‹ Mœurs, usages et costumes de tous les peuples du monde, d'après des documents and authentiques et les voyages des plus récents (volume 2)Chapitre 15 sur 75 · RÉGENCE DE TUNIS · texte numérisé non relu

RÉGENCE DE TUNIS

Le pays appelé régence ou royaume de Tunis est situé entre 51° et 37° 20° de latitude nord, et entre 5° 40/ et 9° de longitude est. Il a une étendue de 160 lieues en longueur, et 70 lieues dans sa plus grande largeur.

De tous les États barbaresques, celui de Tunis est le plus favorablement placé pour le commerce, surtout avec l’Europe : c’est cette situation qui fut le fondement de la puissance et de la richesse de Carthage. Des caravanes mettent ce pays en rapport avec la Nigritie, l'empire de Maroc et l'Egypte.

Cet État n’est point divisé en provinces. Sa capitale est Tunis dont les rues sont étroites, tortueuses et sales. Les maisons, blanchies à l’extérieur, et construites en amphithéâtre, se découvrent d’une très-grande distance et produisent un effet pittoresque. L'intérieur, toujours propre, est orné avec luxe chez les grands. Un appartement séparé, qu’elles ne quittent jamais tant qu'un étranger se trouve dans la maison, est réservé aux femmes. Il y a de beaux édifices à Tunis; les principaux sont les mosquées ; quelques quartiers renferment des bains publics. On y fabrique des toiles, des étoffes de soie, de laine, etc., et le commerce y est très-aclif, surtout comme exportation.

Le chef de la régence a le titre de bey; à son avénement, il reçoit de l’empereur turc le caftan, avec le titre de pacha à trois queues : ce sont les seuls droits que la Porte Ottomane ait conservés sur ce pays. Le prince réside dans le joli château de Bardo, situé au milieu d’une grande plaine, à trois quarts de lieue au nord de Tunis. La cour du béy est très-nombreuse; les officiers qui l’entourent sont en général très-honnèêtes et très-polis envers les étrangers. Le prince dicte et réforme les lois, juge les affaires de ses sujets, les condamne ou les absout sans rendre compte de sa conduite; dans les affaires imprévues et délicates, il consulte le divan; mais il est toujours libre de suivre sa volonté. | |

Le gouvernement tunisien, sous les successeurs des califes, et depuis sous les beys qui ont exercé le pouvoir, après l'établissement dans la régence de la suprématie du Grand Seigneur, était tombé dans l’erreur la plus grave et la plus contraire à ses propres intérêts, en se servant des Arabes pour opprimer la population des villes et des villages. C’est ainsi que les habitations ont été dévastées, que l’industrie et l’agriculture ont élé ruinées. Un long état de paix extérieure pourra seul permettre à un gouvernement réparateur et ferme de protéger les habitants sédentaires, en comprimant avec persévérance la population nomade, cette véritable plaie du pays.

Depuis plusieurs générations, les princes de la maison régnante protégent ouvertement une amélioration intellectuelle très-remarquable parmi les populations tunisiennes, au risque de s’exposer, en agissant ainsi, aux excès d’un fanatisme qu’ils bravent, non sans de sérieux dangers. La régence de Tunis, depuis que nous sommes maîtres d'Alger et de Constantine, n’a plus à redouter les incessantes incursions de ses anciens voisins. Du côté de la mer, elle est protégée par nos escadres contre les prétentions de la Porte, entretenues et excitées par les menées de la politique anglaise. Aussi Ahmed, le bey actuel, met-il habilement à profit la sécurité que notre voisinage et notre protection assurent à ses États, pour leur donner tous les développements possibles de culture, de civilisation et de puissance.

* Sa volonté à cet égard s’est manifestée dès Les premiers jours de son règne, et pendant six années sa persévérance n’a jusqu’à ce jour été rebutée par aucun obstacle. Pour soumettre le pays à une organisation générale et homogène qui fit à la fois sa force et celle du gouvernement, Ahmed-Bey a compris que le meilleur moyen était de créer une armée régulière sur le modèle des armées européennes, avec leur administration, leurs grades hiérarchiques, leur discipline sévère, leur instruction : véritable et première école de civilisation pour le pays. C'est à la France surtout qu'il a fait ses plus utiles emprunts, et il peut déjà regarder son ouvrage avec orgueil. Avant lui, la régence de Tunis ne comptait que deux régiments d'infanterie de 2,000 hommes chacun. Son armée comprend aujourd’hui cinq régiments d'infanterie, chacun de 3,000 hommes, un régiment de cavalerie de 1,100 hommes et un régiment d’artillerie de 3,000 hommes.

Quoique l’islamisme répande une teinte uniforme sur toute la population, on \ remarque pourtant des nuances assez tranchées. Outre les juifs et les chrétiens, il existe une foule de races mélées qui n’ont rien de commun entre elles, soit sous le rapport des mœurs, du caractère, soit même par l'apparence extérieure. On voit des Turcs de la Morée et de Constantinople, d'anciens Mores espagnols, des nègres de l'intérieur de l'Afrique, des Bédouins des frontières de l'Atlas, des Berbers, etc.

Les musulmans de Tunis se montrent de jour en jour plus négligents à accomplir leurs devoirs religieux; la plupart boivent du vin et de l’eau-de-vie; et, malgré leurs fréquentes ablutions, ils sont plus sales que les juifs. Durant le baïram, ils se dédommagent du jeûne qui leur est imposé le jour, en se livrant la nuit à toutes sortes de débauches ; ils ont presque abandonné le pèlerinage de la Mecque, et il n’y a guère que leur haine contre les chrétiens qui n’ait subi aucune altération.

Cependant ils sont très-superstitieux : ils croient aux sorcières, aux magiciens, aux vampires, au mauvais œil, aux présages, et ils font des sacrifices. Quand ils posent la première pierre d’un édifice, ils mettent à mort un agneau dont ils laissent égoutter le sang sur la pierre; s’ils lancent un vaisseau à la mer, ils jettent dans les flots la chair de l’animal qu’ils ont tué. On dit même qu'ils ne se contentent pas toujours d'animaux. Lorsqu'ils croient quelqu'un possédé du démon, ils excitent un bouc à aller frapper de la tête contre la porte du patient, dans la persuasion que le démon est ainsi mis en fuite.

Les Turcs de Tunis sont d'une avidité qui égale au moins leur superstition; il v a un proverbe qui les caractérise ainsi : « Donnez de l’argent d’une main à un Tunisien, et il vous permettra de lui crever un œil de l’autre. »

Les femmes, qu’on ne peut jamais apercevoir, ne sont ni belles ni jolies; leur peau est blanche, mais huileuse; si leurs cheveux sont d’un beau noir, si leurs prunelles brillent d’un vif éclat sous des sourcils arqués et d’une extrême délicatesse, l’excessif embonpoint dont la plupart sont affectées forme une ombre fâcheuse à ces avantages. Assises, elles ne manquent pas de grâce; mais leur ignorance est inqualifiable : elles savent à peine lire quelques versets du Coran, et encore est-il bien rare qu’elles en comprennent le sens. Comme on les marie fort jeunes, les soins du ménage et la reclusion perpétuelle où elles vivent ne sont guère propices à développer leur intelligence, et leurs connaissances se bornent en général à tricoter et à faire des confitures.

Les nouveaux mariés ne peuvent habiter sous le même toit que huit jours après la célébration du mariage; on leur accorde seulement une entrevue d’une demi-heure, pendant laquelle les parents des deux époux se tiennent devant la porte de la chambre nuptiale; c'est dans ce court espace de temps que l'union est consommée. Lorsque l'époux pénètre dans l'appartement, la femme lui baise la main en signe de respect, et se laisse marcher sur le pied. Le jour suivant, les preuves matérielles de la virginité de la jeune femme sont exposées solennellement.

Les hommes sont en général d’une constitution sèche, ont du caractère et de la fierté dans la physionomie; leur taille commune est de cinq pieds trois ou quatre pouces; on en voit peu d’infirmes et de contrefaits; quand ils mènent une vie sobre (et c’est le plus grand nombre), ils vivent aussi longtemps que les habitants des climats tempérés. Ils laissent croître la barbe et se rasent la tête; quelques-uns se rasent aussi le visage, et ne conservent que leurs moustaches; mais tous les grands ont la barbe longue; lorsqu'on veut dégrader quelqu'un d'eux, on lui coupe la barbe. On laisse croître les cheveux des enfants jusqu'à l’âge de puberté.

Les troupes tunisiennes, organisées à l’européenne, ont adopté un costume qui se rapproche assez de celui des soldats d'Europe. Ces militaires ont la tête couverte du fez rouge, dont la façon ne diffère des bonnets des autres habitants qu’en ce que, outre le long gland bleu, toute la forme est encore entourée d’une frange basse de même couleur. L’uniforme est un kutka ou veste bleue, avec un gilet de drap bleu, coupé comme le sont les nôtres. Dans d’autres régiments la veste est de couleur garance. Ils ont autour des reins un ceinturon rayé de rouge et de bleu; leur pantalon de drap bleu, à la turque jusqu’au genou pour la largeur, va en s’étrécissant plus bas comme ceux d'Europe, et s'attache autour de la cheville avec un ruban. Des bas blancs et des souliers à cordon complètent ce costume, dont le disgracieux contraste d'une manière fâcheuse avec l’élégant costume des mameluks.

Les pantalons de drap en hiver sont de couleur garance, et les pantalons d'été en toile blanche. Le collet et les parements des vestes, et les bandes des pantalons sont de teintes tranchantes.

Les officiers portent la capote et le pantalon droit, avec broderies et bandes en or. La coiffure seule est restée orientale; cependant le turban a été remplacé par la chichia rouge, élevée et garnie d’un flot bleu en soie. La différence des grades est signalée par l'étoile et par le croissant, en argent pour les sous-officiers, en or pour les officiers subalternes, et en diamant pour les officiers supérieurs. Les officiers portent en outre des épaulettes distinctives. Les armes sont celles de nos armées. Dans la cavalerie, la selle arabe a été conservée, mais avec des modifications. Plusieurs officiers ont adopté la selle française. Le bey, les princes, les officiers, ressemblent beaucoup, on le voit, à nos officiers, à l'exception de la coiffure; ils portent même des gants jaunes et des bottes vernies.

L'habillement des Tunisiens est le même sans distinction de rang; ils portent le fez rouge dont nous venons de parler, moins la frange; une jaquette ronde et une veste bleue sans ornement; le pantalon de même couleur, et semblable pour la forme à celui que nous avons décrit plus haut; la ceinture rayée rouge et blanche, les bas de coton blancs, et les souliers pointus. Le sapatäpa, où ministre, et les autres dignitaires, nese distinguent des gens du commun que par une longue chaîne de montre et plusieurs breloques qui paraissent indiquer leur qualité de grands.

Le commandant des camps (titre qui correspond à celui de feld-maréchal) porte une espèce d'uniforme européen à collet brodé d’or. Sa coiffure est le fez, et ses mains sont surchargées de bagues en brillants.

Le prince de Puckler-Muskau put assister à une audience dans la salle de justice; voici comment il rend compte de cette cérémonie :

« On revêtit d’abord le bey d’un manteau de soie cramoisie, après quoi il se rendit, entouré de ses nombreux courtisans, en procession, à la salle de justice, en traversant la grande cour. En avant du cortége marchaient, vêtus d’un riche costume blanc et rouge, les quatre shtershetes, ayant à leur tête le shaushsalam, qui se distinguail des autres par un costume plus riche et plus bigarré encore et par un énorme turban.

Ces shaushs étaient autrefois des personnages d’une haute importance; car c’étaient eux qui, lorsqu'un pacha avait été condamné par le sultan, devaient lui appliquer le fatal cordon. A cet effet ils portent encore aujourd’hui une ceinture de métal au-devant de laquelle se trouve une grande boîte qui servait autrefois à serrer le cordon. Maintenant elle est vide, ce dont nous pümes nous convaincre nous-mêmes ; car la cérémonie terminée, les shaushs ne firent aucune difficulté d’ôter leur ceinture et de nous la laisser examiner de près.

» Dès que le bey entra dans la salle de justice, le shaushsalam annonça son arrivée d’une voix de stentor, en langue turque, et salua le prince. Le shaush salua ensuite tous les membres du divan à mesure qu'ils entraient dans la salle. Le bey seul était assis ainsi que les greffiers ; tous les autres assistants sont obligés de se tenir debout, quoique l'audience dure souvent plusieurs heures. On me donna cependant, ainsi qu'aux personnes qui étaient venues avec moi, en notre qualité d'étrangers, des chaises de jonc, et nous nous assimes à la droite du trône. La cérémonie commença par un baise-main général de tous les assistants, au nombre desquels se trouvaient cette fois plusieurs chefs arabes, ce qui fit durer plus d'une demi-heure cette partie de la cérémonie. Le bey tenait la main étendue et le coude appuyé sur la hanche; car il doit présenter à ses sujets non le dos, mais la paume de la main; c’est tout le contraire pour les chrétiens, IL arrive parfois que les consuls, par une grâce particulière, obtiennent aussi l'honneur de baiser la paume de la main; ce dont ils sont aussi fiers que lorsque nos ministres daignent sourire à leurs protégés. Du reste, Son Altesse prêtait fort peu d'attention à la cérémonie, et s’entretenait sans cesse avec les personnes qui se trouvaient à côté d'elle. Les plus intimes se contentaient de baiser une seule fois la main; mais, pour beaucoup d’autres, l'affaire devenait bien plus compliquée : ils pressaient leur front sur la main du prince, qu’ils baisaient ensuite à deux ou trois reprises; mais tous y mirent la même ardeur et la même tendresse que s'ils eussent baïisé la main d’une maîtresse adorée. Néanmoins, le bash hamba (général des hambi, corps composé de 300 ofliciers à cheval), qui se tenait debout à la gauche du trône, avait soin de s’emparer du bras de chaque nouvel arrivant, afin de prévenir toute tentative d’homicide. Le dernier qui passa fut le boulanger de la garnison ; après avoir, à son tour, baisé la main du pacha, il lui présenta, en poussant un grand cri, quatre petits pains, formant la ration militaire qui lui revenait en qualité de soldat du Grand Seigneur. Le bey baisa le pain, en mangea une bouchée et dit ensuite avec un accent d’humilité : « Puisse Dieu m'en donner autant chaque jour! »

» Cette cérémonie terminée, on présenta à la cour et aux personnes de distinction du café; le bey reçut en outre une pipe magnifique qui avait au moins dix pieds de long. Aussitôt qu'il en eut tiré quelques bouffées, l’audience commença. Sous tous les rapports elle ressembla à celle à laquelle j'avais assisté chez le gouverneur de la ville; le sujet des procès était souvent de la plus mince importance, sans pour cela que la patience du souverain parût se lasser. M. Raffo ‘, qui avait eu la bonté de se placer à côté de moi, m'expliqua quelques-uns des cas; mais, comme il avait lui-même des devoirs à remplir, et que le bey l’appelait souvent auprès de lui, les renseignements qu'il me donna furent trop incomplets pour que je puisse en rien rapporter ici. Quoi qu'il en soit, je crus m'apercevoir que les plaideurs se retiraient, en général, satisfaits de l'arrêt,

» Tout à côté du bey, à sa droite et sur les marches du trône, se tenait son fils aîné, Sidi-Achmet, jeune prince de vingt-six ans, qui, avec cet air de profond respect que

1 Italien et chrétien, secrétaire du bey.

tous les enfants de ce pays montrent pour leurs parents, tantôt présentait à son père ses lunettes pour qu’il pût lire les requêtes qui lui étaient adressées, tantôt lui tendait un crachoir d'argent. À gauche, ainsi que je l'ai déjà dit, il ÿ avait le bash hamba, et un peu plus loin le nouveau sapatapa, qui quittait souvent sa place pour aller causer avec les plaideurs un peu éloignés, et venait ensuite rapporter au bey ce qu’ils lui avaient dit. À mesure qu’une affaire était jugée, et il y en avait fort peu à l'égard desquelles une remise parût nécessaire, le sapatapa déchirait sur-le-champ la requête présentée. »

Les habitants des parties du désert, où le sol est composé de sables mouvants, acquièrent une grande dextérité à courir sur ces sables sans y enfoncer les pieds. Pour porter le corps avec l’aplomb nécessaire, on assure qu’ils se lestent d’un certain poids. Quoi qu’il en soit, un cavalier ne peut les atteindre à la course à travers ces sables. Ils vivent de lait de chameau et de dattes ; ils entassent des fruits dans des jarres, mettent un poids par dessus, et les laissent fermenter : il en découle une liqueur qu'eux seuls peuvent supporter. Ils sont d’ailleurs très-habiles à flairer, pour ainsi dire, l’eau sous les sables. Lorsqu'ils creusent pour en chercher, ils ont grand soin, après en avoir puisé, de recouvrir la source; aussi le voyageur étranger n’y rencontre-t-il jamais autre chose que le sable sec et aride.

Les environs de Tunis, quoique mieux garnis de villages et de fermes qu'aucune autre partie de la régence, ont aussi leur population nomade; elle n’est cependant pas organisée en arch (tribu) ou en nouadja (branches de tribu), mais elle se compose de familles occupant quatre, six, huit tentes, et appartenant à la même tribu. Ces Arabes sont souvent au service du bey ou d’un propriétaire quelconque du sol sur lequel ils campent et qu'ils labourent ; quelquefois aussi ils louent des champs à l’année et les cultivent pour leur compte.

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