ISLANDE
L'Islande ou Iceland : n’est, à proprement parler, qu’une chaine de rochers immenses dont le sommet est toujours couvert de neige. Elle à 120 lieues de longueur, 50 de largeur, et 5,000 lieues carrées de superficie. |
L'Islande était divisée en quatre quartiers, nommés d’après les quatre points cardinaux. Ceux du sud, de l’est et de l’ouest formaient le diocèse de Skalholt. Le diocèse de Holum comprenait le quartier du nord. Mais depuis 1801 les deux évêchés ont été réunis. Aujourd'hui l'ile est divisée en trois districts, celui du sud, celui de l'ouest et celui du nord et de l’est, et en dix-neuf cantons.
Tout concourt à faire de l'Islande une terre de désolation, et de ses habitants un peuple de martyrs; le monopole commercial achève d’épuiser les ressources des infortunés insulaires déjà si largement restreintes par les hivers rigoureux, les étés sans soleil, et les nombreuses éruptions volcaniques ?. Durant près de deux siècles, tout le commerce de l'Islande fut soumis à des entraves odieuses ; en 1789, il fut déclaré libre, mais le Danemark s’en réserva le monopole exclusif. La conséquence toute naturelle de cet acte despotique est que les objets apportés par les bâtiments danois dans les entrepôts de l'Islande sont excessivement chers ; que les habitants sont obligés, pour se procurer les denrées et les ustensiles dont ils ont besoin, d'abandonner à l’avide trafiquant tout le fruit de leurs sueurs et de leurs veilles, et qu’il leur est impossible de se ménager ces ressources pour les mauvaises années. Que de laine, de suif, de viande de mouton, de poisson, de pelleteries, et de duvet d’éder, ne faut-il pas que l’Islandais livre au marchand danois, pour obtenir seulement un peu de farine et de sel, quelques outils,
1 Terre de glace.
? On en compte 65.
et un petit baril d’eau-de-vie! Quant à l'argent, les Danois ayant intérêt à tout payer en marchandises, n’en donnent qu'avec beaucoup de répugnance et le moins possible.
Aussi le découragement paralyse l’activité et le bras de l’Islandais. Si, grâce aux leçons et à l'exemple de Biarin Haldorsen, l'Islande produit aujourd'hui quelques légumes, quels immenses espaces de sol susceptibles de culture sont encore en friche! Il est hors de doute que les districts méridionaux, soumis à une température plus douce que les provinces du nord, pourraient devenir plus riches et plus productifs qu’ils ne le sont, et cependant ils ne sont pas exploités. À quoi peut-on attribuer cette incurie, si ce n’estfà cette espèce de fatigue morale qui s'empare de l’homme quand il sait que sa volonté rencontrera toujours des obstacles insurmontables ?
Les IsLANDAIS sont aujourd'hui, sous le rapport des usages, ce qu'ils étaient autrefois. Aucune nation n’a été aussi fidèle à ses traditions. Leur langue, leur costume et leur manière de vivre sont restés les mêmes pendant une période de neuf siècles, tandis que les autres peuples se sont modifiés sous l'influence des circonstances ou de certaines individualités puissantes. Habitués dès leur enfance à entendre vanter le caractère de leurs ancêtres, et sachant que leur île natale a été l’asile de la poésie et des sciences à une époque où l’Europe était plongée dans l’ignorance et la barbarie, les Islandais possèdent à un degré éminent le sentiment national, et l’on peut même observer chez un grand nombre de paysans de cete contrée une certaine dignité de maintien qui révèle à la fois l'indépendance de caractère et la conscience de la valeur personnelle.
N'est-ce pas pour obéir à une habitude de leurs pères qu ils s’obstinent à construire leurs maisons au pied des hautes montagnes, en dépit des périls qui les menacent? Que leur importe que des rochers énormes détachés du sommet, ou des masses de terre détrempées par la pluie, fondent sur leur frêle habitation et en dispersent au loin les débris? Les premiers colons norwégiens n’ont pas reculé devant ces dangers, et eux, leurs dignes enfants, ils ne reculent pas davantage.
En général, il ne faut pas chercher l’excentricité dans les usages des Islandais; cependant quelques-uns sont assez singuliers. Leurs différentes manières de saluer, par exemple, ont presque toutes un caractère oriental. Lorsqu’on se rencontre on s’aborde en se disant : Sælvertu, ce qui correspond directement au salut des Hébreux, schalom Lach, et au bonjour arabe, salam aleik : ni l’une ni l’aûitre de ces expressions ne signifie paix, dans le sens qu’on attache à ce mot en Occident, mais bien, soyez heureux. IL paraitrait, d’après l'Edda, que les anciens Scandinaves employaient le mot heill, au lieu de sæll, d'où, par suite des modifications de l’idiome anglo-saxon, les Anglais ont fait hail (Dieu vous conserve!), expression employée comme mode de salutation dans plusieurs passages de la Bible. En s’abordant et en se quittant, un affectueux baiser sur la bouche est, sans distinction de rang, d'âge ni de sexe, le seul genre de salut usité en Islande. Seulement, dans le voisinage des factoreries, l’homme du peuple salue un étranger qu'il regarde comme son supérieur, en plaçant sa main droite sur sa bouche ou sur son cœur, et en s’inclinant profondément. Lorsque vous visitez une famille islandaise, il faut la saluer suivant l’âge et le rang de chaque individu, en commençant par le chef et en finissant par le moins respectable, sans en excepter les domestiques; mais, en prenant congé, cet ordre est complétement renversé, c’est-à-dire que le salut doit être d’abord adressé aux serviteurs, puis aux ent ls et enfin à la maitresse et au maitre du logis.
Henderson parle d’une coutume encore plus originale. Qu’il nous soit permis de traduire textuellement le curieux passage où il en fait mention :
« Le maître et la maîtresse de la maison m’ayant souhaité une bonne nuit, se retirèrent
et laissèrent auprès de moi leur fille aînée, pôur m'aider à ôter mon pantalon et mes bas. Je leur aurais bien fait grâce de cette étrange politesse qui contrastait avec les sentiments de délicatesse auxquels un Européen est habitué. En vain fis-je observer à la jeune Islandaise que son ministère m'était parfaitement inutile, elle persista en disant que c’était l'usage et qu’il était du devoir d’un chrétien de venir en aide au voyageur fatigué. Il fallut donc se résigner. Quand je fus couché, elle plaça devant mon lit une longue planche pour m'empêcher de tomber, et après avoir mis une jatte de lait sur une table près de mon chevet, elle se retira en me disant bonsoir. Cet usage est répandu dans toute l'Islande. Quand il n’y a point de filles dans la famille, c’est la maitresse de la maison elle-même qui se charge de cette singulière corvée, et elle se trouve trèsbonorée de donner cette preuve de déférence à l'étranger qui est venu s’asseoir sous son toit hospitalier. »
Cet usage prouve en faveur des Islandais, car il révèle une grande pureté de mœurs et une chasteté qu’on n’observe plus nulle part en Europe. Mais hâtons-nous de dire qu'il fait exception, sous le rapport de la bizarrerie, à la règle générale que nous avons posée, et que tout ce que les voyageurs nous apprennent sur les autres habitudes nalionales de ce peuple est, comme nous l’avons dit, fort terre-à-terre.
Comment pourrait-il en être autrement? Leurs occupations n’ont-elles pas une teinte uniforme et essentiellement monotone? La pêche, la préparation du poisson et des peaux de phoqüe, le tissage du drap ou wadmel, la garde des troupeaux et la fenaison, tels sont leurs uniques travaux. Et les amusements par lesquels ils font diversion à ces tristes labeurs, ont à peu près le même caractère. La lutte, les échecs et les dames, sont leurs jeux de prédilection. Y a-t-il rien de moins excentrique ?
Le paysan islandais fait ses trois repas par jour : il déjeune à sept heures du matin, dine à deux heures de l’après-midi, et soupe à neuf heures du soir. Le déjeuner se compose de skyr, ou lait caillé aigre, qu’on accompagne d’une grande quantité de crème douce. Quelquefois on lui donne une saveur particulière en y mêlant du jus de baies . de genièvre. Leur diner consiste en poisson sec ou gelé, et en beurre aigre, car les Islandais se servent très-rarement de beurre frais ou salé. Hs le laissent aigrir, et le conservent ainsi vingt ans et plus; ils croient ce beurre plus sain et le trouvent meilleur que celui auquel nous donnons la préférence. Plus il est vieux, plus il flatte leur goût. La livre de ce beurre vaut deux livres de beurre frais. À souper, ils mangent, soit du skyr avec un peu de biscuit et de fromage, soit une soupe faite avec de la mousse islandaise, espèce de lichen bien connu en Europe. Ce dernier mets est le plus agréable et le plus salutaire. La boisson ordinaire est le blanda, petit-lait mêlé avec de l'eau. Ils boivent aussi du petit-lait pur et du lait, qu’ils ne prennent guère que chaud.
Tel est l'ordinaire des Islandais, Mais il est encore d’autres mets dont ils raffolent : par exemple, la viande salée ou fumée, ou bien encore conservée dans du petit-lait fermenté. Ils mangent aussi avec plaisir des os, des tendons de bœuf et de mouton, et des arêtes de morue, qu’ils font cuire dans du petit-lait jusqu’à dissolution. Ils les font ensuite fermenter et les servent dans du lait. Quant au poisson, il est certaines espèces qu’ils ne mangent que lorsque l'animal est sur le point d’entrer en putréfaction, et quand les fibres se détachent presque d’elles-mêmes. Ils en font quelquefois du bouillon qu’ils mêlent avec du petit-lait. Les paysans qui jouissent d’une certaine aisance se nourrissent aussi de viande bouillie, de veau marin et de chair de baleine.
Le dimanche, la famille islandaise se régale de quelques mets extraordinaires ; tels que du gruau d'orge ou de sarrasin cuit dans du lait, de la bouillie, de la soupe grasse et de la viande macérée dans du petit-lait. Aux grandes fêtes, comme Noël et Pâques, le plat de rigueur est de la viande fumée dont on extrait le jus en la mettant en presse. Il
y a aussi dans le courant de l’année certains jours qu'il est d'usage de célébrer par des festins : c’est ainsi que, après la moisson, on mange le slægen-lamb (agneau gras), ouun. | mouton si la famille est trop nombreuse. Ils appellent la soirée du mardi saint sprengiou kveld, parce qu’on est obligé, ce jour-là, de donner aux ouvriers et aux domestiques | autant de viande fumée qu’ils en demandent. Le lendemain, la viande est interdite jusqu'après Pâques, et, pendant tout le temps du carême, il faut bien se garder de prononcer même le mot viande. Cette coutume donne lieu à un singulier badinageüls s’excitent les uns les autres afin que ce mot échappe à l’un d’eux, parce que le délinquant perd la portion de viande qui lui revient le mardi après Pâques”. Le premier jo d'été est aussi fêté par un régal de famille, auquel participent tous les gens delà
maison. | 4
Nous avons parlé plus haut du beurre aigre dont les Islandais font grand cas. Ce. beurre, ainsi préparé, a sur le beurre salé l'avantage de pouvoir se conserver très- 4 longtemps sans devenir rance; lorsqu'on a soin de le bien presser, afin d’en faire sortir tout le petit-lait; quand on l’a bien pétri et soigneusement lavé, il se garde, comme. nous l'avons dit, plus de vingt ans, sans perdre sa saveur acide. À l’époque où le catho ! licisme régnait en Islande, il y avait près des évêchés de vastes maisons qui servaient uniquement à emmagasiner de grandes provisions de ce beurre. Dans les années de L | disette, qui ne revenaient que trop fréquemment, on en distribuait à tous ceux qui en manquaient, et principalement aux vassaux de l'évêque. Le À
Il est certain, du reste, que ce mets national était en usage dès la plus haute anti quité; ce qui confirme ce que nous avons dit de la fidélité des Islandais à | anciennes coutumes. On lit le passage suivant dans la satire Skida Rima, un des plus … anciens poëmes du pays, et l'œuvre d’un Islandais poëte du roi Sigurd-Jorsalasard: « « Skidi était le mendiant le plus misérable de l'Islande. Il rêva, une nuit, qu'il allait. demander Freya en mariage, et prier en même temps Odin d’ajouter à cette faveurla… | permission de se faire remplir de beurre aigri une caisse qu’il portait avec lui. Friggia. | reçut ordre d’acquiescer à sa demande. Le pauvre Skidi réveillé, et revenu de son rêve dans un coin de la chétive cabane qu’il habitait dans le Hittardal (vallée d'Hittar), va, comme poussé par une suite de son délire, visiter une caisse où il enfermait sa mesquine provision. Quels furent son étonnement et sa joie en la voyant pleine de vieux beurre aigri! » ‘4
Quelques voyageurs prétendent qué de pareils aliments ne nuisent en rien à la santé des Islandais. Cependant la raison dit qu’une nourriture aussi singulière n’est guère propre à soutenir les forces de ces hommes condamnés aux rudes travaux de la pêche et de la culture. On peut même ajouter, sans craindre de se tromper, qu’une semblable alimentation est tout à fait de nature à favoriser les horriblés maladies dont ces insu-" laires portent le germe dans leur sang, telles que la lèpre, l’éléphantiasis et les scro-« fules. Heureusement la civilisation européenne leur vient peu à peu en aide. Déjà un certain nombre de paysans islandais se nourrissent un peu mieux, boivent des vins de France, du café, et se servent de meubles venus d'Europe. | |
Les Islandais se chauffent avec de la tourbe, de la bruyère, des buissons de genièvre, « -des os des bestiaux tués pour la consommation, des os de poissons arrosés d'huile de baleine, et du fumier de vache desséché. Ils emploient aussi le bois jeté sur leurs côtes par la mer. Il en arrive tous les ans une grande quantité dans tout le nord de l’île. Ce bois vient en grande partie d'Amérique, d’où les vents et les courants les poussent dans ces parages. Le Saint-Laurent en charrie beaucoup, ainsi que les fleuves qui se jettent
i Cette interdiction de la viande après la semaine sainte est un reste de catholicisme.
dans la baie d'Hudson. Mais il en vient de bien plus loin : on a trouvé plusieurs fois sur le littoral de l'Islande et du Groenland des arbres qui ne croissent que dans l’ouest des États-Unis, et qui, entrainés par les flots du Mississipi dans le golfe du Mexique, avaient flotté, sous l'impulsion des courants, jusque dans le voisinage des régions circompolaires arctiques.
Il existe en Islande un autre combustible, plus précieux encore et d’une nature assez étrange; c’est le surturbrand ou bois noir fossilisé. On trouve cette substance enfouie sous terre à une certaine profondeur, dans plusieurs quartiers de l’île. Elle se présente sous la forme d'arbres ou de rameaux couchés horizontalement, et accumulés par grandes masses dans le même endroit. On a beaucoup discuté sur l’origine de ce bois à moitié fossile. Quelques auteurs pensent que les forêts dont cette contrée était autrefois couverte, ont pu être renversées par des torrents de lave et se transformer en surturbrand; mais si le bois eût été en contact avec la lave brûlante, il eût été infailliblement consumé; ou si la lave était assez refroidie pour ne pas brüler ce qu’elle rencontrait, elle eût arraché violemment les arbres et les eût dispersés dans le plus grand désordre; or les fragments de cette substance sont uniformément rangés dans une position longitudinale et dans un ordre remarquable. L'hypothèse la plus vraisemblable, c’est que les anciens bois de l'Islande ont été abattus par la force de l’eau, puis recouverts à plusieurs pieds de hauteur de matières volcaniques. Quoi qu’il en soit, cette matière combustible offre, par l’état auquel elle est parvenue, un phénomène singulier. On ne peut douter que ce ne soit du bois, car on y voit les veines et les couches concentriques, en plus ou moins grand nombre, suivant l’âge des arbres. Le surturbrand, exposé à l'air sec ou au soleil, tombe en petites parcelles et se détruit; tandis qu’il se conserve trèslongtemps dans les lieux humides. Mis au feu, il donne une petite flamme claire, et produit!une chaleur très-intense. Les forgerons et les serruriers le préfèrent au charbon de terre, parce qu’il ne brûle pas tant le fer, et que l’odeur légèrement acide qu’il répand, en se consumant, n'est nullement malsaine. Du reste, ce n’est pas là le seul usage auquel on fasse servir le surturbrand. Les Islandais le travaillent avec une adresse merveilleuse et en font toute espèce d’ustensiles; car ce bois n’a pas seulement la couleur de l’ébène, il en a aussi la dureté. Réduit en poudre, il préserve les habits des vers, et les insulaires assurent que c’est un remède souverain contre les coliques violentes.
Ce que nous venons de dire des mœurs et des usages des Islandais est suffisamment caractéristique, et nous dispense de plus amples détails.
La langue islandaise est considérée avec raison comme le modèle et la souche primitive du grand dialecte en usage chez les nations septentrionales et tiré de la langue gothique. Tandis que le suédois, le danois, et même le norwégien, qui est une espèce de dialecte fort doux, subissaient plus ou moins l'influence de l’idiome teutonique ou allemand, la langue?des anciens Scandinaves se conservait en Islande dans toute sa pureté. Gette langue était, durant le moyen âge, le dônsk tunga, ou langue danoise; les Islandais l’appelèrent d’abord norrœna, parce qu’ils l'avaient importée de la Norwége : ce dernier nom ressemble à celui de norns ou norse, qui désigne le dialecte corrompu parlé dans les Orcades. C’est seulement depuis que le scandinave proprement dit a cessé d'être en usage sur le continent, qu’on l’appelle langue islandaise. L'éloignement de cette iîle,'et le peu de relations qu’elle a, pendant longtemps, entretenues avec le reste du monde, ont en effet préservé de toute altération le caractère original de cette ancienne langue. Tandis que les archéologues cherchent quelquefois en vain l’explication d'un mot ou d’une phrase écrite dans une langue éteinte depuis quelques siècles seulement, il n'y a pas en Islande un paysan, et même une servante qui ne soit capable de lire les plus
anciens documents scandinaves. Ce fait, au point de vue philologique, est aussi curieux qu'intéressant. Ré Mio gs
IL va sans dire toutefois que cette particularité ne se fait remarquer que dans l’intérieur de l’île, et que, sur les côtes, le contact des étrangers a fini par modifier l'idiome national. 4, * ; SA NS MERS
La langue islandaise est d’une richesse et en même temps d une simplicité remarquables. Elle admet les combinaisons grammaticales les plus compliquées et de nombreuses modifications de mots; ce qui lui donne un point de contact avec l’allemand. Elle a les trois genres, comme le grec, la déclinaison des noms propres, comme le latin, et, comme le danois, l’article déterminé qui se place à la fin des substantifs. Elle est douce et exempte de la prononciation si dure des idiomes germaniques. Elle participe à la fois du danois, du suédois, de l’allemand, du hollandais, de l’anglo-saxon et de l'anglais; elle offre aussi des affinités avec le grec et les langues slaves.
Les runes étaient autrefois les caractères d'écriture usités en Islande. Le mot rune signifie parole mystérieuse. Chez les Finnois, il désigne les chants populaires, et quelquefois aussi chez les Islandais. Les monuments historiques et littéraires du Nord ne nous apprennent rien ni sur l'époque où les runes furent introduites en Europe, ni sur celle où elles tombèrent en désuétude. Ce qu’il y a de certain, c’est qu’elles passaient, en Scandinavie, pour avoir été enseignées par Odin, qui les faisait servir à des mystères cabalistiques. La rune était un talisman, et la magie l’employait pour exprimer ses formules. Ce n’était quelquefois qu'un symbole; gravée sur le bras ou sur la poitrine, elle avait une valeur hiéroglyphique : par exemple, un F désignait Freya, déesse de l'amour; un à, is, glace; un n, naud, nécessité; un Th, Thor, dieu de la force. Les runes servaient aussi comme simples lettres : elles formaient un alphabet de seize caractères. Une seule représentait les consonnes qui se prononcent à peu près de même, telles que le get le 4 (dans les langues du Nord); le d et le £, Le b et le p; l'u, le v, et l'y qui se prononçait comme l'u.
Après avoir résisté aux efforts des missionnaires chrétiens, l'usage des runes fit enfin place à l'alphabet européen; toutefois il se maintint parmi certaines populations septentrionales jusqu’au xiv° siècle.
L'application presque exclusive des runes aux choses mystiques se conçoit mieux quand on réfléchit que les anciens Scandinaves, par suite de l’habitude où ils étaient de réciter de mémoire leurs chants populaires, n'avaient presque aucun besoin de l’écriture positive. Les poëtes créaient, et le peuple répétait leurs chants, qui se perpétuaient ainsi dans son souvenir de génération en génération. L'activité intellectuelle des Islandais favorisait l'usage de ces traditions orales. Cette activité était telle, qu’à l’époque où l'Europe était encore plongée dans les ténèbres, les habitants de cette île voisine du pôle cultivaient déjà la poésie et l'histoire, et s’initiaient à des connaissances qui devaient avoir pour résultat, non-seulement de hâter leur développement moral, mais encore de transmettre à la postérité des documents certains sur les antiquités du Nord.
Ge goût des Islandais pour la littérature et la science n’est pas difficile à expliquer : les Norwégiens qui peuplèrent ce pays appartenaient aux familles les plus distinguées de la mère patrie. Ils étaient dès leur enfance accoutumés à entendre le récit des choses d'autrefois; ils avaient fréquenté les assemblées publiques, où la voix des hommes éloquents avait plus d’une fois frappé leur oreille; enfin, ils avaient retiré de leurs expéditions maritimes une connaissance assez exacte de la situation politique, de l’histoire et des mœurs des autres contrées de l'Europe. Tout ce trésor intellectuel, ils l’apportèrent en Islande, et les hauts faits accomplis par eux-mêmes sur cette terre d'adoption leur fournirent l'occasion d'exercer leur verve littéraire. Ils chantèrent aussi; ils racon-
tèrent le présent comme le passé, et les loisirs de leurs longues nuits d’hiver ne firent qu'augmenter cet heureux penchant.
Le sort du clergé islandais est très-précaire; il ne reçoit rien du gouvernement. Il à pour tout bien la jouissance des fermes qui appartiennent à l’église, et le quart des dimes payées par chaque paroisse. Le prêtre est en outre obligé d'abandonner une part du produit de sa ferme à la veuve de son prédécesseur, et quand la vieillesse ou les infirmités l’empêchent de faire son service, on lui donne un chapelain, avec lequel il partage encore son revenu. La taxe pour les diverses cérémonies du culte est trèslégère; les paysans la payent avec du beurre ou du poisson. Dans quelques églises, le produit de la dime, du casuel et de la ferme est de 20 à 30 thalers (60 à 90 fr.). Les prêtres ne peuvent point exiger de corvée de leurs paroissiens; leur seule prérogative consiste à placer à la fin de l’automne, dans chaque bœr (ferme), un mouton que le paysan s'engage à nourrir pendant l'hiver. Ne pouvant vivre avec d'aussi faibles ressources, le prêtre est obligé de cultiver sa ferme, de ferrer ses chevaux, d'aller à la pêche pendant six jours de la semaine, comme le plus pauvre de ses paroissiens.
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