés si on ne les eût séparés, en les invitant à partager entre eux le porc, qu'ils avaient bien gagné.

Le peuple au moyen âge était possédé d'une insatiable curiosité : il accourait de toutes parts et de loin dès qu'un spectacle quelconque pouvait lui procurer un moment de récréation; pour jouir de ce spectacle il supportait toutes les fatigues, toutes les privations, et il s'y adonnait de si grand cœur, qu'il se consolait de ses plus grandes misères et qu'il riait pour le moindre sujet, de ce rire inextinguible qui était, en quelque sorte, une de ses facultés naturelles. Dans toutes les cérémonies publiques où la foule du populaire avait place au soleil, on savait d'avance que cette foule, avide de voir et toujours ébahie (les badauds de Paris en sont les derniers représentants) , obstruerait toutes les issues et fermerait le passage au cortège, qu'elle serait impatiente d'admirer de près : aussi la prévôté de Paris avait-elle soin de faire distribuer à ses sergents quelques centaines de boulaies, qu'ils brisaient sur les épaules des curieux les plus obstinés (yoye^ le chapitre Cérémonial). Il n'y avait pas alors de procession d'église, de foire de paroisse, de fête de corporation, de niontre ou revue de gens de guerre, qui ne fussent occasion de rassemblement tumultueux où les yeux et les oreilles de chacun étaient tout grands ouverts, ne fût-ce que pour entendre un son détrompe ou pour voir courir un chien traînant une vieille poêle attachée à sa queue.

Cette curiosité native des Français avait eu son bon temps, lorsque les rois de la première race tenaient leurs champs de mars; les rois de la seconde race, leurs cours pléniéres; les rois de la troisième race, leurs cours couronnées. Dans ces assemblées, où le roi réunissait ses grands vassaux une ou deux fois chaque année, pour se mettre en communication avec eux et

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pour fortifier le pouvoir en s'assurant de leur service féodal , le peuple était convoqué pour avoir part à d'immenses distributions de victuailles et de boissons fermentées (fig. 168); le peuple fournissait des spectateurs empressés et chaleureux aux pompes militaires, aux cérémonies de la cour, et surtout aux divertissements de toutes espèces que la royauté ne manquait pas de lui offrir à grands frais. C'était dans ces circonstances solennelles

Fig. 168. — Distribution gratuite de pain, de viande et de vin, au peuple. Copie réduite d'une gravure sur bois de l'Entrée solennelle de Charles-Qidnl et du pape Clément VII, à Bologne, en i53o.

que les jongleurs, ou bateleurs, on ménétriers, déployaient leur savoir-faire. Les champs de mars avaient lieu aux principales fêtes de Tannée, tantôt dans Tintérieur d'une grande ville, tantôt dans un domaine royal, tantôt en pleine campagne. Grégoire de Tours en décrit un, qui se donna dans cette cité de Tours, dont il était évêque , sous le règne de Chilpéric, durant les fêtes de Pâques. On peut être sûr que les jeux du cirque, remis en honneur par Chilpéric, furent le principal intérêt de ce champ de mars. Charlemagne tenait également des champs de mars, appelés cours royales, et il s'y montrait revêtu de riches habits de drap d'or brodés de perles et de

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pierreries. Sous la troisième race, le roi Robert célébra les cours royales avec la même magnificence : le peuple était admis dans le palais pendant le festin du roi, qu'il contemplait assis au milieu des grands officiers de la couronne. Les cours plénières, qui avaient lieu chaque année, à Noël, le jour des Rois, à Pâques, et à la Pentecôte, ne furent pas moins brillantes sous les règnes des successeurs de Robert. Louis IX lui-même, malgré sa modestie naturelle et son goût pour la simplicité, se faisait remarquer par son faste dans ces circonstances d'apparat. En i35o, Philippe de Valois y parut la couronne sur la tête, et dès lors les cours plénières furent surnommées des cours couronnées. Rien n'était changé d'ailleurs pour les divertissements

Fig. 169. — Exercices d'équilibre. Fac-similé d'une miniature d'un manuscrit de la bibl. Bodleyenne à l'université d'Oxford. Treizième siècle.

qui s'y succédaient durant plusieurs jours, aux frais du souverain, et dont les rois des jongleurs étaient les entrepreneurs privilégiés.

Ces rois des jongleurs exerçaient une autorité souveraine sur le royaume de jonglerie et sur tous les sujets ou suppôts de cette association joyeuse. Il ne faudrait pas supposer que le rôle des jongleurs se bornât à jouer de la vielle et à réciter, aux sons de cet instrument, des contes ou des fabliaux. Ce n'était là que le moindre de leurs talents. Les plus habiles, il est vrai, jouaient de toutes espèces d'instruments de musique et savaient par cœur une multitude de chansons et d'histoires, à l'exemple de leur antique précurseur, de ce roi Borgabed ou Bédabie, qui aurait été, au dire des trouvères, roi de la Grande-Bretagne à l'époque d'Alexandre le Grand, roi de Macédoine. Les jongleurs ou jugleors, d'un ordre subalterne, se distinguaient surtout par des tours de force et d'adresse (fig. 16g et 170). Ils faisaient

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des cabrioles extraordinaires; ils franchissaient d'un bond plusieurs cercles éloignés les uns des autres-, ils jonglaient avec des couteaux, des frondes, des paniers, des boules de cuivre, des assiettes de faïence-, ils marchaient sur les mains , les pieds en l'air, ou bien ils se tenaient verticalement sur les pieds, la tête en bas. Ces exercices acrobatiques étaient même pratiqués par des femmes, qu'on appelait des jugleresses. La légende avait fait de la fille d'Hérodiade une jugleresse très-renommée, car sur un basrelief qui se trouve à la cathédrale de Rouen on voit cette danseuse juive exécuter le saut périlleux devant Hérode, pour le fasciner cà ce point qu'il consentît à faire décapiter saint Jean-Baptiste.

Fig. 170. — Danse à I'épée au son de la cornemuse. Fac-similé d'un manuscrit du British Muséum.

Quatorzième siècle.

« Les jongleurs , ajoute M. de Labédollière dans son ouvrage sur la Vie privée des Français, menaient souvent avec eux des ours, des singes et autres animaux qu'ils avaient dressés à danser ou à combattre (fig. 171 et 172). Un manuscrit de la Bibliothèque nationale représente un banquet , et autour de la table des singes à cheval , un ours qui contrefait le mort, une chèvre qui pince de la harpe, des chiens qui gambadent sur leurs pattes de derrière. » Ce sont là justement les grotesques bizarres qu'on retrouve dans les sculptures, sur les chapiteaux des églises, et dans les peintures, sur les marges des manuscrits de théologie et sur celles des livres d'heures : ce qui prouve que les jongleurs avaient d'étroites affinités avec les communautés d'artistes imagiers et enlumineurs, si ce n'étaient pas euxmêmes qui écrivaient et historiaient les manuscrits. « La jonglerie, continue

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M. de Labédollière, comprenait donc la poésie, la musique, la danse, l'escamotage, la prestidigitation, la lutte, le pugilat et l'éducation des animaux. Ses plus humbles adeptes étaient les mimes, grimaciers au costume multicolore, saltimbanques éhontés qui provoquaient le rire aux dépens de la pudeur. »

Dans l'origine et jusqu'au treizième siècle c'était un état lucratif que celui des jongleurs. Il n'y avait pas de belle fête publique ou privée sans leur concours. On faisait moins de cas de leurs représentations mimiques et de leurs tours d'acrobates que des longs poèmes ou lais de guerres et d'aventures, en roman, c'est-à-dire en langue vulgaire rimée, qu'ils récitaient en s'ac-

Fig. 171. — Jongleurs montrant des ours et des singes. Fac-similé d'un manuscrit du British Muséum

du treizième siècle.

compagnant des sons d'un instrument à cordes, pour marquer la mesure du vers. La porte des châteaux leur était toujours ouverte , et on leur donnait place à table dans tous les festins. Ils avaient fait les délices des coins plénières : suivant le témoignage d'un de leurs poètes, ils se retiraient chargés de présents, avec des chevaux de main {palefrois) ou des chevaux de trait (roussins), avec des joyaux, des manteaux, des robes de fourrure, des vêtements de drap violet ou écarlate, et surtout avec de grosses sommes d'argent. Ils pouvaient alors invoquer avec orgueil l'héroïque souvenir d'un des leurs, de ce brave Normand Taillefer, qui, avant la bataille d'Hastings, s'avança seul, à cheval, entre les deux armées prêtes à combattre, provoqua les Anglais en leur chantant la chanson de geste de Roland et se mit à jongler avec ses armes, prenant sa lance par la hampe, la jetant en l'air, et la recevant par, le fer, puis tirant son épée, et la faisant tourner plusieurs fois au-dessus de sa tête et la ressaisissant par la pointe. Après ces exercices

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d'adresse qui tenaient l'ennemi dans une muette admiration, il poussa son destrier parmi les rangs anglais, et y fit un grand carnage, avant de tomber percé de coups.

En dépit de ce noble exemple, et pour ne pas faire mentir un vieux proverbe, les jongleurs ne devinrent pas chevaliers. Ils furent bientôt aussi décriés qu'ils avaient été estimés. Leur vie licencieuse se refléta dans leur langage obscène : leurs pantomimes, comme leurs chansons , étaient empreintes de débauche et de lubricité. Le bas peuple riait de leurs indécences et se plaisait toujours à leurs jongleries; mais la noblesse les avait

Fig. 172. — Exercices équestres. Fac-similé d'une miniature d'un manuscrit anglais du treizième siècle.

pris en dégoût, et ils étaient absolument exclus de la société des dames et damoiselles, dans les châteaux et dans les maisons bourgeoises. On voit dans le fabliau du Jugleor qu'ils étaient partout mal famés, parce qu'ils s'adonnaient à tous les vices. Les prédicateurs, et saint Bernard le premier, les dénonçaient au mépris public. Voici en quels termes saint Bernard parlait d'eux, dans un de ses sermons écrits en langue vulgaire au milieu du douzième siècle : « Home entendus aux jongleurs asseiz tost averoit (aurait) une feme que on appelle Pouvreté. Et si il avient que les jeux des jongleurs te pleisent, fayn de les oyr et que aultre part tu penses. Les instruments des jongleurs oncques ne pleisent à Dieu. »

D'après ce jugement sévère porté sur les jongleurs, on se rend compte de leur décadence et du discrédit dans lequel ils étaient alors. On n'est pas surpris de trouver dans une vieille édition des Mémoires du sire de Joinville

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ce passage, qui n'est peut-être qu'une interpolation fondée sur un document contemporain : « (Saint Louis) chassa de son royaume tous basteleurs et autres joueurs de passe-passe, par lesquels venoient au peuple plusieurs lascivités. » Un trouvère de cette époque nous montre les jongleurs errant, à pied, sur les routes, avec leurs animaux savants demimorts de faim : ces malheureux, à moitié nus, sont souvent sans cotelle, sans surcot, sans souliers, et toujours sans argent. Le peuple leur faisait accueil et manifestait la même admiration pour leurs tours d'habileté (fig. iy3),

Fig. 173. — Jongleurs sur une place publique. D'après une miniature du manuscrit de Guarin de Loherane (treizième siècle), à la bibl. de l'Arsenal à Paris.

mais la classe bourgeoise leur tournait le dos, à l'instar des nobles. Ce fut seulement en 1 345 que le prévôt de Paris, Guillaume de Gourmont, leur fit défense de chanter ou raconter des histoires scandaleuses, sous peine d'amende et de prison. Organisés depuis 1 3 3 1 en confrérie, ils furent parqués dans une seule rue de Paris, qui prit le nom de rue des Jongleut^s. A cette date se rapporte la fondation de l'église et de l'hôpital de Saint-Julien par les soins de Jacques Grure, natif de Pistoie, et Huet le Lorrain, tous deux jongleurs. Presque aussitôt la confrérie tout entière, nouvellement érigée, s'engagea à contribuer à cette œuvre de bienfaisance chacun selon ses facultés. Il lui en coûta 60 livres pour les deux bâtiments, construits l'un et

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l'autre dans la rue Saint-Martin , et placés sous l'égide de saint Julien , martyr. La chapelle fut inaugurée le dernier dimanche de septembre 1 335 ; sur la façade on pouvait voir trois figures, représentant, avec divers instruments de musique, un trouvère, un ménétrier ou ménestrel, et un jongleur.

Le mépris dans lequel étaient tombés les jongleurs n'empêcha pas les rois de France d'attacher à leur personne certains bouffons, nains plus ou moins difformes, qui n'étaient autres que des jongleurs en titre d'office et qui se permettaient toute espèce d'impertinences et de facéties pour dérider le front soucieux de leur auguste maître (fig. 174 et 176). Ces bouffons, ces fous, furent en charge à la cour jusqu'au siècle de Louis XIV, et quelques-uns,

Fig. 174. — Danse de fous. Fac-similé d'une miniature d'un manuscrit du treizième siècle de la bibl. Bodleyenne, à l'université d'Oxford.

tels que Caillette', Triboulet et Brusquet , sont plus connus dans l'histoire que bien des hommes d'Etat et des hommes de guerre leurs contemporains.

Dès la fin du quatorzième siècle , la confrérie des jongleurs se divisa en deux catégories distinctes : les jongleurs proprement dits, et les bateleurs. Les premiers continuèrent à réciter des vers sérieux ou plaisants, à chanter des chansons d'amour, à jouer des intermèdes comiques, soit isolément, soit par troupes, dans les rues ou dans les maisons, en s'accompagnant euxmêmes ou en se faisant accompagner de toutes sortes d'instruments de musique. Les bateleurs, au contraire, s'étaient réservé exclusivement les exercices de souplesse, les tours d'adresse, l'exhibition des animaux dressés à diverses pratiques, les grimaces comiques et les jeux funambulesques.

L'art du funambule remontait à une hautj antiquité; il n'avait pas été

négligé chez les Francs , qui le regardaient comme le plus merveilleux effort du génie humain. Les funambules les plus extraordinaires appartenaient, dès cette époque, à la race indienne : ils venaient tous de l'Orient; plus tard ils rirent des élèves dans les pays qu'ils parcouraient, et ils se recrutèrent dans la tourbe mélangée des jongleurs. D'après un document cité par le savant Foncemagne, les danseurs de corde figuraient déjà en 1237 dans les divertissements donnés pendant les repas d'apparat des rois de France. Mais bien avant cette époque ils sont mentionnés, dans les poésies des troubadours, comme les auxiliaires obligés de toutes les fêtes qui se célébraient chez les seigneurs et même dans les couvents. A partir du quatorzième siècle jusqu'à la fin du seizième on ne peut plus se passer d'eux , dès qu'il s'agit d'une cérémonie publique dans laquelle le peuple est appelé à intervenir en qualité de spectateur. C'est surtout aux entrées des rois et reines, princes et princesses, que les funambules sont admis à montrer leur savoir-faire.

Un des exemples les plus extraordinaires de l'audace de ces bateleurs signala l'entrée d'Isabeau de Bavière à Paris, en 1 385 (voyez le chapitre Cérémonial). Mais tous les chroniqueurs du quinzième siècle sont remplis de faits analogues; aussi Mathieu de Coucy, qui a écrit l'histoire du temps de Charles VII, rapporte des détails très-curieux sur un spectacle de ce genre, lequel eut lieu dans la ville de Milan et dont l'Europe entière fut émerveillée : « Iceluy duc de Milan fit tendre une corde du travers de sondit palais, environ de i5o pieds de hauteur et de longueur, et là fut veu un Portingalois (Portugais) qui monta sur ladite corde et chemina sur icelle tout droit; puis alla à rebours, dansa sur icelle corde au son du tambourin, se pendit à ladite corde la teste dessoubs, et fit sur icelle corde toutes les habiletsz que l'on pourroit désirer, tellement que les dames, qui le regardoient, muchoient (cachaient) leurs yeux, de grand paour (peur) qu'elles avoient qu'il ne se tuast. » Le chroniqueur de Louis XII, Jean d'Auton, nous raconte un fait non moins remarquable, à l'occasion des obsèques du duc Pierre de Bourbon , célébrées à Moulins, au mois d'octobre 1 5o3, en présence du roi et de la cour : « Et entre autres estoit un funambule, c'est-à-dire un chemineur dessus corde, de la nation d'Allemagne, nommé Georges Menustre, très-jeune homme, lequel fit attacher une grosse corde amont au plus haut de la grosse tour du chasteau de Mùcon et aux fenestres du clocher des Jacobins de ladite

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