SERBIE
Borné à l’ouest par la Save et la Drina, au nord par le Danube, à l’est par le Timok, au sud par la Bosnie et la Macédoine, le petit État qui depuis 1830 s'appelle principauté de Serbie n’occupe qu'un territoire de treize cents lieues carrées, et ne compte que cinq ou six cent mille habitants au lieu d’un million, comme le prétendent les voyageurs.
: Tous les détails qui vont suivre sont empruntés à M. Cyprien Robert.
Telle qu'elle est aujourd’hui cette contrée se divise en dix-sept nahias ou départements, qui sont ceux de Kragouïevats, Roudnik, Chabats, Valiévo, Tchatchak, Oujitsa, Belgrad, Pojarevats, Smederevo, Tjoupria, Alexinats, et les six nouveaux districts cédés par la Turquie, c’est-à-dire la Kraïna, la Tserna-Rieka, les deux cercles de Krouchevats ou de Parakine, le Stari-Vlah et le Podrinski, ou pays de la Drina. Si l’on excepte Belgrad, peuplée d'à peu près seize mille âmes, Oujitsa, qui en contient cinq mille, et Jagodina, qui parait en avoir autant, les autres chefs-lieux, n’ont pas plus de deux mille habitants. En général, Les villes serbes ne sont que des amas de huttes ou de boutiques en bois, ceintes d’un talus palissadé, et qu'aucune voie régulière n’unit entre elles, car les chemins de ce pays ne sont encore que des sentiers à peine tracés par monts et vallées.
Dans les villes les habitants ont subi la double influence des mœurs turques et du luxe allemand; seuls les habitants des campagnes ont conservé dans toute sa force le le type de la nationalité serbe, Lype éminemment oriental, par cela même qu’il est pro-. fondément slave. L'esprit de tribu, ce principe des sociétés asiatiques, n’est point encore éteint dans la serbie ; on y voit, dans certains districts, les familles alliées se grouper en confrérie (bratstva). Chacune de ces confréries ou tribus a un président qui, sous le nom de knèze ou hospodar, est à la fois le juge de paix et le patriarche de toute la knéjine ou du district que possède la tribu. La dignité de knèze est dans certains lieux électoraux, dans d’autres héréditaires; mais celle hérédité ne constitue nullement une noblesse territoriale, puisque le même sang coule des les veines de tous les enfants de la tribu, qui ne forment qu’une famille et sont également nobles : aussi voit-on les sociétés ainsi organisées tendre à la démocratie.
Ce peuple, qui a pour trait distinctif un amour exalté de l'indépendance, et que des publicistes slaves appellent la nation la plus démocratique de l'Orient, forme en effet une véritable république; seulement c’est une république orientale, qui n'exclut point, comme les démocraties européennes, la subordination de soi-même à la famille dont on est membre. L'égalité dont les Serbes sont avides ne consiste point à se ravaler tous au rang de vilains, mais à se croire tous gentilshommes. Je demandais à ces paysans s’il ya des nobles parmi eux: « Oui, me répondaient-ils, nous le sommes tous (mi smo svi blagorodni).. L'hospodar n’est pas plus illustre que ceux dont il gère les intérêts, et qui, s’il administre mal, élisent à sa place ou son fils ou un un autre de ses parents. Le même droit qu’il exerce sur ses hospodars particuliers, ce peuple l’a toujours exercé à l'égard de l’hospodar suprême, tout en reconnaissant l’hérédité dynastique. Rebelle à tout joug, sans journaux, sans Capitale qui lui serve de forum, il dicte la loi à ses maîtres. L'énergie du Serbe, comme celle du lion, ne se révèle pas au premier abord; c’est sans émotion et sans bruit qu’il accomplit les choses les plus difficiles. Une pensée nouvelle, un vœu populaire, volent, comme par des télégraphes invisibles, d’un village à l’autre. Alors commencent ces sourdes rumeurs si connues de ceux qui ont habité l'Orient, et si lentes à grandir avant d’éclater un jour comme la foudre. Une indomptable fierté, un grand amour de la patrie et de la gloire, une fougue qui n'exclut point la patience, telles sont en résumé les qualités du peuple serbe.
Les tribus serbes actuelles aspirent au même genre de liberté que nos pères du xine siècle. Il faut savoir concilier l’établissement d’un pouvoir unitaire avec leur légitime besoin d’une large existence municipale. Bien des germes d’une organisation factice ont déjà été implantés dans ce pays; il faut qu’il sache s’en délivrer, ou qu'il craigne pour sa viè propre. Si la Serbie ne peut, à l'exemple de la Grèce, secouer l'influence occidentale, la séve de sa nationalité se retirera dans les montagnes, en Hertsegovine et au Monténégro. Déjà ce dernier pays se trouve dans une voie de développe-
ment bien plus normale, bien plus réellement serbe, que la principauté danubienne.
L'organisation militaire de la Serbie ne présente pas moins d'anomalies que son état civil. En se contentant d'exercer la jeunesse dans les villages, sans l’arracher de ses foyers en temps de paix, ce peuple fournirait aisément soixante mille hommes bien disciplinés; mais il s’obstine à créer, au moyen de la conscription, une armée permanente à l’européenne, une garde du prince, au lieu d’une garde nationale, et le gouvernement n’a pu jusqu'ici oblenir plus de trois mille hommes de troupes régulières. Les soldats font l'exercice à la russe, portent l'uniforme vert à parements rouges, et reçoivent chacun cinq francs de gralification par mois. Quelque restreinte que soit cette conscription, et quoique le temps de service n'excède pas six années, le gouvernement n'ose lever lui-même les recrues; il se décharge de cette tâche sur les knèzes : chaque knéjine, suivant les usages orientaux, choisit elle-même ses conscrits, ou leur achète à volonté des remplaçants. Une autre mesure non moins conforme au génie oriental est l'élection des officiers par les soldats, qui, rassemblés périodiquement, présentent leurs candidats à la ratification de l'état-major. Parmi les troupes d'élite, il faut signaler la cavalerie, qui, montée sur ses petits chevaux slaves, manœuvre admirablement. Quant à l'artillerie, elle ne se compose que d’une trentaine de pièces mal servies. Les soldats employés comme musiciens reçoivent leur congé au bout de trois aus, et, en quittant le drapeau, emportent leur instrument, afin de répandre dans les campagnes le goût de la musique européenne. Dans le cas d’une levée en masse des citoyens, chaque knèze marche à la tête des gens de son district, et les grades civils deviennent des grades militaires. Gette levée de la masse a lieu chaque fois que la patrie est en danger; mais, dans aucun cas, elle ne pourrait être destinée à soutenir le sultan. Le seul et dernier signe de dépendance qui rattache, depuis 1833, les Serbes à la Porte, est le tribut annuel de 2,500,000 piastres, formant à peu près le quart du buget total de la principauté.
Le commerce entre ce pays et la Turquie est entièrement libre; les Serbes n’ont pas un centime à payer pour écouler leurs produits dans l'empire, tandis qu’au contraire les objets importés de Turquie chez eux payent un droit à la frontière, comme les marchandises européennes.