EUROPE. — SERBIE
mettre en sûreté une proie insignifiante. Il ne faut donc pas songer à entreprendre avec eux aucune expédition lointaine, ni à accomplir aucun projet important. Sous d’autres rapports, leur habileté à faire la guerre de montagnes, leur endurcissément aux fatigues, leur agilité, les rendent extrêmement précieux; dispersés au milieu des rochers, cent ou cent cinquante d’entre eux ne craignent pas d’attaquer une colonne forte de mille soldats. Ils ont certains cris qui leur servent de signaux pour se précipiter sur les points les plus faibles de l’armée ennemie. C’est alors un spectacle effrayant que celui de ces hommes courant parmi les rochers, portant, suspendues à leur cou, des têtes humaines toutes sanglantes, et poussant des clameurs sauvages. En général, on les emploie très-utilement pour combattre aux postes avancés, surprendre les convois, détruire les magasins, elec. »
Le commandant en chef de l’armée russe eut beaucoup de peine à les empêcher de couper la tête à leurs prisonniers. Cependant il en vint à bout, grâce au ducat qu'il leur payait pour chaque homme livré vivant. Il réussit même, aidé du vladika, à les engager dans une expédition maritime, et, chose inouïe! ils s'embarquèrent. Plusieurs d’entre eux montèrent à bord du Moscow. Malgré l’indulgence avec laquelle on les traitait, 1ls étaient des hôtes fort incommodes : lorsque le capitaine invitait à sa table Jeurs officiers, tous les autres se présentaient pour entrer dans la cabine. Aussitôt que le but de l'expédition fut atteint, et que la forteresse de Curzola fut prise, ils prièrent instamment le capitaine de les ramener au plus vite à Cattaro. Celui-ci leur ayant expliqué que le vaisseau ne pouvait pas avancer contre le vent, les pauvres gens tombèrent dans un découragement extrême; on les voyait assis sur le pont, immobiles, la tête baissée : mais lorsqu'ils commencèrent à distinguer dans le lointain des flots leurs noires montagnes, ils poussèrent des cris de joie, ils se mirent à danser et à chanter; en arrivant au port, ils embracsèrent affectueusement le capitaine, les officiers et ceux de l'équipage qu’ils avaient pris en amitié, les priant de venir les visiter chez eux. Ils furent très-ébahis en apprenant que les matelots ne pouvaient pas descendre à terre sans la permission de leurs supérieurs : Mais, disaient-ils, si vous voulez faire une chose, quel droit un autre a-t-il de vous en empêcher ?
Leurs prêtres, qui sont ignorants jusqu’à savoir à peine lire, prennent toujours une part active à la guerre. Ils se battent à la tête de leurs paroissiens, et ils se distinguent par leur audace. Ils déposent leurs armes en entrant dans l’église; mais après avoir célébré le divin sacrifice, ils ont soin de les reprendre. Lorsque le cri d'alarme Kio jest vitiaz (Qui vient combattre)? est poussé, ils se présentent généralement les premiers. Le grand chef militaire et spirituel, le vladika qui, à cette époque, gouvernait les Monténégrins et commandait leurs troupes contre les Français, mérite une mention particulière.