‹ Mœurs, usages et costumes au moyen âgeChapitre 25 sur 36 · CJ · texte numérisé non relu

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CÉRÉMONIAL

suader), toutefois le roy le voulut et luy commanda qu'ainsi fust fait. Si fit Savoisy ce que le roy lui avoit commandé et se desguisa le mieux qu'il pust et monta sur un fort cheval, et le roy derrière luy, et s'en allèrent parmy la ville en divers lieux, et s'avancèrent pour venir au Chastelet, à l'heure que la reyne passoif, et y avoit moult (beaucoup) de peuple et grande presse, et se

Fig. 3ij2. — Joutes en l'honneur de l'entrée de la reine Isabeau , à Paris. D'après une miniature des Chroniques de Froissart, ms. du quinzième siètle, à la Bibl. nat. de Paris.

bouta (mit) Savoisy le plus près qu'il put, et y avoit là sergens de tous costez à grosses boulayes (baguettes de bouleau \ lesquels, pour défendre la presse et qu'on ne fist quelque violence au lict où estoit le cerf, frappoient d'un costé et d'autre de leur boulayes bien fort, et s'efforçoit toujours Savoisy d'approcher. Et les sergens, qui ne connoissoient ne le roy ne Savoisy, frappoient de leurs boulayes sur eux, et en eut le roy plusieurs coups

MŒURS ET USAGES

et horions sur les espaules bien assis. Et au soir, en la présence des dames et damoiselles , fut la chose sceueet récitée, et s'en commença-t-on à farcer, et le roy mesme se farçoit des horions qu'il avoit reçeus. La reyne, à l'entrée, estoit en une lictière bien richement ornée et habillée, et aussi estoient les dames et damoiselles-, qui estoit belle chose à voir. Et qui voudrait mettre (décrire) tous les habillements des dames et damoiselles, des chevaliers et escuyers, et de ceux qui menoient la reyne, seroit chose longue à réciter. Et après souper y eut chansons et danses jusqu'au jour et faite une très-grande chère, et le lendemain y eut joute (fig. 392) et autres esbatemens. »

Dans le cours de ce récit naïf et pittoresque il a été question de lit de justice. On qualifiait ainsi toutes les réunions judiciaires ou législatives, auxquelles le souverain croyait devoir assister royalement ; mais on les appelait plus ordinairement plaidoyers , quand le roi n'y venait qu'en qualité de simple assistant, auquel cas rien n'était changé dans la forme ordinaire des séances, et conseils , quand le roi présidait à la délibération; ce qui exigeait un cérémonial particulier. Enfin, on entendait par lit de justice proprement dit (fig. 393), ou bien par cour des pairs, les assemblées des grands officiers de la couronne et des grands corps de l'État dans lesquelles il s'agissait, soit de juger criminellement quelque pair de France, soit de plaider solennellement quelque cause politique d'intérêt exceptionnel, soit de faire enregistrer, au nom de l'absolue souveraineté du roi, un édit important. On sait le rôle considérable, disons même fatal, que jouèrent ces sortes de solennités, qui revenaient sans cesse et à tout propos , dans les derniers temps de la monarchie. Ces lits de justice se tenaient toujours avec une pompe imposante. Le monarque y convoquait habituellement les princes du sang et les officiers de sa maison; les membres du Parlement y siégeaient en robes rouges; les présidents, revêtus de leurs mortiers et de leurs manteaux, et les greffiers portant l'épitoge. Aux pieds du roi s'asseyaient le grand chancelier et le premier chambellan, ainsi que le prévôt de Paris. Le chancelier de France, les présidents et conseillers du Parlement occupaient le parquet; les huissiers de la cour étaient à genoux.

Après avoir simplement mentionné, sans les décrire (car nous risquerions de tomber dans des redites oiseuses), les assemblées de notables, les entrevues de souverains (fig. 394), et les réceptions d'ambassadeurs, nous aborderons

CEREMONIAL.

le cérémonial particulier des classes nobles, en prenant pour guide le livre réglementaire intitulé les Honneurs de la cour, rédigé à la fin du quinzième siècle, par la célèbre Aliénor de Poitiers, qui avait joint à ses propres observations celles de sa mère Isabelle de Souza, laquelle même n'avait fait que continuer le travail d'une noble dame, sa devancière, Jeanne d'Harcourt,

Fig. 393. — Lit de justice, tenu par le roi Philippe de Valois, où fut jugé Robert, comte d'Artois, le- 8 avril 1332. D'après un dessin à la plume tiré des pièces originales manuscrits. Arch. nationales.

mariée en i3yi au comte Guillaume de Namur, « la plus sçachante de tous estats (des rangs et conditions) qui fust au royaume de France » ; de telle sorte que ce recueil des usages de la cour formait une sorte de journal de famille, embrassant trois générations, et remontant à plus d'un siècle en arrière.

Si curieux et si intéressant que soit ce livre, et quelque autorité qu'il puisse avoir en cette matière, nous ne pourrons y faire, à notre grand regret, que

MŒURS ET USAGES

des emprunts restreints et peu nombreux ; mais ces extraits, choisis avec soin, suffiront sans doute pour donner une idée assez juste des mœurs de la noblesse au quinzième siècle, et pour représenter les lois d'étiquette, dont le livre de dame Aliénor était le code vénérable.

Un des premiers chapitres des Honneurs de la cour fait ressortir cette loi fondamentale du cérémonial français: que « selon les estats (coutumes, traditions) de France, les femmes vont (ont rang) selon les marits, quelque grandes qu'elles fussent, fussent -elles filles du roy ». Nous y voyons aussi qu'aux noces du roi Charles VII et de Marie d'Anjou, en 141 3, bien que jamais peut-être on n'eût vu réunis tant de princes et de grandes dames, au banquet toutes les dames dînèrent avec la reine, « et nuls hommes n'y estoient assis ». Notons, à ce sujet, que ce ne fut guère que sous François Ier que les deux sexes se trouvèrent rassemblés et confondus dans le commerce ordinaire de la vie des cours; nous avons ailleurs remarqué (voyez Vie privée) que cette dérogation aux anciens usages exerça une grande influence nonseulement sur les mœurs, mais encore sur les affaires publiques.

L'auteur des Honneurs de la cour nous raconte ensuite en détail l'honneur que la royne Marie-d'Anjou fist à madame la duchesse de Bourgogne, quand ellefust à Chdlons en Champagne, devers elle, en 1 445 : « Madame la duchesse vint, elle et toute sa compagnie, à haquenées et en chariots, tout dedans la cour de l'hostel où le roy et la reine estoient, et là descendit madame la duchesse, et sa première damoiselle print (prit) sa queue (la traîne de sa robe). M. de Bourbon l'addextroit (lui donnait la main à droite) et les gentilshommes alloient devant. En cest estât, vint jusques en la salle, devant la chambre où la royne estoit. Là madite dame s'arresta et fît entrer M. de Crequi, lequel estoit son chevalier d'honneur, pour demander à la royne s'il luy plaisoit que madame la duchesse entrast... Quand madite dame vint à l'huis (porte ), elle print la queue de sa robbe en sa main et l'osta à celle qui la portoit, et quand elle marcha devant l'huis, elle la laissa traîner et s'agenouilla bien près jusqu'à terre, et puis marcha jusqu'au milieu de la chambre. Là elle fit encore un pareil honneur (génuflexion), et puis recommença à marcher toujours vers la royne, laquelle étoit toute droicte, et là trouva Madame (la reine) ainsy emprès le chevet de son lier, et quand madame la duchesse recommença à faire le troisième honneur,

CÉRÉMONIAL

la royne démarcha deux ou trois pas, et madame (la duchesse) se mit à genouil; la royne luy mit une de ses mains sur l'épaule, et l'embrassa et la baisa et la fit lever. »

Nous voyons ensuite la duchesse aller à la dauphine, Marguerite d'Écosse,

Fig. 394. — Entrevue du roi Charles V avec l'empereur Charles IV, à Paris, en 1 :< 7 S . Fac-similé d'une miniature de la relation de cette entrevue, ms. du quinzième siècle, à la bibl. de l'Arsenal, à Paris.

épouse du dauphin, depuis Louis XI, « qui estoit à quatre ou cinq pieds de la royne », et lui rendre les mêmes honneurs qu'à celle-ci ; la dauphine, néanmoins, ayant fait semblant de vouloir l'empêcher de s'agenouiller jusqu'à terre. Puis elle se dirige vers la reine de Sicile (Isabelle de Lorraine, femme de René d'Anjou, beau-frère du roi ), « laquelle estoit à deux ou trois pieds de madame la dauphine », et elle se contente de la saluer-, ainsi qu'une

troisième princesse, madame de Calabre, qui n'appartenait au sang royal qu'à un degré encore plus éloigné. Puis la reine, et après elle la dauphine, baisèrent les trois premières dames d'honneur de la duchesse et les femmes des gentilshommes. La duchesse en lit autant pour les dames qui accompagnaient la reine et la dauphine, mais « de celles de la royne de Sicile, madame n'en baisa (aucune), non plus que celle-ci fit des siennes. Et ne voulut madame la duchesse aller derrière la royne de Sicile, car elle disoit que monsieur le duc de Bourgogne estoitplus près de la couronne de France que le roy de Sicile n'estoit, et aussy qu'elle estoit fille du roy de Portugal, qui est plus grand que le roi de Sicile n'est ».

Plus loin, le détail d'une réception analogue nous apprend que l'étiquette n'avait pas encore subi l'empire des lois courtoises de la galanterie, par le fait de l'hommage volontaire du se\e masculin envers l'autre sexe, abstraction faite du rang social. Nous voyons, en effet, lors de l'arrivée de Louis XI, alors dauphin, à la cour de Bruxelles, où il venait chercher un refuge contre la colère de son père, que les duchesses de Bourgogne, de Charollais et de Clèves, ses proches parentes, lui donnent, en le recevant, toutes les marques de soumission et d'infériorité qu'il aurait pu recevoir d'un vassal. Le dauphin, il est vrai, veut se soustraire à ces hommages, ce qui engage un débat de « plus d'un quart d'heure » ; enfin, il prend la duchesse de Bourgogne par dessous le bras, et l'emmène, pour couper court aux cérémonies, « ce dont Madame lit fort parler», et ce qui n'empêcha pas qu'en se retirant les princesses ne s'agenouillassent jusqu'à terre pour témoigner de leur respect pour le fils du roi de France.

( )n a \ u plus haut que la duchesse de Bourgogne, au moment de se présenter devant la reine, avait pris des mains de sa suivante la queue de sa robe, pour la tenir elle-même. File ne faisait en cela que se conformera un principe général, qui voulait qu'en présence du supérieur on cessât d'avoir droit aux honneurs qui pouvaient être rendus à celui-ci; ainsi un duc et une duchesse, au milieu de leur cour, faisaient couvrir tous les objets qui servaient à table (de là l'expression moderne, mettre le couvert), depuis l'aiguière à laver [ les mains') jusqu'au cadenas, sorte de coffre où s'enfermaient à clé la coupe, le couteau et les autres meubles de bouche-, mais recevaientils un mi, toutes ces marques de suprématie leur étaient enlevées par l'éti-

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