‹ Mœurs, usages et costumes de tous les peuples du monde, d'après des documents and authentiques et les voyages des plus récents (volume 3)Chapitre 134 sur 146 · MEL NE · texte numérisé non relu

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de bandes rouges et de crins flotlants. Ge vêtement qu’ils appellent un manteau de Charlemagne est remplacé en été par une espèce de dolman en peaux d'agneau; des peaux semblables succèdent alors à celles de mouton sur les cuisses et les jambes du berger où elles sont fixées par des attaches rouges. Le berger porte aussi une chemise de toile, mais il est douteux qu’elle ait jamais été lavée.

Le résinier est un homme qui s’éveille avec le jour , s’arme d’un hache affilée, d’une longue perche faconnée en guise d'échelle, d’un sac contenant des vivres, et qui, chargé de cet attirail, se rend en hâte dans les forêts de pins dans lesquelles il passe la plus grande partie de son existence. Il prélude à ses travaux par quelques articulations discordantes qui ont la prétention d’être une chanson. Puis il dresse sa perche à étrier contre la tige élancée d’un pin, et s'élève à une hauteur considérable, sans autre appui que le petit support où il place son pied gauche, tandis que sa jambe droite, projetée contre l’arbre, contient la perche et l'empêche de vaciller. Suspendu ainsi, il trace à la surface de l'arbre et à coups de hache un étroit canal que l’on jurerait fait au rabot. C’est par cette entaille longitudinale qui aboutit au pied de l’arbre, que découle la résine que cet homme ramassera et transportera plus tard aux distilleries.

Séquestré de toute société, il ne connaît pas l'ennui, et, de même que le berger, il ne changerait pas sa vie contre une existence plus confortable. — Le dimanche seulement il quitte les piguadas (forêts de pins) de bonne heure et se rend au cabaret où il oublie ses fatigues et s'efforce de couvrir — ce à quoi il ne parvient pas toujours — des éclats de sa grosse gaieté la voix glapissante des femmes et les clameurs des enfants entassés autour des tables encombrées de bouteilles et de verres. Les libations se succèdent sans interruption, et quand la nuit arrive l'ivresse est générale. Le lendemain le résinier se remet au travail comme si l’orgie n'avait fait que lui prêter plus de force et de vigueur.

Le costume du résinier se compose d’une veste de gros drap, d’un pantalon de toile grise, serré par une ceinture rouge, et d’un béret ou d’un chapeau de paille. En cas de pluie, il s’affuble d’un manteau noir à manches ouvertes, dont la forme exceptionnelle n’a subi aucune variation depuis le moyen âge et qui nese rencontre que dans le Marausin.

Les landaises s'occupent des travaux domestiques, de la culture des terres et de la confection du charbon; ce sont elles qui nourissent les abeilles et font l'éducation des vers à soie. Presque toutes les femmes des landes naissent jolies et restent telles jusqu’a vingt ans; passé cet âge, elles dépérissentà vue d'œil : leurs traits délicats, la beauté, la douceur de leurs yeux, leurs charmes en un mot disparaissent et font place à un ensemble repoussant dont la laideur est incroyable. Et il faut bien l'avouer ce sont les rudes occupations auxquelles on les soumet qui les fane et les vieillit prématurément. — Ce que nous venons de dire n'est pas applicable aux femmes des villes et des bourgs, ct on rencontre rarement dans une ville d’égale population autant de Jolies femmes que l’on en compte à Dax.

Les Daquoises ont des charmes éminemment attractifs; elles plaisent d'autant plus qu’elles ont le naturel doux et prévenant, et la conversation vive et enjouée. Fort coquettes à l'égard des étrangers, elles réservent pour le soupirant indigène le triste surnom de « galant à la noix. » Ce qu’est un galant à la noix, nous allons tâcher de vous le dire.

Lorsqu'un paysan de la contrée de Born a l'intention de demander la main d’une jeune fille, il va le soir frapper à la porte de la maison habitée par la belle. Prévenus de la visite, les parents lui ouvrent, et chacun prend place autour d’une table où un souper abondant est servi. Pendant ce repas, qui dure toute la nuit, la sobriété n'est

pas plus respectée que le silence ; maïs pas un mot relatif à l’objet de la visite n’est prononcé. Au point du jour, la jeune fille se lève de table et va querir un dessert toujours composé de plusieurs plats. Si l’un d’eux contient des noix, le prétendant abandonne aussitôt la place, saluant à peine, et suivi de ses amis, témoins de ce congé très-formel, quoique symbolique. La mésaventure est publique, et, jusqu’à ce qu’on lui présente un dessert plus heureusement servi, le poursuivant Hi conserve le titre peu enviable de galant à la noix.

Däns les parties des landes comprises dans le département de la Gironde, les mariages se traitent fort cavalièrement. Aux jours de fête, à la suite de la messe, les pârüissiens se placent d'un côté devant l’église; de l’autre côté, les paroissiennes se tiennent accroupies, et formant un cercle au milieu duquel est un pâtre, huché sur une pierre; derrière lui sont disposés par groupes les jeunes gens des deux sexes. Après s’étre recueilli deux ou trois minutes, le pâtre lève les deux bras et hurle plutôt qu'il ne chante un air favori dont l’incohérence euphonique ne peut se décrire. Ce chant sauvage devient le signal d’une danse vraiment grotesque. Chaque homme saute lourdement devant sa danseuse fort attentive à imiter tous ses mouvements. C’est alors que les garçons se sentent saisis de velléités matrimoniales; l’un d’eux prend brusquement la main de sa danseuse et la presse à différentes reprises. Lorsqu’à ces provocalions, qui ne laissent aucun doute sur les sentiments du jeune homme, la belle répond par une étreinte aussi peu équivoque; elle est entraînée par le galant hors du cercle : tous deux, qui jusqu'ici avaient tenu les yeux baissés, se regardent, échangent quelques mots et deux ou trois taloches, et vont trouver leurs parents, auxquels ils apprennent comme quoi ils s’agréent. Les arrangements sont pris sans désemparer; le curé est appelé et fixe le jour du mariage, auquel assisteront tous les paroissiens. Au jour solennel, la mariée paraît vêtue d’étoffes grossières, taillées sans goût, coiffée d’une capuce formée de plusieurs mouchoirs ou d’un bonnet à larges bandes dentelées de rouge coquelicot; par-dessus, elle met un grand chapeau orné de rubans noirs et d’une branche d'immortelles de mer. Son corset de siamoise laisse entrevoir sa gorge, et à ses bras pendent deux paniers destinés à recevoir les offrandes que l’usage commande d'offrir au nouveau ménage.

Le landais est bon, obligeant respectueux € envers l'autorité, peu enclin au vol et à la fraude; mais, dans un accès d'irritabilité nerveuse, il ne reculera pas devant un assassinat. — Il est religieux, et nul plus que lui ne donne de marques touchantes de souvenir et de regret à la mémoire des morts. Lorsqu'un habitant vient à mourir, le hameau auquel il appartient assiste en masse à son convoi, et des femmes couvertes d'habits lugubres vont s'asseoir sur sa tombe, où elles récitent des prières.

Le passe-temps le plus agréable du landais est le cabaret; toutefois, ceux qui habitent les deux rives de l’Adour se permettent le divertissement des courses de taureaux, et cela en dépit des prohibitions les plus expresses.

Quant au citadin landais, c’est un provincial comme un autre; un peu gascon par la lisière, mais généreux, franc, et incapable de manquer à ses engagements. Il aime le jeu et la bonne chère; mais le jeu l’amuse, et on vit à bon compte dans ce pays. Affable et prévenant pour l'étranger, il est d’un commerce agréable. On voit qu’au demeurant c'est une assez bonne créature, dont les qualités peuvent racheter bon nombre de petits défauts.

Avant de quitter la Guienne, disons un mot de Bordeaux. 1 faut la voir, la reine marchande, avec ses quais peuplés de milliers de têtes, avec les grincements de ses innombrables poulies, ses douaniers aux fracs verts échelonnés sur les ports, ses édifices grandioses, et ses rues coupées en échiquier. Le port de Bordeaux décrit un are dont

les deux extrémités sont éloignées d’une lieue; il peut contenir mille vaisseaux. Son importance et le mouvement qui y règne le meltent au premier rang dans le royaume. Il estdifficilederetenir son admiration à la vue de cette belle ligne d’édifices qui le bordent dans toute sa longueur; de cette foule de navires de toutes grandeurs et de toutes nations ; de ce fleuve qui coule avec rapidité, et qui s’étend sur une largeur de trois quarts de lieue; de ce pont magnifique composé de dix-sept arches, et qui, jeté sur la partie la plus étroite de la Garonne, forme cependant une élendue de quatre cent quatre-vingts mètres de longueur; monument d'autant plus hardi, que les difficultés qu'offrait sa construction paraissaient presque insurmontables. Il a fallu vaincre les obstacles que présentaient le fond sablonneux et mouvant du fleuve, sa profondeur de sept à dix mètres, le flux qui, deux fois par jour, élève ses eaux de quatre à six mètres, et les courants qu'il occasionne, et dont la vitesse est souvent de plus de trois mètres par seconde.

Le Forez est compris tout entier dans le département de la Loire.

Saint-Étienne, chef-lieu d'arrondissement et de l’ancienne province du Forez, a été décrit par un savant économiste, M. Adolphe Blanqui. « C’est, dit-il, la ville des contrastes. Non loin du bel hôtel de ville que les habitants ont élevé sur la place Neuve, on aperçoit encore des masures enfumées, vraies demeures de cyclopes, sans carreaux de vitres, surchargées plutôt que couvertes de tuiles à gouttières. Les chemins sont remplis d’une poussière noirâtre qui s'attache aux vêtements, aux habitations, aux meubles, et leur imprime promptement le caractère de la vétusté. C’est pourtant sur le bord de ces routes qu'on fabrique les gazes légères, Les tulles, les rubans éclatants, dont l’Europe entière est tributaire. Ici, des armuriers ; plus loin, des brodeuses ; dans les champsle bruit des forges; dans les rues celui des métiers. On rencontre souvent à cheval des hommes tout couverts de fumée, qui semblent manquer de linge, et qui possèdent des usines productives. Je n’ai pas pu faire accépter la moindre gratification à des mineurs sans chemises, et l’on voit à Paris des hommes qui mendient en jabot. J'ai trouvé au milieu de Saint-Étienne des maisons que j'avais vues, il y a quelques années, à ses portes. Sa population s’est élevée de 20,000 âmes à 40,000 en moins de dix ans, tandis que celle de Montbrison, chef-lieu de préfecture, ville de rentiers et de gentilshommes, décroîtincessamment, et devient lerendez-vous de tous les mendiants du Forez.»

Le FoRÉzIEN est marchand par excellence. 11 semble, selon l'expression de M. L. Roux, obéir à un instinct, à une vocation qui est de vendre, d'acheter et de produire; car les temps modernes l'ont fait industriel, et les socialistes l’ont nommé producteur.

L'industrie de Saint-Étienne comprend deux articles principaux: le fer et la soie, qui tous deux marchent dans une voie égale de perfection. De la même ville, et, pour ainsi dire, de la même main, sortent la soie et le fer.ouvrés. Le Forézien n’a besoin du secours de personne : il ne doit qu’à lui les machines et les métiers qui lui sont nécessaires pour fabriquer tel genre d'articles; il les met en activité, et cherche lui-même des débouchés aux nombreux produits qui en résultent. On naît inventeur à Saint-Étienne; mais il y faut être né pour s’y plaire. L’étranger n’y séjourne qu'à regret; il se plaint de la compression des mœurs, de la rude éducation du travail qu’il faut avoir subie pour l’apprécier, et qu’il faut pratiquer sans interruption pour n'être pas tenté d'en rêver une autre.

Le négociant stéphanois est peut-être l'expression la plus complète du commerçant: il est le plus matinal du personnel de sa maison, descend au magasin en veste et ex casquette, avant le plus diligent de ses commis, et son travail équivaut à celui dequatre ouvriers. Sa femme doit lui apporter en dot une aptitude innée aux affaires et ce qu'on appelle « unebelle main; »les heures charmantes qu'une Parisienne passe à sa toilette, elle les utilise à des occupations de teneur de livres. Le fils de ce négociant type nait avec

le génie spécial de la famille; il hérite des vertus commerciales de son père avant

d’hériter de ses capitaux; de bonne heure il s'établit pour son compte et ne tarde pas à

édifier une fortune. — Ce n’est que lorsqu'il est vieux que le négociant de Saint-Étienne

se retire des affaires. Et encore, dans la petite propriété qu'il a acquise sur les bords de

la Loire, il ne faut pas penser qu'il restera oisif : il vend son vin, son blé, toutes ses récoltes ; car vendre est sa vie; s’il ne vendait pas, il mourrait.

Le négociant Stéphanois a un magasin, et en général une maison a lui; des commis, des ateliers et des capitaux à part; il tient ses prix et fabrique en grand; il forme ce qu'on peut appeler une bonne maison. Enfin, c’est lui qui donne à Saint-Étienne le caractère unique qu'on lui connaît.

Le passementier de Saint-Étienne se distingue du canut de Lyon par une aptitude plus complète à un travail plus compliqué. Il a des allures libres; mais sa fierté tient à un sentiment de dignité qui ne messied pas à l’ouvrier. Il s’habille d’une veste rond: ou carmagnole; dans l'atelier il porte un bonnet. La mode du pays est constamment la sienne et il n’est jamais esclave de ses ajustements.

Le dessinateur de fabrique est devenu une nécessité de l’art. Dans l'origine on le payait au poids de l'or. Aujourd’hui on le paye encore assez cher parce que ses dessins font assez souvent la fortune d’une maison. Peu de maisons sont assez importantes pour avoir un dessinateur à elles seules, et cet artiste fait des affaires avec toutes.

L'ourdisseuse donne à Saint-Étienne un cachet particulier ; à huit heures du matin elle se rend par troupes à son magasin d’où elle sort à midi. Elle n’a ni l'indépendance de la grisette parisienne, ni sa main mignonne, ni son pied menu, ni ses bas à jour, ni sa réputation.

Les femmes de la classe industrielle aisée n’osent point porter chapeau, et l’ourdisseuse rougirait d'introduire un bout de ruban dans sa toilette; car pour elle, le ruban n’est point un luxe, une parure, c’est un travail dont elle connait le prix.

Saint-Étienne a deux espèces d’armuriers. Le fabricant d'armes bourgeoises gagne généralement plus que l’ouvrier de fabrique, et passe pour un raffiné. L’ouvrier attaché à la manufacture royale est une sorte de soldat tarifé, retraité... et stéphanois.

Le paysan forézien n’a que de vagues notions de la vie civilisée qui expire au seuil de sa demeure. Sa maison n’est point une chaumière et cependant elle en approche; elle a des fenêtres ogivales qui indiquent qu’elle a pu être jadis un château; c’est là une présomption que semble confirmer le plafond en chêne sculpté de la pièce principale, et les voûtes en pierre des écuries. — Ce paysan est sobre, âpre au travail, intraitable quant à l’économie domestique. Dans la semaine son habit à larges basques est en cadi, le dimanche il est de drap de Montauban; son costume est complété par un pantalon flottant, des bas de coton, des souliers lacés, une chemise de toile primitivement jaune, et blanchie par l’usage, une cravate de mousseline et un chapeau rond modernisé.

Sa femme a une coiffure brodée au tamis ornée d’une profusion de dentelles, relevée en bandeau au moyen d’une épingle d’or. Cette coiffure qui souvent est d’un grand prix reçoit toute sa richesse des cheveux de la paysanne, qui sont d’une grande beauté, forment chignon, et s’arrondissent autour du col avec un art naturel, dans un volume régulièrement gracieux. — La seule époque de luxe, d'élégance, de joie pour cette femme, c’est l’époque de son mariage. Le dimanche qui en suit la célébration est aussi solennel, aussi paré que le jour des noces. C’est à l’occasion de son mariage qu'elle achète les parures qu’on lui verra toute sa vie. — Dans la classe pauvre, la femme se marie pour avoir une robe de drap, et la noce a lieu dans un cabaret de village.

Rive-de-Gier, ville de 8,000 âmes, doit son importance à ses belles houillères exploitées au moyen de quarante machines à vapeur, à ses verreries et à ses usines. On y

remarque le beau bâtiment appelé la Maison du canal, et le magnifique bassin qui est en face. C’est ici que nous verrons le mineur et le verrier,

Le mineur ne diffère guère par l'apparence physique du charbonnier dont il porte le costume. Il a constamment avec lui un sac, vide quand il rentre dans son souterrain, plein quand il en sort, car il doit avoir sa part de mine. Un panier à charbon lui sert de véhicule pour descendre dans son puits. Le mineur est invariablement armé d’une lampe en fer; son port est austère, ses mœurs sont calmes; il est complétement indifférent aux choses qui se passent sur la surface du globe. Son existence est toute concentrée entre la mine et le foyer domestique. Sa figure estompe de couleurs sombres la physionomie des lieux qu’il habite. Partout où il passe, la route est noire, l'atmosphère chargée d’atomes salissants, les mœurs sont lourdes et comprimées. Chaque fois qu’il doit rentrer dans ses vastes catacombes, il dit adieu à sa famille, car il n’est jamais sûr de la revoir. |

« L'origine du verrier, dit M. Roux, ses talents si variés, ses priviléges, ses rivalités d'atelier, la conscience de sa dignité, de sa noblesse blasonnée sur le génie de l’inventeur avant de l'être sur le travail de l’ouvrier, le rattachent puissamment à l’histoire de l’industrie en général, et l’associent au Forézien comme travailleur.» Jadis les verriers élaient gentilshommes et travaillaient l’épée au côté. A l'heure qu’il est, ce qui constitue entre eux une véritable aristocratie, c’est le talent, le souffle. La capacité du verrier se mesure sur celle de la bouteille qu’il peut souffler. À quarante ans la poitrine de cet homme s’épuise, son souffle perd de sa force et son ardeur s'éteint, son cristallin s'épaissit, sa rétine s'émousse, il y voità peine. Alors, s’il y a une caisse de secours, il se retire; et son fils destiné comme lui à vivre la moitié d’une vie d'homme le remplace sur le fourneau.

L'ancienne province du Limousin est bornée au nord par la Marche; à l’est, par l'Auvergne; an sud et à l’ouest, par la Guienne. Elle était divisée en haut Limousin, au nord-ouest, et bas Limousin, au sud-est, et forme aujourd’hui la plus grande partie du département de la Haute-Vienne et de celui de la Corrèze. Cette contrée est en général montagneuse et pauvre; les châtaignes en sont une des plus importantes productions, et elle fournit des chevaux renommés pour la selle.

L'absence de bons chemins vicinaux, de rivières navigables, de canaux, rendent l'écoulement des produits très-difficile; aussi les manufactures se sont-elles formées tardivement et avec peine. Les haras, en partie détruits par la révolution, se repeuplent lentement de chevaux de belle race. L'agriculture est encore dans l'enfance; la moitié des terres en jachère, et les fermiers se contentent des récoltes strictement nécessaires à leur consommation, sans oser tenter des améliorations qui seraient inutiles par suite du‘défaut de débouchés. L'élève des bestiaux est préférée à la culture du sol, parce qu’elle est plus lucrative. Grâce à la multiplicité des eaux vives, il est facile d’arroser, et même, le cas échéant, d’inonder entièrement les prairies, au moyen d’une pêcherie ou réservoir placée à la source du cours d’eau. Les gras pâturages de la Limoges sont donc la principale richesse du paysan de la Haute-Vienne; mais elle n’est pas suffisante pour le soustraire au dénüment et à la disette; et quoique la vigueur et la beauté physique de celte classe de Limousins n'aient pas élé altérées par une nourriture grossière, une température variable, et des mariages trop précoces, ils sont tristes et incultes comme le sol où ils sont nés. Cependant, le climat étant plus chaud dans la Corrèze, où les vignes serpentent, où les fruits abondent, il en résulte que la population de cette partie du Limousin est plus gaie, plus dissipée, plus méridionale; mais sa vivacité n’atteint jamais le même degré que celle du Provençal ou du Languedocien. La Corrèze possède des carrières d’ardoises et de pierres de taille molles et faciles à

travailler ; aussi l'emploi de ces matériaux donne-t-il aux villages de ce département un air d’aisance et de propreté que sont loin d’avoir les huttes en lattes et en terre de la Haute-Vienne, habitations informes et malsaines, couvertes de chaume ou de tuiles rondes. Écoutons à ce sujet le docteur Vidalin : |

« Dans son habitation, dit-il, le campagnard de la Corrèze est misérable et souverainement à plaindre; ses habitations présentent la triple image de l’insalubrité, de la saleté et de la misère. La plupart adossées à dés terrains humides, situées sur des plans inférieurs à celui du sol environnant, elles reçoivent l'humidité qui ruisselle des murs et de la terre. Exposées sans art, percées sans connaissance, elles attirent les souffles froids et humides de l'hiver en concentrant les chaleurs dévorantes de l'été. La fumée de leurs foyers, ne trouvant pas d’issue par des cheminées vicieusement disposées, se condense dans l'appartement; l'air, saturé de cette vapeur irritante, va affecter péniblement l'œil ; des ophthalmies chroniques rebelles s’ensuivent , et la cécité souvent. Ajoutez à ce récit pénible le voisinage {rès-immédiat et souvent la cohabitation d’un animal sale et dégoûtant, le cochon; et vous aurez une idée assez exacte du malheur de l'habitant des campagnes retiré sous son toit. »

Accoutumées dès l'enfance à se mêler aux travaux du vigneron sur les coteaux rocailleux, les Corréziennes perdent promptement leur sauvagerie primitive dans leurs relations avec l’autre sexe. Le dimanche, jour de marché dans toutes les paroisses, elles se rendent au bourg le plus proche, entrent un instant à l’église pour y entendre la messe, pendant laquelle les cris irrévérencieux de leur volaille se mêlent à la voix de l'officiant. Elles vont ensuite vendre leurs produits , échanger des médisances avec les commères, de grosses plaisanteries avec les garçons.

Dans le département de la Haute-Vienne, la vie des femmes est plus solitaire et moins active. Elles vont rarement aux foires, et leur occupation se borne à la garde des chèvres. Une fois mariées, elles restent au logis, préparant la bréjoado, ou soupe aux raves et au lard, les gerlitons, crêpes faites avec de la pâte de sarrasin levée et de l'huile de noix, et cuites sur une plaque que l’on nomme plotino ; elles filent, tricotent, et donnent leurs soins à leurs nombreux enfants qu’elles allaitent jusqu’à l’âge de trois à quatre ans.

Les traits caractéristiques des montagnards limousins peuvent être résumés ainsi : esprit d'économie naturel à ceux dont Le gain est faible et pénible ; horreur du service militaire, la dépréciation du sexe féminin, qui fait que l’on regarde à peine les filles comme des enfants; enfin, cette confiance dans les cures miraculeuses qui guérit souvent le corps en relevant l'âme abattue.

Le patois limousin a beaucoup d’analogie avec les dialectes du Midi, notamment avec la lañgue espagnole. — Les bourrées que l’on danse au son de la musette dans la Haute- Vienne, et du fifre dans la Corrèze, sont accompagnées de refrains dont la quantité prouve la multitude de rimeurs de village.

Le couérou (mendiant) est un personnage dans les campagnes; on le fait asseoir au coin du feu; on lui présente les châtaignes cuites dans le toupi ( grande marmite de fer), et le pain de seigle rond que l’on appelle tourto. — Pour reconnaître ces bons procédés, le couérou chante des ballades, récite des légendes, et apprend à ses hôtes Comment la sainte Vierge a été bergère en Limousin, et comment, pour s’abriter en gardant son troupeau, elle a élevé ses dolmens dont on ne connaît point l’origine. Quelquefois le couérou est EN CUENLES et c’est une profession assez lucrative dans le Limousin.

En dépit des dispositions contraires des lois modernes, le droit d’aînesse est maintenu dans le Limousin avec autant de ténacité que d’astuce. De même que l’on n’est

jamais parvenu à faire comprendre aux villageois de cette province la nécessité de l'instruction primaire, de même on n’a pu jusqu'à présent leur persuader que tous les enfants doivent avoir une part égale dans l'héritage paternel. Il n’est pas rare qu'après avoir été, du vivant de son père, hébergé au préjudice de ses frères et sœurs, l'aîné soit avantagé d’un quart après le décès du chef de la famille. L'héritage, en mettant en présence des avidités rivales, est partout une source de contestations et de désunion; il engendre, parmi les rudes et grossiers laboureurs, des haines que l’exaspération peut pousser au crime; chez les bourgeois, il donne lieu à des procès entamés avec aigreur, poursuivis avec persévérance, et qui durent d'autant plus longtemps qu'ils font diversion à la monotonie d’une vie d’oisiveté.

Tout le monde est cavalier dans le Limousin; chaque ferme est pourvue de chevaux de selle, et le fermier se rend souvent aux foires sur une monture que ne dédaignerait pas un dandy. Les femmes sont aussi d’habiles écuyères ; tantôt elles montent par couple, l’une à droite et l’autre à gauche, sur de grandes selles plates ; tantôt elles se placent à califourchon, les jambes cachées par de longues jupes de laine qui de chaque côlé tombent jusqu’à terre.

Limoges, chef-lieu de la Haute-Vienne, s'élève en amphithéâtre , ce qui donne à ses rues tortueuses l'inconvénient d’être très-rapides ; mais aussi l’air vif et pur que l’on y respire, première cause peut-être de la santé des habitants et de la fraîcheur des femmes, entretient, à l’aide de ruisseaux limpides, la propreté de cette ville. De belles promenades et plusieurs places publiques occupent la partie la plus élevée : l’une de celles-ci, appelée la place d'Orsay, se trouve sur l'emplacement d’un amphithéâtre romain. — Chaque année il s’y fait des courses de chevaux où concourent ceux de la Haute-Vienne et ceux de neuf départements voisins, et l’on distribue des primes pour l'amélioration de la race bovine.

Limoges est la cilé la plus commerçante et la plus luxueuse des deux départements formés par le Limousin. Ses ouvriers sont tranquilles, honnêtes , laborieux ; mais ils ont, comme les campagnards, le caractère incertain, résigné, apathique, fruit de la misère et de l'ignorance, qui fait qu'ils ne tentent jamais d'améliorer leur sort. — Les bouchers forment encore une corporation redoutée. Ils vivent isolés, dans unerue qu'ils habitent exclusivement et qui est gardée par d'énormes mâtins. — Quoique moins modestes que les ouvrières de village, les grisettes de Limoges sont plus rangées que celles de Paris. L’éclat agaçant de leurs grands yeux langoureux, l'expression de mélancolie répandue sur leur visage, la blancheur éblouissante de leur teint, la douceur insinuante et mielleuse de leur langage, leur attirent trop d’hommages pour qu'elles puissent résister toujours aux séductions de la flatterie, à l'entraînement du plaisir. Mais comme elles tiennent à semarier, le besoin d’une position stable met un frein à leur coquetterie. Elles ont, au resle, un penchant à la coquetterie qui progresse de jour en jour. Il y a cinquante ans, celles qui se paraient de rubans passaient pour empiéter sur les droits des bourgeoises; et celles-ci ne se faisaient faute de coups de langue à l'endroit de l’ouvrière ambitieuse. Aujourd’hui, la grisette de Limoges porte un petit bonnet en forme de serre-tête et bordé d’une garniture de tuyaux relevés et empesés.

C’est à la fin de juillet qu’il faut visiter Limoges, où les habitants de toutes les par- Lies de la province accourent pour assister à la foire de Saint-Loup. Alors le coup d’œil est des plus variés. Ici, les Corréziennes aux chapeaux de paille aplatis sur les côtés, et ornés de rubans; là, les fermières de la Haute-Vienne avec leurs bonnets de toile à barbes de mousseline; plus loin, de vieux paysans en surtout bleu, en chapeaux ronds à larges bords; ailleurs, les métayers astucieux, discutant chaudement leurs intérêts sur le champ de foire; les propriétaires campagnards surveillant la vente de leurs bes-

Liaux ; les paysannes arrêtées en extase devant les merveilles inconnues étalées le long

des rues et sur les places.

Quant à la capitale de la Corrèze, il faut la voir au mois de décembre. On peut alors y faire de la dépense, danser, jouer, se divertir avec des gens portés au plaisir et à l'ostentation, et dont les saillies et les fanfaronnades ont comme un fort parfum de Gascogne.

Le département des Pyrénées-Orientales est formé de l’ancienne province du RoussizLLon.

Le RoussILLONNAIS des villes n'a presque plus d’individualité; mais tout le passé revit lorsqu'on gagne les vallées, surtout si l'on gravil jusqu’à la Cerdagne, jusqu’au Capier.

Le Roussillonnais est belliqueux, indépendant par caractère, vif, brusque, pétulant, prompt à Sirriter; moins vindicatif que l'Espagnol, il peut pardonner une injure, mais il ne l’oublie pas. Plein de courage et de hardiesse, il se fait un jeu du combat; on retrouve encore en lui le descendant de ces montagnards qui, au temps des rois de Majorque, couraient impétueusement aux armes, aussitôt que l'étranger pénétrait sur le sol natal.

Quoiqu’elle ne se soit pas précisément attiédie, la foi du Roussillonnais a dû subir les mêmes modifications que le temps a apportées dans son humeur guerrière. Sa croyance est toujours ardente, sincère, pleine de conviction, mais il laisse en ruines les vieux cloîtres.

Visitons d’abord Perpignan. Cette ville est à deux lieues de la mer, au pied d’une colline, et probablement sur l'emplacement de l’ancienne cité municipale de Flavium Ebusum. Ses fortifications consistent en une enceinte murée, garnie de bastions et défendue par quelques ouvrages avancés, et en une citadelle très-forte qui domine la ville au sud et les environs. À l'exception d’une ou deux rues, les autres sont étroites et sombres ; les maisons sont mal bâties, et le seul édifice remarquable est la cathédrale. Il y a plusieurs belles promenades le long de la grande levée en terre qui entoure la ville.

La vie du Perpignannais est, comme celle de la plupart des méridionaux, toute extérieure. Ils passent la moitié de leur temps à flâner sur la place de la Loge, en fumant la cigarette indigène fabriquée à la façon espagnole; après avoir causé de leurs affaires un peu, de celles du voisin beaucoup, ils vont voir parader les troupes de la garnison sur la place d’armes. En été les ombrages épais des Platanes, en hiver les vastes allés de la Pépinière sont les promenades habituelles des Perpignannais. C’est là que se rendent le soir, grandes dames et grisettes en toilette, celles-là se montrant . celles-ci clignant du coin de l'œil, toutes jouant de la prunelle et de l'éventail, en femmes qui ont du sang espagnol dans le cœur.

Le Perpignannais est joueur acharné, à ce point qu’un bailli de cette ville publia, en 1502, un édit portant que « nul ne pourrait, sous peine de cinq sous d'amende, jouer sa chasse ou ses fromages » c’est-à-dire toutes les richesses du montagnard.

Mais pour trouver des mœurs tranchées, des coutumes bien PArLAQuIRrEs il nous faut quitter le chef-lieu du Roussillon.

Dans tous le pays, les prêtres, avant de donner la bénédiction RDA ne se contentent pas du simple owi que prononce en tremblant la jeune vierge; ils font répéter mot à mot à la mariée la formule de l'engagement réciproque,

D'étranges formalités accompagnent le mariage dans le Capier. Lorsqu'un jeune homme a su se faire aimer d’une fille et que les parents de celle-ci l’ont agréé, il se rend suivi de ses parents et de ses amis, à la demeure de sa fiancée, où, bien que toutes les conventions aient été arrêtées à l'avance, le père feint une grande surprise à la vue du nombreux cortége qui vient lui soumettre la demande du prétendant. IL se lève et va d'un air grave, frapper à la porte de la chambre de sa fille où ses sœurs et ses com-

pagnes se sont réunies. La porte s'ouvre et toutes sortent les unes après les autres. A chaque jeune fille qui passe, le père adresse à son futur gendre cette question : « Est-ce celle-ci que vous désirez pour votre épouse. — Non, réplique le jeune homme. » La demande et la réponse se renouvellent jusqu’à ce que la fiancée, qui est toujours la dernière se présente. Dès qu’il l’aperçoit— « Voici celle que j'ai choisie, s’écrie le jeune homme. — Prends-la donc » répond le père. » Et il réunit l’une dans l’autre les mains des futurs.

Le jour de la célébration, le marié se rend seul à l’église. La fiancée y est conduite par sa famille et les invités. C’est Le plus proche parent du futur qui lui donne le bras, et qui, avant de partir lui a chaussé lui-même une paire de souliers dont il lui fait présent,

La principale, la grande, l’immuable passion du Roussillonnais, c’est la danse. Il danse à tout âge, toujours et quand même. Une fête de village, et chacun a la sienne, est un des spectacles les plus curieux qui se puissent voir dans le pays.

Le jour de la festa majou (fête majeure) toute la population, quel que soit l’âge ou le sexe, est sur pied. Avec l’aube naissent les cris, les chants, la plus bruyante gaieté. De tous côtés arrivent des troupes d’amis et d'invités. Les hameaux voisins émigrent en laissant chez eux, comme le dit pittoresquement un spirituel écrivain :, tout au plus les malades et les chiens. — Après avoir entendu la grand’messe, on se rend en masse sur la grand’place — ou plutôt sur la place publique, car il se peut qu’elle ne soit pas grande— pour danser tout d’abord ce qu’on nomme le ball? de l’office. Chaque cavalier entraîne sa danseuse, qui est pour l'ordinaire une fiancée ou pour le moins une cousine. Cette première danse paraît emprunter une partie de son caractère à la solennité de l’acte qui l’a précédée; elle est grave, compassée, presque aussi majestueuse que l’historique menuet. Mais aussitôt après le festin — pour lequel toutes le économies d'une année se sont fondues en un jour — excepté les seuls vieillards qui jouent le flor ou la manille, toute la population commence les bals. C’est alors un entraînement irrésistible ; deux ou trois générations dansent pêle-mêle. On doit attribuer une grande partie de cette ardeur à la musique qui exerce une influence invincible sur le système nerveux des auditeurs. En vain il voudrait demeurer spectateur paisible; un Roussillonnais, aux premiers sons du hautbois, n’est plus maitre de lui. Et il faut le dire, cette musique vibrante a une action qui se fait sentir même sur l'étranger ; et l’on ne sait trop si c’est à la musique qu’il faut attribuer le goût de la danse, ou si c’est l'amour passionné de la danse qui a fait naître la musique roussillonnaise. L’orchestre est composé de hautbois grands et anciens, de clarinettes, de cornemuses, et d’un flageolet trèsaigu à trois trous, et dont joue le chef d'orchestre, qui marque la mesure avec une légère baguette sur un petit tambour de quelques pouces de hauteur et de diamètre, suspendu au bras qui tient le flageolet.

Le contre-pas est une danse qu’exécutent les hommes entre eux; ils figurent en rond en se tenant par la main, ou isolément les uns devant les autres; ils sont souvent au nombre de cent, deux cents et même trois cents individus. On connaît dans le Capier, une autre danse appelée le saut à deux. La femme, enlevée par son cavalier, reste assise quelques instants sur sa main, tandis qu’il tournoie sur lui-même en jouant avec un vase qu’on nomme almaratæa. Ce vase, dont le nom est comme la danse d’origine moresque, est une burette de verre blanc, à pied, à large panse, à goulot étroit; il est garni de plusieurs becs par lesquels les danseurs arabes faisaient pleuvoir des eaux de senteur sur les almées.

: M. À. Achard, 4 * On doit prononcer bail.

Parmi les autres danses roussillonnaises, dont la nomenclature générale serait trop longue, nous citerons les seguidillas, danse catalane qui s'exécute au chant de couplets du même nom par un Cavalier et deux danseuses, sur un rhytem, vif court et animé; puis, le ball de cérémonia dansé par un seul cavalier qui figure devant chacune des danseuses qui l’accompagnent, et dont le nombre est indélerminé.

Aux jours ordinaires, le Roussillonnais est sobre, infatigable, patient; habitué dès le berceau aux rudes travaux des champs, il vit de peu et s’occupe sans relâche. — Et quand l'hiver aura été plus âpre que de coutume, quand les pluies d’automne auront balayé le flanc des montagnes, quand la tramontane, le mistral des Provençaux, aura couché sa jeune moisson, le paysan jeûnera toute l’année. La famille n'aura d’autre nourriture que des plantes arrachées au hasard et cuites ensemble dans une énorme marmite, suspendue au-dessus du foyer ; et les pauvres petits enfants souffriront de la faim et souvent du froid!

L'amour de la chicane est inné chez les montagnards. Ils ont un si grand désir d'acquérir quand il n’ont rien, une telle crainte de perdre s’ils possèdent déjà, qu'ils n’épargnent rien pour acquérir ou conserver quelques parcelles de champ qui peuvent les mettre à l'abri du besoin. j

Les pèlerinages sont en grand nombre dans le Roussillon; Les plus renommés sont ceux Saint-Ferriol, de Domanouse, et de Nourri; à ce dernier les jeunes femmes dont les prières ont pour but d’avoir un enfant, se plougent la tête dans un vase profond.

Dans ces occasions, les Roussillonnais se vêtent de leurs plusriches habits. Les hommes ont le bonnet de laine rouge, qui pend sur l'épaule, et que l’on pose fièrement sur le côté du front, l’espadrille, sorte de sandale catalane qui s’enroule autour de la jambe, retenue par des rubans ax couleurs éclatantes, disposés en losanges; la longue ceinture de soie ou de laine rouge qui presse la taille, et vient se nouer coquettement sur la hanche; enfin, la veste à boutons de cuivre, qui se balance sur le bras comme le dolman du hussard.— Les femmes ont le corset de velours, la jupe écarlate qui laisse voir la jambe fine et le pied leste, la coiffe blanche, gracieusement rejetée sur le derrière de la tête, avec une bande de dentelle cintrée en arcade au-dessus des cheveux nattés sur le front. — Les femmes des hauts plateaux du Capier enveloppent leurs cheveux tordus et serrés, dans un réseau de soie qui s’effile jusqu'au gland flottant sur les épaules. — Celles de la Cerdagne croisent sur leur tête un mouchoir de soie à carreaux; deux bouts se nouent sous le menton; les deux autres pendent sur le cou.

Les Roussillonnais ont religieusement conservé les mystères du vieux temps. Pendant la festa majou, les habitants du village dressent souvent sur la place publique, un grand tréteau de planches couvert de feuillage : c’est le théatre, autour duquel se range confusément-une foule avide, curieuse, impatiente. A la nuit, quand les danses ont cessé, la représentalion commence : c’est toujours une narration longue et diffuse de la vie de quelque martyr, à moins que le sujet ne soit tiré de la Bible. On compte parfois jusqu'à quatre-vingts personnages sur la scène. L’attention des spectateurs est profonde, et tout interrupteur serait assurément très-mal venu.

L'ancienne principauté du Béarn forme actuellement une partie du département des Basses-Pyrénées.

Pau, la capitale du Béarn est sur une hauteur que coupe un ravin profond, sur lequel on à jeté un court et large pont. Pau est bien bâtie et bien percée: on distingue surtout la grande et large rue qui la parcourt dans sa longueur de près d’une demi-lieue. Si Pau n'avait pas vu naître Gaston de Foix, célèbre sous le titre de duc de Nemours; Jeanne d’Albret, qui, reine d’un petit État, occupe une si grande place dans notre

histoire; le vicomte d’Orthès, qui, dans Bayonne, épargna le sang des victimes que Charles IX vouait au massacre de la Saint-Barthélemy; Pierre Marca, l’un des plus savants prélats de l’église gallicane; Pardiès, connu par ses travaux astronomiques; enfin ce général qui renonça aux affections de la patrie pour occuper un trône où les vœux des Suédois le firent monter, il lui suffirait d’avoir donné le jour à Henri IV. Dans son château, d’une construction irrégulière et bizarre, qui fut transformé en caserne pendant la révolution, et depuis la restauration érigé en maison royale, on conserve, avec un religieux respect, l’écaille de tortue qui servit de berceau à ce prince; et l’on ne peut visiter sans un sentiment d'intérêt les jardins qu’il parcourant tant de fois dans son enfance. |

C’est un jour de procession qu’il faut voir la population de Pau. — La physionomie des hommes est avenante; ils ont en général le nez aquilin et les. pommettes sail- Jantes.

La gaieté est comme stéréotypée sur leur visage; quelques rides moqueusesle long de la paupière, et une habitude de visage qui, peu à peu, relèvent les coins de la bouche, contribuent à donner au type national une expression satirique et gaillarde. Les hommes ont à peu près le costume traditionnel; le béret plat, brun ou bleu, quelquefois surmonté d’une houppe de laine blanche ou rouge, l'antique blandi bleue, rarement écrue; la veste brune, et, en général, la large ceinture rouge du catalan, tranchant sur un gilet de laine blanchätre. On regrette que le pantalon vulgaire ait succédé aux guêtres collantes, à la braie aux larges plis. — Les paysannes ont un costume des plus originaux. Il se compose de capulets écarlates où blancs, de fichus aux vives couleurs. Quant aux dames de la ville les unes portent le long manteau noir et roide à capuchon, qui les enveloppe de la tête aux pieds, les autres font usage du madras à carreaux bruns et verts, rouges et jaunes, posé de côlé, et d’une façon très-coquette. Ce madras couvre en partie des cheveux du plus pur ébène. Toutes ces femmes ont généralement de beaux yeux, des lèvres qu’entr'ouvre un agaçant sourire; leur démarche preste et assurée, comporte ce singulier mouvement des hanches que les Espagnols appellent meneo, et qui semble une provocation à l'amour. Les Bearnaises semblent être nées tout exprès pour danser la Polka.

Le costume des habitants de la vallée de Gan est admirable. Les hommes ont la veste rouge, le gilet de laine blanche bordé de noir, et de larges culottes attachées à mi-jambes. Le vêtement des femmes consiste en une large chemise de toile attachée au cou, et que serrent sur leshanches les cordons d’unesimple jupe de futaine noire, très-courte. Parfois, elles portent des bas de laine, mélangés de bleu et de blanc, bordés d’une petite frange, et qui, ne descendant que jusqu’à la cheville, laissent passer le pied nu; mais le plus généralement, elles vont les jambes à découvert. Leur capulet est ordinairement noir; quelquefois seulement il est blanc avec une bordure noire. Elles ont sur la poitrine un petit cœur et une croix d’argent que soutient un ruban noir ou un collier doré. — Ces femmes méritent bien leur réputation de beauté; la noblesse de leur port est surtout remarquable : lorsqu’en échange de ses regards curieux, elles jettent, par-dessus l'épaule, un sourire bienveillant au voyageur, on est tenté de les prendre pour des princesses déguisées, courant les plaines incognito.

Le Béarnais est plus subtil encore que le Gascon, dans sa façon de se conduire. Insinuant et flatteur, sa main est toujours en avant pour demander s’il est pauvre, sa bouche toujours ouverte pour cajoler s’il est riche. Il n’est pas moins adroit conseiller que courtisan parfait ; s’il n’est guère qu’un mauvais ami, il fera certainement un très-bon député. Ennemi des partis extrêmes, des opinions trop hardies, il est la plus simple expression du juste milieu; il est d’une nalionalité stricte, car il sait que l'amour du

pays est un masque très-convenable pour l'esprit de coterie; pour justifier ses flagorneries, il ne vous répondra que par ce proverbe tout Béarnais :

« Qui n’a pas d’argent dans sa bourse Dans sa bouche doit avoir du miel. »

Les superstitions sont nombreuses dans le Béarn, et en quelques endroits enracinées. Les fontaines, les lacs, les ruisseaux sont l’objet d’une sorte de culte. On jette dans leurs eaux des pièces d'argent, des aliments, des étoffes, pendant la nuit qui précède la fête de la Saint-Jean; on y lave ses yeux ou les parties du corps affaiblies par quelque infirmité; les personnes atteintes de quelque maladie de la peau se roulent dans des champs d'avoine inondés de rosée, La plupart des paysans ont foi aux sorcières, et plusieurs vous assureront avoir vu leurs rondes infernales, entendu leurs chants blasphémateurs.

Le loup-garou, disent ces gens ignorants, se tient arrêté dans les carrefours à quatre chemins, sous la forme d’un gros chien blanc, ou révèle sa présence par le bruit de ses chaînes qui traînent sur les rochers. Ils croient aux fées (hadas) qui sont à leurs yeux de belles femmes vêtues de blanc, qui se promènent la nuit en chantant des romances plaintives; la fée d’escout distribue les biens de ce monde à ceux qui lui vont adresser une prière dans son antre, en ayant soin d'y déposer un vase destiné à recevoir ses présents.

Qu'un enfant soit atteint de fièvres périodiques, sa nourrice n'aura pas recours au médecin; elle adressera une invocation rimée à un pied de menthe sauvage, et lui offrira du pain couvert de sel. A la neuvième prière la plante doit être morte et l'enfant guéri.

On remarque à l'entrée de la vallée d’Aspe un rocher de forme conique, les femmes vont y frotter leur ventre lorsqu'elles sont frappées de stérilité. On n’en finirait pas s’il fallait énumérer toutes ces ridicules croyances. |

Non loin de Lestelle, sur une montagne, est la chapelle de Betharam; c’est la Mecque béarnaise. Chaque année une foule d’invidus des deux sexes y viennent en pèlerinage; mais leur dévotion est quelque peu équivoque en ses manifestations. La journée se passe bien en prières et en stations sur les sentiers arides de la montagne, au pied de fétiches grossièrement peints, qu’un artiste des temps primitifs y a semés ; mais la nuit venue, hommes et femmes campent pêle-mêle dans la forêt, éclairée par quelques lampes accrochées aux arbres et qui jettent une lumière vague; le chant des cantiques couvre des appels furtifs; dans les sentiers errent des couples qui se montrent et disparaissent comme des ombres, et il est probable que les indulgences acquises Le matin sedépensent alors assez rondement. Le pèlerinage accompli, des bandes tumultueuses de jeunes gens sillonnent les chemins, bras à bras, marchant de nuit pour réparer le temps perdu, et réveillant par leurs litanies assourdissantes, les bourgeois endormis de chaque ville qu'ils traversent.

Les départements de l'Isère, de la Drôme et des Hautes-Alpes sont formés du ci-devant Dauphiné.

Comme il existe de notables différences entre les habitants des diverses localités, nous visiterons d’abord les villes, puis nous parlerons du véritable Dauphinais, du paysan.

GRENOBLE est la première ville des trois départements : c’est une très-ancienne ville d’origine gauloise, qui portait, du temps des Allobroges, le nom de Cularo; sous les Romains, elle conserva ce nom jusqu’à ce que l’empereur Gratien, l'ayant fait

agrandir par la rive droite de l'Isère, changea son nom en celui de Gratianopol.

Le Grenoblois n’a pas changé depuis que le Pays en traçait Le portrait suivant : « La galanterie et l'esprit y (à Grenoble) paraissent plus qu’en aucun lieu du monde; les femmes y sont bien faites et, quoique montagnardes, ne peuvent point passer pour bêtes farouches. En l’un et l’autre sexe, il se fait grand commerce de fleurettes et de soupirs ; on y à si grande connaissance de ces deux sortes de marchandises, qu’on y juge d’abord si les fleurettes sont de bale ou façon de maistre, de la cour ou de la province. Après cela, monsieur, vous demeurerez d'accord que jamais demeure ne fut moins sauvage que celle-ci, et qu’un honnête homme y doit passer la vie fort agréablement. » Lekain, l'acteur célèbre, homme à bonnes fortunes, et très-compétent en telle matière, disait des habitants de Grenoble : « Ce peuple est né rusé, spirituel et sensible; il aime les arts, fail peu de commerce, et, malgré sa pauvreté, il est très-hospitalier. Les femmes sont aimables, adroites, fort galantes et remplies d’esprit, mais en tout, elles conservent une décence qui leur donne le vernis des bonnes mœurs. Voilà l’idée que je m'en suis faite, et je la crois juste. » Tout céla est encore à présent exactement vrai.

Au bas de la montagne qui s'élève à l’ouest de Grenoble, le bourg de Sussenage est renommé par les excellents fromages qui se fabriquent dans ses environs. Les curieux vont y visiter deux grottes que la crédulité populaire rendait autrefois célèbres parce qu’elles renferment deux petites excavations cylindriques appelées les cuves de Sassenage, qui seremplissaient spontanément d’eau, et dont la hauteur faisait présager l'abondance ou la pénurie des récoltes. Depuis que dans ces grottes, d’ailleurs fort curieuses, l'imposture ne trafique plus sur l'ignorance et la crédulité, elles sont moins visitées, mais n’en sont pas la digue. Formée et cimentée par la nature, ce fut la nature qui la détruisit ; les eaux du lac qui la minaient dès longtemps la rompirent enfin, dans le x siècle , en septembre 1229, et se précipitèrent avec impétuosité dans la vallée inférieure, et de là dans celle du Drac, enfin dans celle de l'Isère. Elles entrainèrent avec elles tous les villages, toutes les habitations qui se trouvaient sur leur passage.

Après Grenoble, nous visiterons Valence chef-lieu de préfecture, bâti avec irrégularité, dépourvu de belles places et d’édifices dignes d'être cilés, et qui présente cependant plusieurs objets intérressants comme antiquité. — Le Valentinois cherche un remède à ses chagrins — quand il en a — dans la boisson, et il boit également au plaisir. La science se résume pour lui en deux mots : « bien vivre ». Ce qu’il lui faut, c’est un bon lit, une bonne table, l’estaminet soir et matin, la chasse en été, et très-peu de travail en tout temps. À ses défauts, qui sont bien un peu ceux de tout le monde, il peut opposer l’hospitalité, la générosité et une grande facilité de caractère. Ce qui lui manque surtout, c’est une volonté soutenue, car il n’a guère que celle de se battre, c'està-dire des éclairs — mais de beaux éclairs —de courage. De sorte qu’en pareil cas, il agit en conscience el assez bien pour se faire tuer de prime abord. Le Valentinois n’a rien dans le langage ni dans le costume qui rappelle l'habitant de la Provence, et pourtant à six lieues de Valence tout est provençal.

La fabrication de la soie occupe tout ce qu’elle trouve : hommes ou femmes, enfants ou vieillards, honnètes gens et vagabonds. Les nombreuses fabriques du Dauphiné absorbent les jeunes filles, qu’elles occupent une partie de l'été. Ces jeunes filles, que feront-elles l'hiver? nul ne le sait; mais au printemps, vous les retrouverez à leur poste telles qu'elles étaient en le quittant, ni plus laides ni plus déguenillées, et toujours, avant comme après, sans inquiétude du lendemain comme sans le moindre souci du passé.

La fileuse travaille presque en chemise, avec une braillette à laquelle pend un mauvais jupon de couleur retroussé de côté, et d’où ressort la chemise, laissant à nu la moitié

de ses jambes toutes hâlées. Elle est toujours plus attentive à sa chanson qu’à son ouvrage. Elle ne sait ni lire ni écrire; mais elle est plus profondément athée que Voltaire, et tandis que les garçons suivront les offices jusqu'à quinze ou seize ans, les filles appelleront corbeau le curé qu’elles ne peuvent pas souffrir. Le jour du dimanche est pour elle le jour de la danse et du plaisir, et aucune considération ne les fera renoncer à leurs piarres (amants) et à leurs débauches. |

C’est dans les montagnes qu’il faut chercher le véritable Dauphinais, le Dauphinais primitif. Chaque année, 4,000 à 5,000 habitants des Hautes-Alpes émigrent dans le reste de la France pendant cinq mois, à partir de la fin de l'automne : ce sont des colporteurs, des bergers, des cultivateurs, des rémouleurs, des marchands de fromages, des mégissiers, des cordonniers, des marchands de parapluies et des instituteurs qui vont enseigner dans les départements voisins. Mais tous ces individus reviennent —ceux qui se sont enrichis, aussi bien que ceux qui sont demeurés pauvres — mourir aux lieux où ils sont nés.

Les montagnards du Dauphiné ont des habitudes moins austères, moins graves et moins calmes que celles des Vaudois, mais tout aussi pures quoiqu’avec plus d'éclat et d'expansion. S'il s'agit d’un mariage, tout le village est sur pied, les amis y accourent de trois lieues à la ronde. Avant de se rendre à l’église, le cortége passe par toutes les rues du village, au son du fifre ou de la musette; car il faut que les conviés montrent partout leurs beaux habits de fête et leurs immenses cocardes de rubans bigarrés. La cérémonie terminée, on s’en revient dans le même ordre et par les mêmes chemins; la joie est plus grande, et le parrain ne manque pas de distribuer quelque menue monnaie aux enfants qui l’attendent à la porte.

Du baptême, passons au mariage. L’amoureux ne peut se déclarer lui-même; il lui faut l'entremise d'un ami. Lorsque celui-ci arrive le samedi soir, habillé comme aux grands jours, la famille de la jeune personne comprend de suite l’objet du message. Aussi il suffit de décliner le nom du soupirant, et l’on n'engage le visiteur à s'asseoir que si le prétendant agrée. Dans cette occasion, la jeune fille n’est pas consultée; mais son tour viendra; le samedi suivant l’amoureux arrive à pareille heure, conduit par son ami; et tandis que celui-ci va s'occuper avec les parents des arrangements sérieux, lui emploiera toute son éloquence a décider celle qu’il aime.— Neuf heures sonnent; on se met à table; la belle fait les honneurs du repas, et sert tout le monde, comme une fille bien élevée qu’elle est. Cependant la bouillie, le dessert du pays, paraît sur la table : c’est l'instant suprême. Si le prétendant est accueilli, elle lui fait connaitre le degré de préférence qu’elle lui porte par la quantité de fromage rapé dont elle couvrira son assiette. Si elle repousse les avances qui lui sont faites, elle glisse dans la poche de l’infortuné quelques grains d'avoine. De là le dicton avoir reçu l’avoine pour exprimer un refus essuyé. Dans le cas où contre l'ordinaire, le soupirant ne se tiendrait pas pour battu, la cruelle peut mettre un terme à toutes poursuites, et pour cela elle n’a qu'à repousser les cendres chaudes du foyer du côté du poursuivant tenace : c’est un arrêt sans appel.

Quand l'amant accueilli est étranger à la commune, son bonheur et son épouse lui seront chèrement vendus. Aussitôt après la noce, les jeunes gens du village prennent les armes, et vivent gaiement à l’auberge pendant plusieurs jours, le tout aux frais du marié. L'infortuné cherche bien à leur échapper, et plus d’un nouveau couple a tenté de déloger la nuit, mais il y a danger à le faire. On les poursuit, et quand on les atteint, il y a bataille sanglante parfois; et si l’on parvient à enlever la mariée, l'époux ne peut se Ja faire rendre qu’en payant double rançon. A cet inconvénient près, le voyage matrimonial n'est qu'une longue ovation; et à chaque village que les nouveaux mariés tra-

versent pour se rendre au domicile conjugal, la jeunesse les reçoit, leur offre un repas de vin et de confitures, et les escorte jusqu’au village suivant.

Lorsqu’à Paris on rencontre un de ces malheureux enfants qui sont prêts à tout faire, qui jouent de l'orgue, font danser un singe, un chien, montrent une marmotte et vous poursuivent en vous prodiguant les qualités les plus honorables, depuis celle de moussu jusqu’au titre de prince; lors, dis-je, qu’un de ces enfants vous suit en demandant un p'tit sou, on se dit aussitôt : « C’est un Savoyard ou un Auvergnat. » Eh bien, c’est presque toujours, au contraire, un Dauphinais; il est, en général, des environs de Barcelonnette ou de Briançon. Ces enfants ont traversé la France et sont venus à Paris à la suite d’un mercenaire à qui leur famille les a loués pour trois ou six ans, moyennant une somme annuelle de cinquante, soixante et au plus quatre-vingts francs. Ce loueur d'hommes les traitera durement, les exploitera de toute façon, mais sans remords, car il les regarde comme sa propriété, et il faut bien qu’il tire l'intérêt de son argent. Il les habille d’ailleurs — et l’on sait comment; — il les nourrit et les loge dans une pension bourgeoise, moyennant une rétribution quotidienne de quatre sous par individu. — Celui qui ne rapporte que cinq sous, c’est-à-dire un sou seulement de bénéfice, celui-là est non-seulement privé de la meilleure partie de sa nourriture, mais encore il est impitoyablement battu; ce n’est que lorsqu: le sujet a fait une recette qui dépasse un franc que le maitre lui permettra de tremper les lèvres dans son verre, où se trouve du vin, et lui donnera, comme récompense, un ou deux sous. — Une des clauses de leur contrat stipule qu’on leur apprendra à lire et qu’on leur fera faire leur première communion, et elle est scrupuleusement observée : tous les jours, de deux à quatre heures, ils se rendent à l’école ou au catéchisme. Une punition sévère attend celui qui manquerait à l’église ou aux leçons.

De l’ancienne FRANCHE-COMTÉ, on a formé les départements du Doubs, du Jura et de la Haute-Saône.

Les origines divreses du FRANc-Comrois expliquent seules les différences, les traits opposés de son caractère. Sa pensée est rapide et son expression lente; son accent traine lourdement, et contraste avec le mordant de ses phrases, débitées avec une apparente bonhomie. Endurant et calme, il est cependant vindicatif, mais il dissimule, et attend, pour se venger, que vous ne soyez point sur vos gardes. Simple à l'extérieur, il a pourtant au moins autant de vanité que le Gascon. Ce qui le distingue surtout, c’est une envie immuable : il passera son Lemps à dénigrer son semblable plutôt que de soigner ses propres intérêts. Il s'établit une lutte perpétuelle entre la vivacité de son imagination et l’inflexible rectitude de son jugement. La fantaisie lui plaît, mais il n’a d'estime que pour la réalité. Sans être parcimonieux, il est économe. Sa persévérance est poussée à un très-haut degré.

Sa conduite est ordinairement régulière ; mais s’il se déprave, ce ne sera point à demi. Il a des principes de morale et de probité plus solides que partout ailleurs ; mais s’il est intrigant ou bandit, le récit de ses exploits ferait pâlir les hauts faits des plus habiles galériens.

Les habitants de la plaine sont peu religieux et ont des opinions politiques modérées, tandis que les montagnards ont, en général, une grande piété, en même temps que des idées radicales qui vont souvent jusqu’à l'exagération.

Privés d'encouragement dans leur pays, les jeunes gens que leur vocation parait appeler aux travaux de l'intelligence s’élancent vers Paris dès que les ailes leur sont poussées.

Rien n’égale le dédain qu’affectele Franc-Comtois à l'égard du Parisien. Ilnerecherche pas ses compatriotes ; au contraire, il s’isole, travaille dans un coin et cache sa misère

et ses déboires. — Plus tard, quelle que soit sa position, il garde les plus simples allures, car il ne méprise rien tant que cette sotte engeance qui s'appelle un dandy.

Le Comtois se reconnaît dans la capitale à son accent, à la tournure singulière de sa phraséologie qui étonne tout le monde, excepté lui. On ne connaît pas un Comtois qui, allant rendre une visite, ne se mouche en montant l'escalier. IL est d’une politesse remarquable avec les gens , et d'une solennité quelque peu roide avec les personnes qu'il visite. — Si on lui fait admirer quelque objet, il faut qu'il le touche de la main; ce qui a fait dire qu’il avait les yeux au bout des doigts.

Le Comtois est infaligable, leste, sensible et serviable, surtout pour l'étranger, qu'il recherche à Paris et qu’il évite dans sa province.

Les Comtoises se reconnaissent à leurs pieds un peu forts, à la façon lourde dont ils sont attachés, et à la grosseur de la malléole interne. Ces femmes ne sauraient traverser une rue sans se crotter. Elles ont pour l'ordinaire un nez pointu et la mâchoire inférieure très-développée. Elles ont la tenue grave et l'esprit moins acéré que celui des hommes. Leur taille est courte, et il est rare que leur châlene soit pas placé de travers.

Ce n’est guère que dans la haute montagne que l’on retrouve quelques-unes des anciennes mœurs. Les histoires de fées y sont encore admises, et le récit des guerres de partisans du xvr® siècle se transmet de génération en génération, durant les longues veillées d'hiver. On y voit encore des familles qui portent les mêmes prénoms depuis des siècles, qui se marient entre elles, font de leur aîné un magistrat, du second fils un prêtre. Quant aux autres enfants, ils rebâtissent l'habitation paternelle à mesure qu’elle se démolit, sont servis par leur mère ou par leurs sœurs, et continuent, après leurs aïeux, le trafic des buis ou des fromages.

Voyons maintenant quelques-unes des villes de la Franche-Comté.

Besançon est le chef-lieu du département du Doubs, et le siége d’une cour royale et d’un archevéché ; elle renferme 25,000 âmes, et près de 29,000, en réunissant à la population renfermée dans ses murs celle qui occupe la banlieue. Cependant on ne comprend pas dans ce nombre les étrangers, les étudiants et les militaires qui forment à peu près 7,500 individus. Cette ville tient en activité de nombreusés fabriques; elle

est le centre d’une grande fabrication d'horlogerie, qui occupe plus de 1,800 ouvriers,

et son commerce recevra un accroissement rapide lorsque le canal de Monsieur la traversera. Citer Suard et Moncey parmi les hommes célèbres auxquels elle a donné naissance, c'est prouver qu’elle a contribué à la gloire littéraire et militaire de la France.

Les habitants de Besançon se montrent fiers et rogues; ils parcourent peu leurs rues noires, solitaires, et dans lesquelles on ne peut faire dix pas sans rencontrer un ancien couvent. La noblesse et la bourgeoisie ne se confondent pas. Les Besantins sont concentrés, vindicatifs; leur ancienne nationalité est profondément vivace dans leurs cœurs. Les femmes sont d’une réserve qu’explique suffisamment cette horrible jalousie conjugale qui les tient souvent en charte privée.

Dôle ne pardonne point à Besançon qui, en 1674, lui a ravi son parlement, ses écoles et son titre de capitale, Les habitants de ces deux villes se portent réciproquement une haine mortelle.

Le commerce que Pontarlier fait avec la Suisse, et l’industrie de ses habitants, ont, depuis quarante ans, doublé sa population. On y fabrique annuellement environ 90,000 litres d'extrait d’absinthe; elle renferme une belle forge de fer et d'acier, une fonderie de cuivre, et cinq tanneries.

On voit près du bourg de Levier un abime dont l’ouverture est peu étendue, mais dont la cavité vaste et profonde paraît être une suite de grottes placées à différents

étages. Les habilants des environs ont l'habitude de jeter dans cette cavité les animaux morts. En 1828, des bergers qui s’approchèrent de l'ouverture entendirent les aboiements d’un chien; chaque fois qu’on y jetait des pierres ces aboiements recommençaient. Quelques jeunes gens munis de flambeaux s’y firent descendre à l’aide de cordes et de paniers; parvenus à la profondeur de 150 pieds, ils aperçurent deux gros chiens, qui, tombés dans cette grotte depuis longtemps, y avaient fait des petits et se nourrissaient des animaux morts qu'on y jetait; une ouverture les conduisit à une seconde grotte dont le sol est à 100 pieds au-dessous de la première, et dans laquelle ils virent une sorte de puits étroit, dont ils ne purent trouver le fond à l’aide de la sonde.

L’ALsAce forme les départements du Haut et du Bas-Rhin.

Quoique son pays n'ait été réuni à la France qu’au xvnre siècle, l’ALSACIEN a voué une inallérable affection à sa patrie adoptive, à la nation la plus démocratique de l'Europe, ce que l’on comprend en se rappelant que l’Alsace eut antérieurement une constitution républicaine.

L’Alsacien n’a pas l'expansion des méridionaux ; quoique franc et cordial, son caractère ne se manifeste pas exlérieurement. Il est froid, mais non pas dissimulé comme le Normand. Lorsqu'il sort de son calme habituel, il devient terrible.

Aujourd'hui que toute famille un peu aisée rachète ses enfants du service militaire, l'humeur belliqueuse de l’Alsacien est exploitée par les agents de remplacement, qui entassent dans les diligences et expédient pour la capitale de robustes paysans qui ne brilleront pas généralement par l'élégance; mais qui seront impassibles au feu.

Ici, comme partout, la foi est plus vive dans les campagnes que dans les villes. Les chaumières catholiques ont pour lambris des images de saints, et les fidèles s’acheminent encore vers les lieux de pèlerinage. Il faut dire toutefois que la piété n’est pas tout à fait le seul motif qui attire à celui d'Odilimberg, le plus célèbre de tous; l'amour de la promenade et des diners sur l'herbe y est évidemment pour quelque chose.

Les protestants, plus zélés que les catholiques, se distinguent, en général, par des mœurs sévères, une allure grave et des habitudes régulières. L'intérieur des maisons rappellent la Hollande : le plancher y est sablé, les meubles reluisent sous la cire; les vastes armoires regorgent de linge, et la ménagère, toujours occupée, semble vous dire : « C’est à moi que l’on doit l’ordre et la propreté qui règnent ici. »

On retrouve parmi les protestants alsaciens quelques coutumes en usage dans le Palatinat. De ce nombre est la Christ nacht (nuit de Noël), qu’attendent si impatiemment les enfants.

Une branche de chêne, placée dans un coin du salon, est ornée de rubans, d’anges en cire, de noix dorées , de clinquant, de bonbons, de pommes d’api, d’une foule de choses petites, jolies et voyantes. La table est couverte de friandises et de jouets.

Entièrement vêtue de blanc, une personne de la famille remplit le rôle de Christ kindel; elle va prendre par la main les enfants, et les introduit dans la pièce, où se trouvent les étrennes qui leur sont destinées; mais s’ils n’ont pas été sages, si de trop graves espiégleries leur ont mérilé le courroux paternel, le hanstrap (mauvais génie) leur présentera un paquet de verges, et ils n'auront aucun de ces charmants objets qu'une bonne conduite seule peut faire obtenir.

Le paysan alsacien sait lire et s’efforce de donner à ses enfants une instruction élémentaire. Sans avoir une très-grande activité, il est très-laborieux ; maisrien ne saurait le contraindre à s’écarter de la ligne de conduite qu’il s’est tracée. Il ne sort de son calme que lorsque, le dimanche, il entend le son de la grosse caisse et les violons des

ménétriers. À ce signal, les jeunes gens mettent leur bonnet blanc, leur veste de velours à boutons de métal, et vont se livrer au plaisir de la valse et du galop.

Leur costume, aux environs de Strasbourg et de Schelestadt, se compose d’un habit de serge noire à larges basques, à collet droit, d’un gilet de drap rouge, d’un pantalon boutonné sur le côté dans toute sa longueur, ou d’une culotte courte avec des bottes molles; enfin, d’un tricorne de feutre rabattu sur le front. Ce costume donne aux fermiers alsaciens une tournure à la fois grave et coquette, imposante et gaie.

Le vêtement des femmes est beaucoup plus riche et plus gracieux; un grand chapeau de paille à forme basse couvre leur chevelure, dont les tresses flottantes, terminées par des nœuds de ruban, sont un emblème de la virginité; les femmes mariées n’ont pas le droit d'en porter. Au chapeau souvent elles substituent de longues flèches d’or qui retiennent leurs tresses relevées en forme de couronne. Une cravate de soie noire relombe sur leur poitrine. Un corset dont le devant est chargé d’ornements en or et de rubans; de larges manches d’une toile blanche et fine, retenues au poignet, où elles se terminent par une manchette plissée, se rattachent à une jupe de serge verte bordée d’un large ruban rouge, et qui laisse voir à moitié une jambe fine chaussée d’un bas blanc bien tiré et un pied maintenu par une boucle d'argent dans un soulier à haut talon.

Visitons quelques cités alsasiennes. Vu de loin, Strasbourg, dominé par sa haute et majestueuse cathédrale, présente un aspect imposant. L'industrie est très-aclive dans cette ville, où l’on trouve des fabriques renommées d’orfévrerie, boutons de métal, amidon, alun, acide sulfurique, blanc de céruse, acier, savon, coutellerie, épingles, poterie de fonte de fer, émail, porcelaines, faïence, fil, tissus métalliques, bonneterie, étoffes de laine et de coton, flanelles imprimées, toiles à voiles, toiles cirées, tapisseries, pelleterie, chapeaux, chapeaux de paille, papiers peints, cuirs, maroquins, cartes à jouer, peignes, café-chicorée, huile de graine, elc.; des filaturesde coton, blanchisseries de toiles, teintureries, corderies, Lanneries, brasseries, imprimeries importantes, fours à plâtre et tuileries, une forge à martinet, une fonderie de caractères d'imprimerie, une raffinerie de sucre, une manufacture royale de tabacs, etc. On vante les pâtés de foies gras de Strasbourg. Les produits des manufactures de cette ville, et surtout sa siluation, qui en fait un entrepôt naturel entre la France, la Suisse, l'Allemagne, la Hollande et l'Italie, donnent lieu à un commerce considérable de transit et d’entrepôt, favorisé singulièrement par le Rhin, qui ouvre des débouchés avec la mer du Nord, par le canal du Rhône au Rhin, qui communique à la Méditerranée par la Saône, à l'Atlantique par le canal du Centre et la Loire, et à la Manche par le canal de Bourgogne et la Seine; il faut ajouter que de belles routes en partent dans toutes les directions. Il s’y fait un grand commerce des articles que fournit son territoire.

L'ancienne province de BRETAGNE forme les départements des Côtes-du-Nord, du Finistère, d'Ille-et-Vilaine, de la Loire-Inférieure et du Morbihan.

Un écrivain remarquable a tracé le portrait suivant du paysan breton : Brusque, et peu communicatif, sa franchise n’est qu’une sorte de grossièrelé naturelle; enclin à la mélancolie, il manifeste rarement sa satisfaction; dissimulé avec les citadins, il ne se montre tel qu’il est qu'avec ses égaux. Naturellement avare, il ne vit que de privations même au milieu de l’aisance; il est souple et suppliant lorsqu'il demande, et soigneux de cacher ses facultés pécuniaires à moins qu’un intérêt majeur ne le porte à exagérer ses ressources. Comme chez les Celles ses ancêtres, le mari est maître absolu chez lui. Une vertu commune chez les Armoricains est la fidélité avec laquelle ils tiennent leurs engagements. Quoique leur taille dépasse rarement cinq pieds, les Bretons sont en général robustes et durs à la fatigue. Malgré leur lenteur habituelle, ils aiment la danse avec passion : ils font quelquefois plus de deux lieues pour se rendre à l'aire neuve où l’on

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