I MAJORQUE ET GOUVERNEMENTS DE
; AAA HULe Le le te Guipuscoa. . . se ou Viscaya. .
Manon ET Ivica. rt
PRADA A ete lt. (audience royale de Majorque résidant à).
Presque entièrement environnée par la mer, ayant des ports magnifiques sur l'Océan et la Méditerranée, l'Espagne n'a en face d’elle que la côte d'Afrique, où la civilisation ne fait que de naître; aussi semble-t-il qu’elle ne puisse attendre son avancement sérieux et rapide que de ses rapports avec la France, son seul voisin d'Europe, le seul auquel elle ait pu jusqu’à ce jour emprunter, et de toutes les nations du continent, la plus capable, par sa proximité, par la fraternité de sa langue et par le besoin d'expan- Sion continuel qu’elle éprouve, de l’aider à se dégager des entraves qu’a multipliées
* L'une de ces cours réside à Las-Palmas, chef-lieu de la grande Canarie, sous le nom d’audience royale des Canaries.
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PICADORE DÉMONTE
Espagne. }
sur sa route le génie systématiquement et énergiquement rétrograde de Philippe II, génie qui a inspiré ses successeurs, Sans qu’une réaction également franche et décidée ait encore ouvert à l'Espagne une route meilleure. Il faut dire aussi que, sur ce point, les esprits en Espagne n’ont point pris Le change; la France est, pour tous les hommes éclairés, un objet d’études continuelles. Les émigrations occasionnées par les agitations intérieures du pays ont poussé vers la France un bon nombre d’intelligences distinguées; et si, pour lemoment, la préoccupation des idées françaises exerce quelquefois une influence nuisible, si l’on ne distingue pas toujours, autant qu’il serait à souhaiter, les modifications que la différence des deux pays doit introduire dans l’application des mesures empruntées à la France, toujours peut-on dire que la voie est bonne, largement ouverte, et que le temps et la discussion feront justice des engouements irréfléchis. Une remarque encore doit contribuer à bien faire espérer de l'avenir de la nation espagnole : c’est la rare intelligence de ses populations. On est surpris, quand on a affaire aux gens du peuple les plus dénués de culture, du bon sens, de l'esprit et de la facilité avec lesquels ils s’expriment. Sous ce rapport, ils sont bien supérieurs aux paysans français; ils n’ont rien de leur lourdeur et de leur embarras; leur cercle n’est pas large, la sphère de leurs idées n’est pas étendue; mais ce qu'ils comprennent, ils le comprennent bien, et l’on peut croire que si l'éducation, si l'habitude de préoccupations plus générales avaient développé leur intelligence, ils porteraient dans des notions plus élevées cette rectitudeet cette netteté qui semblent innées chez eux, mais qui, aujonrd'hui , ne s’exercent guère en dehors de leurs intérêts immédiats.
En Espagne, l'aristocratie est considérée, populaire, et n'excite ni haine ni envie.
Le noble n’est point arrogant et le bourgeois n’est pas jaloux; il ÿ a entreeux la différence de la richesse, mais pas d’autre. IL règne entre les diverses classes une égalité de ton et une familiarité de manières dont les démocrates les plus ombrageux se contenteraient. Non-seulement le bourgeois, mais le paysan, l’ouvrier, le portefaix, le porteur d’eau gardent avec le noble leurslibres allures. Si une fois la maison leur a été ouverte , ils iront, viendront, s’assiéront et causeront avec leur noble propriétairesur le ton de la plus parfaite égalité. — La raison de ces rapports qui nous étonnent, c’est qu’en Espagne il n’y a jamais eu de roture; c’est que le paysan n’est pas de race conquise, ni le noble de race conquérante.
La considération morale dont a joui si longtemps la noblesse tient surtout, dit M. Guéroult, à ce que, entre tous les conquérants, leurs ancêtres furent les plus puissants et les plus braves; tandis que d’autres restaient à cultiver leurs champs, eux se battaient et reculaient les frontières de la chrétienté espagnole. Cette conduite leur a justement valu la considération et le respect, sans que ce respect pût jamais rien avoir de servile, puisque entre eux et le dernier Espagnol il n’y avait pas l'abime de la conquêle, mais seulement un degré différent d'activité et de courage.
Moins redoutable que le clergé et presque aussi riche que lui, la noblesse ne fut point favorisée par la royauté. En diverses circonstances où des guerres formidables avaient épuisé les ressources, la couronne imagina de faire contribuer la noblesse en faisant reviser les donations royales qui l'avaient mise en possession de ses immenses domaines , lorsque la donation n’était point en règle, et on avait soin qu'elle le fût rarement, on la cassait, et les dépouilles des nobles venaient, sous le nom de restitution, grossir le trésor royal; mais ce fut surtout à partir de l’avénement au trône d'Espagne de la maison de Bourbon que le crédit de la noblesse alla chaque jour déclinant. La noblesse espagnole avait été généralement contraire à la clause du testament de Charles II, qui appelait le duc d’Anjou sur le trône; la plupart penchaient pour l'archiduc. Aussi, lorsque l'influence du duc d’Harcourt et les intrigues de Porto-
carrero eurent enfin assuré la couronne au petit-fils de Louis XIV, c’en fut fait du crédit politique de la noblesse espagnole. Les Bourbons, indépendamment des révisions exercées contre elle, la tinrent presque constamment éloignée des affaires. Les grands noms de la monarchie espagnole disparaissaient pour faire place à Alberoni, Riperda, Grimaldi, des étrangers, ou à des noms récemment anoblis ou d’une noblesse secondaire, tels que Ensenada , Aranda, etc., ou enfin à des favoris, comme Manuel Godoy, ou à des créatures tirées des derniers rangs de la société, comme Calomarde.
Éloignée forcément des affaires, la noblesse finit par en perdre les traditions et l’aptitude, et, de ce moment, sa décadence fut rapide. Les fils de la noblesse, possesseurs d’une immense fortune comme l'aristocratie anglaise, mais ne voyant point, comme les jeunes lords, s’ouvrir devant eux la carrière de l'ambition politique, négligèrent complétement les études sérieuses et se firent remarquer par leur ignorance au milieu de l'ignorance générale. Le plaisir, la débauche et la dissipation devinrent le seul emploi de leur temps, et leur intelligence, comme leur fortune, eut également à souffrir de ce triste régime. La plupart des grandes familles sont endettées ; leurs biens, mal administrés, ne suflisent pas à une dépense mal calculée, et l’on peut dire, en ce sens, que les nobles ont contribué, pour leur part, à familiariser les esprits avec les idées de banqueroute, les plus populaires qu’il y ait dans toute l'Espagne.
Mais depuis que l'Espagne s’agite pour de vagues essais de rénovation, on a vu plusieurs des membres de la noblesse secouer leur léthargie héréditaire, se mettre au courant des idées étrangères, refaire une éducation trop souvent négligée, remettre de l’ordre dans l’administration de leurs biens, et se rendre dignes et capables en tout point de marcher à la tête de ce qu’on pourra peut-être un jour tenter de raisonnable pour la régénération politique de leur pays, et l’on peut ajouter que les connaissances pratiques el réelles qu'ils doivent à leur qualité de grands propriétaires leur assureront un grand avantage sur la bourgeoisie théoricienne des villes, le jour où les affaires publiques pourront être traitées sérieusement, régulièrement et par d’autres moyens que les conspirations militaires et les débiles émeutes imitées de la révolution française.
On évalue à cinquante environ le nombre de familles qui portent le Litre de grandesse. Quant aux nobles simplement titrés (tiulos de Castilla), on en compte de cent à cent cinquante. Toutelois, par une bizarrerie remarquable, ce n’est ni la grandesse, ni le titre qui constituent la noblesse véritable et réellement considérée ; il y a telle famille, pauvre et sans titre d'aucun genre, qui date de beaucoup plus loin que les noms les plus en évidence, et qui est fière en proportion de son ancienneté.
La bourgeoisie espagnole n’est pas, comme celle de France, cette classe innombrable qui s'étend depuis l'ouvrier récemment établi jusqu’au pair de France roturier, et qui forme, tant par sa inasse que par le libre accès qu’elle ouvre toujours aux classes inférieures, le fond même el l’étoffe de la nation. Soumise longtemps comme tout le reste au despotisme royal, ne possédant ni les lumières, ni les richesses du haut clergé, ni surtout son crédit sur les masses, la bourgeoisie espagnole, en admeltant qu’elle doive un jour marcher sur les traces de la bourgeoisie française, n’est encore qu’au début de sa carrière; c’est encore une classe isolée qui doit compter comme classe, mais qui n’est point en état aujourd'hui d’absorber ou de supplanter toutes les autres. Depuis trente ans, depuis vingt surtout, la bourgeoisie s’est donné beaucoup de mouvement ; c'est elle qui a fait la révolution de 1820, c’est elle qui vient encore de jouer un rôle plus important que brillant dans les événements de ces dernières années. Pourquoi sa première tentative révolutionnaire a-t-elle trouvé si peu d’appui dans le pays ? Pourquoi la seconde vient-elle de plonger l'Espagne dans un inexprimable désordre? En dehors
. de l'influence accidentelle des événements, nous en trouverons la cause dans la constitution même de la bourgeoisie. Elle ne possède, nous l’avons vu, ni la popularité, ni la richesse que possédait le clergé; elle n’a vécu jusqu'ici que du commerce et des emplois publics.
Or, l'opinion en Espagne a été longtemps défavorable au commerce, l’ancien point d'honneur castillan étant sévère pour lespratiques de l’habileté commerciale; et, comme le dit un proverbe espagnol, l'honneur d’un commerçant est plus fragile que celui d’une vierge. Le noble qui faisait le commerce encourait la déchéance. Aussi, les gentilshommes ruinés préféraient-ils entrer en service comme domestiques, conformément à un vieil adage qui dit que, dans la domesticité, la noblesse sommeille, mais que dans le commerce elle périt. Ces anathèmes portés par l'opinion sur une classe suffisent le plus souvent, on le sait, pour engendrer les vices qu'ils condamnent. Si l’on met, en outre, en ligne de compte la pratique universelle de la contrebande par les négociants, le coup porté au commerce espagnol par l émancipation de l'Amérique, et la substitution des fraudes de détail et de la méfiance à l'esprit des grandes affaires, on concevra que la classe, d’ailleurs peu nombreuse, des négociants, ne soit point en état d’aspirer aujourd’hui à aucune suprématie morale ou politique. Il y a des exceptions, sans doute, mais c’est la règle qui nous occupe.
Quant à la classe des employés, sa situation morale est moins favorable encore. Grâce aux antiques abus du système de gouvernement, à l'absence de contrôle réel, au mauvais exemple depuis si longtemps donné d’en haut, les emplois publics sont aujourd’hui le réceptacle de toutes les corruptions.
À ces classes (les commerçants et les employés) il faut joindre les avocats et les gens de justice, qui exigent une mention spéciale; et l’on aura une idée de ce qu'il faut entendre par ce mot : {a bourgeoisie espagnole. « Les formes extérieures de la justice espagnole, dit M. Ad. Guéroult, ne sont pas sans quelque analogie avec la marche de notre procédure ; ; avant d’être admis en première instance, les plaideurs doivent se soumettre à un jugement de conciliation prononcé par l’alcade qui, à ses fonctions ordinaires de magistrat municipal, réunit en cette circonstance les attributions de juge de paix. Si les parties ne se trouvent pas bien jugées, elles portent leur différend devant le juge de première instance. Au-dessus du juge de première instance est placée la audiencia real, qui répond à nos cours royales, et qui, comme elles, se divise en plusieurs chambres. Le plaideur peut appeler du premier jugement d’une chambre devant une autre chambre qui, par cette raison, prend le nom de chambre de révision (sala de revista). Enfin, de l'audience royale, la cause est portée à Madrid, devant un tribunal suprême, comme est chez nous la cour de cassation ; seulement, pour user de ce dernier degréde juridiclion, il faut, au préalable, déposer une assez forte somme, qui, lorsque le jugement de l'audience royale est confirmé, est confisquée au profit des magistrats qui ont prononcé l'arrêt. Sauf cette disposition fiscale, les degrés de juridiction sont échelonnés à peu près comme chez nous. L’alcade réside dans toutes les municipalités ; le juge de première instance (el juex de primera instancia) habite d'ordinaire au centre des popula- Lions, qui, dans ce pays inégalement peuplé, appartiennent à sa juridiction. Son siége, du reste, n’est point fixe; il fait des tournées et se porte tantôt sur un point, tantôt sur un autre, selon les besoins du service; enfin l’audience siége dans toutes ge capitales de province.
» Une des causes qui ont contribué à corrompre en Espagne l'administration de la justice, c’est l’effroyable confusion qui règne dans la jurisprudence. Les lois alfonsines, la novisima recopilacion, les décrets royaux qui, sous le régime absolu, avaient force de loi, tout cela réuni forme un chaos de termes contradictoires, dont on porte
le chiffre à quatre-vingt mille environ. C’est là ce qu’on appelle la législation espagnole. Toutes ces lois, promulguées à des époques différentes, dans des intérêts contraires, sans que les dernières en date aient entraîné l’abolition. des précédentes, contiennent par conséquent un peu de tout; le pour et le contre s’y peuvent également invoquer, et comme d'ailleurs il n’est pas de mémoire humaine qui puisse supporter ensemble le poids de tout ce fatras, il en résulte que le bon plaisir du juge est, en définitive, la loi suprême et la seule possible; et cela est si bien entendu, qu’une disposition spéciale interdit aux avocats de citer, dans leurs plaidoiries, le texte de la loi qu’ils invoquent en faveur de leur client; ils doivent s’en rapporter à la mémoire, c’est-à-dire au libre arbitre du juge.
» Cette immense latitude, laissée par le fait à la volonté du juge, devait faire de cette volonté souveraine le point de mire de toutes les attaques et de toutes les séductions des plaideurs, aidés d’ailleurs en ceci par la modicité du traitement alloué aux fonctions judiciaires ; mais, avant de passer outre, il faut que je vous dise un mot d’un personnage qui joue un rôle capital dans l'administration de la justice, et dont l'esprit, les fonctions, et jusqu’au nom, jouissent ici d’une célébrité proverbiale; je veux parler de l’Escribano. L'Escribano n'est pas, de sa nature, un être facile à définir; il y a en lui du greffier, du juge d'instruction, du notaire, du rapporteur ; il fait tout, il est tout, ilest l’âme, la cheville ouvrière de toute la machine; si vous vous mariez, c’est l’Escribano qui rédige votre contrat; si vous achetez un bien, c’est lui qui dresse et conserve l'acte de vente; si vous avez un procès, c’est à l’Escribano qu’il faut faire parler; si vous avez eu le malheur, dans un moment de besoin ou de vivacité, de prendre la poche d’un passant pour la vôtre, ou d’enfoncer la lame de votre navaja trop avant entre les côtes d'un ami, c’est encore à l’Escribano qu’il faut vous adresser; car c’est lui qui rédige le rapport de votre affaire et le jugement aussi, et qui fait signer le juge de confiance; c’est lui, si le juge est méchant, qui sait les arguments capables de l’émouvoir ; c'est lui qui vousdira, au juste, à combien d’onces (80 francs) vous reviendra la mort d’un homme, et qui, suffisamment encouragé, saura , s’il le faut, vous retirer du fin fond de l'enfer. Point de prison si noire, de cachot si profond, de barreaux si serrés etsi épais qui résistent au pouvoir de l’Escribano. Au demeurant, il est homme de conscience, et sait faire acception de la condition et des ressources de chacun.
» Indépendamment de la vénalité, qui est le péché dominant de presque tout lecorps judiciaire en Espagne, il existe, dans la législation même, de nombreuses causes d'abus. Il règne en général, dans la procédure criminelle, par exemple, un esprit de fiscalité peu en rapport avec l'élévation connue du vieux caractère castillan; on dirait que l’idée fixe du législateur a été de rentrer à tout prix dans ses déboursés et de faire ses frais. Le résultat a été atteint, mais vous allez voir ce qu’il coûte. Un homme est assassiné dans la rue, il crie et appelle au secours. Il est encore de bonne heure, on passe encore dans la rue, les portes des maisons sont encore ouvertes, et l'on voit de la lumière aux fenêtres. Si pareille chose arrivait chez nous, en pareille circonstance, chacun accourrait aux cris de la victime, les passants s’attrouperaient, les voisins sortiraient avec des flambeaux, tout le quartier serait en rumeur. En Espagne, un homme assassiné crie au secours, qu'arrive-t-il ? Les passants s’enfuient à toutes jambes, les portes se ferment, les lumières s’éteignent; cette rue, tout à l’heure si vivante et éclairée, devient un sombre désert; vainement les cris de la victime redoublent, il s'établit autour d'elle un silence de terreur, et les meurtriers peuvent consommer leur crime en pleine sécurité. D'où vient donc cet épouvantable égoïsme? Sont-ce les assassins qu'ils redoutent? non, c’est la justice; car si, mu par un sentiment irréfléchi d'humanité, vous venez au secours et que la justice arrive, la première chose qu’elle
fera, ce sera de vous saisir comme témoin; et si, par malheur, l’homme assassiné, ou sa famille, n’est pas en état de payer les frais de la poursuite, ce sera sur vous, témoin, que retombera le fardeau ; et voilà comment la justice peut être légitimement accusée et de l'assassinat commis, et du lâche égoïsme de tous ces témoins cachés qui retiennent leur souffle de peur de trahir leur présence. »
Après avoir parlé de la justice, nous sommes naturellement amenés à dire un mot des voleurs, qui exercent surtout leur métier dans Andalousie.
L'une des principales causes de la prédominance du mal dans cette province, dit un écrivain anglais, est le voisinage de Gibraltar, ce foyer de la contrebande, cette pépinière de smugglers (fraudeurs de douane), matière première des voleurs et des assassins. Les erreurs financières du gouvernement espagnol ont créé les contrebandiers tout exprès pour s’en faire corriger, trovata la legge, trovato l’inganno. Les règlements fiscaux sont tellement absurdes, compliqués et vexatoires, qu'ils gênent les commerçants honnêtes et sérieux autant et plus peut-être qu'ils ne favorisent leurs nombreux rivaux.
En frappant de droits excessifs certains objets nécessaires, indispensables à la masse du peuple, tels que le tabac, par exemple, la loi offre à une foule d'individus des tentations de la violer, trop fortes pour qu’ils puissent y résister : elle nuit au véritable commerce, elle diminue les revenus de l’État, elle rend paresseux, voleurs et cruels, des hommes qui, sous un système plus sage, et ne se voyant pas exposés à de si puissantes tentations, eussent élé sans doute d’honnèêtes ouvriers. La haine des prohibi- Lions de la douane est presque un instinct mutuel à tous les peuples. Dans l'opinion de la plupart des Espagnols, les contributions ne font que voler ceux qui volent la nation. Est-ce donc un si grand crime? Souvent même les curés, du haut de leur chaire, blâment la contrebande comme un crime conventionnel et non comme un crime moral. Aussi, loin d’être déshonoré par la profession qu'il exerce, le smuggler espagnol est aussi populaire dans son village que le braconnier l’est en Angleterre; il jouit de cette brillante réputation qui, chez une nation vaine des exploits individuels, récompense toujours l’audace victorieuse; il est le héros du théâtre, il arrive sur la scène avec le costume du majo andaloux, avec son retayo (espingole) à la main; il chante sa singuidilla bien connue, yo, que soy conträbandista yo ho, à la très-grande satisfaction de tous ses auditeurs, depuis le détroit de Gibraltar jusqu’à la Bidassoa.
Le contrabandista est la réalisation du Robin Wood, du Turpin, du Macheath, de tous ces héros des vieilles ballades et des vieilles comédies anglaises, qu'ont fait disparaître, plus vite encore que la crainte de la prison ou de la corde, les clôtures des propriétés, la facilité toujours croissante des communications, et surtout la macadamisation; car de tous les spectacles possibles , la vue d’une bonne route est celui qui cause aux voleurs la plus profonde et la plus douloureuse affliction. Dans leurs écrits, Johnson, Fielding et Smollet nous ont dépeint des mœurs dont l'Angleterre n’est délivrée que depuis fort peu de temps, et dont, nous le craignons du moins, on ne délivrera jamais entièrement l'Espagne. Le contrabandista, pur de tout mélange étranger, se voit fêté à son arrivée dans chaque village : c’est une espèce de gazette ambulante; il apporte du thé et des nouvelles au curé, de l'argent et des cigares au procureur, des rubans et de la dentelle aux femmes; il a un costume magnifique, ce qui offre un grand charme à tous les yeux moro-ibériens, il est brave et résolu : « les braves seuls méritent l’amour des belles, » dit Dryden (Alexander’s feast); il est bon cavalier, bon tireur, il connaît le pays mieux que ceux qui l’habitent : en un mot, il est admirablement élevé pour le grand chemin, pour cette vie que Froissart, parlant du célèbre Camerigot Tête-Noire, appelle « une bonne et joyeuse vie. »
La profession de brigand est donc tellement importante dans la Péninsule, que les
Espagnols, quoique en général ils aiment peu les classifications, l'ont partagée en plusieurs branches aussi clairement re ou dessinées que diverses branches d’une science.
D'abord, et en première ligne, en ce qui touche l'honneur et la gloire, vient le ladron, le voleur par excellence, le grand de première classe, l’un de ces hommes illustres qui dévalisèrent, près de Larisse, le pauvre Apulée, et ne lui laissèrent pas même le plus léger vêtement. Ces ladrones appartiennent à des bandes de brigands régulières et organisées, montées sur des chevaux légers, tenant toujours la campagne et commandées par un chef, gefe.
La seconde branche ou classe est celle des salteadores , ainsi nommée du mot ‘saltus, bois , ou du mot saltar, sauter, parce que, comme un tigre, le salteador s’élance d’une forêt sur le voyageur sans défiance. Ce nom, si commun dans les écrits de Cervantes et de Quevedo, a beaucoup vieilli; on l’emploie rarement aujourd'hui. Les salteadores sont plus cruels et plus lâches que les ladrones, d’ordinaire généreux et compatissants en proportion de leur grandeur. On peut les comparer aux royalistes volontaires. Ils s’assemblent dans certaines occasions avec un but déterminé; mais lorsque ce but est rempli, ils se dispersent et vont dans leurs villages exercer leur profession apparente, déclarée, connue de tous. Outre le ladron et le salteador, il y a aussi le ratero, le rat, espèce de voleur fort méprisée des deux autres classes supérieures, surtout de la première.
Enfin, pour terminer cette nomenclature, le raterillo, reptile rampant, se trouve encore placé dans l'échelle sociale au-dessous du ratero lui-même. — Quand il perd sa cargaison, le smuggler ou contrabandista se fait immédiatement ladron, et il agit prudemment, car il court dès lors des risques bien moins grands. Aux termes de la loi espagnole, frauder la douane, c’est-à-dire voler les revenus du roi, est un crime indigne de pardon ou de miséricorde, tandis que le brigand qui pille et dévalise seulement les sujets de Sa Majesté a pour lui Les innombrables chances que lui offrent l’apathie ou la vénalité des autorités.
Pour faire connaitre la nation espagnole, il faut parcourir chacune des provinces de ce pays.
Les habitants de l’Andalousie sont surnommés les Gascons de l'Espagne, à cause d’un certain orgueil qui leur est propre. Leurs majos et leurs majas, dandys et élégantes de l’'Andalousie, sont renommés pour les rôles de bouffon qu’on leur fait jouer dans les comédies, sur les théâtres de Madrid et de la province. Les majos remplacent la montera . (bonnet à mailles fort long et commun à toutes les classes) par un chapeau large et de forme ronde. L’attachement des Andalous pour leurs anciennes coutumes leur a fait conserver ce chapeau, ainsi que leurs larges manteaux, malgré un ordre précis de Charles IT, qui les défendit comme servant aux malfaiteurs pour se déguiser. Autant les majos sont rebutants, autant sont avenantes les majas, auxquelles M. de Laborde donne une taille svelte, des manières aisées, une démarche leste, un œil vif, séduisant et animé, un sourire doux et caressant, un air dégagé, une jolie chaussure, un habillement léger et élégant, des grâces variées, un son de voix harmonieux, une amabilité naturelle et un geste expressif. Les Andalous sont passionnés pour le fandango et le bolero , sortes de danses dont nous parlerons plus loin.
Les Aragonais sont ennemis des besoins factices et du.luxe, et s’habillent fort sim-
plement.
Ce qu'il y a de beau , de magnifique dans Saragosse, de plus beau que les souvenirs et que les édifices, c’est la population. À voir ces hommes aux formes athlétiques, à l'œil africain, à la barbe épaisse, à la démarche grave, on se croirait en Orient, et l’on