‹ Mœurs, usages et costumes au moyen âgeChapitre 22 sur 36 · LA PA.QUÇ DES .II' II S · texte numérisé non relu

LA PA.QUÇ DES .II' II S

h:\c- -siinile d'une miniature d'un Missel du quinzième siècle, orné de peintures de l'école de van Lyck Bibliothèque de l'Arsenal, Th. lai , a'.' 199.

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s'occupaient du grand commerce d'exportation maritime , faire d'excellentes affaires , même dans les villes commerçantes du littoral méditerranéen. On

Fig. 305. - Costume d'un juif italien au quatorzième siècle. D'après un tableau de Sano di Pietro conservé à l'Académie des beaux-arts, à Sienne.

peut, dans une certaine mesure, appliquer aux relations des juifs avec les chrétiens, au moyen âge, ce que lady Montague remarquait encore en 1717, lorsqu'elle comparait les juifs de Turquie aux musulmans : « Les

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premiers, disait-elle, ont attiré à eux tout le commerce de l'empire, grâce à l'union solide qui existe entre eux , et à la paresse et au défaut d'industrie des Turcs. Il ne se fait pas un marché qui ne passe par leurs mains. Ils sont les médecins , les intendants , les interprètes de tous les grands. Vous pouvez juger de l'unité que cela procure à une nation, qui ne dédaigne pas le moindre profit. Ils ont trouvé le secret de se rendre si nécessaires, qu'ils sont certains de la protection de la cour, quel que soit le ministre qui gouverne. Beaucoup d'entre eux sont énormément riches, mais ils ont soin de faire peu d'étalage, quoique dans leur intérieur ils vivent avec le plus grand luxe. »

La situation des juifs en Orient n'avait jamais été aussi précaire, aussi difficile qu'elle l'était dans l'Occident. Depuis le concile de Paris, en 6i5, jusqu'à la fin du quinzième siècle, les seigneurs, les autorités laïques et ecclésiastiques éloignèrent les juifs des emplois administratifs-, mais, sans cesse aussi, un impérieux besoin d'argent, auquel les juifs étaient toujours prêts à subvenir, faisait révoquer ou modifier ces décisions rigoureuses. D'ailleurs, les chrétiens parfois n'éprouvaient aucun scrupule à mettre en gage chez les juifs ce qu'ils avaient de plus précieux pour se procurer quelque somme qui leur était nécessaire. Ce caractère de prêteurs sur gage et, disons le mot, d'usuriers, était particulier à la race Israélite, en Europe, pendant tout le moyen âge. Il fut à la fois son malheur et sa prospérité : sa prospérité, parce que les juifs savaient se rendre adroitement maîtres de presque tout le numéraire; son malheur, parce que ces bénéfices usuraires, accumulés au détriment de la fortune publique, et souvent exigés de leurs débiteurs avec une rigueur odieuse, exaspéraient le peuple et le portaient à des actes de violence, qui tombaient parfois sur les innocents aussi bien que sur les coupables. La plupart des arrêts de bannissement contre les juifs n'eurent pas d'autre motif, sinon d'autre prétexte, que l'usure exercée par ces étrangers dans les provinces et les villes où ils étaient admis à résider. Quand les chrétiens apprenaient que ces hôtes avides et rapaces avaient poursuivi avec dureté et entièrement dépouillé de pauvres débiteurs; quand ils apprenaient que les débiteurs, ruinés par l'usure, étaient encore retenus prisonniers dans les maisons de leurs impitoyables créanciers, l'indignation générale se manifestait par des violences envers les personnes et ga-

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gnait les autorités elles-mêmes, qui, au lieu de rendre impassiblement justice aux étrangers comme aux nationaux, selon la conscience et les lois, se prononçaient souvent avec partialité , avec passion , au point d'abandonner quelquefois les juifs à la fureur de la populace.

Fig. 366. — La légende du juif évoquant le démon hors d'une cuve de sang. Fac-similé d'une gravure sur bois des Histoires prodigieuses de Boaistuau, in-|"; Paris, Annet Briere, i56o.

Les sentiments haineux du peuple à l'égard de la sordide avarice des juifs étaient du reste entretenus par les ballades qui se chantaient, par les légendes qui se racontaient dans les carrefours des villes et dans les chaumières des villages, légendes et ballades qui peignaient ces usuriers sous les plus hideuses couleurs (fig. 366). La plus célèbre de ces compositions populaires est évidemment celle qui a dû fournir à Shakespeare l'idée de son Marchand de l 'cuise, car il est question dans cette vieille ballade anglaise d'un marché conclu entre un juif et un chrétien , qui lui emprunte de l'argent, sous condition que,

s'il ne peut s'acquitter au jour dit, le prêteur aura le droit de lui couper une livre de chair sur le corps. Tout le mal que le peuple disait et pensait des juifs, au moyen âge, semble concentré dans le Shylock du poè'te anglais.

On avait cependant fixé, partout et à toutes les époques, le taux de l'intérêt attribué aux prêts d'argent. Ce taux, quoique variable suivant la rareté du numéraire, était toujours assez élevé pour que les prêteurs pussent s'en contenter ; mais ceux-ci , et trop fréquemment, réclamaient un intérêt bien supérieur au taux légal ou coutumier. A la vérité, le peu de garanties offertes par les emprunteurs, et la manière arbitraire dont les créances étaient quelquefois anéanties, augmentaient les risques du prêteur et les difficultés normales du prêt. On trouve pourtant, dans toutes les anciennes législations, une foule d'ordonnances sur le taux d'intérêt pécuniaire accordé aux juifs, et dans quelques pays, notamment en Angleterre, des mesures de prévoyance et de garantie étaient prises , qui devaient donner une certaine force à ces tarifs invariables, en régularisant les contrats intervenus entre chrétiens et juifs. Une des chambres de l'Échiquier recevait l'enregistrement de ces contrats, qui acquéraient parla une valeur légale. Toutefois il n'était pas rare que les rois d'Angleterre accordassent, de leur bon vouloir, des lettres de répit aux débiteurs des juifs-, or, ces lettres, qui équivalaient souvent à des annulations de créance, on les achetait à prix d'argent. On retrouverait dans les registres de l'Échiquier de Londres la mention des sommes que le trésor royal avait reçues pour libérer des débiteurs ou pour les autoriser à reprendre sans payement leurs terres engagées; mais, à leur tour, les juifs payaient largement le roi pour qu'il laissât exercer la justice en son nom contre leurs débiteurs puissants et retardataires. On voit donc que si les juifs pratiquaient l'usure, les chrétiens, par compensation, surtout les rois et les grands, étaient trop souvent disposés à vendre cher les moindres concessions aux enfants d'Israël. On alla parfois jusqu'à leur extorquer le plus d'argent possible, en les persécutant. Mais les juifs du moyen âge supportaient tout pour s'enrichir.

Ce n'est pas à dire cependant que, si grande que fût leur capacité pour les affaires financières, les juifs s'y soient exclusivement consacrés. Quand on leur permettait d'exercer des métiers, ils ne demandaient pas mieux que de se faire artisans ou agriculteurs. En Espagne, ils se montrèrent même

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fort industrieux, et ce royaume perdit beaucoup quand on les eut expulsés. Chez les peuples slaves , les juifs exerçaient aussi avec adresse et profit la plupart des industries mécaniques ou manuelles; mais ils ne pouvaient songer h devenir propriétaires fonciers dans des pays où ils étaient vus de mauvais

HrCROSOLIMA.

Fig. 36;. — Vue et plan de Jérusalem. Fac-similé d'une gravure sur bois du Liber Chronicarum mundi,

gr. in-fol.; Nuremberg, 1493.

œil', et où la possession territoriale, loin de leur offrir aucune sécurité, n'eût pas manqué d'exciter l'envie et la cupidité de leurs ennemis.

Si, comme on le sait, les peuples orientaux ont le caractère grave, on s'explique que celui des juifs le fut encore davantage, alors qu'ils, étaient détestés et poursuivis avec acharnement. On peut lire dans le Talmud une touchante allégorie. Chaque fois qu'un être humain se forme, Dieu ordonne à ses anges de conduire devant son trône une âme, à laquelle il commande d'aller habiter le corps qui va naître sur la terre. L'âme s'afflige et supplie l'Etre su-

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prême de lui épargner cette épreuve pénible , où elle ne prévoit que douleurs et afflictions. Cette allégorie concorde avec la situation d'un peuple qui n'avait partout à attendre que le mépris, la défiance et la haine. Aussi les Israélites s'attachaient-ils avec enthousiasme à l'espérance d'un messie, qui devait ramener pour eux les beaux jours de la terre de promission, et ils ne considéraient leur éloignement de la Palestine que comme un exil passager. « Mais, leur disaient les chrétiens, il est venu depuis longtemps, ce messie? — Hélas! répondaient-ils, s'il avait apparu sur la terre, notre messie, serions-nous encore malheureux? » Fulbert, évêque de Chartres, fit trois sermons pour désabuser les juifs, en leur prouvant que leur messie n'était autre que Jésus-Christ* mais il prêcha dans le désert, et les juifs restèrent obstinément attachés à leur dernière illusion.

Quoi qu'il en fût, les juifs, qui mêlaient aux anciennes lois et aux nombreuses prescriptions de la religion des ancêtres les rêveries et les monstruosités du Talmud, trouvaient dans la pratique de leurs coutumes nationales et dans la célébration de leurs mystérieuses cérémonies les plus vives et les plus douces émotions, surtout quand ils pouvaient s'y livrer dans la paix du Ghetto; car, en tous les pays où ils vivaient épars et isolés parmi les chrétiens, ils avaient soin de cacher leur culte, de faire leurs commémorations le plus secrètement possible.

Le clergé, s'eflbrçant de convertir les juifs, provoquait avec les rabbins des conférences dogmatiques qui dégénéraient souvent en querelles et aggravaient le sort de la communauté. Si la propagande catholique réussissait à détacher entièrement de la secte israélite quelques individus ou quelque famille, ces ardents prosélytes, en dévoilant quelques traits de la morale du Talmud, surexcitaient l'horreur des populations pour leurs anciens coreligionnaires. Parfois des conversions en masses s'opéraient parmi les juifs, mais c'était bien moins par suite de convictions sérieuses que par crainte de l'exil, de la spoliation ou du supplice.

D'ailleurs ces conversions simulées ne les mettaient pas toujours à l'abri des dangers. En Espagne, l'inquisition faisait rigoureusement épier les juifs convertis, et s'ils n'étaient pas fidèles à leur nouvelle foi, des peines sévères leur étaient infligées. Les habitants d'Abrantès, ville de Portugal, massacrèrent, en [5o6, tous les juifs baptisés. Un roi de Portugal, Ma-

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noè'l , défendit aux convertis de vendre leurs biens et de quitter ses États. L'Eglise les excluait des dignités ecclésiastiques, et quand ils parvenaient à obtenir des emplois civils, ils y étaient mal vus. En France, les parlements essayèrent, par esprit de justice, d'empêcher qu'on reprochât aux juifs baptisés leur première condition, mais Louis XII, dans ses pressants besoins d'argent, ne s'était pas fait scrupule d'exiger d'eux un impôt exceptionnel; et l'on trouve encore, en 161 1 , une sorte de dénonciation injuste, où, sous les formes d'une Remontrance au roi et au parlement de Provence, à cause des grandes parentés et alliances des ncopliftes, il est fait appel aux plus cruelles représailles contre cette race maudite « qu'il faudrait chasser en s'emparant de ses biens ».

Fig. 368. — Cérémonie juive devant l'arche sainte. Fac-similé d'une gravure sur bois de l'imprimerie de Troyes, au seizième siècle.

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