FRANCE
La position de la France est indiquée ainsi par Balbi : longitude entre 7 et 9° occidentale et 5° 56’ orientale; latitude entre 42 20’ et 54° 5”. Elle confine : au nord, à la Manche et au Pas-de-Calais, qui la séparent de l’Angleterre; au royaume de Belgique, au grand-duché du Bas-Rhin (Prusse) et au cercle du Rhin (Bavière); a l’est, au grandduché de Bade, aux cantons suisses de Bâle, Berne, Neufchâtel, Vaud et Genève, et au royaume sarde; au sud, à la Méditerranée, à la monarchie espagnole et à la république d’Andorre; à l’ouest, à l'océan Atlantique et en partie à la Manche. Sa plus grande longueur est de 584,000 mètres; sa plus grande largeur de 499,000 mètres. Sa superficie de 40,546,000 mètres carrés. La population est d'environ 32,500,000 habitants.
La France actuelle est formée des pays suivants : tout le ci-devant royaume de France avant la révolution de 4789, sauf quelques petites fractions de territoire qu'on en a détachées dans les départements du Nord, des Ardennes, de la Moselle et du Bas-Rhin; mais en échange de parties bien plus considérables qu’on y a ajoutées dans les départements du Haut et du Bas-Rhin, du Doubs (la république de Mulhausen, jadis alliée de la Suisse, la principauté de Montbéliard, autrefois dépendante du duc de Wurtemberg, etc.), et de Vaucluse; la plus grande partie de ce dernier est composée de nouvelles acquisitions, c’est-à-dire du territoire d'Avignon, du comtat Venaissin, etc., dépendant autrefois des États de l'Église.
Ses principales îles dans l'océan Atlintique sont : OUESSANT et SEIN;, dans le département du Finistère; Groarx et BELLE-ILE, dans le Morbihan; NormMouTiEr et Dieu, dans la Vendée; RÉ et OLÉRON, dans la Charente-Inférieure. Les principales dans la Méditerranée, outre la Corse, qui forme à elle seule un département, sont : les groupes d'Hvères et de Lérins, dans le Var; dans ce dernier groupe se trouve l’ILE DE SAINTE- MARGUERITE, dont le château fort, ancienne prison d’État, est devenu célèbre par la détention du mystérieux prisonnier au masque de fer. Nous ajouterons que la CAMARGUE est la plus grande des îles qu’on trouve dans le delta du Rhône.
Excepté üne partie de la Champagne, dite Champagne Pouilleuse, et du département des Landes, Le sol montagneux à l’est et au sud, inégal au nord et à l’ouest, formant d'immenses plaines au sud-ouest et au nord-est, est partout fertile. Toutes les productions de l'Europe sont propres à la France.
La charte de 1830, dit M. Huot, déclare tous les Français égaux devant la loi, la liberté individuelle et la liberté des cultes garanties, la censure des écrits à jamais abolie. La puissance législative est exercée collectivement par le roi, la chambre des pairs et celle des députés : la proposition des lois appartient à chacune de ces trois branches du pouvoir législatif. La personne du roi est inviolable; ses ministres sont responsables ; à lui seul appartient le pouvoir exécutif; il commande la force militaire,
fait les traités de paix et d'alliance, nomme à tous les emplois, fait les règlements et les ordonnances nécessaires pour lexécution des lois, promulgue celles-ci, mais ne peut jamais suspendre leur exécution ni admettre des troupes etrangères au service de l'État qu’en vertu d’une loi.
L'organisation judiciaire se compose d’une cour de cassation, qui prononce sur les demandes en cassation contre les jugements rendus par les autres cours du royaume; d’une cour des comptes, qui vérifie la gestion de tous les comptables des deniers publics ; de vingt-six cours royales, qui prononcent sur les appels des causes jugées par les autres tribunaux; d’une cour d'assises par département, composée des juges du chef-lieu, présidée par un conseiller de la cour royale auquel le département ressortit, et assistée de douze jurés pris dans la classe des citoyens : elle s’assemble à diverses époques et juge les délits graves et les crimes; d’un tribunal de première instance par arrondissement, qui juge les délits en police correctionnelle et les procès civils; d’une justice de paix par canton, chargée de juger les matières de contravention et de terminer les contestations qui peuvent s'élever entre les particuliers; enfin, de tribunaux de commerce, établis dans les principales villes commerçantes du royaume. Un conseil d'État, composé de conseillers, de maîtres des requêtes et d’auditeurs, examine les projets de lois et les règlements préparés dans chaque ministère.
La France est le pays de l'Europe dont les habitants sont le plus opposés aux priviléges et le plusjaloux de posséder les institutions propres à assurer les libertés publiques. Cette disposition, que l’on remarque dans toutes les classes, a mérité à la nation française la première place parmi les nations les plus éclairées. Cependant l'instruction est beaucoup moins répandue en France que dans quelques autres États , tels que l’Angleterre, l'Autriche, la Belgique, la Prusse et surtout la Suisse. Elle ne compte qu'un écolier sur vingt habitants, c’est-à-dire que la moitié seulement des enfants y reçoit l'instruction primaire. Il est vrai que depuis 1832, il y a un progrès bien marqué sous ce rapport; car, avant cette époque, le quart seulement des enfants participaient à ce bienfait. Les classes élevées et moyennes y sont plus instruites que dans la plupart des autres contrées de l'Europe; mais les classes Les moins aisées, et surtout le peuple des campagnes, sont dans un état d’ignorance qui mérite toute la sollicitude d’une administration sage et paternelle.
Ce qui prouve combien le peuple français est digne de recevoir les bienfaits de l’instruction, c’est l'amour de l’ordre qui règne jusque dans la classe la plus populeuse : la révolution de juillet, qui s’est accomplie sans qu'aucun excès l'ait souillée, même au plus fort de la lutte et dans la ville qui, renfermant le plus d'éléments de corruption, renferme aussi la lie de la société, en serait une preuve conväincante pour tout esprit non prévenu; mais nous en trouvons une preuve irrécusable dans la statistique criminelle de la France, comparée à celle des autres États de l'Europe.
Administrativement, la France est aujourd'hui divisée en quatre-vingt-six départements, qui prennent leurs noms des rivières qui les baignent, des montagnes qu'on y trouve, de leur situation, ou de quelque autre localité, Chaque département, administré par un préfet, est subdivisé en sous-préfectures ou arrondissements, et ceux-ci en canlions.
Sous le rapport ecclésiastique, tout le royaume est divisé en quatre-vingt diocèses, dont quatorze sont des archevêchés et soixante-six des évêchés. Les Églises réformées ont des consistoires, dont cinq forment un synode; celles de la confession d’Augsbourg ont un consistoire général et cinq inspections.
Sous le rapport militaire, la France forme vingt divisions.
Si l’on considère la population par lieue carrée, on peut seconvaincre que le nombre
plus ou moins grand d'habitants témoigne du plus ou du moins de prospérité des départements. Sans parler de celui que la capitale forme presque en entier, les départements du Nord, du Rhône, du Haut et du Bas-Rhin, et de la Seine-Inférieure, se trouvent à la fois les plus peuplés et les plus industrieux. Ceux des Basses et des Hautes-Alpes, des Landes, de la Lozère, sont, au contraire, Les moins peuplés, et en même temps les moins productifs et les moins industrieux. On pourrait multiplier beaucoup ces rapprochements, et indiquer les causes de l’agglomération plus ou moins grande en raison de la fertilité des terres, de l’industrie, de l’abondance des débouchés et de la salubrité du climat; mais de telles considérations ne peuvent figurer dans les bornes qui nous sont imposées. | |
On compte trois millions d'habitations rurales en France ; ce qui laisse supposer qu'il n’y a que 111 maisons par lieue carrée, et que chacune d'elles est au milieu d’un désert de 46,000 toises carrées. Les maisons urbaines, réparties entre 38,000 communes, sont au nombre de 2,450,000, et il y a 19,000 villes, 50,000 paroisses, et plus de 100,000 villages. Dans les départements où sont des villes populeuses, la demande des productions de l’agriculture est en raison de la masse des habitants ; elle diminue, au contraire, en raison de la dissémination, dans les départements privés de grandes villes. Autour de Paris, le produit de l’hectare est de 216 francs; il est de 45 autour de Lyon, et de 68 dans la Seine-Inférieure, qui joint aux avantages d'une riche industrie la possession de débouchés à l'extérieur et à l’intérieur. Dans le midi, qui manque des ressources créées par les manufactures dans le nord, le produit de l’hectare est encore de 52 fr. dans la Gironde, et de 27 dans les Bouches-du-Rhône, à cause du voisinage de Bordeaux et de Marseille. Il est de 28 fr., terme moyen, pour toute la France.
Le nombre des propriétés est si considérable en France, qu’il ÿ en a une, grande ou petite, à raison de trois individus de tout sexe et de tout âge; il résulte de cette division de la propriété qu'un grand nombre d'individus, ne cultivant que pour eux et leur famille le quartier de terre qu’ils possèdent, ne contribuent pour rien à la splendeur commerciale du pays, et que, vivant en quelque sorte isolés, ils se civilisent lentement, et apportent peu d'améliorations et dans leurs cultures et dans leur manière de vivre.
Dans des pays de petite culture, le paysan ne connaît rien de ce qui pourrait améliorer son sort : sa nourriture ne consiste souvent qu’en pain de mauvaise qualité, qu’il assaisonne quelquefois de choux ou de lard ; dans quelques portions de la Lorraine, il ne connaît que la pomme de terre et un peu de lait caillé. Dans le Berri, il n’a le plus souvent qu’une soupe graissée avec de l’huile de noix ou de navette, dans laquelle il fait frire une croûte de pain. En général, la classe des paysans est, en France, routinière et attachée aux coutumes de ses ancêtres ; ce n’est que dans les départements septentrionaux, où le voisinage d’une civilisation très-avancée est d'une grande influence, que l’on trouve des exceptions notables à cet esprit de routine et d’attachement aux préjugés. Quelques portions du bassin de la Loire, notamment cette partie de la rive gauche qui formait le Berri et le Poitou, sont remarquables par l'insouciance et l’apathie du cultivateur. Dans la partie la plus occidentale de la France, l'ancienne Bretagne, des passions fortes et l’entêtement caractérisent les habitants : un esprit de querelle et de litige, beaucoup de finesse et un sentiment de son propre intérêt, sont particuliers aux Normands. Sur les rives de la Somme, les mœurs sont simples, mais on se fâche facilement, A l'extrémité septentrionale de la France, les mœurs flamandes sont assez répandues : les liqueurs fortes, principalement le genièvre, sont d'un grand usage, et le peuple y est peu communicatif; l'usage de vivre, ou plutôt de languir dans les caves n’y est pas entièrement perdu : on le retrouve dans Arras et autres lieux.
Dans le bassin de la Marne et la partie supérieure de celui de la Seine, qui comprenaient la Champagne, les mœurs sont très-simples, et l'habitant est très-soigneux de ses intérêts. Les montagnards de la rive gauche du Rhin participent au caractère des Allemands : ils sont francs, et d’un flegme difficile à émouvoir ; leur penchant à l’hospitalité a enraciné chez eux un genre de mendicité qui n’est point déshonorant et que les ouvriers appellent faire le tour du pays. Sur le Jura, on est sobre et étranger aux passions impétueuses ; ce caractère de tranquillité et de lenteur se retrouve peu au sud du parallèle de 45°. Dans cette partie, que baignent le Rhône , la Dordogne, la Garonne et l’Adour, les habitants sont généralement vifs, et mettent dans leurs démonstrations cette chaleur qu'anime un langage passionné, rapide et métaphorique; quelques nuances se remarquent néanmoins. Dans la Provence, cette vivacité d'esprit s’allie souvent à des formes peu aimables et peu polies; dans le Languedoc, c’est le contraire. Dans la Guienne et la Gascogne, l'esprit naturel des habitants n’est pas toujours franc. Dans les montagnes de l’ancienne Auvergne et du Limousin, une partie des habitants est d’un extérieur parfaitement en harmonie avec la tristesse du sol qu’ils cultivent : en général, ils sont pleins de bonhomie el de candeur, charitables et hospitaliers; un grand nombre quittent avec regret le sol qui ne peut les nourrir, pour aller exercer quelque métier dans les villes, où ils forment, avec les émigrants des montagnes du Dauphiné, la majeure partie des portefaix, des porteurs d’eau, des marchands de parapluies, et autres marchands ambulants. Dans quelques parties de la France, le costume a un caractère d'originalité vraiment remarquable : nous citerons celui des femmes du pays de Caux, dites Cauchoises, et celui des femmes de Vaucluse, qui n’est pas sans rapport avec celui des anciennes Grecques.
Ce que nous venons de dire ne caractérise qu'une certaine portion des habitants de la France. Le caractère général de la nation est la vivacité ; prompt à saisir tout ce qui peut être offert à son imagination ardente, le Français embrasse avec chaleur et enthousiasme les projets les plus hardis, et se livre aux entreprises les plus aventureuses; mais on lui reproche que cette vivacité naturelle, qu'on qualifie souvent de légèreté, le fait se rebuter facilement, et abandonner ses premiers projets pour de nouveaux. Le passé lui laisse peu d’impressions; il s'occupe beaucoup du présent, et ne songe pas toujours à l'avenir. Le Français est en outre connu par son urbanité et la finesse de son esprit, son caractère généreux et hospitalier.
Le manque de routes et surtout de communications par eau n’est pas la seule cause qui contrarie le développement des facultés des agriculteurs et l'amélioration de leur condition; les patois en usage dans une grande partie du royaume sont aussi un obstacle à la propagation de l'instruction. Dans le nord, le flamand est assez usité; dans le bassin de la Somme, c’est le picard, composé de latin, de celtique et du langage corrompu apporté par les Germains dans les Gaules. Entre les Vosges et les Ardennes, on emploie le patois lorrain ou messin, espèce de dialecte romain corrompu par les mots français et allemands que la succession des temps y a introduits. Entre les Vosges et le Rhin, un allemand corrompu est encore l’idiome d’une partie considérable des habitants. En 1795, on ne comptait que 15 départements situés dans l’intérieur où la langue française fut parlée exclusivement, et on évaluait au quart de la population de cette époque le nombre des individus qui ignoraient la langue nationale. La Bourgogne et le Berri sont peut-être de toutes les anciennes provinces celles où le français est le plus dégagé d’accent. Sur les bords de la Vilaine, le langage d'une partie des cultivateurs est le français du xrr° siècle; dans les villages bas-bretons, les tailleurs, qui forment une caste à part, refusent de parler devant les étrangers leur idiome, appelé /ucache (langue des veaux), dont presque tous Les mots sont dérivés du grec. Dans celte
même partie de la Bretagne, on parle l’idiome dit bas-breton, que plusieurs auteurs prétendent être, avec plus ou moins d’altération, la langue des Celtes. Dans toute la parie de la France, au sud du 46° parallèle, on parle la Langue d’oc ou provençale plus ou moins corrompue. Le celie fut primitivement la seule langue de ces contrées; les Phocéens y firent connaitre le grec; les Romains y apportèrent leur langue; les Huns, les Vandales, les Goths, les Lombards et les Mores y introduisirent successivement leur idiome, et ce mélange s'enrichit d’un grand nombre de tournures africaines, ‘aragonaises, espagnoles et italiennes, que l’on retrouve dans les divers dialectes du midi. |
Nous ne saurions terminer ce volume sans dire un mot sur les mœurs des provinces françaises.
La PRovENCE forme aujourd’hui les départements des Basses-Alpes, des Bouches-du- Rhône et du Vaucluse.
Le PROVENÇAL qui a subi la domination de l'Espagne, de l'Italie et de la France, est tour à tour Italien, Espagnol et Français! Mais voyons-le dans chacune de ses villes.
Avignon, chef-lieu du département du Vaucluse, et siége d’un archevêché, s’élend au milieu d’une plaine délicieuse, embellie par des plantations de müriers, des vergers et des prairies. Une longue ceinture de vieilles murailles crénelées en dessine l'enceinte environnée d’un boulevard extérieur planté d’arbres magnifiques. Presque au centre de ses murs l’ancien palais des papes, aujourd’hui transformé en caserne, s'élève sur la cime d’un rocher escarpé du côté du Rhône, et présente un coup d'œil majestueux. La vue s’étend au loin sur tout le cours du fleuve et sur la plaine du Comtat, toute resplendissante de la verdure des peupliers, des saules et des vergers innombrables qui la couvrent. Le mont Ventoux, avec ses cimes rougeâtres couronnées'de nuages, paraîtà l'horizon comme une immense barrière derrière laquelle on entrevoit les Alpes. Le faubourg de Villeneuve, surmonté de ses vieilles tours, occupe la rive droite du
Rhône où commence le département du Gard. Les rues de la ville sont étroites et 1ortueuses, mais garnies de maisons bien bâties, qui, depuis peu d'années, commencent à remplacer les hôtels à vieilles armoiries.
Avignon est une ville essentiellement religieuse, monacale; c’est la ville des cloches par excellence. Dans les quartiers que n’animent point encore l’industrie, le silence n’est troublé que par le son de la clochette qu’agite un enfant devant le prêtre qui va porter le viatique à un moribond. Quand passe le funèbre cortége, malheur à l'étranger qui ne se découvrirait pas. La population avignonnaise lui ferait un mauvais parti. — De tous les cotés le regard est frappé par des images religieuses. Là c’est une madone, ici un pénitent noir qui va mendiant de porte en porte.
Mais ce n’est ainsi que dans une partie de la ville. Dans l’autre on ne rencontre partout que cafés, hôtels, magasins, boutiques, toute la gaieté, tout le mouvement d’une ville civilisée.
Le caractère de l’Avignonnais a deux faces comme sa ville : l’une résultant de l’industrie, de la civilisation; l’autre de l'influence du passé.
Le peuple a des confréries de pénitents, des congrégations de toutes sortes, et il n’est pas rare de voir entre elles des rixes sanglantes qui n’ont d'autre cause que la rivalité; qu'amène une question de préséance dans une procession. Alors tout devient une arme, et le pénitent noir assomme avec la croix qu ‘il porte le pénitent blanc ou bleu son adversaire.
L'ouvrier, quoique fort attaché aux pratiques du culte, n’en est pas moins corrompu, et quittera volontiers le sac de pénitent pour danser à la guinguette ou siffler au théâtre une Déjazet qui l’impatiente. Les jeunes filles de la classe inférieure puiseront
dans la dévotion des habitudes de coquetterie. Dans la congrégation du Sacré-Cœur de Jésus, dont cette taffetatière fait partie, elle rencontrera des demoiselles bien élevées dont elle écoutera les conversations ; le directeur, afin que son troupeau fasse bonne contenance aux processions, lui apprendra de quelle manière on porte convenablement son bonnet, comment on peut être gracieuse en se tenant droite, et comment pour
éviter le regard des hommes, on doit baisser timidement son grand œil vers la terre. Et la jeune fille se souviendra de cette dernière partie du catéchisme, et l’apportera à la promenade, dans les trains ou fêtes pâtronales de village, et surtout dans le têtea-tête.
Le négociant et le bourgeois avignonnais n'ont rien qui les distingue des ter et des négociants des autres parties de la France, si ce n’est que le dernier croit parfois au retour de Henri V et porte au cou un cordon vert et blanc.
La grisette avignonnaise ne le cède qu’à la grisette de Marseille. C’est une belle fille à l’œil noir, à la taille fine, au pied menu comme Paris n’en fournit guère. Elle est taffetatière ou taveleuse (1) ; si la fabrique donne, elle est assidue au travail et constante avec son amant; mais qu’une crise arrête l'industrie, et sa tolérance porte le chiffre de ses bons amis à un point exagéré.
On à jusqu'ici calomnié une classe d'individus à laquelle M. Taxile Delord rend plus de justice : celle des portefaix du Rhône. On les a, dit cet écrivain, dépeints comme des sauvages qui fondent sur le voyageur à la sortie du paquebot; mais en réalité ce sont d’honnètes lazzaroni qui attendent votre arrivée, tranquillement étendus au soleil, et qui porteront volontiers votre bagage et vous appelleront Excellence, le tout pour quelques baïoques, si vous ne cherchez pas à Les railler parce que le mistral souffle et qu'ils disent : Tron de Diou! — Un type charmant ajoute M. Taxile Delord, c’est l’imprimeur qui n’a jamais eu qu’une seule fonte dans ses casses, et qui passe sa vie à composer avec des têtes de clous des livres de messe, et les œuvres complètes de son sep: le marquis de Sade.
En résumé, Avignon est une ville triste. Pour trouver un peu de gaieté il faut parcourir ses environs. Le dimanche la population de tous ces villages qui bordent le Rhône et la Durance, chante de Joyeuses sérénades , danse d’enivrantes farandoles au son du tambourin; et le rossignol unit ses mélodies aux soupirs des amoureux qui se glissent, les mains enlacées, entre les grands peupliers qui les couvrent de leur Rs protectrice.
Peut-on quitter Avignon sans dire un mot de la célèbre fontaine de Vaucluse? C’est sur les bords de son bassin que l’Académie de Vaucluse, fit, en 1809, ériger une colonne majestueuse portant cette inscription : À Pétrarque. Ecoutons ce qu’en dit M. Adolphe Blanqui : « La fontaine de Vaucluse a subi l'influence du temps. Une charmante papeterie a remplacé sur ses rives le château ruiné des seigneurs du lieu; et quoique le village illustré par Pétrarque soit encore une bourgade misérable, du moins on y arrive par une route praticable aux voitures, et on y trouve une bonne hôtellerie. La Sorgues, jadis si poétique, est devenue industrielle, sans rien perdre du charme de ses eaux, qui n'arrivent au fleuve qu'après avoir animé un grand nombre d'usines et fertilisé cinq à six lieues de pays.
Arles est l’un des chefs lieux du département des Bouches-du-Rhône. Un obélisque de 50 pieds de haut, qui décore la place dé l'hôtel de ville, un amphithéâtre, qui n’a jamais été achevé; les ruines de deux temples, d’un arc de triomphe, d’un capitole; les Champs Élysées ou aliscamps, qui sont sur une colline hors de la ville; la tour Roland,
* La taffetatière fabrique le taffetas , la taveleuse dévide l’écheveau autour des moulins à soie.
les catacombes, des tombeaux de toutes grandeurs; des fragments, des colonnes entières de marbre et de granit, et beaucoup d’autres monuments, attestent l’ancienne splendeur d'Arles. |
Peu peuplée, mal bâtie, médiocrement commerçante, les souvenirs et ces restes de son antique magnificence la mettent seuls au rang des villes les plus curieuses du royaume.
Les arlésiens sont mariniers ou agriculteurs; ils domptent les flots du Rhône ou les chevaux ét les taureaux de la Camargtüe. |
L’Arlésienne occupe en Provence la place qu’avaient en Grèce et à Rome, les femmes de Milet : ce sont les plus belles et les plus nombreuses courtisanes du midi. Les Arlésiennes ont la taille élevée, le port majestueux, les traits d’une rare pureté. Leur costume frappe par sa singularité : il se compose d’un corsage à taille très-haute, à manches étroites; de jupons courts, de bas de couleur, de souliers de satin garnis de boucles. La coiffure est plus pittoresque encore que le vêtement; c’est un réseau de mousseline assez élevé qui retient leur chevelure, et qu’assujettissent, autour du front à l’aide d'énormes épingles d'or, de larges rubans découpés en bandelettes. Leur cou est orné de boucles d'oreilles qui décrivent un grand cercle.
Aix est le siége d’une cour royale et d’un archevèché, C’est une ville très-bien bâtie, mais que l’on dirait habitée par des ombres tant elle est triste : Elle compte un assez grand nombre d’antiquités. On en voit de belles collections à l'hôtel de ville et chez plusieurs particuliers. Au milieu de la place du marché, devant l’hôtel de ville, est une fontaine surmontée d’une assez belle colonne qui pose sur une mauvaise base. À peu de distance est la tour de l’horloge, dont les ressorts font agir différentes figures. Cette ville renferme plusieurs édifices d'architecture du moyen âge.
La procession de la Fête-Dieu, qui attire à Aix une foule de curieux, est un assemblage bizarre dé sacré et de profane, de saints du paradis, de diables aux longues cornes, enfin une mascarade ridicule, dans laquelle, suivant un antique usage, figurent les autorités et le clergé. Cette cérémonie avait été abolie pendant la révolution; on aurait pu, en la rétablissant, en retrancher tout ce qui blesse les idées du siècle et le respect dû à la religion.
M. Delord nous apprend que l’école de droit d'Aix est la seule qui proteste encore de toutes ses forces contre les envahissements de la mode bourgeoise. L'étudiant de cette ville ne ressemble à aucun autre. Il a conservé une physionomie dont l'empreinte bien marquée ressort davantage au milieu de la décadence générale. Les uns ont des idées de féodalité et de galanterie comme aux temps des cours d'amour; d’autres sont révolutionnaires comme au début de Mirabeau; plusieurs ont adopté les dogmes néochrétiens; un grand nombre sont paresseux, éclectiques et artistes comme le bon roi René. I y a en outre, dit le spirituel écrivain à qui nous empruntons ces lignes, deux étudiants qui sont fouriéristes, et trois fils de receveurs qui appartiennent à l’école gouvernementale.
Mais ce n’est pas tout. La Corse et les colonnies expédient annuellement une vingtaine d'étudiants à Aix. Les compatriotes de Napoléon sont tous cousins du grand homme, et professent la vendetta à l'endroit des Institutes et du code civil. Les créoles se montrent plus inoffensifs, passent leurs journées dans un hamac, et se promènent le soir seulement et en chapeau de paille, veste blanche et pantalon rayé, comme doivent le faire d’honnèêtes colons.
Il paraît que ces nuances ne se confondent point. Chaque classe fait bande à part et ne se mêle pas avec les catégories opposées, à l'exception des éclectiques qui font battre les Corses, mangent les ananas des créoles et vont au bal des aristocrates déguisés en Robert-Macaire. C’est du sein de l’éclectisme qu'est né cette fantastique création qu'on appelle le cadet d'Aix.
Ce type semble appartenir au moyen âge; il tient le milieu entre le pape des Fous et le roi de la basoche. C’est un étudiant quia dévoré son patrimoine et qui, à trente ans, n'a pris encore que deux inscriptions. Il n’a d’autres ressources que quelques napoléons que, de temps à autre, il parvient à arracher à la tendresse d'une vieille tante, et qu’une excursion à Marseille à bientôt absorbé. En temps ordinaire, il vit des libéralités de ses condisciples. Roi et doyen de l’université, il est le boute en train de toutes les réunions, le principal acteur de toutes les farces. C’est lui qui fait disparaître les bâtons des chaises à porteurs; — c’est luiqui commence le tapage aux cours des professeurs mal notés; — lui qui arrange à l'amiable tous les duels. Ses assiduités dans les cafés, ses hauts faits nocturnes, ses courses dans les guinguettes finissent par le faire connaître de tous les habitants qui lui décernent à l'unanimité le titre de cadet. Si le destin lui permet- Lait d’avoir une maîtresse, il mourrait étudiant; par malheur il n’y a, à Aix, ni grisette, ni rien qui puisse en tenir lieu. Aussi, lorsqu’a sonné son septième lustre, le cadet songe à faire une fin. C’est ordinairement aux pieds de la première belle limonadière venue, qu’il va déposer son titre de roi pour prendre la serviette et la queue de billard du garçon de café.
Entourée de manufactures, assise sur le penchant d’une colline, et dans une plaine qui s'étend jusqu’à la mer, MARSEILLE offre un coup d'œil dont aucune ville de France ne peut donner l’idée. Son abord est celui d’une ville riche, peuplée et commerçante. Ses environs sont partout cultivés, plantés, divisés en jardins, en vignobles, en bastides ou maisons de campagne, dont le nombre ne s'élève pas à moins de 6,000, mais qui fatiguent l’œil par leur nudité. Mais il ne faut point juger Marseille par la vieille ville, que l’on traverse en venant de Toulon; la partie la plus belle est le plus près de la mer : un quai magnifique, où se pressent des matelots de toutes les nations; des rues larges, alignées et garnies de trottoirs, surtout celle de la Cannebière, bordée de belles maisons et de riches magasins ; le cours, la promenade autour du port, l’un des plus beaux du royaume, assez vaste pour contenir 1,200 navires, en font le centre tumuitueux du commerce français avec l'Orient.
C’est parmi les pêcheurs du quartier Saint-Jean que se retrouve, dans toule son intégrité le vieux sang marseillais. Braves gens pour la plupart, ces hommes se montrent marins médiocres et pêcheurs timides. L'originalité de ces pêcheurs est toute dans leurs sabots et leurs bas de laine quadrillée, ainsi que dans la coutume toujours en vigueur de faire juger leurs procès par des prud'hommes à chapeaux à plumes.
Le port de Marseille est comme — et plus que bien d’autres ports — fréquenté par des hommes de toutes les nations; aussi ne nous arrêtons-nous pas à le décrire. C’est à la promenade que nous passerons en revue la population de la capitale actuelle de la Provence.
C’est aux allées de Meilhan qu'est le rendez-vous général. L’avenue du milieu est plus particulièrement destinée aux « gens comme il faut »; Le reste de la population se partage les deux autres. Examinons les classes tribunes
Voici d’abord le nervi endimanché. On le reconnaît à sa casquette placée de travers, à la fleur qui orne invariablement ses lèvres, à sa veste jaune très-courte, à son pantalon aussi collant que possible par le haut, démesurément large par le bas. Le nervi remplace dans le midi, ce que dans Le nord on nomme un gars : c’est un garçon paresseux, batailleur, susceptible à l'excès; on ne lui connaît point de métier; sa vie est indolente et oisive. Le matin, il s’achemine sur les bords de la mer, là surtout où les cabarets abondent. Pour déjeuner, il s’élance au milieu des rochers, à la recherched’un coquillage excentrique que l’on nomme arapède ; s’il est actif, il plonge dans la mer et en rapporte l'oursin aux pointes innombrables. Après déjeuner, il parcourt le village des Catalans,
cause avec les jeunes espagnoles qui racommodent leurs filets ou peignent leur puissante chevelure. Puis, s’il est las de la vie espagnole, il rentre en France en traversant le fort Saint-Nicolas. De son diner, il s’en remet à la grâce de Dieu. Au crépuscule du soir, il poursuit la grisette qui revient de son travail; et la nuit venue il se réunit à une troupe de ses semblables. Tous s’en vont alors, se tenant sous le bras, par les rues de la ville en chantant des chœurs qui valent un peu mieux que ceux de nos opéras.—Le nervi quand il a assez de son existence vagabonde, se fait remplaçant. Excellent soldat au feu , il n’est pas supportable au quartier; on est obligé de le faire passer en Afrique. Les nervis marseillais forment en grande partiele régiment des zouaves.
À côté du nervi, se promène un autre individu, en pantalon gris en habit bleu et
très-long; il est coiffé d’un chapeau à ballon ; une chaine d’or resplendit sur son gilet ; sa main fait jouer une badine : c’est un portefaix, un aristocrate parmi la démocratie. Les portefaix marseillais constituent une corporation qui a seule et parprivilége le transport de certains fardeaux, le chargement des charrettes, des voitures, des diligences, des paquebots, des navires.
. Le portefaix et le nervi ont généralement une compagne. Celle du nervi est la fille du peuple dont la corruption à besoin d’un bras protecteur ; elle se distingue par une effronterie, une insolence que rien n’égale si ce n’est la hardiesse de sa démarche qui a des mouvements aussi accidentés que ceux de la polka exagérée que dansent les étudiantes parisiennes : La maîtresse du nervi deviendra bientôt —si elle ne l’est déjà — la maitresse de tout le monde. — La compagne du portefaix est timide quoique fière. Elle ne fixe personne, et cependant elle aime à être regardée; son jupon écourté laisse apercevoir sa jambe gracieuse, son pied mignon, chaussé d’un bas jaune et d’un soulier de satin : c’est une amante qui, avant six mois, sera la femme de son cavalier.
Une classe qui mérite bien quelques mots, c’est celle des Génoises qui forment une colonie de portefaix femelles; elles transportent sur leurs magnifiques têtes italiennes des fardeaux à faire reculer un fort de la halle. Tandis que les unes travaillent, leurs compagnes se reposent, assises sur la vaste corbeille dans laquelle elles placent les marchandises.
Il nous faut parler aussi du quecou et du mandri.
Le quecou est le gamin de Marseille; il a l'instinct de l’association; pour agir, il se réunit par bandes, et fait de la flibusterie collective. Le mandri est le titi marseillais ; il racle ordinairement les bariques vides de sucre; mais l'habitude n’est pas tellement forte qu’il ne s’oublie parfois et ne mette les mains dans les bariques pleines. Lorsque les quecous et les mandris forment une alliance, les douaniers, les jaugeurs et les courtiers marrons maigrissent sous la multiplicité des infortunes qui les accablent, leurs ennemis se taillant une part léonine dans les marchandises. — Le quecou est criard, corrompu, lâche; le mandri est concentré, brave et généreux.
Les plaisirs de la jeunesse consistent dans les cercles, les grisettes, le théâtre, la chasse. Les cercles sont semblables à ceux de Paris; les grisettes ne diffèrent de celles de la capitale qu’en ce qu’elles sont plus jolies, et que, pour les séduire, il faut parler un peu patois. Le théâtre est, comme tous ceux de la province, fréquenté principalement par les femmes galantes. |
Nous ne quitterons pas la Provence sans parler de Toulon, Lisons la description qu’en a fait l'amiral Dumont-Durville :
« Considérée eomme citadelle maritime, Toulon peut offrir sa protection à des milliers de bâtiments : aussi le regard se perd dans cette multitude de vaisseaux, de frégates, de corvettes, goëlettes, flûtes, gabarres, avisos, etc., amarrés dans la rade et les bassins avec une symétrie pittoresque. Cette forêt de mâts et d’agrès dérobe en partie
l'aspect de la côte. Une montagne domine la ville et la protége contre les vents du nord. Le long des flancs de cette montagne, à travers des cultures variées, entre des groupes d'oliviers, d'orangers, d'arbres exportés de l'Afrique et de l'Italie, on voit poindre, à perte de vue, comme des colombiers, les bastides, maisonnettes blanches et recrépies, où les Toulonnais se rendent par petiles caravanes, pour des fêtes et des collations rustiques. À travers les haies de lentisques et de genêts d’Espagne qui serpentent sur la montée, on S’arrête pour payer un tribut à la coquetterie des Toulonnaises : une robe qui ne descend jamais jusqu’à la cheville laisse voir la jambe la mieux prise et le pied le plus fin. Un chapeau de paille ou de castor, dont la large passe se balance au pas saccadé des montures, préserve leur carnation des atteintes du soleil. Le soir, quand la rosée tombe, ces nombreux détachements se rabattent sur la ville, avec le même ordre, avec la même joie.
» Le premier aspect de Toulon est confus. Les rues sont étroites, les places irrégulières, mais décorées de fontaines qui combattent les chaleurs de l'été : la profusion des travaux hydrauliques est une des richesses de la ville. Ces vasques de pierre, couvertes de mousses et de végétations, embellissement naturel que le bon goût du peuple respecte comme une poésie de plus, répandent jour et nuit une fraîcheur salutaire. Les habitations en sont plus saines, les promenades du soir plus fréquentées. En général, les maisons ont de l'élégance. La place du Champ-de-Mars, qui fut le théâtre de représailles sanglantes, lorsque les conventionnels reprirent la ville sur l’amiral Hood et sir Sydney Smith, est belle, vaste, entourée d’un double rang d’arbres. Il ne faut pas oublier, sur le quai large et aéré, qui porte le nom de Quai des Marchands, les cariatides monumentales qui supportent le balcon de l'hôtel de ville : elles seront un témoignage éternel de la susceptibilité du célèbre sculpteur Puget, qui voulut se venger des tracasseries de deux pra hommes en les vouant à la risée de ses compatriotes. La cathédrale mérite peu qu’on en parle : elle n'appelle en rien la curiosité de l'artiste. Le port el ses accessoires absorbent plus particulièrement l'intérêt du voyageur, du militaire et du marin. Il est composé de deux portions : l’une construite sous Henri IV, et qu’on réserve pour les bâtiments de guerre : c’est le vieux port; l’autre, entreprise et achevée par Louis XIV : c’est le port neuf. Tous deux communiquent par un chenal; et des forts, des parapets armés de canons veillent sur la rade dont le circuit n’a pas de rival, de l'aveu même des étrangers. C'est dans le port neuf que vous voyez les pontons qui servent de bagne. Les forçats y sont renfermés et organisés au nombre d’environ 4,000. On arrache la plupart de ces malheureux à la corruption de la chiourne, en les employant par brigades au déblai des bassins, au service fatigant des chantiers, des arsenaux et du port. Ce sont eux qui transportent les immondices et qui nettoient chaque jour les rues de la ville. Le nom de Vincent de Paule, dont le bagne de Toulon rappelle le dévouement évangélique, y vient quelquefois sur les lèvres du philanthrope comme une critique de notre système pénitentiaire. L’arsenal frappe encore l'imagination de ceux qui ont visité les arsenaux de Rochefort, de Brest, de Cherbourg. Des pyramides de grenades, de boulets ramés, de bombes, forment plusieurs rangs que séparent de lourds mortiers de fonte, des canons, des caronades. Le spacieux magasin présente vingt mille fusils qui lambrissent ses murailles; des piques, des hallebardes, des pistolets sont rangés symétriquement sur des lignes parallèles; des sabres dont les poignées se touchent, dont les lames divergent, forment des soleils et des rosaces sur les plafonds, et chaque fût de colonne est hérissé, depuis le chapiteau jusqu’à la base, d’un revêtement de baïonnettes. L'antiquaire s'arrête avec émotion devant une chronologie militaire où l’on retrouve, rangées par ordre de siècles, les armures de nos aïeux, depuis la masse de fer des guerriers gaulois, en passant par
les cuirasses resplendissantes des temps de la chevalerie, jusqu’au fusil moderne à double percussion. En évaluant les souvenirs que ces armes réveillent, on s'étonne qu'il reste des hommes sur la terre. De cet arsenal on entre dans la corderie : c'est un atelier de près de seize cents pieds de longueur; la voûte est un tour de force d’architecture usuelle : on y peut fabriquer six câbles à la fois, et chaque jour de nouveaux essais sur des matières filamenteuses, de nouvelles machines pour abréger et perfectionner le travail, prouvent la sollicitude des marins à l'égard de cette industrie, de première nécessité pour la navigation. On doit visiter pareillement la menuiserie, la tonnellerie, la fonderie de canons, les forges, où cent marteaux travaillent sur l’enclume des masses ardentes de fer, la boulangerie, toujours en activité, la salle des modèles, où l’on peut étudier les façons de toutes les espèces de bâtiments, Une pépinière de braves se forme dans ces grandes salles aux expéditions périlleuses qui porteront un jour le commerce de la France chez des peuples inconnus, sous la protection de notre pavillon. C’est au bassin de carénage, construit de notre temps par M. Grognard, et qui forme une caisse de trois cents pieds de long sur cent pieds de large, qu’il faut aller apprendre comment on peut radouber à sec un vaisseau. On clôt les portes de ce bassin par le moyen d’un bateau dont la forme est celle d’un cône tronqué : une surcharge d’un poids énorme en fait glisser perpendiculairement la masse dans une rainure de manière à triompher de la force de résistance qu’opposent les eaux de la mer : l'absence du flux et du reflux dans la rade a facilité cette entreprise. »
Le Laneuenoc forme actuellement les départements de l'Ardèche, de la Lozère, du Turn, de la Haute-Garonne, de l'Aude, et la moitiéde celui de la Haute-Loire.
Malgré les différences locales, les Languedociens ont un caractère commun, des passions, des vertus ou des vices identiques.
Voyons d’abord le Languedocien de Toulouse. Gette ville est, par son étendue, une des cités les plus considérables de France, et l’une des plus importantes par sa population , que l’on peut évaluer à 60,000 habitants, en y comprenant 2,000 élèves de ses diverses écoles, et une garnison de 3,000 hommes; ses murailles, construites en 4345, et que l’on voyait naguère encore flanquées de deux grosses tours rondes et percées de neuf portes, tombent de jour en jour sous le marteau démolisseur. Voici comment M. Vaysse de Villiers parle des habitants de Toulouse : « Beaucoup d'esprit et de gaieté; beaucoup de penchant à l’obligeance et aux sentiments ‘affectueux; beaucoup de douceur et d’amabilité dans le commerce de la vie, tels sont, avec un grand fonds de vivacité, source trop ordinaire d’une excessive promptitude dans le jugement comme dans la détermination, les traits éminemment caractéristiques du Toulousain. L'étude des lois et leur application, les travaux scientifiques et littéraires, la culture des arts, particulièrement de la danse et de la musique, les plaisirs et les fêtes, tels sont les principaux et les divers éléments des occupations auxquelles il se livre avec le plus d’ardeur, Le Toulousain , dans toute sa charge, estun Gascon renforcé : comme tel, il est satisfait de lui-même, et pense que tout le monde doit l'être. Vient-il dans la capitale de la France, il y porte le même ton et la même assurance qu'il avait dans celle de son département. Il l'y conserve sans altération, et ne voit pas de raison pour changer en rien ses habitudes, ni pour apporter aucune modification à ses manières qu’on peut appeler ultrà-provinciales. Ne doutant de rien, il affirme tout ce qu'il dit, il dit tout ce qui lui passe par laftête , toujours avec cette gaieté languedocienne qu’accompagne trop souvent la légèreté, et toujours avec son accent toulousain. Si quelquefois il fait rire à ses dépens, quelquefois aussi il amuse la société par les saillies gaies et piquantes dont il assaisonne ses discours. Dans tous les cas, il est le premier à rire de ce qu'il dit, et ne demande pas mieux que de faire rire,
sans s’embarrasser si c’est de sa personne ou de ses bouffonneries; il est même fort bon joueur à cet égard.
» Voilà pour les manières plus encore que pour le caractère; et pour la classe lettrée bien plus que pour celle du peuple, dont nous allons nous occuper. Ici la teinte se rembrunit : cette légèreté nationale qui, accompagnée d’une grande mobilité d'esprit, calcule peu et ne prévoit rien, n'ayant pas élé modifiée par l’éducation, rend et a rendu le peuple toulousain extrême en tous points, comme en tous temps. Lors de nos dissensions religieuses, on le voit se livrer à tout le délire du fanatisme, d’accord avec son parlement, ainsi que ses capitouls qui refusent d’enregistrer les édits de tolérance échappés parfois, et comme par hasard, à la sanguinaire cour de Charles IX. Il repousse avec une sorte de rage toute mesure de douceur, accueillant au contraire avec transport la nouvelle et l’ordre du massacre de la Saint-Barthélemy, ordre qu’il exécute avec une atroce émulation, de manière à ne pas lecéder en férocilé aux égorgeurs de Paris, Peu de temps après, il épouse les excès de la Ligue avec la même fureur, et massacre le vertueux président Duranti pour s'être montré dévoué à la cause royale. Au temps de la révolution, il en épouse d’abord les principes avec ardeur, ensuite les excès avec violence, puis les excès opposés avec une violence égale, et Les uns et les autres y ont eu leurs égorgeurs et leurs victimes. Plus tard, Bonaparte est accueilli avec enthousiasmé; plus tard encore, on accueille avec le même enthousiasme lord Wellington et son armée... Peu de temps après, le général Ramel, envoyé à Toulouse par le roi, à titre de commandant, y est massacré pour avoir refusé de soudoyer les compagnies, secrètes, qui, s’instituant volontaires royaux, voulaient commander elles-mêmes dans le midi. » |
On le voit, le Languedocien est extrême en tout; il ne ressent point d'amour, mais de l’adoration; la haine chez lui se transforme en exécration; il n’applaudit pas, il trépigne. Plein d'enthousiasme et d’ardeur, il exagère tout, le bien et le mal. Il fait de la douleur du désespoir, de la joie de l'ivresse, de la foi du fanatisme, de la bravoure de la témérité. |
Les grisets forment une classe dont nous devons parler. Pour comprendre leur nom, il faut remonter à cette époque où les seigneurs de la cour dépensaient follement leur argent avec des femmes de théâtre; il faut se rappeler le costume gris de ces laquais dépravés qui déposaient leur livrée à Versailles pour apporter des billets doux à de jeunes et pauvres filles du peuple. Et si l’on n’a pas oublié la conduite ignoble des Dubarry, on s’expliquera comment, après le retour à Toulouse du mari de la maîtresse du roi, et après l’exil du roué, le nom de griset fut donné aux hommes qui s’alliaient ou vivaient avec ces malheureuses, parmi lesquelles les Dubarry allaient chercher leurs victimes. Le valet donnait son nom à celle que son maitre allait flétrir, et qui le reportait sur celui qui la relevait de l’opprobre ou qui le partageait.
Ainsi que la plupart des méridionaux, le griset est doué au plus haut degré du génie musical. Il faut l’entendre, par une belle soirée d'été, moduler des airs simples, mélancoliques, auxquels succèdent des mouvements gais, vifs, mais toujours suaves, harmonieux. Alors seulement on peut se faire une idée de son goût exquis, de la délicieuse expression de ses chants. |
Isolé, nonchalant, le griset est indifférent aux honneurs , aux rêves d’ambition qui dévorent les autres hommes. S'il ne se mêle jamais aux artisans, ce n’est pas par fierté, c’est parce que l’ouvrier, être nomade, a abandonné les vieilles coutumes, auquel il tient, lui, avec un fanatisme qui va souvent jusqu’à la férocité.
Aux jours fériés, il porte une casquette ou un chapeau rond, sous lequel frisent des papillottes , brillent des boucles d'oreilles, et s’épanouissent les fraiches couleurs de
son teint. Son cou est entouré d’une cravate bigarrée, négligemment attachée; et s’il ne porte plus la culotte traditionnelle, il n'a pas adopté non plus les sous-pieds : son pantalon laisse voir les tiges de ses bottes, ou l'extrémité d’une jambe nerveuse, un bas bleu et un escarpin luisant.
Le patois languedocien, par ses diminutifs mullipliés, se prête à merveille à l’expression des sentiments amoureux. Les grisets composent pour leurs belles des vers. des couplets, des madrigaux, tout enjolivés de gentillesses florianesques. Lorsqu'ils donnent une sérénade, ilé ont soin de faire crier par les exécutants le nom de la jeune fille en l'honneur de qui elle est donnée, afin d'éviter les malentendus. Quand la noce suit une cour assidue, le griset rime lui-même son épithalame, et, accompagné des conviés, promène sa fiancée par la ville au son des hautbois et des tambourins.
Les femmes que l’on appelle grisettes à Paris sont désignées en Languedoc sous le nom de modistes ou demoiselles. On nomme grisettes les ouvrières qui portent le costume national et n’ont point de chapeau. Lorsqu'une dame est ainsi vêtue, on dit qu’elle est «en grisetle. »— Les jolies grisettes du Languedoc sont bien dignes des hommages qu’on leur rend. Leur costume est peut-être disgracieux; leurs robes bleues d’indienne ou de filoselle de Castres , leurs châles de toile peinte voilent les contours de leur taille ; leur large coiffe à la dévote ombrage impitoyablement leurs yeux noirs. Mais leurs charmes triomphent de ces désavantages, leur coquetterie sait tirer parti des plus simples vêtements, et leur élégance naturelle peut d’ailleurs se passer de celle du costume.
Il y a entre le griset et l'étudiant une haine profonde, invétérée; car de tout temps on a accusé les grisettes d’avoir un faible pour les élèves en droit et en médecine. La jalousie est donc le mobile de cette aversion pour le futur docteur, qui semble naître avec le griset. Aussi n’est-il pas rare de le voir, accompagné d’une centaine d'amis, attaquer les élèves à la sortie des écoles. On conçoit que chacun prenant parti pour les siens , c’est un combat général, et qui ne se termine souvent que par la mort de plusieurs individus.
De même que celles de la Provence, les farandoles du Languedoc semblent offrir certaines analogies avec les rondes du sabbat. Danseurs et danseuses se tiennent par la main en longue file, se plient, se replient, ondoient et sautent en chantant des refrains populaires. De temps à autre le chef de la farandole s'arrête, et, levant le bras, forme, à l’aide de son voisin immédiat, une sorte d'arcade sous laaaelle passe le reste de la bande.
Lou chibalé (le chevalet, petit cheval) est une des principales danses nationales. Voici comment la tradition en rapporte l’origine. En 1217, Pierre IL, roi d'Aragon, s'étant réconcilié avec sa femme, la reine Marie, la ramena en croupe à Montpellier, ce dont les vassaux de Pierre témoignèrent grande joie en gambadant autour du palefroi. Pour conserver le souvenir de cet événément, on imagina de célébrer l'anniversaire de cette entrée triomphale par une danse dans laquelle figure un cheval empaillé. Dans le principe, plusieurs danseurs, les jambes garnies de grelots, environnaient un homme à moitié enfermé dans un cheval de carton, et feignaient de lui offrir la civada (avoine).
A cette heure, il n'y a plus qu’un seul donneur d’avoine, chargé de la présenter au chibalé, lequel, afin de l’éviter, rue, caracole , pendant que des musiciens jouent l'air du chibalé, et que deux douzaines de danseurs, vêtus de pantalons blancs et parés
de rubans verts, entonnent, en formant des rondes, un chant particulier à la circonstance.
Le jeu du mail est aussi une particularité remarquable à Montpellier. Les luttes et les courses de taureaux sont les délassements les plus goûtés du peuple des départements du Gard et de l'Hérault.
Les haines de religion , amorties dans le bas Languedoc, sont encore toutes vivantes près des limites de la Provence. A Toulouse, Le catholicisme règne en vainqueur; mais à Nimes sa suprématie y est contestée, et les protestants et les catholiques nourrissent une inimitié que trois siècles de guerre n’ont pu entièrement assouvir.
Dans cette ville de Nimes, la dévotion est extrême des deux parts. On distingue les quartiers protestants et les quartiers catholiques, et celui des juifs. Cette démarcation a lieu jusque dans les promenades.
Greffés sur les antipathies religieuses, les dissentiments politiques tendent à s’y substituer. Faisant abstraction du culte, les royalistes recherchent ceux de leur parti ; les libéraux agissent de même. Mais la noblesse demeure étrangère à ce mouvement. Fidèle à la croix et aux fleurs de lis, rien ne peut porter atteinte à ses vieilles rancunes, à ses anciennes prédilections.
Montpellier ne compte pas, dans ses 30,000 habitants, les étudiants qui viennent y chercher l'instruction, ni les étrangers que la douceur de son climat y attire. Sa fondation n’est pas fort ancienne. L'industrie et le commerce sont cultivés iciavec autant de soin que les sciences et les arts. Le peuple de Montpellier professe un goût royal pour la bâtisse, et honore le métier de tailleur de pierre. Les femmes ont pour le commerce une vocation prononcée; elles tiennent les livres, dirigent les maisons de leurs maris, et savent suppléer à l’indolence, à la prodigalité de ces messieurs par l'économie et l’activité. On trouve ici des portefaix, des maçons, des décrotteurs et des gâcheurs en jupons. Mais cette aptitude aux rudes travaux ne nuit en rien aux inclinations prédo-
“minantes. Dames et grisetles sont vêtues avec luxe, étincelantes de joyaux, versées dans le choix et l’arrangement des étoffes qu’elles emploient.
Les MonrrezLIÉRAINS ont une grande déférence pour la science d'Esculape et sont tous à moitié médecins. La réputation de leur faculté attire bon nombre de malades sur l'opulence desquels docteurs et marchands prélèvent d'importantes contributions. Mais l’indigène opère moins fructueusement dans les spéculations dont les élèves en médecine sont l'objet. L'étudiant de Montpellier est moins soigneux que celui de Toulouse; sa toilette est généralement délabrée; ses cheveux sont d'une longueur fantastique; sa barbe semble vierge de toute espèce de culture, et jamais on ne vit de débi- Leurs plus récalcitrants que lui.
La GAscoGxE est limitée à l'ouest par l'Océan; au nord par la Guienne; à l’est par le Languedoc et le pays de Foix.
Le Gascon est plein de vanité; il est bravache, hâbleur, et il a un trop grand fonds d'honnêteté pour s’en défendre. Son sang est chaud, son imagination prompte; ses passions sont fortes, ses organes souples. Sa constitution suffit pour démontrer ce dont il est capable. Il s’émeut subitement; l’indignation, la rivalité, la colère, le bruit de la guerre, celui d’une querelle, la vue du péril ou de l'injustice, se terminent chez lui en un ébranlement nerveux et rapide. On ne saurait prévoir où s'arrêtera son emportement. Il participe de l’organisation nerveuse de la femme, et peut comme elle, en de certaines circonstances, pousser la hardiesse jusqu’à la témérité, ou se montrer timide jusqu’à la lâcheté.
Cependant, l’épithète de lâche lui est rarement applicable ; et cela se comprend. Il faut qu'il justifie la réputation que ses vanteries lui ont faite, la valeur dont il se targue. Qu'on le jette tout à coup dans une mêlée, qu’on le défie, qu’on le regarde surtout, lui si vif, si bouillant, si sensible à la gloire, etil accomplira des choses impossibles, non qu’il soit capable d’une bravoure réfléchie, mais parce que l’orgueil, la haute opinion qu'il a de lui-même qu'il veut imposer aux autres, ne lui permettront pas de reculer devant l’accomplissement d’une promesse même inconsidérée,
MOEURS, USAGES ET COSTUMES, ù 315
L'imagination du Gascon a trop de puissance et de poésie, et c’est ce qui rend son humeur fanfaronne. Enfant, s’il se mêle à ses petits compagnons, il faut qu'il soit à leur tête; il sera le chef, l’orateur. Il est doué d’un désir de briller, de dominer qui l'accompagne dans toutes les phases de sa vie; ilrêve tous les succès et voudrait réunir tous les lauriers sur son front.
C'est M. E. Ourliac qui a le mieux défini le Gascon. Selon cet écrivain, s’il se trouve dans une compagnie, dans un repas, dans une voiture publique, un garçon d'esprit, un conteur, c'est un Gaséon. Dans l'équipage d’un navire, dans un collége, un régiment, une chambrée, l’homme qui en racontant, émeut ou fait rire; celui qui sait danser, chanter, faire de la musique, tourner une lettre; qui organise une partie, une sérénade, une comédie, et qui a besoin de ce mouvement qu’il traîne partout après lui; enfin, celui qui frise le mieux sa moustache, qui manie supérieurement le bâton, qui dame le pion à Achard pour le couplet de vaudeville; cet homme qui est le plus leste, le plus fat, le plus adroit, le plus intrépide, le plus écervelé, soyez-en sûr, cet homme est un Gascon.
Au milieu des traverses les plus act des calamités les plus terribles, le Gascon est là qui chante, qui raille, qui vous arrache un sourire par les plaisanteries les plus excentriques. |
Trop éloigné de la capitale de la France pour en suivre tous les mouvements, et privé de moyens locaux d'instruction, le Gascon n’est plus aujourd’hui qu’une façon d'ilote que Paris amuse du pamphlet d’hier et des modes de l’an passé. Il se croit sans préjugés, parce qu'il est sans religion; sans philosophie, parce qu'il est tour à tour la dupe de l'intrigue politique, des novations impossibles, des lubies, des chimères qui éclosent journellement dans le cerveau visionnaire des charlatans de notre siècle de progrès.
La grossièreté de l'esprit du Gascon perce dans son vêtement aussi bien que dans ses manières. Il devient méprisable par son ignorance, ridicule par son entêtement vaniteux. Paris se moque de lui; ses gamins le montrent au doigt, ses comédiens le jouent sur le théâtre, ses filous le dépistent d’une lieue. Et ceci est applicable à bon nombre d'habitants du midi; car les départements méridionaux étant le plus écartés du centre, resteront encore longtemps arriérés. — Cependant, l'ambition a survécu à sa dégradation morale, et le provincial, rougissant du métier dans lequel il s’est enrichi, rêve pour son fils la robe de M. Odilon Barrot, le scalpel de Dupuytren, ou le laboratoire d’Orfila : ce fils ne Per être qu’un puits de science ou un tribun éloquent.
Mais en résultat, qu'arrive-t-il? Le jeune homme lancé dans la moderne Babylone pour y faire son droit, y forme des liaisons mauvaises quand elles ne sont pas honteuses. L’estaminet et la guinguette se partagent ses instants; abandonné à lui-même, entouré de conseillers pernicieux, il passe sa vie à courir la grisette ou l’émeute, à jouer au billard et à inventer des histoires pour soutirer à sa famille l'argent nécessaire à celte existence de débauche ou tout au moins d’oisiveté. — Et si par hasard les études s'achèvent ou à peu près , les difficultés se présentent; la concurrence ne permet pas de percer la foule sur-le-champ. La famille, déjà épuisée, doit subvenir aux avances, aux frais d'établissement; des années peuvent encore s’écouler avant que le débutant qui approche de la trentaine s’il ne la dépasse, soit à même de se suflire à lui-même. — C’est là pourtant le plus beau côté de cet incroyable travers de notre époque, qui porte les parents à rêver pour leur progéniture une place à l’Académie ou un fauteuil à la chambre. — Car, en général, ces futurs grands hommes finissent par faire un écrivain pitoyable, un mauvais barbouilleur ou un histrion de campagne..….., à moins qu'ils ne soient arrèlés dans leur carrière par un duel, une condamnation politique, une balle
dans un conflit révolutionnaire, ou par cette horrible monomanie, ce dégoût prématuré de la vie : le suicide.
C’est dans le Gers que l’on retrouve le plus de traits de l’ancienne physionomie de la Gascogne. Le paysan y est resté fidèle à son ancien costume, et fête encore les antiques solennités. Le dimanche on peut voir, comme jadis, les jeunes filles danser joyeusement au sortir de l'église, et les garçons les accompagner en agitant de longs bâtons où $ont passés, en guise d’anneaux, ces tortillons ou gâteaux de forme ronde, dont chacun fait des galanteries en en laissant tomber un dans le tablier de la belle qu’il s’est choisie. Que letortillon roule à terre, et les vœux de l'amant sont repoussés,; mais s’il demeure dans le tablier, c’est que la jeune fille répond à l'amour qu'elle inspire, et le cortége s'’achemine gaiement vers la place du village, où l’on se met à danser en chantant une ronde.
Environ cent mille âmes forment la population basque, agglomérée dans dans le Labourd, la Soule et la basse Navarre, qui dépendent des arrondissements de ERA et de Mauléon.
Le BASQUE, fier et réservé, entiché de son origine illustre, se regarde comme nobleet veut être considéré comme tel. S'il rencontre un voyageur, jamais il ne saluera le premier, et vous ne le verrez pas, s’il est au milieu du chemin, dévier d’un pouce pour faciliter le passage. Le villageois est très-hospitalier ; il défendrait, au péril de sa vie, l'étranger qu’il a admis sous son toit, qu’il reçoit de son mieux et auquel il: ne fait point de questions sur sa position ou le but de ses courses.
Les Basquaises repoussent rarement les galanteries du voyageur ; mais que celui-ci y prenne garde! S'il excite le soupçon, s’il fait naître la jalousie d’un amant mystérieux, la vengeance ne tardera pas à suivre le triomphe. — Toutefois, la coupable n’a pas à craindre de rester fille; elle trouvera un épouseur quand même.
Les noces basques sont de véritables noces de Gamache : repas indéfinis, danses pareilles, couplets incessants, tout dénote une folle prodigalité. Mais ces fêtes sont précédées d'un service solennel à la mémoire des ancêtres, auquel on a invité les parents, Les amis et les voisins des deux familles. C'est là un devoir impérieux auquel un Basque ne manque pas.
Les rapports entre deux époux, l'extrême réserve qu’ils gardent l’un vis à vis de l'autre, sont chose surprenante. Le Basque tutoie ses amis, ses enfants, sa femme jamais, si ce n’est les jours de fête. Pendant le repas de son mari, elle le sert avec dignité, complaisance, et ne se permettra pas de s'asseoir avant le dessert. Alors seulement elle prend un siége, et soutient la conversation, tout en filant le lin qui doit accroître la quantité de linge dont chaque ménage est pourvu. Les filles, occupées à filer leur trousseau futur, ne rompront point le silence, à moins qu’elles ne soient personnellement interpellées , ou que leur père ait quitté la table. Quant aux garçons, ils vont, selon leur âge, jouer ou travailler au dehors, et il faut des occasions exceptionnelles pour qu’ils assistent au repas du chef de la famille. L’aîné seul, fille ou garçon, n’est pas compris dans cette exclusion; destiné à succéder à ses père et mère, il prend d'avance le titre d’héritier. Son mariage est subordonné à des arrangements de famille; et s'il contracte une alliance d’inclination, ses droits sont transportés à sa sœur ou à son frère puiné.
Nous avons dit que le Basque était fier; ce sentiment perce dans ses regards, dans ses traits, dans toute sa personne. Il marche la tête droite, les épaules effacées, l'air résolu. Son front est énergique, ses sourcils noirs ombragent un œil qui reflète le sang; tout cela lui donnerait un aspect assez farouche, s’il n’avait dans la physionomie quelque chose de franc et de gai qui rassure.
Le Basque est grand , agile, élancé, plein d'animation; il a les cheveux longs, le teint brun, des yeux noirs qui étincellent dans la joie ou la colère, des gestes décidés, de brusques intonations. Très-courageux, il ne saurait se soumettre à la discipline militaire ; il lui faut des chefs de son choix, qui sachent guider sa fougue impétueuse. Naturellement querelleur, il devient furieux quand il a bu un peu trop de ce vin de Peralta qu’il rapporte d'Espagne par fraude.
Son costume se compose d’une veste bleue de drap ou de velours, d’un pantalon de même étoffe, d’une chemise très-blanche. Il porte une ceinture de soie rouge, roulée sept à huit fois autour du corps, et dans laquelle il glisse sa pipe de terre, sa bourre et souvent son redoutable couteau. Son col est paré d’une cravate à la batelière, el sa tête est couverte d’un béret bleu posé sur l'oreille; lorsqu'il doit se livrer à quelque danse nationale, il fait usage de sandales garnies de grelots.
Jadis, le noir, couleur nationale des Cantabres, dominait presque exclusivement dans l'habillement des femmes basques. Aujourd’hui, les choses ont changé : jupe, corsage et fichu ne se font faute de couleurs variées. Toutefois, il est deux objets qui sont encore de couleur noire : ce sont le tablier et le mantelet.... et peut-être bien ces deux parties du costume des Basquaises n’ont-elles été maintenues dans leur nuance primitive que parce qu'elles ne se mettent que pour aller à l’église. — Les femmes mariées ont pourtant un ajustement assez sévère, et pour coiffure elles ont la sabanilla, espèce de carré blanc fort peu gracieux. — Les jeunes filles se coiffent d’un mouchoir aux couleurs éclatantes, et flottant par derrière; les jours fériés, il est remplacé par du liseron artistement noué sur le front, que couvre, en outre, un chapeau de paille rubané.
Du 15 au 20 août, les Basques vont prendre des bains de mer à Biaritz. Cette époque est tous les ans pour eux un temps de loisir et de bonne chère. Il faut les voir, hommes et femmes, demi-nus, se tenant par la main, sur une ligne unique, pour résister mieux aux vagues, chantant de lentes complaintes , et jetant de temps à autre leurs cris sauvages et assourdissants.
De tous les méridionaux, les Basques sont ceux qui aiment le plus la danse : c’est un délire, une fureur. Tous les endroits lui sont bons lorsqu'il veut improviser des rondes , des sauts ou des pas cadencés par un fifre aigre et par le véritable tambour de basque, instrument grossier, ayant la forme d’une lyre et garni d’un chevalet avec trois cordes, sur lesquelles frappe l’exécutant. La principale des danses basques est le saut ou le mouchico. Cette danse , que ne peuvent exécuter que des danseurs émériles, exige des costumes spéciaux. Alors on voit les danseurs, vêtus d’habits élégants, ornés de festons, de rubans, de fleurs , déployer toute leur légèreté, toute la souplesse de leurs formes parfaites.
Le Basque n’abandonne sa danse et son tambourin que pour le jeu de paume, auquel il se livre de bonne heure avec une véritable frénésie. C’est, du reste, un exercice qui double ses forces et met en évidence des avantages physiques dont il se montre trèsvain. — Dans les joutes de la paume, provoquées souvent par des espèces de cartels, et accompagnées de paris considérables, des témoins ou juges du camp veillent à ce que les règles du jeu ne soient pas enfreintes, et prononcent sur les coups douteux. — Vêtus légèrement, chaussés de sandales ou d'espadrilles, la main garnie d'un gantelet, les joueurs prennent champ dans un vaste cirque, se défient, courent, bondissent en se reuvoyant une balle élastique, mais dure et pesant jusqu’à seize onces. — La partie finie, on acquitte les paris, et l’on va boire. C’est alors que les bardes entonnent des chants triomphaux; mais si l’un d’eux jette aux échos des vers trop caustiques, el qui offensent les vaincus, ces couplets deviennent le signal d’une rixe qui se termine rarementsans que le sang ait coulé.
Bayonne est en France la seule place de commerce qui jouisse de l'avantage d’avoir deux rivières où remonte la mer ; la Vive et l’Adour la partagent en trois quartiers à peu près égaux , appelés le grand Bayonne, le petit Bayonne et le fauboury de Saint- Esprit. Ge dernier, quicompte 5,503 habitants, dépend, sous le rapport administratif, du département des Landes. Le port est d’un accès difficile pour les gros navires, mais sûr et très-fréquenté. On y fait le grand et le. petit cabotage, et des armements pour la pêche de la morue. L'industrie de Bayonne rivalise avec Ændaye pour la fabrication de la liqueur qui porte le nom de ce village. Son chocolat est renommé, les vins de son territoire sont exquis, l'air y est pur, et les femmes y joignent l’amabilité française à la grâce espagnole.
Les LANDES donnent leur nom à un des quatre-vingt-six départements de la France. C’est dans les grandes landes qu'il faut étudier la race landaise, dont chaque trait est un sujet d'observations ethnographiques et de méditation fort tristes.
Le LaAnpais est petit et maigre; il a le teint hâve, décoloré, des cheveux lisses et noirs, les yeux plombés, la physionomie morne, ses traits impassibles et que le sourire anime rarement, ont, ainsi que le remarque M. Gaillard, cette expression méditative analogue à celle que l’on rencontre chez quelques maniaques. Quoique d’une constitution frêle, délicate et consumée par la fièvre durant une grande partie de l’année, le landais se livre aux plus rudes travaux et brave toutes les intempéries des saisons. Ses vêtements grossiers l’accablent pendant l'été, et ne le préservent point du froid en hiver.
Son habitation serait dédaignée d’un sauvage du Groenland, tant elle est sale et ignoble. La pièce principale est une vaste cuisine, dont le foyer est garni d’un chaudron colossal dans lequel la doyenne de la famille agite l’escoton, sorte de bouillie de farine de maïs ou de millet qui forme ordinairement la nourriture du Landais. Dans cette cuisine se pressent des femmes occupées à filer en silence, des enfants qui attendent le repas, et des hommes qui ont pour sujet habituel de conversation le loup-garou en crédit ou la résurrection d'un sorcier.— Les gynécées landais sont des bouges obscurs et dans lesquels l'air ne pénètre pas. Hommes et femmes, quel que soit leur âge, s’y blottissent pêle-mêle pendant la nuit; les uns couchent par terre sur des peaux de mouton ; les autres sur de mauvais grabats, entre deux lits de plumes, supportant une chaleur qui ferait durcir un œuf,
Le berger est le souverain des bruyères et des marais des Landes. Mais si la classe des bergers est la plus nombreuse elle est aussi la plus misérable. Comme ils sont ordinairement éloignés des habitations et qu'ils vivent souvent des semaines entières sans entrevoir une figure humaine, ces pâtres emportent avec eux un pelit sac de farine de millet ou de maïs, de lard parfaitement rance, et d’un chaudron pour apprèter le fameux escoton, et qui lui sert aussi à faire bouillir son eau dont il est obligé de corriger le goût détestable au moyen de vinaigre et de sel. Perché sur de longues échasses qui le hausse de six pieds, il enjambe les bruyères, traverse les marais et lutte de vitesse avec les chevaux sauvages indigènes. Quelquefois il erre à l'aventure en filant ou tricolant la laine de ses moutons. De temps à autre, la rencontre d’un second berger vient lui apporter une distraction au milieu de ses longues heures de solitude. Ce n’est que rarement qu’un bouvier s’écarle de la route pour repaitre ses bœufs au milieu des bruyères; s’entretenir avec l’exilé du revenant qui met en émoi la bourgade voisine, et surtout de la santé de leurs bêtes, |
En hiver, le berger se vêtit de peaux de mouton, dont la laine est en dedans et qui recouvrent loutes les parties du corps, à l'exception des pieds toujours nus et de la tête qu'il abrite sous son béret brun. Ils ont en outre une pelisse blanche d’une étoffe de laine grossière, et dont la partie supérieure se termine par un capuchon pointu, orné