LE FOL EN TITRE D'OFFICE, AU QUINZIÈME SIÈCLE
Fac-similé d'une miniature d'un manuscrit de la Bibliothèque de l'Arsenal,
Tb lat. n? i25.
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ville, oùavoitde hauteur, depuis terre jusques à là, vingt-cinq toises mesure, et depuis le chasteau jusques audit clocher, deux cent cinquante pas : et par là dessus, deux soirs ensuivant, chemina, et à la dernière fois, depuis la tour dudit chasteau jusques dedans le clocher, où là dessus, en la vue du roy et de plus de trente mille personnes, fit tout plein de gentilesses, comme basses danses, sauts, gambades et morisques, et se pendit par les pieds et parles dents, avec un couvrechef : qui fut chose bienestrangeet merveilleuse àouir; toutesfois il fut vray, si par prestigie la vue humaine ne fust enchantée. Une
Fig. 175. Fou de cour en titre d'otlice. Fac-similé d'une gravure sur bois de la Cosmographie universelle de Munster, in-fol.; Bâle, 1 55 2.
autre sauterelle de Florence estoit là, laquelle dansoit très-nouvellement avec hautes gambades et doubles soubresauts , et faisoit morisques légères et estranges danses. » N'était-ce pas une bizarre façon de célébrer des funérailles?
Au seizième siècle, ces danseurs et ces bateleurs, si habiles qu'ils fussent, devinrent tellement nombreux, qu'on les rencontrait partout, dans les campagnes comme dans les carrefours des villes. Beaucoup d'entre eux étaient des bohémiens ou zingari; ils allaient par troupes, à pied ou à cheval, avec des voitures contenant leur théâtre ambulant et les instruments nécessaires à leur métier. Mais le peuple commençait à se lasser de ces sortes de divertissements, d'autant plus qu'on les lui faisait payer. Il préférait ceux des fêtes et réjouissances publiques, pour lesquels il n'avait pas besoin de se mettre
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erf frais. Il était surtout très-curieux d'illuminations et de feux d'artifice, qui sont bien postérieurs à la découverte de la poudre à canon, quoique les Sarrasins, à l'époque des croisades, se servissent du feu grégeois pour obtenir des résultats analogues, qui frappaient d'épouvante les Francs ou les croisés. Les véritables feux d'artifice paraissent avoir été imaginés en Italie, où l'art de l'artificier est resté hors ligne jusqu'à nos jours, et dont les habitants sont toujours aussi fanatiques de ce divertissement, qu'ils regardent comme inséparable de toute fête religieuse ou profane, publique ou particulière. Cette invention italienne fut d'abord transportée dans les Pays-Bas par les Espagnols, et elle y trouva des admirateurs fanatiques. Elle était aussi arrivée en France avec les artistes italiens qui vinrent s'y fixer sous les règnes de Charles VIII , de Louis XII et de François Ier. Les feux d'artifice ne pouvaient être que bien reçus à la cour des Valois, où l'influence de Catherine de Médicis avait introduit les mœurs et usages de l'Italie. Les Français, qui ne connaissaient auparavant que leurs feux delà Saint- Jean et du dimanche des Brandons, accueillirent avec enthousiasme les feux d'artifice, qui furent bientôt l'accompagnement ordinaire de toutes les fêtes publiques (fig. 176).
Nous nous sommes occupé jusqù'ici des divertissements qui formaient spectacle et qui s'exécutaient pour le plaisir des spectateurs; nous avons à énumérer ou à décrire maintenant ceux dont les acteurs prenaient plus de plaisir que les spectateurs eux-mêmes. C'étaient surtout les jeux de force, d'adresse, d'exercices, par conséquent les danses, dont nous parlerons en dernier lieu; c'étaient aussi les jeux de hasard et les jeux d'esprit. Bourgeois et villageois jouaient à une foule de jeux d'action, qui sont aujourd'hui à peu près relégués dans les collèges : la lutte , la coursée ou courerie, les barres, la saillie, ou saut vertical et horizontal, le cheval fondu, le collin-maillard ou cliapifou, la pelotte ou la balle, etc. La gymnastique et tous les exercices qui servaient à fortifier le corps et à augmenter la souplesse des membres furent longtemps en pratique parmi la jeune noblesse (fig. 177 et 178). Le seigneur de Fleuranges rappelle, dans ses Mémoires, écrits à la cour de François Ier, ces nombreux exercices auxquels il se livrait dès son enfance, et qu'on regardait alors comme l'apprentissage indispensable de la chevalerie. Les nobles y prenaient le goût des exercices violents, et plus tard les joutes et les tournois, la chasse et la guerre leur donnaient amplement de quoi se
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satisfaire. Ce n'était pas encore assez pour leur infatigable activité : le jeu de paume et le jeu de billard les attendaient à toutes les heures de la journée,
Fig. 17C. — Feu d'artifice tiré sur l'eau, avec simulacre d'un combat naval. Fac-similé d'une gravure en cuivre de la Pyrotechnie de Han/elet le Lorrain, in-4"; Pont-à-Mousson , i63o.
et ces deux jeux avaient un tel attrait pour les nobles de tout âge, que souvent les joueurs y dépensaient plus que leurs forces et tombaient gravement
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malades en sortant de jouer. En i5ob, le roi deCastille, Philippe le Beau, mourut d'une pleurésie qu'il avait gagnée en jouant à la paume.
Le jeu de paume devint aussi le jeu favori des bourgeois dans les villes. On avait construit partout des salles destinées à ce jeu, et ces salles étaient si vastes, si commodes pour les spectateurs, qu'on les transformait souvent en théâtre. Le jeu de billard n'avait pas d'autre analogie que le nom avec
Fig. 177. — Les culbutes. Fac-similé d'une gravure sur bois de l'Exercice de sauter et de voltiger, par A. Tuccaro, in-40; Paris, 1599.
notre billard moderne : il se jouait sur un terrain uni avec des boules de bois qu'on poussait à l'aide de crosses et de marteaux. Ce jeu d'adresse était déjà très-usité au quatorzième siècle, puisque le maréchal de Boucicault, qui passait pour un des plus habiles joueurs de son temps, y gagna 600 francs (plus de 28,000 francs au taux actuel) en 1396. Au commencement du siècle suivant , le duc Louis d'Orléans faisait acheter, au prix de 1 1 sols 6 deniers tournois (environ 1 5 francs de notre monnaie), des billes et billars, « pour soy esbattre ». Il y avait plusieurs jeux du même genre, qui n'étaient
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pas moins répandus : les quilles, qu'on appelait aussi cochonet va devant; la soûle ou soulette, grosse boule de foin recouverte en peau que se disputaient les joueurs, divisés en deux bandes; le gros ballon, gonflé d'air; la longue paume, qui se jouait en plein air avec des éteufs; la pirouette ou le
Fig. 1 78. — Le saut périlleux. Fac-similé d'une gravure sur bois de l'Exercice de sauter et de voltiger, par A. Tuccaro, in-40; Paris, 1599.
volant, etc. Ce fut le roi Charles V qui eut l'idée de donner aux jeux du peuple un caractère plus sérieux et plus utile, et qui, dans une ordonnance célèbre où il interdisait les jeux de hasard, encouragea l'institution des compagnies de l'arc et de l'arbalète. Ces compagnies, auxquelles s'adjoignirent plus tard celles de l'arquebuse, ont survécu aux révolutions politiques, et se sont perpétuées surtout dans les provinces du nord.
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A toutes les époques et dans tous les pays, ce furent les jeux de hasard qui eurent le plus de vogue, quoiqu'ils fussent défendus à la fois par l'autorité ecclésiastique et par l'autorité royale, laquelle renouvelait sans cesse et inutilement ses ordonnances prohibitives, surtout contre les jeux de dés. « On ne fera point de dez dans tout le royaume, dit l'ordonnance de 12 56, et ceux qui seroient en réputation d'y jouer et de fréquenter les tavernes et les mauvais lieux seront infâmes. » L'ordonnance de 1291 répète : « Que le jeu des dez soit défendu. » Cependant, quoique ces défenses se renouvellent souvent, on continue à jouer aux dés et à y perdre beaucoup d'argent. L'ordonnance de 1396 ne s'attaque qu'aux de~ mal poins (mal marqués) et aux de\ pipés, qui devaient être contemporains de l'origine des dés eux-mêmes, car il n'y a pas de jeu qui ait donné lieu à plus de piperies et de vols. Les dés se vendaient donc publiquement, malgré les lois qui les défendaient, car dans le Dit du Mercier, le marchand annonce ainsi sa marchandise :
J'ay dez de plus, j'ay dez de moins, De Paris, de Chartres, de Rains.
On a prétendu que le jeu de dés s'était appelé primitivement le jeu de Dieu, parce que le hasard se trouvait compris au nombre des jugements de Dieu -, mais cette étymologie n'est qu'un jeu d'imagination. Ce qui paraît plus probable, c'est que les dés furent proscrits par l'Église d'abord et par le pouvoir civil ensuite, à cause des affreux blasphèmes que proféraient les joueurs poursuivis par la mauvaise fortune. Rien n'était plus ordinaire que de se ruiner à ce jeu. Les poésies des troubadours sont pleines des malédictions contre la fatale chance des dés : plusieurs troubadours, tels que Guillaume Magret et Gaucelm Faydit, y avaient perdu leur fortune et la vie. Le trouvère Rutebeuf s'écriait dans un de ces poèmes satiriques : « Les dés m'ont dépouillé de tous mes habits, les dés me tuent [li dé m'ocient), les dés m'épient et me guettent, les dés m'attaquent et me défient. » Les blasphèmes des joueurs ne restaient pas toujours impunis. « Philippe Auguste, dit Rigord dans son histoire latine de ce roi, poussa si loin l'horreur des blasphèmes, trop souvent proférés par les joueurs dans les cours ou dans les maisons de jeu, que si quelqu'un, chevalier ou autre, s'en permettait un
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seul, par mégarde, en présence du souverain, il était immédiatement, par ordre de ce prince, jeté dans la rivière. Sous Louis XII, qui avait plus d'indulgence, sinon moins d'aversion, pour les blasphémateurs, on se contentait de leur percer la langue avec un fer rouge.
Le Dit de la façon de jouer les dés nous a conservé les termes techniques qu'on employait en jouant à ce jeu, qui variait de système autant que de
Fig. ijpet 180. — Cartes françaises d'un jeu de piquet du commencement du seizième siècle. Collection de la Bibl. nationale de Paris.
nom. On jouait tantôt avec trois dés, tantôt avec six; on jouait aussi à différents jeux, dans lesquels le jet de dés déterminait la chance. Les jeux de cartes n'étaient pas moins nombreux : nous n'avons pas à revenir ici sur leur origine. Il suffit de nommer quelques-uns des plus usités en France: le flux, la prime, la séquence, la triomphe, le cent (le piquet), le trente-et-un, le passe-dix, la condemnade, le lansquenet , le mariage, le gay ou j'ai, le maucontent, le hère, etc. (fig. 179 et i8o\ Tous ces jeux, qui n'étaient pas moins prohibés que les jeux de dés, se jouaient dans les tavernes comme à la cour, et de même qu'il y avait des dés pipés ou plombés, de même fallait-il
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se défier des cartes préparées ou trompeuses. La plupart des jeux de cartes autrefois n'exigeaient pas la moindre habileté de la part des joueurs-, c'était le hasard seul qui décidait des coups. Les jeux de tables, du moins, demandaient certaines connaissances et certains calculs. On comprenait sous cette dénomination générale tous les jeux qui se jouaient sur un damier {tabula) et particulièrement les échecs, les dames et le trictrac. Le jeu des échecs (sacchi), dont on faisait remonter l'invention aux Assyriens, venait à coup sûr de l'Orient; il était arrivé dans les Gaules vers le neuvième siècle, mais il ne fut très-répandu qu'au douzième. Les romans de chevalerie nous montrent à chaque instant les barons jouant aux tables, et surtout aux échecs. Les historiens font aussi mention des échecs : on y jouait avec la même ardeur dans le camp des Sarrasins et dans celui des croisés. On ne doit pas s'étonner que les échecs aient partagé avec les dés l'anathème ecclésiastique et la prohibition légale, car quiconque ignorait les ingénieuses combinaisons de ce jeu mathématique le confondait avec les jeux de hasard. Aussi le concile de Paris, en 12 12, condamnait les échecs au même titre que les dés, et les interdisait surtout aux gens d'église, qui en avaient fait leur récréation habituelle et y perdaient beaucoup de temps. L'ordonnance royale de 12 54 n'est pas moins sévère à l'égard des échecs : « Nous défendons estroitement, dit Louis IX dans cette ordonnance, que nul ne joue aux dés, aux tables, ne aux eschets. » Le saint roi avait lui-même tenu la main à cette sévère prohibition de ces jeux, qu'il regardait comme des inventions du diable. Après la funeste journée de Massoure (Mansourah), en 1 249, le roi, qui était encore en Egypte avec les débris de son armée, demanda ce que faisait son frère le comte d'Anjou : « On li dit, raconte Joinville, que il jouoit aux tables avec monseigneur Gautier de Nemours, et le roi alla là, tout chancelant, par la foiblesse de sa maladie, et prist les dés et les tables et les geta en la mer et se courrouça moult fort à son frère. » Cependant Louis IX avait reçu en présent, du Vieux de la Montagne, chef des Ismaéliens, un échiquier en or et en cristal de roche, dont les pièces étaient faites de matières précieuses, finement travaillées. On a supposé, mais à tort, qu'il fallait reconnaître cet échiquier dans celui qui est conservé au musée de Cluny, après avoir fait longtemps partie du trésor des rois de France.
Parmi d'autres jeux qui sont compris dans les tables, il suffit de mention-