JEUNE FEMME DE NETTUNO
{ États romains. )
elles ne peuvent point y étaler leur honteuse effronterie, et l’on doit dire à la louange du gouvernement papal que, pour extirper autant qu’il est en son pouvoir la licence et la débauche, il a tout fait pour favoriser les unions légitimes. Les mariages secrets n’y éprouvent aucune entrave : une permission de se marier, dit un auteur, est délivrée par le vice-régent, avec autant de facilité qu’un passe-port, et avec celte permission, le curé de la paroisse donne immédiatement la bénédiction nuptiale. À Rome, celui qui abuse de la crédulité d’une jeune fille, est condamné à l’épouser ou à passer cinq ans aux galères.
» L'Église blâme l’usure, mais à Rome elle permet que des cardinaux se livrent en secrel à des opérations mercantiles sur des objets de première nécessité. Les épiciers et les boulangers ne sont souvent que leurs prête-noms ou leurs agents. Ceux qui parmi ces derniers veulent exercer leur industrie poùr leur compte, sont exposés à plus d’une vexation. Ailleurs les agents du gouvernement taxent le prix du pain, afin que le peuple ne le paye pas trop cher; à Rome, on met à l’amende le boulanger qui le vend trop bon marché. Dans la plupart des contrées de l’Europe, on commence à sentir tout ce que le jeu de la loterie a d’immoral; à Rome, ce funeste impôt, levé sur l’ignorance et la misère du peuple, est sanctionné par les ministres de la religion : c’est en présence des différents chefs de congrégations et des cardinaux même que le tirage se fait avec solennité. L'enfant qui doit mettre la main dans la roue fatale ne le fait qu'après un grand signe de croix, et cependant l'Église ne permet point les jeux de hasard.
» Dans plusieurs capitales de l’Europe,les gendarmes président de droit aux spectacles et aux fêtes ; à Rome, on va plus loin : pendant les folies du carnaval, et devant la porte des spectacles, on voit le bourreau se promener gravement près du cavalletto, instrument de sapplice destiné à punir la joie turbulente de ceux qui dépassent les bornes prescrites pendant ces jours d’allégresse, ou les habitués du parterre qui s’avisent de troubler une représentation théâtrale. Ce cavalletto est formé de deux planches jointes en dos d'âne, et soutenu par quatre pieds de bois, dont Les deux de devant sont plus bas que ceux de derrière. On couche sur ce petit cheval le patient, et on lui applique sur les reins un certain nombre de coups de nerf de bœuf. Lemême suppliceattend le restaurateur qui se permet de servir pendant le carême des mets qui ne sont point réputés maigres. Pour les délits plus graves, la loi inflige la peine de l’estrapade, qui consiste à élever en l'air, au moyen d’une corde, le condamné, dont les mains sont liées derrière le dos, et à le faire retomber avec roideur sur ses pieds; cependant cette peine et celle du cavaletto commencent à être infligées rarement. L’assassin est puni de mort, mais c'est après l'avoir laissé plusieurs jours dans son cachot en proie aux inquiétudes d’un jugement qu’il ignore; c’est après l'avoir obligé à écouter les exhortations d’un prêtre qui l’engage à se confesser et à communier. Son supplice a lieu trois jours après ces cérémonies; mais-s’il refuse les consolations de la religion, on le met à la diète, il est obsédé par toutes les congrégations religieuses jusqu’à ce qu’il consente à se confesser, et s’il persiste dans son refus, son supplice ne s'exécute qu'après un ordre du pape. Si l'assassin a tué un prêtre, il estassommé, puis égorgé, coupé en quatre et une partie de son corps est exposée à chaque porte de la ville. Ce supplice eut encore lieu sous le pontificat de Léon XII. C’est à dater de l’avénement de ce pape que les plaidoyers, qui précédemment avaient lieu en latin, se firent en langue nationale. La torture est depuis longtems abolie.
» Les Romains, et en général tous les sujets du pape, offrent le type de la superstition ; ils remplissent scrupuleusement les devoirs extérieurs de la religion; mais sur ce point tout est plutôt affaire de règle que de véritable dévotion. La confession est une pratique dont chacun s’acquitte plutôt par habitude que par humilité chrétienne, plutôt pour mettre sa conscience à l’abri que pour se corriger de ses défauts et de ses
vices. Une belle donne rendez-vous à son amant dans une église; mais s’y trouvât-elle seule avec lui, elle ne le regardera point, elle ne lui parlera point qu’elle n’ait épuisé tous les grains de son chapelet. Le peuple reçoit à genoux les bénédictions du pape; mais ce n’est point à Rome que le chef de l’Église est regardé comme participant du pouvoir divin : ce qu'il gagne en autorité temporelle, il le perd en puissance spirituelle. Dès que l’octave de Pâques est révolu, Les curés exigent de leurs paroissiens des certificats de communion, sous peine de faire figurer les noms de ceux qui n’en présentent point sur le tableau des excommuniés; mais autant le gouvernement papal se montre rigoureux à l'égard de ses sujets sur les pratiques du culte, autant il professe la tolérance la plusillimitée à l'égard des étrangers; ainsi, à Rome, on n’intente point un procès à celui qui ne tapisse pas sa maison le jour de la Fête-Dieu, et celui qui n’a pas l’air de le faire par affectation, peut: passer dans la rue sans se découvrir à la vue d’une croix ou du viatique. Enfin, quels que soient ses principes, tout homme peut mourir avec sécurité : son corps, transporté à l’église, n’y occasionnera aucun scandale; pourvu qu’il paye, il y sera reçu avec les honneurs que la religion réserve après leur mort à tous les chrétiens.
» Il est inutile de parler des sigisbées ou cavaliers servants; ils ont autant de crédit à Rome que dans quelques autres grandes villes d'Italie. Pendant le séjour des Français, le ridicule que ceux-ci avaient jeté sur ces galants leur avait beaucoup nui, mais les mœurs n’y avaient point gagné : les intrigues amoureuses avaient remplacé cette espèce de contrat que le mari passe ici avec le complaisant qu'il choisit à sa femme. Les étrangers qui ont observé Rome depuis peu s'accordent à dire que sur ce point les anciennes mœurs redeviennent à la mode : c’est une conséquence naturelle dans un pays où l'éducation ne fait rien pour la régénération des mœurs.
» Un gouvernement tout à fait pacifique comme celui de Rome pourrait se consoler de sa nullité politique par la protection et l'encouragement accordés aux lettres, aux sciences et aux arts; mais tout sommeille à Rome. Les sciences y sont moins cultivées que dans tout le reste de l'Italie; cependant, cette ville, qui renferme tant de trésors pour l'archéologie, a produit des antiquaires dignes d’être comparés à ceux de l’Alle-
magne et de la France. Si ces académies littéraires jouissent d’une faible réputation et s'élèvent à peine à la hauteur de nos plus obscures académies de province, c’est à la censure qu'est du ce résultat. La littérature théâtrale, par exemple, ne peut être encouragée dans une ville où il n’est pas permis de représenter les tragédies d’Alferi; où les théâtres ne sont ouverts que pendant quelques jours qui précèdent et qui suivent le carnaval. L'école romaine de peinture ne compte plus un seul nom digne des beaux jours d'Italie, et sans les anciens chefs-d'œuvre dont la ville est remplie, l'Académie française des beaux-arts serait tout aussi bien établie ailleurs. Le seul art dans lequel Rome excelle est celui des mosaïques.
» Dans les hautes classes de la société, l'ignorance et le désœuvrement sont aussi répandus ici qu’à Venise; les jeunes gens qui lisent ne connaissent d’autre lecture que celle des œuvres badines de Voltaire ; les jeunes personnes et les femmes, pour se dédommager du temps qu’elles ont passé dans les couvents, ne s'occupent que de lectures aussi frivoles que dangereuses. Le peuple de la ville sait lire et écrire, mais. ces connaissances sont très-rares dans les campagnes. »