‹ Mœurs, usages et costumes au moyen âgeChapitre 23 sur 36 · COURS DES MIRACLES · texte numérisé non relu

COURS DES MIRACLES

Premières apparitions des Bohémiens en Occident. — Les bohémiens à Paris. — Mœurs et habitudes de ces tribus errantes. — Tours du capitaine Charles. — Les bohémiens chassés par ordonnances royales. — Langue des bohémiens. — Le royaume de l'argot. — Le grand Coesre , chef des truands, ses vassaux et sujets. — Divisions de la nation de l'argot. — Décadence de l'argot et ses causes. — Cours des Miracles. — Pré des Gueux. — Langue matoise ou narquois. — Gueux étrangers. — Voleurs et tireurs de laine.

n l'année 141 7, dans les contrées qui avoisinent l'embouchure de l'Elbe, les populations furent mises en émoi par l'arrivée d'étrangers dont les mœurs et la physionomie n'étaient rien moins que rassurantes. De là ces étranges voyageurs se portèrent vers la Hanse teutonique, en commençant par Lunebourg; ils gagnèrent ensuite Hambourg; enfin, allant d'Occident en Orient, le long de

la Baltique, la même troupe visita les cités libres de Lubeck, de Wismar, de Rostock, de Stralsund et de Greifswald.

Ces nouveaux venus, connus depuis en Europe sous les noms de Zingari, Gigwii, Gypsies, Gitanos, Egyptiens, Bohémiens, mais qui se désignaient eux-mêmes dans leur langue par le titre de Romi ou gens mariés, étaient au nombre de trois cents environ, tant hommes que femmes, mais

MŒURS . IV. — f>2

MŒURS ET USAGES

non compris les enfants, qui devaient foisonner; ils se divisaient en plusieurs bandes, se suivant de près l'une l'autre. Très-sales, fort laids, remarquables par la noirceur de leur peau, ils avaient pour chefs un duc et un comte, superbement vêtus, auxquels ils obéissaient. Certains d'entre eux allaient à cheval, tandis que d'autres marchaient à pied. Les femmes voyageaient sur des bêtes de somme et sur des chariots, avec les enfants (fig. 36g). A les en croire, leur vie errante avait pour cause leur retour au paganisme après une première conversion à la foi chrétienne*, et, en pénitence de leur faute, ils devaient continuer leur course aventureuse pendant sept ans. Ils montraient des lettres de recommandation de divers princes, entre autres de Sigismond, roi des Romains, et ces lettres vraies ou fausses leur procuraient un bon accueil partout. Leur troupe campait la nuit dans les champs, parce que l'habitude qu'ils avaient de voler tout ce qui se trouvait à leur convenance leur faisait craindre d'être inquiétés dans les villes. On ne tarda pas cependant à se saisir de plusieurs d'entre eux, qui furent mis à mort. Les autres s'éloignèrent en toute hâte.

L'année suivante, on les retrouve en Saxe, à Meissen, d'où ils furent chassés à cause des vols et des désordres qu'ils commettaient; puis, en Suisse, où ils traversent le pays des Grisons, les cantons d'Appenzell et de Zurich, pour s'arrêter dans l'Argovie. Les chroniqueurs, qui signalent alors leur présence, nomment leur chef Michel, duc d'Égypte, et rapportent que ces étrangers, se disant Egyptiens, prétendaient avoir été chassés de leur pays par le sultan des Turcs, et condamnés à errer, durant sept années, dans la pénitence et la misère. Les chroniqueurs ajoutent que c'était d'ailleurs de fort honnêtes gens, qui suivaient scrupuleusement toutes les pratiques de la religion chrétienne; qu'ils étaient pauvrement vêtus, mais qu'ils avaient de l'or et de l'argent en abondance; qu'ils mangeaient et buvaient bien et payaient de même. Au bout de sept ans, ils partirent, en effet, pour retourner chez eux, comme ils le disaient; mais, soit qu'un assez bon nombre fût resté en route, soit qu'il en fût revenu d'autres de la même race, dans la même année, une bande de cinquante hommes, accompagnés d'une multitude de femmes fort laides et de sales enfants, parut aux environs d'Augsbourg. Ces vagabonds se donnaient pour des exilés de la basse Egypte, et prétendaient connaître l'art de prédire l'avenir. On put constater bientôt

BOHÉMIENS. 491

qu'ils étaient beaucoup moins exercés dans la divination et les sciences occultes que dans la rapine et l'escroquerie.

Fig. 3fig. — Bohémiens en marche (quinzième siècle.) Fragment d'une ancienne tapisserie du château d'Ffliat, communiqué par M. A. Jubinal.

L'année d'après, une horde semblable, prenant le nom de Sarrasins, parait à Sisteron en Provence, et, à la date du 18 juillet 1422, un chroni-

MŒURS ET USAGES

queur de la ville de Bologne fait mention de l'arrivée en cette ville d'une troupe d'étrangers, commandée par un certain André, duc d'Egypte, et composée d'au moins cent personnes, en y comprenant les femmes et les enfants. Ils campèrent en dedans et en dehors de la porte di Galicra, à l'exception du duc, qui logeait à l'auberge del Re. Durant les quinze jours qu'ils passèrent à Bologne, quantité de gens de la ville allèrent les voir « à cause de l'épouse du duc, qui, disait-on, savait deviner et dire ce qui devait arriver à une personne pendant sa vie, comme ce qu'elle avait pour le présent; le nombre de ses enfants -, si une femme était bonne ou méchante, et mainte autre chose (fig. 070). » Mais bien peu d'hommes sortaient de chez le soi-disant duc d'Egypte, sans qu'on leur volât leur bourse, et bien peu de femmes, sans qu'on leur coupât le pan de leur robe. D'autre part, les Egyptiennes parcouraient la ville, au nombre de six ou sept, et, pendant qu'elles causaient avec les citadins, disaient la bonne aventure ou marchandaient dans les boutiques, l'une d'elles faisait main basse sur ce qui se trouvait à sa portée. Il se commit ainsi tant de larcins, que les magistrats de la ville et l'autorité ecclésiastique défendirent aux habitants d'aller visiter le camp des Égyptiens et de se mettre en rapport avec eux, sous peine d'excommunication et d'une amende de cinquante livres. Il fut permis, en outre, par une application étrange de la peine du talion, à ceux que ces étrangers auraient dévalisés, de les dévaliser à leur tour, et ce jusqu'à concurrence de la valeur des sommes ou des objets volés. En conséquence, des Bolonais s'introduisirent dans une écurie qui contenait plusieurs chevaux de ces voleurs, et s'emparèrent du plus beau. Pour le ravoir, les Egyptiens convinrent de restituer ce qu'ils avaient pris, et la restitution eut lieu. Mais, voyant qu'ils n'avaient plus rien à faire dans le pays, ils levèrent pied et partirent pour Rome, où, disaient-ils, force leur était de se rendre, afin d'accomplir un pèlerinage imposé par le sultan qui les avait chassés de leur patrie, et surtout afin d'obtenir des lettres de rémission du Saint-Père.

En 1422, les Égyptiens ont quitté l'Italie, et nous les retrouvons à Bàle et dans la Souabe; alors, aux saufs-conduits impériaux dont ils s'étaient jusque-là exclusivement prévalus, ils joignent les bulles qu'ils prétendaient avoir obtenues du pape et, modifiant leur premier récit, ils se donnent Comme les descendants des Égyptiens qui refusèrent l'hospitalité à la Sainte

BOHÉMIENS

Vierge et à saint Joseph pendant leur fuite en Egypte, et ils déclarent qu'en raison de ce crime, Dieu lui-même a voué leur race à une éternelle misère et à un exil éternel.

Cinq ans plus tard, les voici enfin aux environs de Paris : « Le dimanche d'après la mi-aoust, — dit le Journal d'un bourgeois de Paris, dont nous croyons devoir rajeunir quelque peu la forme surannée, — vinrent à Paris

Fig. 370. — I.cs bohémiens disant la bonne aventure. Fac-similé d'une gravure sur bois de la Cosmographie universelle de Munster, in-fol. ; Bâle, 1 552.

douze pèlerins comme ils disoient, c'est à savoir un duc et un comte, et dix hommes tous à cheval ; lesquels se disaient très-bons chrétiens , et estoient de la basse Egypte... et le jour de saint Jean Décolace (de la décollation de saint Jean, 29 août) vint le commun (le reste de la troupe), lequel on ne laissa point entrer dans Paris, mais, par justice (par ordre de la Prévôté), furent logés à la Chapelle Saint-Denis -, et n'estoient pas plus en tout, hommes, femmes et enfants, de six-vingts environ (120); et en partant de leur pays (disoient-ils), ils estoient mille ou douze cents, mais le remenant (le reste) estoit mort en la voie (en route'... Quand ils furent à la Chapelle, on ne veit

MŒURS ET USAGES

jamais plus grand allée de gens à la bénédiction de la foire du Landit, qu'il n'en alloit, de Paris, de Saint-Denis, et d'ailleurs, pour les veoir. Presque tous avoient les deux oreilles percées et dans chacune un ou deux anneaux d'argent , et disoient que c'estoit signe de noblesse en leur pays. Les hommes estoient très-noirs, avec cheveux crêpés-, les femmes, les plus laides et les plus noires qu'on peust veoir: elles avoient les cheveux noirs, comme la queue d'un cheval ; pour toute robe, une vieille Jlaussoie ou couverture, retenue sur l'espaule par un lien de drap ou de corde (fig. 371 ). En leur compagnie estoient des sorcières, qui regardoient aux mains des gens, et disoient ce qui leur estoit advenu ou devoit leur advenir, et mirent la discorde en plusieurs ménages. Qui pis estoit, en parlant aux créatures, par art magique ou autrement, ou par l'ennemi d'enfer, ou par tour d'habileté, faisoient vider les bourses aux gens... Ainsi le disoit le peule partout; tant que la nouvelle en vint à l'évesque de Paris, lequel y alla avec un frère mineur, nommé le petit Jacobin , lequel par le commandement de l'évesque feit une belle prédication en excommuniant tous ceux et celles qui faisoient cela, et qui avoient creu et montré leurs mains. Et convint que ces gens s'en allassent. Ils partirent le jour de Notre-Dame en septembre, et s'en allèrent vers Pontoise. »

Ajoutons que les bohémiens avaient, encore cette fois, ajouté de nouvelles variantes à leur histoire. Ils disaient qu'ils étaient originairement chrétiens, mais qu'une invasion de Sarrasins les avait contraints d'abjurer-, que, plus tard, de puissants monarques étaient venus les délivrer du joug des infidèles, et avaient décidé, pour les punir d'avoir renoncé momentanément à la foi chrétienne, qu'ils ne seraient pas autorisés à rentrer dans leur pays avant qu'ils en eussent obtenu la permission du pape -, le Souverain Pontife , auquel ils étaient allés confesser leurs péchés , leur avait donc prescrit de courir le monde pendant sept ans, sans coucher dans un lit, en ordonnant toutefois à chaque évèque et à chaque abbé portant crosse, de leur donner dix livres tournois à leur passage sur son domaine; ce que les abbés et les évèques ne se pressaient pas de faire. Ces étranges pèlerins assuraient qu'ils n'étaient que depuis cinq ans en route, lorsqu'ils vinrent à Paris.

Quoi qu'il en fût, on voit qu'en dépit du pieux objet de leur longue péré* grination, les Égyptiens ou Bohémiens ne tardaient guère à donner aux populations qu'ils visitaient la juste mesure de leur équivoque probité , et

BOHÉMIENS

nous ne croyons pas qu'il soit utile ici de rechercher et de suivre pas à pas la piste de la hideuse bande qui, à dater de cette époque, multiplie ses apparitions, tantôt dans une contrée, tantôt dans l'autre, au nord, comme au midi et surtout au centre de l'Europe. Au reste, leurs démêlés avec les autorités ou les habitants des pays qui avaient le désagrément de leurs visites périodiques ont laissé des traces nombreuses dans l'histoire.

Le 7 novembre (453, soixante à quatre-vingts bohémiens, venant de Courtisolles, arrivèrent à l'entrée de la ville de Cheppe (près de Châlonssur-Marne). Les étrangers, parmi lesquels plusieurs portaient « javelines,

Fig. 371. — Le ménage des bohémiens. Fac-similé d'une gravure sur bois de la Cosmographie universelle du Munster, in-fol.; Bâle, 1 5 52.

dards et autres instruments de guerre », ayant demandé qu'on les hébergeât, le procureur royal de la ville leur démontra « que n'y avoit pas longtemps aucuns (quelques-uns) de la même compagnie ou autres semblables avoient esté logés dans la ville et y avoient fait plusieurs maux en desrobant ». Comme les bohémiens voulaient insister, le peuple se souleva contre eux, et force leur fut bien de se remettre en route. Toutefois, dans la retraite qu'ils ne faisaient qu'à regret, ils furent suivis par plusieurs habitants, et un de ceux-ci tua un bohémien, nommé Martin de la Barre; meurtre dont l'auteur obtint des lettres de grâce du roi.

A Genève , en 1 5 3 2 , « certains larrons bohémiens » , au nombre de plus de 3oo, frappent, à Pleinpalais (faubourg de Genève), les olliciers qui leur

496 MŒURS ET USAGES

défendaient d'entrer dans la ville. Les citoyens accourent. Les bohémiens se retirent au couvent des Augustins et s'y fortifient pour s'y défendre; les bourgeois les assiègent et veulent les dépouiller, mais la justice intervient : elle en saisit une vingtaine, qui demandent pardon et que Ton renvoie.

En i632, les habitants de Viarme (Lot-et-Garonne) soutiennent un combat contre une troupe de bohémiens, qui voulaient se loger dans la ville. Les aventuriers périrent tous; leur chef fut pris et conduit devant le parlement de Bordeaux, qui le fit pendre. Vingt et un ans auparavant, le maire et les jurats de Bordeaux avaient donné Tordre au capitaine du guet d'opérer l'arrestation d'un chef de bohémiens, qui, s'étant enfermé dans la tour de Vreyrines, à Merignac , rançonnait le pays environnant; et, le 21 juillet 1G22, les mêmes magistrats enjoignaient aux bohémiens de vider la paroisse d'Eysines, dans les vingt-quatre heures, en les menaçant de la peine du fouet.

D'ailleurs, il n'était guère dans les habitudes des bohémiens d'user de la force et d'opposer une résistance ouverte; plus généralement ils avaient recours, pour atteindre leur but, à la subtilité et à la ruse. Un certain capitaine Charles s'était acquis parmi eux une grande célébrité par les tromperies qu'il imaginait sans cesse, et que sa bande se chargeait d'exécuter. D'un méchant cheval maigre, par le moyen de certaines herbes qu'il lui donnait à manger, dit un chroniqueur, ils en faisaient un « refait et poli » (gras et brillant); puis ils l'allaient vendre aux foires et marchés voisins; mais ceux qui l'avaient acheté reconnaissaient la fourbe au bout de huit jours, car le cheval, redevenu maigre, demeurait sur la litière, et mourait bientôt.

Une fois, le capitaine Charles et ses gens, raconte Tallemant des Réaux, étaient logés dans un village dont le curé , riche et avare, était fort haï de ses paroissiens. Ce curé ne bougeait de chez lui , et les bohémiens ne lui pouvaient rien enlever. Que font-ils? Ils feignent qu'un d'entre eux a commis un crime, et le condamnent à être pendu, à un quart de lieue du village, où ils se rendaient avec tout leur attirail. Cet homme, au pied de la potence, demande un confesseur : on va quérir le curé. 11 n'y voulait point aller; ses paroissiens l'y obligent. Pendant son absence, des bohémiennes entrent chez lui, lui prennent dans son coffre 5oo écus, et vont vite rejoindre la troupe. Dès que le pendard les vit revenir, il dit qu'il en appelait au roi de la petite

KCFURS, IV. — 63

BOHÉMIENS

Egypte. Aussitôt le capitaine crie : « Ah ! le traître ! je me doutais bien qu'il en appellerait! » Incontinent, ils troussent bagage. Ils étaient bien loin, avant que le curé fût chez lui.

Ace bon tour, Tallemant ajoute le suivant: Près de Roye en Picardie, un bohémien, qui avait volé un mouton, en demanda cent sous (60 fr. de la monnaie actuelle) à un boucher : le boucher n'en voulut donner que quatre livres. Quand le boucher s'est éloigné, le bohémien tire aussitôt le mouton d'un sac où il l'avait mis, et y enferme à sa place un enfant de sa tribu ; puis il court après le boucher, et lui dit : « Donnez-en cinq livres, et vous aurez le sac par-dessus le marché. » Le boucher paye et s'en va. Quand il fut chez lui, il ouvre le sac. Il fut bien étonné quand il en vit sortir un petit garçon, qui, ne perdant point de temps, s'empare du sac et s'enfuit avec. « Jamais pauvre homme n'a été tant raillé que ce boucher, » ajoute Tallemant des Réaux.

Les bohémiens avaient dans leur gibecière mille autres tours aussi bons que celui-là. Nous en appelons au témoignage d'un de leur bande, qui, sous le nom de Pechon de Ruby, a publié, vers la fin du seizième siècle, la Vie généreuse des Mattois, Gueux, Bohémiens et Cagoux : « Quand ils veulent partir du lieu où ils ont logé, ils s'achsminent tout à l'opposite et font demi-lieue au contraire, puis ils se jettent en leur chemin. Ils ont des meilleures cartes et les plus seures, dans lesquelles sont représentez toutes les A illes et villages, rivières, maisons de gentilhommes et autres, et s'entredonnent un rendez-vous, de dix jours en dix jours, à vingt lieues du pays

d'où ils sont partis Le capitaine baille aux plus vieux chacun trois ou

quatre mesnages à conduire, prennent leur traverse et se trouvent au rendezvous, et ce qui reste de bien montez et armez, il les envoyé avec un bon almanach où sont toutes foires du monde, changeans d'accoustrements et de chevaux. Quand ils logent en quelque bourgade..., ils prennent fort peu auprès du lieu où ils sont logez-, mais aux prochaines paroisses, ils font rage de desrober et crocheter les fermeurès (serrures). S'ils y trouvent quelque somme d'argent, ils donnent l'avertissement au capitaine, et s'esloignent promptement à dix lieues de là. Ils font de la fausse monnaie et la mettent en circulation. Ils jouent à toutes sortes de jeux ; i ls acheptent toutes sortes de chevaux, quelque vice qu'ils ayent, pourvu qu'ils mettent de leur

MŒURS ET USAGES

argent' (faux). Quand ils prennent des vivres, ils baillent de bon argent pour la première fois, pour la deffiance qu'on a d'eux : mais quand ils sont prests à partir, ils prennent encore quelque chose dont ils baillentpour gaige quelque fausse pièce, et retirent de bon argent, et adieu. Au temps de la moisson, ils trouvent les portes fermées, et avec leurs crochets ils ouvrent tout, et desrobent linge, manteaux, argent et tout autre meuble, et de tout rendent compte à leur capitaine, qui y prend son droit, fors (hormis) ce qu'ils gagnent à dire la bonne aventure. Ils bardent (trafiquent) fort heureusement; quand ils sçavent quelque bon marchand qui passe pays, ils se desguisent et l'attrapent..., puis changent d'accoustrements, et font ferrer leurs chevaux à rebours, et couvrent les fers de Justes (laines), craignant de les entendre marcher. »

Nous trouvons, d'autre part, dans V Histoire générale des Larrons, que les vagabonds appelés bohémiens, tantôt jouaient des gobelets, tantôt dansaient sur la corde, faisaient des sauts périlleux et autres tours de passepasse (fig. 3y3); ce qui revient à dire que pour ces coureurs d'aventures tous moyens étaient bons, qui leur permettaient de subvenir à leur étrange existence-, sans oublier même qu'il leur arrivait de pratiquer également le vol à main armée sur les grands chemins. Aussi ne faut-il pas s'étonner si à peu près dans toutes les contrées des mesures de police sévères étaient prises contre cette race dangereuse. Quelquefois même, il faut bien le dire, ces rigueurs touchaient à la barbarie.

Après leur avoir interdit le séjour de l'Espagne, sous peine de six ans de galères, Charles-Quint les chassa des Flandres sous peine de mort : en 1 646, un bohémien qui avait enfreint l'ordre de bannissement fut seulement condamné, par la cour d'Utrecht, à être fouetté jusqu'au sang, à avoir les deux narines fendues, les cheveux coupés, la barbe rasée, et à se voir ensuite expulsé pour toujours du territoire de la province. On peut, dit l'historien allemand Grellman, se faire une idée de l'état misérable des bohémiens d'après les faits suivants : plusieurs d'entre eux, surtout des femmes, ont été brûlés sur la requête qu'ils en avaient faite eux-mêmes, dans le but de terminer leur triste sort, et l'on peut citer l'exemple d'un bohémien qui, ayant été pris, fouetté et conduit à la frontière, avec menace de la corde s'il reparaissait dans le pays, y revint résolument à la suite de trois condam-

BOHÉMIENS

3oi

nations semblables en trois endroits différents, et demanda qu'on mît à exécution la sentence capitale prononcée contre lui, afin de le débarrasser d'une vie aussi misérable. On ne regardait même pas ces malheureux comme des créatures humaines-, car dans une petite cour d'Allemagne, à une partie

Fig. 3y3. — Le bohémien qui se lavait les mains dans du plomb fondu. Fac-similé d'une gravure sur bois des Histoires merveilleuses de Pierre Boaistuau, in-40, i56o.

de chasse, les veneurs ne se firent aucun scrupule de tuer ainsi que des bêtes fauves une bohémienne et l'enfant qu'elle allaitait.

« Parmi les questions que soulève l'existence de ce peuple singulier, dit le savant M. Francisque Michel, il en est une qui, pour avoir été négligée, ne laisse pas cependant d'offrir un réel intérêt. Comment, avec une langue à part, étrangère à toutes celles qui avaient cours en Europe, les bohémiens pouvaient-ils se faire comprendre des populations chez lesquelles ils appa-

MŒURS ET USAGES

raissaient pour la première fois ? Nouveaux venus en Occident, ils ne devaient point avoir de ces interprètes que Ton ne rencontre que chez les peuples dont rétablissement date de loin, et qui ont des rapports politiques ou commerciaux avec les autres nations. Où donc les bohémiens recrutèrent-ils des truchements ? — La réponse nous semble facile. — Ouvrant leurs rangs à tous ceux que le vice, la crainte d'un châtiment, une humeur inquiète ou le charme d'une vie errante poussaient continuellement sur leur passage, ils durent s'en faire des auxiliaires, soit pour pénétrer dans des contrées qu'ils ne connaissaient pas encore, soit pour y commettre des vols qui autrement eussent été inexécutables. Passés maîtres en toutes sortes de mauvaises pratiques, ils ne tardèrent point à former une nouvelle association de malfaiteurs, qui tantôt opéra de concert avec eux, parfois seule, et en tous cas prit modèle de son organisation sur celle du peuple bohémien. »

Ce nouveau compagnonnage, régi par des statuts dont on a voulu faire honneur à un certain Ragot, qui s'intitulait capitaine des gueux, se composait de matois ou de filous, de mercelots ou colporteurs, qui ne valaient guère mieux, de gueux ou mauvais pauvres, et d'une foule d'autres marauds, formant l'ordre ou la hiérarchie de Y Argot. Leur chef était le grand Coesre, truand rompu à toutes les ruses du métier, dit M. Francisque Michel, et qui finissait souvent par l'être dans le sens propre du mot. L'histoire a conservé le souvenir d'un autre misérable cul-de-jatte, qui, après avoir été grand Coesre pendant trois ans, fut roué vif à Bordeaux, pour ses méfaits. On l'appelait roi de Tunes (Tunis)-, il se faisait traîner par deux gros dogues, dans une petite charrette. Un de ses successeurs, le grand Coesre surnommé Anacréon, qui était atteint de la même infirmité, tenait d'habitude sa cour à Paris, sur le Port-au-foin, où il trônait couvert d'un manteau fait de mille pièces, quand il ne rôdait pas dans la ville, monté sur un âne, en demandant l'aumône. Le grand Coesre avait dans chaque province un lieutenant nommé Cagou, qui, chargé d'initier les apprentis aux secrets de la Mate (gueuserie), répandait et patronnait, dans les diverses localités, ceux dont le chef suprême lui avait confié la conduite. Il rendait compte à celui-ci des soins qu'il s'était donnés pour faire payer l'impôt, et de l'argent, comme des hardes, qu'il avait pris aux argotiers qui ne voulaient pas reconnaître son autorité. Pour honoraires de leur charge, les cagoux

BOHÉMIENS

étaient exempts de toute redevance envers leur chef-, ils avaient part à la dépouille des gens qu'ils faisaient dévaliser, et ils étaient libres de mendier comme bon leur plaisait. Après les cagoux venaient les Archisuppots , qui, recrutés d'habitude dans les bas-fonds des écoles et du clergé, étaient pour ainsi dire les docteurs de la loi; à eux appartenait la mission d'enseigner les nouveaux adeptes de la gueuserie, et de réglementer la langue de l'argot -, or, pour prix de leurs bons et loyaux services, ils avaient le droit de mendier sans payer de redevance.

et tapisseries de la ville de Reims, exécutées au quinzième siècle.

Le grand Coesre taxait à vingt -quatre sous par an les petits bandits qui s'en allaient pleurant dans les rues, comme Orphelins (flg. 374); c'était le surnom qu'ils se donnaient pour exploiter la charité publique. Les Marcandiers, taxés à un écu, étaient des gueux errants, vêtus d'un assez bon pourpoint, qui se faisaient passer pour des marchands ruinés par la guerre, par l'incendie, ou par des vols sur le grand chemin. Couverts de plaies, le plus souvent factices, ou simulant quelque apparence d'enflure, les Mûlingreux , taxés à quarante sous, annonçaient qu'ils allaient faire, pour se guérir, un pèlerinage à Saint-Méen, en Bretagne. Les Piètres, ou gueux estropiés, qui payaient un demi- écu, marchaient avec des béquilles. Les Sabuuleux , que le vulgaire appelait les Pauvres malades de saint Jean,

MŒURS ET USAGES

fréquentaient de préférence les foires et marchés , ou bien les alentours des églises-, là, barbouillés de sang, rendant l'écume par la bouche au moyen d'un morceau de savon qu'ils y avaient mis, ils se roulaient par terre et attiraient force aumônes dans leur chapeau (fig. 075 ). C'étaient eux qui rendaient le plus d'argent au grand Coesre.

Il y avait encore les Callots, teigneux véritables ou faux, contribuant à la liste civile du chef pour sept sous, ainsi que les Coquillards, prétendus pèlerins de saint Jacques ou de saint Michel; puis les Hubins, qui, à en

Fig. 375. — Les Aveugles et les Sabouleux, d'après les toiles peintes et tapisseries de la ville de Feims,

exécutées au quinzième siècle.

croire le certificat qu'ils avaient fabriqué, allaient à Saint-Hubert ou en revenaient, après avoir été mordus par un chien enragé. Les Polissons payaient deux écus au maître, mais ils gagnaient beaucoup, surtout l'hiver, car les bonnes âmes , touchées du dénûment dans lequel paraissaient être ces malheureux à moitié nus, leur donnaient, qui un pourpoint, qui une chemise , qui un haut-de- chausses-, mais, au lieu de s'en vêtir, nos Polissons se hâtaient de vendre tout au fripier. Les Francs Mi toux, dont la taxe ne s'élevait pas à plus de cinq sous, étaient des gueux malades ou feignant de l'être, qui se liaient le bras au-dessus du coude, pour faire cesser les battements du pouls, et se laissaient tomber en défaillance sur la voie publique. Nommons encore les Rtiffês, les Millards, qui mendiaient en fa-

BOHÉMIENS

milles dans les campagnes (fig. 3 76) ; les Capons, filous qui ne sortaient guère des villes, où ils faisaient main basse surtout ce qui se trouvait à leur portée •, les Courtauds de boutanche, faux ouvriers qu'on rencontrait partout avec les outils de leur profession sur le dos, et qui ne travaillaient jamais; les Convertis, qui, feignant de se rendre aux exhortations de quelque excellent prédicateur, faisaient profession de foi en public, se tenaient ensuite à la

Fig. 376. — Les Ruffés et les Millards, d'après les toiles peintes et les tapisseries de la ville de Reims,

exécutées au quinzième siècle.

porte des églises, comme nouveaux catholiques, et recueillaient à ce titre d'abondantes offrandes, etc.

Nommons enfin les Drilles, Narquois ou gens de la Petite flambe , qui pour la plupart étaient des soldats licenciés, mendiant, Tépée au côté, dans les rues et dans les maisons (fig. 377). Ceux-là, qui d'ailleurs menaient bruyante et plantureuse vie , firent un jour banqueroute au grand Coesre , et ne voulurent plus se reconnaître pour ses sujets; ce qui ébranla considérablement la monarchie argotique.

MŒURS, IV. — f>.\

5of. •

MŒURS ET USAGES

Une autre cause contribua puissamment à diminuer la force et le prestige de cette bizarre souveraineté; c'est que les coupeurs de bourses, rôdeurs de nuit , voleurs de bois , ne pouvant vivre assez bien de leur industrie, et voyant que les argotiers, au contraire, étaient toujours dans une position plus brillante, voulurent aussi allier le vol et la mendicité : ce qui fit scandale parmi les bons garçons. Les archisuppôts et les cagoux se refusèrent

d'abord à une telle alliance, mais ils furent bien contraints d'admettre les voleurs dans la monarchie, à l'exception toutefois des voleurs de bois, qui restèrent exclus. Ainsi, au dix-septième siècle, pour être un parfait argotier, il fallait non-seulement demander l'aumône , comme les- gueux d'une série quelconque, mais encore posséder la subtilité des coupeurs de bourses ou larrons. Toutes ces choses-là s'apprenaient d'ailleurs dans les lieux qui servaient de rendez-vous ordinaires au rebut de la société , et qui étaient généralement connus sous le nom de Cours des Miracles. Ces logis, ou plutôt ces repaires, avaient été ainsi nommés, s'il faut en croire un écrivain du commencement du dix- septième siècle, « d'autant que les gueux... et autres qui ont fait tout le jour les estropiez, mutilez, hydropiques , venans le soir au giste, portent sous le bras un alloyau,

Fi". 377. — Le Drille ou Nar- , . . ,

6 ,. . , , .. . , ou morceau de veau, quelque gigot de mouton,

quois, A après les toiles peintes i 1 t n d 1

de la ville de Reims. (Quin- sans oublier la bouteille , qu'ils ont pendue à leur

zième siècle.) • .

ceinture, et, entrans dans ladite cour, ils quittent leurs potences (béquilles), reprennent leur disposition et embonpoint, et à l'imitation des anciennes bacchanales, chacun ayant son trophée à la main, attendant que l'hoste leur prépare le souper, dansent toutes sortes de danses... Peut-on voir de plus grands miracles que les boiteux marcher droit, en cette cour? »

Il y eut à Paris plusieurs Cours des Miracles-, mais la plus célèbre fut celle qui du temps de Sauvai, le curieux historien des Antiquités de Paris

au milieu du dix-septième siècle, conservait encore, comme par excellence, ce nom générique, qui n'est pas même effacé aujourd'hui (fig. 379) : « Elle consiste, dit-il, en une place d'une grandeur considérable, et en un grand cul-de-sac puant, boueux, irrégulier. Autrefois il confinoit aux dernières extrémités de Paris ; à présent il est situé dans l'un des quartiers les plus mal bâtis, les plus sales, et des plus reculés de la ville, entre la rue Montorgueil, le couvent des Filles-Dieu et la rue Neuve-Saint-Sauveur, comme dans un autre monde. Pour y venir il se faut souvent égarer dans de petites rues, vilaines, puantes, détournées; pour y entrer il faut descendre une assez longue pente de terre , tortue , raboteuse , inégale. J'y ai vu une maison de boue, à moitié enterrée, toute chancelante de vieillesse et de pourriture, qui n'a que quatre toises (huit mètres) en quarré, et où logent néanmoins plus de cinquante ménages, chargés d'une multitude de petits enfants légitimes, naturels ou dérobés... On m'assura que dans ce petit logis et dans les autres habitaient plus de cinq cents grosses familles.... Quelque grande que soit cette cour, elle l'étoit autrefois bien davantage... Là, sans aucun soin de l'avenir, chacun jouissoit à son aise du présent, et mangeoit le soir avec plaisir ce qu'avec bien de la peine, et souvent avec bien des coups , il avoit gagné tout le jour ; car on y appeloit gagner ce qu'ailleurs on appelle dérober; et c'étoit une des lois fondamentales de la Cour des Miracles de ne rien garder pour le lendemain. Chacun y vivoit dans une grande licence, personne n'y avoit ni foi ni loi... Il est vrai qu'en apparence, ils (les gueux) sembloient reconnoître un Dieu; pour cet effet, ils avoient dressé, dans une grande niche, une image de Dieu le Père, qu'ils avoient volée en quelque église et où tous les jours ils venoient adresser quelques prières; mais ce n'étoit en vérité qu'à cause que superstitieusement ils s'imaginoient que par là ils s'étoient dispensés des devoirs dus par les chrétiens à leur pasteur et à leur paroisse, même d'entrer dans l'église, que pour gueuser et couper des bourses. »

Paris, capitale du royaume des gueux, n'était pas la seule ville qui possédât des Cours des Miracles, car on retrouve çà et là, à Lyon notamment et à Bordeaux , quelques traces de ces refuges privilégiés de la gueuserie et de la matoiserie, qui florissaient alors sous le sceptre du grand Coesre; ajoutons que Sauvai affirme, sur le témoignage de gens dignes de foi, qu'il y

BOHEMIENS

5oq

Fig. 3;g. — Cour des Miracles de Paris. Talebot le bossu, illustre polisson, au dix-septième siècle. D'après une ancienne gravure du Cabinet des estampes, à la Bibl. nat. de Paris.

avait à Sainte-Anne d'Auray, lieu de pèlerinage le plus saint de la Bretagne, placé sous la surveillance de Tordre des Carmes réformés, un grand pré nommi le Pré des Gueux, parce qu'il était couvert de cabanes faites de

5io

MŒURS ET USAGES

branches et de terre, où se rendait tous les ans, aux principales fêtes solennelles, le grand Coesre, avec ses officiers et ses sujets, pour « tenir ses états » , c'est-à-dire pour couper des bourses et dérober. A ces étais périodiques, qui ne s'étaient pas toujours tenus à Sainte- Anne d'Auray, tout le personnel de la monarchie argotique était présent et rendait hommage à son seigneur et maître. Ceux-ci lui payaient les tributs auxquels ils étaient obligés par les statuts du métier, ceux-là lui rendaient compte de ce qu'ils avaient fait et gagné pendant Tannée. Quand ils s'étaient mal acquittés de leurs charges, le grand Coesre les faisait punir, pécuniairement ou corporellement, selon la gravité de leurs fautes. Lorsqu'il n'avait pas lui-même bien gouverné son royaume, on le détrônait et on nommait, par acclamation, un autre souverain à sa place.

Dans ces réunions générales, comme dans les Cours des Miracles, ce n'était point la langue française qu'on parlait, mais une langue étrange et artificielle, qu'on appelait \t jargon, la langue matoise, le narquois, etc. Cette langue, encore en usage aujourd'hui sous le nom d'argot , avait été, pour la plus grande partie, empruntée au jargon du bas peuple*, pour le reste, selon les observations du savant archéologue de cette langue secrète, M. Francisque Michel , elle se composait de mots français allongés ou tronqués, de locutions proverbiales, d'attributs mis à la place des sujets, de termes altérés avec ou sans intention, et de mots confondus avec d'autres, qui leur ressemblaient matériellement sans avoir le même sens. Ainsi l'on disait pantière pour bouche, à cause du pain qu'on y met; les bras étaient des lyans; un bœuf, un cornant ; une bourse, une fouille ou fouillouse ; un coq, une horloge; les jambes, des quilles; un sou, un rond; les yeux, des luisants, etc.. Le jargon avait, en outre, adopté un certain nombre de mots de l'ancienne langue des bohémiens, qui témoignent de la part que ces vagabonds avaient prise à la formation du compagnonnage argotique. Par exemple, une chemise se disait lime; une chambrière, limogère; des draps, limons, tous ces mots dérivés du vocable bohémien lima, chemise-, on appelait un écu rusquin ou rougesme , à cause de rujia, nom générique de la monnaie; un homme riche, rupin; une maison, turne; un couteau, chourin, en souvenir de rup, turna et chori, qui dans la langue de Zingari, signifient encore argent, château et couteau, etc.

BOHÉMIENS

Après ce que nous avons raconté des gueux et des Cours des Miracles, on serait peut-être tenté de croire que la France était privilégiée de ce côté-là : les Italiens, cependant, remportaient de beaucoup sur nous à cet égard.

Fig. 38o. — Le ménage des gueux, le mari raclant du violon et la femme l'accompagnant avec des cliquettes, d'après une ancienne estampe du dix-septième siècle.

Chez eux, les gueux avaient reçu le nom de Bianti ou de Ceretani, et se subdivisaient en plus de quarante espèces, dont un certain Rafaël Frianoro s'est plu à retracer la physionomie variée. Il va sans dire que plus d'une de ces espèces trouve son analogue dans le tableau sommaire que nous avons

MŒURS ET USAGES

présenté du royaume argotique en France. Nous ne signalerons donc que celles qui avaient un caractère propre à l'Italie. Il ne faut pas oublier que dans les contrées méridionales, où la piété et quelquefois la superstition prirent un développement plus marqué que partout ailleurs, la nombreuse famille des gueux ne manqua pas de multiplier tous les genres de fourberies reposant sur les diverses manifestations du sentiment religieux. C'est ainsi que les Affrati couraient le monde en habits de moines ou de prêtres, s'efforçant d'accomplir les fonctions du sacerdoce dans les églises ou chapelles, afin de gagner davantage à l'aumône ou à l'offrande; c'est ainsi que les Morghigeri, portant une cloche et une lampe, marchaient derrière un âne, un chapelet à la main, et demandaient de quoi payer la cloche qu'ils venaient toujours d'acheter*, c'est ainsi que les Felsi se prétendaient inspirés de Dieu et doués d'un don de seconde vue, annonçant qu'il y avait des trésors cachés dans certaines maisons, sous la garde de malins esprits, et que ces trésors ne pouvaient être découverts sans danger que par le moyen des jeûnes et des sacrifices, qu'eux et leurs confrères étaient seuls capables de faire, moyennant un prix convenu avec les propriétaires ou les locataires desdites maisons. Les Accatosi méritent une mention, pour l'habileté avec laquelle ils savaient se donner l'apparence de captifs récemment échappés d'esclavage, secouant les chaînes dont ils disaient avoir été chargés, baragouinant des mots inintelligibles, faisant le récit navrant de leurs souffrances, de leurs privations, montrant les marques des coups qu'ils avaient reçus; ils quêtaient pour aller, répétaient-ils en gémissant, racheter et délivrer des frères ou des amis qu'ils avaient laissés chez les Turcs, les Sarrasins, les corsaires. Il faut signaler aussi les Allacrimanti , ou pleureurs, qui devaient ce surnom à la faculté qu'ils avaient de répandre des larmes à volonté, et les Testatori qui, feignant d'être gravement malades, escroquaient de l'argent à tous ceux qu'ils instituaient leurs légataires, sans avoir un sou vaillant à léguer. N'oublions pas les Protobianti (maîtres gueux) qui ne se faisaient pas scrupule d'exploiter la pitié de leurs confrères en gueuserie (fig. 38 1); ni les \Tergognosi qui, nonobstant leur indigence, voulaient être pris pour riches et croyaient que l'aumône leur était due par cela même qu'ils étaient nobles. Nous nous en tiendrons là, car la liste des gueux italiens serait trop longue. Quant à ce qui concerne les gueux d'outre-Rhin (fig. 382 et 383), d'outre- Pyrénées

BOHÉMIENS

ou (foutre-Manche, nous nous bornerons à remarquer qu'on ne rencontre aucun type, chez les vagabonds espagnols, anglais ou allemands, qui ne

MŒURS, IV. — 65 . — . . i

MŒURS ET USAGES

se trouve également chez les argotiers de France ou chez les Bianti d'Italie. Quand on a étudié la mendicité di ces deux pays au moyen ilge, on est donc sûr de savoir ce qu'elle était dans tout le reste de l'Europe.

L'histoire des voleurs, grands et petits, durant cette longue période est plus difficile à exposer: elle n'offre guère que des anecdotes plus ou moins intéressantes, mais sans connexité et sans liaison entre elles. Il est à croire cependant que les larrons n'opérèrent pas toujours séparément, et qu'ils comprirent de bonne heure les avantages dz l'association en affaires de

Fig. 382 et 383. — Les mendiants allemands. Fac-similé d'une gravure sur bois de la Cosmographie universelle de Munster, in-fol.; Bâle, 1 5 5 2 .

pillerie. Les Tafurs ou Halegrins, que nous voyons figurer dans les croisades, à la suite de Godefroy de Bouillon, vers la fin du onzième siècle, étaient de terribles ribauds, qui sont formellement accusés, par les chroniqueurs, de violer les tombeaux et de se nourrir de chair humaine; aussi inspiraient-ils une grande horreur aux infidèles, qui redoutaient bien plus la sauvage férocité de ces pillards que la vaillance des barons croisés : ceux-ci même, auxquels obéissaient les hordes des Tafurs, n'étaient pas sans les tenir en défiance, et quand ces truands eurent saccagé la Hongrie, qu'ils traversaient sous les auspices de la croix, Godefroy de Bouillon avait dû demander grâce pour eux au roi des Hongres.

Un trouvère nous a conservé un recueil rimé des bons tours d'Eustache

BOHÉMIENS

le moine, qui après avoir jeté le froc aux orties embrassa la vie de bandit, et ne l'abandonna que pour devenir amiral de France sous Philippe-Auguste, et aller se faire tuer devant Sandwich, en 1217. On peut constater que déjà au treizième siècle les filous étaient passés maîtres dans leur métier, car les ingénieuses et amusantes escroqueries dont ils se rendaient coupables valaient bien les meilleures de celles qu'enregistrent aujourd'hui nos gazettes des tribunaux. Dans les deux siècles suivants, la science de la pince et du croc, comme on disait alors, ne put que faire des progrès, et Pathelin ( personnage de comédie, type incomparable de l'astuce et de la mauvaise foi ) ne manqua jamais de disciples, non plus que Villon d'imitateurs. On sait que ce charmant poëte, qui était en même temps un voleur émérite, faillit deux fois être pendu. Ses contemporains lui avaient attribué un poè'mc de près de 1,200 vers, intitulé : les Repues franches, dans lequel sont racontés les expédients de ses compagnons pour avoir du vin, du pain, de la viande et du poisson sans qu'il leur en coûtât rien. Ce sont autant d'histoires édifiantes dont voici la morale :

C'est bien disné, quand on eschappe Sans desbourcer pas ung denier, Et dire adieu au tavernier, En torchant son nez à la nappe.

A côté de cette épopée de la villonnerie, on doit citer un poème d'une époque postérieure, la Légende de maître Faifeu, mise en rimes pat- Charles Bourdigné. Ce Faifeu était une espèce de Villon angevin, qui excellait dans tous les genres de friponnerie et qui en eut remontré aux bohémiens eux-mêmes. Le personnage de Panurge, dans le Pantagruel, n'est autre que le type de Faifeu, immortalisé par le génie de Rabelais.

Citons encore, à la fin du seizième siècle, une des Serécs (soirées) de Guillaume Bouchet, laquelle traite fort plaisamment des larrons, des voleurs, des picoreurs et des matois, et Y Histoire générale des Larrons, dans laquelle nos ancêtres admiraient le récit d'une foule de meurtres, de vols et d'escroqueries, qui leur faisaient connaître les héros de la Grève et de Montfaucon. Il ne faudrait pas croire qu'à cette époque le métier de voleur fût sans danger pour ceux qui l'exerçaient avec plus ou moins d'industrie et d'adresse,

MŒURS ET USAGES

car on pendait sans rémission les plus innocents coupeurs de bourse : ce qui n'empêchait pas les Enfants de la matte de faire merveilles.

Brantôme raconte que le roi Charles IX eut la curiosité de « sçavoir les dextérités et finesses des coupeurs de bourse », et pria le capitaine La Chambre de lui amener, un jour de festin et de bal, les plus habiles tireurs de laine, en leur donnant pleine liberté de montrer leur savoir-faire. Le capitaine alla chercher dans la Cour des Miracles dix de ces voleurs, « triés sur le volet, desliés et fins à dorer », qu'il présenta au roi. Charles, « après le disnerct le bal, voulut tout veoir au bureau du butin et trouva qu'ils avoient bien gaigné trois mille escus ou en bourses et argent ou en pierreries, perles et joyaux, jusqu'à aucuns qui perdirent leurs cappes, dont le roy cuyda (pensa) crever de rire. » Le roi leur laissa ce qu'ils avaient gagné de la sorte aux dépens de ses convives, mais il leur défendit de continuer à « faire ceste vie », sous peine d'être pendus, et il les fit enrôler dans l'armée pour récompenser leurs hauts faits. On peut assurer que ces bons coupeurs de bourses firent d'assez mauvais soldats.

Fig. 384. — Le montreur d'animaux fantastiques, douzième siècle. .Manuscrit de la Bibl. roy. de Bruxelles.

CÉRÉMONIAL

Origines du cérémonial moderne. — Incertitudes du cérémonial français jusqu'à la fin du seizième siècle.

— Sacre des rois de France. — Couronnement des empereurs d'Allemagne. — Consécration des doges de Venise. — Mariage du doge avec la mer. — Joyeuses entrées des souverains. — Relation de l'entrée d'Isabcau de Bavière à Paris. — Lits de justice. — Visites de cérémonie entre deux grands personnages. — Deuils. — Termes de civilité. — Solennités populaires et commémorations nationales. — Jour de l'an.

— Fêtes locales. — Vins d'honneur. — Processions des métiers.

ien que ia société au moyen âge formât un tout homogène animé des mêmes sentiments et pénétré des mêmes idées, elle se partageait , comme nous l'avons dit, en trois grandes classes : clergé, noblesse et tiers état. Chacune de ces classes, formant un corps séparé au sein de l'Etat, et vivant d'une vie propre, présentait dans la manifestation collective de son existence une physionomie particulière. Il y avait donc pour chaque classe un cérémonial distinct. Nous n'essayerons pas de retracer en détail les innombrables lois de ces trois espèces de cérémonial; notre attention pourra seulement se porter sur les pratiques les plus caractéristiques, sur les aspects les plus curieux de leur ensemble. Mais nous devons laisser de côté, comme appartenant à un ordre de choses tout différent et tout spécial, ce qui se rapporte surtout aux cérémonies purement religieuses, ce qui se rattache, en quelque sorte, aux traditions et aux usages liturgiques.

MŒURS ET USAGES

« Lorsque les Germains, et particulièrement les Francs, dit le savant paléographe Vallet de Viri ville, eurent réussi à substituer leur domination à celle du peuple romain, ces nations presque sauvages, et les chefs barbares qu'elles avaient à leur tète sous le titre de rois, empruntèrent nécessairement des vaincus les notions plus ou moins raffinées que suppose un cérémonial. L'exaltation du chef élu ou kœnig (roi) sur le pavois, la prise solennelle des armes au sein de la tribu, telles sont, en effet, les seules traces de cérémonies publiques que Ton puisse constater chez les Germains. Le spectacle merveilleux, Tordre imposant de la hiérarchie politique de l'empire romain, surtout dans ses pompes extérieures, durent frapper l'imagination de ces hommes grossiers. Aussi voyons-nous les rois francs se faire, aussitôt après la victoire, les copistes naïfs et plus ou moins maladroits de cette civilisation qu'ils avaient brisée. » Clovis, revenu à Tours, en S'oy, après avoir défait Alaric, reçut de l'empereur Anastase les titres de patrice et de consul, et se para de la pourpre, de la chlamyde, du diadème. Le même esprit d'imitation rétrospective s'appliqua depuis au cérémonial intérieur et extérieur des cours, à mesure qu'il se développait auprès de la personne royale. Charlemagne, cherchant tout ce qui devait orner et vivifier une monarchie nouvelle, constitua autour de lui un ordre régulier, pour l'administration générale et privée de son empire, ainsi que pour le règlement et la discipline intérieure de ses palais. Nous avons rappelé ailleurs [vùye\ les chapitres Vie privée et Nourriture) cette double organisation, mais nous remarquerons ici qu'en dépit de ces lointaines tendances à la création d'un cérémonial fixe, les règles minutieuses qui firent de l'étiquette une science et une loi ne s'établirent chez nous que lentement et tardivement.

En 1 385 , lorsque le roi Charles VI épousa la trop fameuse Isabeau de Bavière, âgée de quatorze ans à peine, il voulut lui faire faire à Paris une entrée magnifique, dont la pompe et l'éclat répondissent au rang et à la naissance illustre de sa jeune épouse. Il pria donc la vieille reine Blanche , veuve de Philippe de Valois, de présider à la cérémonie, en se reportant aux souvenirs du temps passé, et l'on se borna, en conséquence, à consulter les records (mémoires) officiels, c'est-à-dire la Chronique du monastère de Saint-Denis , en l'absence de toute règle fixe établie à cet égard. Le premier corps de règles sur cet objet, à l'usage des classes nobles, qui ait paru en

CEREMONIAL.

5io

France, sous le titre des Honneurs de la (Jour, ne date que de la fin du quinzième siècle. On pourrait même supposer qu'il n'était pas généralement admis comme base du cérémonial de la noblesse, car nous voyons, en 1548, que rien encore n'avait été arrêté d'une façon définitive, puisque le roi Henri III désirant « savoir et entendre quel rang et ordre , du temps de ses prédécesseurs , avaient tenu en toutes grandes et solennelles assemblées les princes du sang, tant ducs que comtes, les autres princes, barons et seigneurs du royaume, et semblablement les connestable, mareschaux de France et admirai » , donna commission à Jean du Tillet, greffier civil en sa cour du parlement de Paris, de rechercher, parmi les archives royales, lesdivers témoignages authentiques, propres à éclaircir cette question et à servir de loi pour l'avenir. Enfin ce fut seulement Henri III qui, en 1 585, créa la charge de grand maître des cérémonies de France, en faveur de Guillaume Pot, seigneur de Rhodes, charge qui, pendant plusieurs générations, demeura héréditaire dans la famille de ce bon gentilhomme.

Toutefois cette question du cérémonial, et notamment des préséances, avait déjà plus d'une fois éveillé l'attention des souverains, non-seulement

au sein de leurs États, mais dans les relations internationales de la diplomatie. La célébration des conciles, qui réunissait avec les députés de l'Église entière les ambassadeurs de toutes les puissances chrétiennes , n'avait pas

Fig. 385. — Héraut d'armes, quatorzième siècle. D'après une miniature des Chroniques de Saint-Denis , à la Bibl. nat. de Paris.

manqué de susciter l'examen sur cette matière. Le pape Jules II, en i5o4, fit publier, par son maître des cérémonies, Pierre de Grassis, un décret qui déterminait le rang hiérarchique dans lequel les différents souverains de l'Europe ou leurs représentants devaient prendre séance; mais nous devons ajouter que ce décret papal ne reçut jamais l'adhésion des parties intéressées, et que les questions des préséances, même dans les plus humbles cérémonies publiques, furent, pendant toute la durée du moyen âge, une source perpétuelle de procès et de querelles trop souvent sanglantes.

Au premier rang , parmi ces cérémonies qu'on pourrait appeler politiques, il convient de placer celles qui avaient pour objet l'installation des souverains sur leur trône, et qui empruntaient en même temps leur sanction suprême et leur plus haute majesté à l'intervention indispensable que devait y apporter l'autorité ecclésiastique. Nous parlerons donc d'abord du sacre et couronnement des rois de France.

Pépin le Bref, fils de Charles Martel et fondateur delà seconde dynastie, fut le premier de nos rois qui reçut l'onction religieuse. Mais la forme essentielle subit longtemps de nombreuses variations, avant que d'être consacrée par une loi définitive. Ainsi Pépin, après avoir été sacré une première fois, en 752 , dans la cathédrale de Soissons, par l'archevêque de Mayence, le fut une seconde fois avec ses deux fils Charlemagne et Carloman, en y53, dans l'abbaye de Saint-Denis, parle pape Etienne III -, Charlemagne se fit oindre successivement par le souverain pontife, d'abord comme roi des Lombards, puis comme empereur. Louis le Débonnaire, son successeur immédiat, fut sacré à Reims par le pape Etienne IV, en 816; en 877, Louis le Bègue reçut l'onction et le sceptre à Compiègne, des mains de l'archevêque de Reims. Charles le Simple, en 8g3, et Robert Ier, en 922, furent sacrés et couronnés à Reims; mais le couronnement de Raoul (923 ) se célébra en l'abbaye de Saint-Médard de Soissons, et celui de Louis d'Outremer (9,36) à Laon. Depuis l'avènement du roi Lothaire jusqu'à celui de Louis VI, dit le Gros, le sacre des rois de France eut lieu , tantôt en l'Eglise métropolitaine de Reims, et tantôt dans d'autres églises, mais le plus souvent dans la première. Louis VI ayant été sacré dans la cathédrale d'Orléans, le clergé de Reims réclama contre cette prétendue infraction à la coutume et à ses privilèges. Une longue discussion eut lieu , qui mit en évidence les titres que

CÉRÉMONIAL

1 église de Reims pouvait faire valoir, depuis le règne de Clovis, pour s'attribuer exclusivement le sacre des rois, carie roi Louis le Jeune, fils de Louis le Gros, qui s'était fait sacrer à Reims, promulgua, à propos du sacre anticipé de son fils Philippe- Auguste, un acte spécial, qui fixa d'une manière irrévocable les droits de cette ancienne église , en même temps que Tordre à suivre dans les cérémonies du sacre; et depuis cette époque jusqu'à la fin du règne des Bourbons de la branche aînée les rois furent invariablement sacrés selon, le rite légal, dans la métropole de Reims, à l'exception toute -

Fig. 386. — Couronnement de Charlcmagne. Fac-similé d'une miniature des Chroniques Je Saint-Denis , ms. du quatorzième siècle, à la Bibl. nat. de Paris.

fois d'Henri IV, lequel se fit couronner à Chartres, par l'évêque de cette ville, au milieu des dissensions de la guerre civile qui divisaient alors son royaume et qui lui fermaient encore les portes de Reims.

Le sacre des rois de France devait s'accomplir un dimanche. Le samedi qui précédait le jour désigné, à l'issue de compiles, la garde de l'église appartenait aux officiers royaux , assistés des gardiens ordinaires de la cathédrale-, dans la soirée le mgnarque venait y faire son oraison , et « selon sa dévotion y veiller une pièce partie de la nuit) en prières » : ce qu'on appelait la veillée des armes. Un vaste échafaud, surmonté d'un trône, s'élevait entre le sanctuaire et la grande nef. Là devaient monter, avec le roi et ses grands

MŒURS ET USAGES

officiers , les douze pairs ecclésiastiques accompagnés des prélats qu'il plaisait au roi de convoquer, et les six pairs laïques et autres officiers ou seigneurs. Dès l'aube le roi envoyait une députation de barons à l'abbaye de Saint-Remi , demander la sainte ampoule, qui consistait, comme l'on sait, en une petite fiole de verre nommée ampoule [ampulla) , renfermant le saint chrême destiné à l'onction royale : la tradition raconte que cette fiole fut apportée du ciel par une colombe, lors du sacre de Clovis. Quatre des seigneurs restaient en otage à l'abbaye , pendant que l'abbé de Saint-Remi , suivi de ses moines et escorté par les barons, allait processionnellement déposer la sainte ampoule sur l'autel de la cathédrale. De son côté, l'abbé de Saint-Denis en France avait semblablemsnt amené à Reims, en grande pompe, et déposé près de la sainte ampoule les insignes royaux , qui se conservaient dans le trésor de son monastère, depuis le règne de Charlemagne, à savoir : la couronne, l'épée enclose dans le fourreau, les éperons d'or, le sceptre doré, la verge garnie de la main d'ivoire, les sandales ou bottines de soie bleue fleurdelisées, la chasuble ou dalmaliquc , et le surcot ou manteau royal en forme de chape sans chaperon. Le roi, sortant du lit, entrait dans la métropole, et prêtait d'abord serment de maintenir la foi catholique et les privilèges de l'Église et de rendre à son peuple bonne et loyale justice. Puis il arrivait au pied de l'autel, et dépouillait une partie de ses vêtements. Il se présentait la tête nue-, il portait une chemise ouverte à la poitrine, aux épaules, aux coudes et au milieu du dos* ces ouvertures se fermaient par des aiguillettes d'argent. Alors, l'archevêque de Reims tirait l'épée du fourreau, et la plaçait dans la main du roi, qui la remettait au connétable. Le prélat procédait ensuite à la cérémonie religieuse du sacre, à l'aide de l'huile miraculeuse, qu'il prenait dans la sainte ampoule avec la pointe d'une aiguille d'or, pour la mêler avec les saintes huiles de son église. Cela fait, le prélat, assis dans l'attitude de la consécration, pratiquait sur la personne du roi agenouillé devant lui, les onctions, au nombre de cinq : l'une sur le front, la deuxième sur la poitrine, la troisième au dos, la quatrième aux épaules, et la cinquième aux jointures des bras. Le roi se relevait ensuite, puis avec l'aide de ses officiers revêtait ses habits royaux; l'archevêque lui remettait successivement l'anneau, le sceptre, la main de justice, et enfin la couronne. A cet instant les douze pairs se groupaient, les

CÉRÉMONIAL

au trésor de l'abbaye de Saint-Denis.

MŒURS ET USAGES

laïques en première ligne, autour du souverain, et portant la main à la couronne, ils devaient la soutenir un moment-, puis tous ensemble ils conduisaient le roi sur son trône. Le prélat consécrateur, déposant sa mitre, s'agenouillait à son tour aux pieds du monarque, et donnait aux autres pairs et feudataires assistants l'exemple de la prestation de l'hommage lige. En même temps, le cri de Vive le roi! proféré par l'archevêque, était répété trois fois à l'extérieur de la cathédrale par les hérauts d'armes, qui l'adressaient à la foule assemblée. Celle-ci répondait Noël! Noël! Noël! et se disputait les menues pièces de monnaie que les officiers royaux lui jetaient en criant : « Largesse, largesse aux manants ! » Tous les actes de ce cérémonial étaient accompagnés de bénédictions et d'oraisons, dont la formule se lisait au Pontifical du Sacre, et la solennité se terminait par le retour des diverses processions civiles et religieuses dont se composait l'ensemble du cortège. Lorsque le souverain était marié, son épouse participait aux honneurs du sacre, de l'investiture symbolique et du couronnement; mais elle ne partageait les hommages rendus au roi que sous des formes restrictives, qui indiquaient chez la-reine une autorité moins étendue, un rang moins élevé.

Les cérémonies qui accompagnaient la prise de possession des empereurs d'Allemagne (fig. 3SS), et qui furent fixées par diplôme, que promulgua en i35G l'empereur Charles IX, au sein delà diète de Nuremberg, n'offrent pas un moindre intérêt. Aux termes de ce diplôme, encore aujourd'hui conservé dans les archives de Francfort-sur-le-Mein , et connu sous le nom de bulle d'or, à cause du sceau d'or pur dont il est muni, lorsque l'Empereur était décédé, l'archevêque de Mayence convoquait pour un jour désigné les princes-électeurs de l'Empire, lesquels, pendant tout le cours du moyen Tige, restèrent au nombre de sept, « en souvenir, dit la bulle, des sept candélabres de l'Apocalypse ». Ces électeurs , qui remplissaient auprès de l'Empereur le même office que les douze pairs auprès du roi de France, étaient : les archevêques de Mayence, de Trêves et de Cologne, le roi de Bohême, le comte palatin du Rhin, le duc de Saxe et le margrave de Brandebourg. A la date indiquée, après avoir entendu la messe du Saint-Esprit dans l'église de Saint-Barthélemy de Francfort (ville dans laquelle avait lieu presque toujours non-seulement l'élection de l'Empereur, mais encore son couronnement, qui devait cependant se célébrer à Aix-la-Chapelle, et la

MŒURS ET USAGES

première cour plénière, qui devait se tenir à Nuremberg), les électeurs se retiraient, assistés de leurs officiers et de leurs notaires, dans la sacristie de ladite église. Ils avaient trente jours pour délibérer. Au delà de ce terme, ils ne devaient plus « manger de pain, ni boire d'eau », qu'ils ne se fussent accordés, au moins à la majorité des voix, pour donner un chef temporel

Fig. 3Hg. — Cortège impérial. Réduction d'un fragment de l'Entrée solennelle de Çliarles-Quint et de Clément VU à Bologne, gravé par L. de Cranach , d'après une fresque de Brusasorci, de Vérone.

au peuple chrétien, c'est-à-dire un roi des Romains qui dût être promu empereur. Le prince nouvellement élu n'était encore, en effet, que roi des Romains, et ce titre fut souvent porté par des personnages que les vœux des électeurs ou les conjonctures de la politique destinaient seulement à l'Empire. Pour être promu à la plénitude de sa puissance et de son autorité, le roi des Romains devait recevoir à la fois la consécration religieuse et la couronne. Les formes de cette solennité présentaient une grande analogie

CÉRÉMONIAL. 527

avec celles qui étaient usitées pour le sacre des rois de France, et aussi, d'ailleurs, avec les cérémonies d'installation de tous les princes de la chrétienté. L'office était célébré par l'archevêque de Cologne, qui plaçait la couronne sur le front de l'élu, et qui le sacrait Empereur. Les symboles de son autorité lui étaient remis par chacun des électeurs, qui en étaient porteurs,

Fig. 390. — Étendards de l'Empire et de l'Église. Réduction d'un fragment de l'Entrée solennelle de Charles-Quint et du pape Clément VU à Bologne , gravé par Lucas de Cranach , d'apres une fresque de Brusasorci, de Vérone.

puis on le proclamait : « César, Majesté très-sacrée, toujours auguste, Empereur du Saint Empire romain de la nation d'Allemagne. »

Le cortège impérial sortait ensuite de l'église Saint- Barthélémy et traversait la ville, pour se diriger vers l'hôtel de ville (appelé particulièrement le Rœmer, par commémoration du grand nom de Rome), où un repas magnifique, dressé dans le Kajsersaal (salle des Césars), attendait les principaux acteurs de l'auguste cérémonie.

MŒURS ET USAGES

Au moment où l'Empereur venait d'entrer dans le Rœmer, l'électeur de Saxe, archi-maréchal de l'Empire, toujours à cheval, lançait sa monture à toute bride vers un monceau d'avoine, préparé sur la place-, tenant d'une main une mesure d'argent, et de l'autre une racloire, du même métal, qui pesaient ensemble douze marcs, il emplissait la mesure d'avoine, la rasait avec la racloire, et la remettait au maréchal héréditaire-, le reste du tas d'avoine se partageait tumultueusement entre les mains et sous les pieds du peuple, témoins de ce spectacle allégorique. Puis le comte Palatin, archisénéchal, venait à son tour accomplir sa fonction, qui consistait à poser devant l'Empereur, assis à la table impériale, quatre plats d'argent, du poids de trois marcs chacun, et chargés de mets. Le roi de Bohème, archi-bouteiller, offrait au monarque l'eau et le vin, dans une coupe d'argent, de douze marcs. Enfin, le margrave de Magdebourg devait lui présenter à laver (ablution des mains), dans une aiguière d'argent du même poids. Quant aux trois autres électeurs, archi-chanceliers, c'était à leurs frais communs que devait être fourni le bâton d'argent, toujours du poids de douze marcs, sur lequel l'un d'eux portait suspendus les sceaux de l'Empire. Enfin l'Empereur (et l'Impératrice, lorsqu'il était marié), les princes et chacun des électeurs, allaient s'asseoir à autant de tables séparées, et s'y faisaient servir par leurs officiers particuliers. Sur une table ou estrade spéciale étaient placés les insignes impériaux. La cérémonie se complétait au dehors par des réjouissances publiques, telles que l'ouverture de fontaines, versant du vin, de la bière et d'autres boissons, rôtissoirs gigantesques où des bœufs entiers tournaient à la broche, tables dressées en plein air et à tout venant, en un mot, toutes les largesses, tous les divertissements qui depuis des siècles composent le programme des fêtes publiques.

On sait que les doges de Venise, ainsi que les Empereurs d'Allemagne et quelques autres chefs d'Etat, différaient, en principe, des autres souverains de la chrétienté, puisqu'au lieu de tenir leurs pouvoirs du droit héréditaire ou divin, ils en étaient investis par délégation élective. A Venise, un conclave formé de quarante électeurs, désignés eux-mêmes par une assemblée de notables beaucoup plus nombreuse, élisait le doge ou président de la sêrênissimè république.

Or, depuis le jour où Laurent Tiepolo, aussitôt après son élection (i 268),

CÉRÉMONIAL

fut spontanément porté en triomphe par les marins vénitiens, l'usage s'était établi de décerner la même ovation aux doges nouvellement élus. A cet effet, les ouvriers du port faisaient placer le nouveau doge dans un riche palanquin, et le promenaient en grande pompe, sur leurs épaules, tout autour de la place Saint-Marc. Mais une autre cérémonie plus caractéristique signalait cette magistrature élective. Le jour de l'Ascension, le doge, monté sur une grande galère, nommée le Bucentaure, somptueusement équipée, toute resplendissante d'or et d'étoffes précieuses, traversait le grand canal, sortait des lagunes, et s'avançait, au son de la musique, au milieu d'un innombrable cortège nautique, à une lieue environ de la ville, dans le golfe de l'Adriatique. Alors le patriarche de Venise bénissait la mer; puis le doge, se plaçant au gouvernail, jetait devant lui un anneau d'or, en disant : « O mer, je t'épouse au nom et en témoignage de notre vraie et perpétuelle domination ! » Aussitôt les flots se couvraient de fleurs, les cris d'allégresse et les applaudissements de la foule se mêlaient aux accords des instruments et au fracas de l'artillerie, tandis que le ciel radieux de Venise souriait à ce poétique tableau.

La plupart des grandes cérémonies du moyen âge empruntaient de diverses circonstances accessoires et locales un caractère de solennité bien propre à impressionner l'esprit des populations : dans ces occasions mémorables, l'exhibition de certains monuments historiques, de certains symboles traditionnels, de certaines reliques, se rattachait aux souvenirs les plus fameux de l'histoire nationale, entourés déjà du prestige de l'ancienneté aussi bien que de la vénération publique. Ainsi, au sacre des rois de Hongrie, c'était la couronne du roi saint Etienne (dixième siècle); au sacre des rois d'Angleterre et des rois d'Ecosse, c'était le siège antique de saint Edouard (onzième siècle); au sacre des empereurs d'Allemagne, les insignes impériaux de Charlemagne; au sacre des rois de France, à dater d'une certaine époque, la main de justice de saint Louis, etc.

Après leur consécration par l'Église et le pouvoir spirituel, il ne restait plus aux souverains qu'à prendre possession réelle de leurs États et, pour ainsi dire, de leurs sujets. Cet acte définitif de souveraineté était souvent accompagné d'un autre ordre de cérémonies, qu'on appelait joyeuse entrée ou entrée solennelle. Ces entrées, dont les historiens nous ont conservé de

MŒURS ET USAGES

nombreuses relations, et qui la plupart offraient beaucoup de diversité, avaient naturellement lieu dans la ville capitale. Nous nous bornerons à reproduire, comme un curieux spécimen des fêtes publiques de ce genre, le récit sommaire que le vieux chroniqueur Juvénal des Ursins a fait de l'entrée à Paris de la reine Isabeau de Bavière, femme de Charles VI.

« L'an mil trois cent quatre-vingt-neuf, le roy voulut que la reyne entrast à Paris, et ce il fit notifier et sçavoir à ceux de la ville de Paris , afin qu'ils se préparassent. Et y avoit en chaque carrefour diverses histoires (représentations historiées, images peintes ou tableaux vivants) et fontaines jetant eaue, vin et laict. Ceux de Paris allèrent au devant, avec le prevost des marchands, à grande multitude de peuple, criant Noël! Le pont par où elle passa estoit tout tendu d'un taffetas bleu à fleurs de lys d'or. Et y avoit un homme, assez léger, habillé en guise d'un ange, lequel par engins bien faits, vint des tours de Notre-Dame de Paris à l'endroit dudit pont, et entra par une fente de ladite couverture, à l'heure que la reyne passoit, et luy mit une belle couronne sur la teste-, et puis, par les habillemens (mécanisme produit de l'habileté) qui estoient faits, fut retiré par ladite fente, comme s'il s'en retournast de soy-mesme au ciel. Devant le Grand-Chastelet, avoit un beau lict (lit) tout tendu et bien ordonné de tapisseries d'azur, et disoit-on qu'il estoit faict pour représentation d'un lict de justice, et estoit bien grand et richement paré; et au milieu avoit un cerf bien grand et tout blanc, fait artificiellement, les cornes dorées et une couronne d'or au col, et estoit tellement fait et composé qu'il y avoit un homme qu'on nevoyoitpas, qui luy faisoit remuer les yeux , les cornes, la bouche et tous les membres, et avoit au col les armes du roy pendans; c'est à sçavoir l'écu d'azur à trois fleurs de lys d'or... Et sur le lict, près le cerf, avoit une grande espée, belle et claire, toute nue; et quand ce vint que la reyne passa, celuy qui gouvernoit le cerf, au pied de devant dextre (droit), lui fit prendre l'espée, et la tenoit toute droite, et la faisoit trembler. Au roy fut rapporté qu'on faisoit lesdits préparatoires , et dit cà Savoisy, qui estoit un de ceux qui estoient le plus près de luy : « Savoisy, je te prie, tant que je puis, que tu montes sur un bon cheval, et je monterai derrière loy, et nous nous habillerons tellement qu'on ne nous connoistra point, et allons voir l'entrée de ma femme. » Et combien que (quoique) Savoisy fist bien son devoir de le demouvoir (dis-

GO

< Oh

co

U4 i-J -J PJ

PJ

O go

UJ

PO

CJ

tfi

es

»IU u,

to

de

en

de

CS

~eve

es

to

CS

RJ

tai

Page 1