POLOGNE
« L'Europe, dit le continuateur de Malte-Brun, avait pu effacer le nom de la Pologne sur les cartes éphémères de la statistique, mais ce nom survivait toujours dans la véritable géographie, fondée sur les divisions naturelles et nationales. Après bien des traités conclus, rompus et établis, les arrangements du congrès de Vienne semblent enfin avoir fixé, du moins pour quelques générations, un résultat. Les grandes provinces de l’Oukraine et de la Lithuanie sont incorporées à l'empire de Russie. Les pays sur la Vistule, la véritable Pologne, nous offrent au midi le royaume de Galicie ou la Pologne autrichienne, qui embrasse tout le haut pays du ci-devant empire polonais, et qui, bien que soumis au sceptre autrichien, jouit d’une représentation par ordre d’États, et d’une administration en grande partie nationale; au milieu, le nouveau royaume de Pologne, composé des parties de la ci-devant grande et petite Pologne, et qui, uni à l'empire de Russie sous un seul et même souverain, devait posséder aux termes des actes du congrès de Vienne une constitution représentative, une législation et une organisation administrative indépendantes; vers l’ouest la république de Krakovie sous la protection. de l'Autriche, de la Prusse et de la Russie; enfin vers le nord-ouest, le grand-duché de Posen, uni à la Prusse, mais ayant ses États provinciaux spéciaux.
» Le nom de la Pologne (Polska) dérive d’un mot qui signifie champ, plaine ( polé, rownina, plaine). Comme tant d’autres, la nation polonaise a pris dans la nature du pays qu'elle habitait le motif de la dénomination particulière par laquelle elle se distingue des autres branches de la grande race slavonne. On saurait d'autant moins révoquer en doute cette étymologie, que les noms des autres tribus slavonnes en présentent des exemples; ainsi le nom de Croates, ou probablement Chrobates, signifie montagnards ; celui de Poméraniens, ou Pomorzanie, indique des peuples voisins de la mer; et nous pourrions en citer bien d’autres.
» En effet, la plus grande partie de la ci-devant Pologne s'étend comme une plaine immense des bords de la Baltique aux rivages du Pont-Euxin, ou du moins jusqu'aux petites chaines de collines qui, au sud de la Volhynie, traversent le bassin du Dnieper, et qui, au sud de Lemberg, s'unissent aux premières terrasses des monts Karpathes.
Ces terrasses, quoique bien abaissées , se reproduisent encore vers Zamosc dans la région entre le Bog (Bug) et le San, et vers Kielce et Konskié dans la région entre la Vistule et la Pilica. Au nord de cette limite, on ne trouve dans toute cette vaste contrée que des collines et des mondrains. »
Sans entrer dans aucun autre détail géographique de la Pologne, nous nous bornerons à dire que l'ancienne capitale, VARSOvIE, digne en tout d’une nation célèbre par ses lumières et son patriotisme, n’est plus que le quartier général d’un grand corps d'armée russe.
Les véritables Poconaïs sont, pour la plupart re forts, et ont beaucoup d’embonpoint : leur physionomie est ouverte et douce; leur taille est bien proportionnée; ils ont seulement le cou plus gros que ne l'ont ordinairement les autres nations européennes. Les cheveux blonds ou châtains ne sont pas très-rares, et prouvent, ainsi que la langue, le fréquent mélange des races gothique et slave. Les hommes de tous les états portent des moustaches. La beauté des femmes les a rendues célèbres dans le Nord; elles surpassent du moins celles de Russie pour la noblesse des formes, et celles d’Allemagne pour le teint. Elles ont la taille svelte, le pied petit et joli, et de beaux cheveux ; leurs manières sont plus agréables et plus animées que celles des dames de Russie Indépendamment de la force et de la vigueur naturelles aux Polonais, l éducation et la manière de vivre du peuple ont dû encore nécessairement l’endurcir : cependant les maladies sont, toute proportion gardée, plus nombreuses en Pologne que parmi les na- Lions voisines; elles sont causées ou par la qualité de l'air, que de vastes et nombreux marais rendent malsain; ou par la disette d’eau potable, ou enfin par les habitudes de malpropreté de la plus grande partie des habitants. C’est un fait au moins étonnant de voir la Pologne attaquée de plusieurs maladies vives et malignes inconnues en Russie, quoique la majeure partie de cet empire soit située plus au nord : on remarque encore que les maladies communes aux deux peuples sont plus contagieuses et plus dangereuses en Pologne.
Toutefois, les maladies épidémiques sont peu fréquentes : celle qui fait le plus de ravages est la petite vérole : ce qu’on doit attribuer au mauvais traitement et au mauvais régime , ainsi qu’à la négligence générale du peuple. Les paysans polonais se préservent aussi peu de la petite vérole la plus dangereuse, que les Turcs de la peste : ceux qui sont en bonne santé, les malades et les bestiaux vivent tous ensemble dans un espace fort étroit : les vapeurs fétides qu’ils exhalent, la chaleur excessive des chambres augmentent la malignité du mal. On peut porter la mortalité à six ou sept sur dix, et souvent même ceux qui ne périssent pas sont défigurés de la manière la plus affreuse. Aussi n’y a-t-il aucun pays en Europe où le nombre des aveugles soit aussi grand qu’en Pologne. — Les accouchements laborieux sont excessivement rares : sur huit cents ou mille, à peine s’en trouve-t-il un seul où l’art de l’accoucheur soit nécessaire. — La proportion des maladies vénériennes ést de six sur dix dans les villes considérables, « Sur cent recrues qui furent visitées, dit le docteur Lafontaine, quatre-vingts en étaient attaquées. » I] y a peu de pays en Europe où l’on voit autant d'hommes sans nez qu'en Pologne.
Toutes les maladies de la Pologne, dont nous avons parlé jusqu’à présent, sont connues dans les autres contrées de l'Europe; mais la plique est un mal particulier à ce pays, et la singularité de cette affection exige que nous en fassions une mention plus détaillée.
La plique est une maladie endémique en Pologne et dans quelques pays qui l’avoisinent. La matière peccante, en se développant, passe dans les cheveux, et les colle d'une manière si singulière, qu'il est impossible de les déméler, ou de les peigner : cependant souvent le mal ne s’amasse pas seulement dans les cheveux, quelquefois il se fixe en-
core dans les ongles des mains ou des pieds. Cette maladie dangereuse et dégoûtante n’épargne ni âge ni sexe; elle attaque les habitants de toutes les classes, et même les étrangers nouvellement arrivés en Pologne ; quelquefois les enfants l’apportent en naissant ; les dernières classes du peuple y sont les plus sujettes, ainsi que les paysans, les mendiants et les juifs. Plusieurs personnes n’en sont jamais attaquées ; d’autres le sont à différentes reprises, quelquefois même à des époques périodiques. Toutes les couleurs de cheveux y sont sujettes, surtout les bruns clairs : plus les cheveux sont souples, plus il est aisé que la matière y passe. La plique est contagieuse et se communique, soit par les nourrices, soit par le commerce des deux sexes, soit enfin par les habillements. Les animaux y sont aussi exposés, surtout ceux qui ont de longs poils. — La plique est occasionnée par une matière inconnue jusqu'à présent ; ilest aussi difficile de déterminer la nature de cette matière, que celle du scorbut et de la maladie vénérienne. L’expérience nous apprend seulement que c’est une matière particulière, visqueuse et âcre, qui a son siége dans la lymphe, et se dépose dans les cheveux ou les ongles. Il est d’autant plus difficile d’assigner l’origine de cette matière, que ni l'air, ni l’eau, ni les aliments, ne paraissent contribuer à son développement : la propreté et le soin de peigner les cheveux n’en préservent pas.— Une expérience assez récente de M. Schultes a prouvé que la substance d’une plique contient de l'acide urique. Ce fait conduira peut-être à une solution de Fénigme. — Il resterait toujours à expliquer le caractère endémique de cette peste polonaise. Pourquoi la plique est-elle presque exclusivement le fléau des Polonais, lorsque leur genre de nourriture semble favorable à la santé? Peu ou point de viande, beaucoup de légumes, une soupe aux pommes de terre, tels sont leurs mets ordinaires, Il est vrai qu’ils boivent plus d’eau-de-vie qu'aucune autre nation, à l'exception peut-être de certains peuples de la Russie. — La matière de la plique passe dans les cheveux lorsqu'elle est séparée du sang : c’est alors le moment de la crise. Le malade souffre beaucoup avant cette époque : quelquefois aussi la plique se forme sans qu’il éprouve la moindre incommodité. Si le médecin ne réussit pas à faire passer la matière dans les cheveux ou dans les ongles, ou si la nature n’opère pas pour parvenir à ce but, le malade est dans le plus grand danger; car si cette matière se rejette sur les parties nobles, le cerveau, les poumons ou l'estomac, elle engendre des maladies mortelles; si elle se jette sur les yeux, elle occasionne des cataractes; enfin si elle devient corrosive, au point d’attaquer la moelle des os, la maladie est incurable, et le malade périt dans des douleurs affreuses. Aussitôt que la crise arrive, et que la matière se porte dans les cheveux et les ongles, tous les accidents cessent, et le malade guérit insensiblement; si les accidents reviennent, c’est un signe certain qu’une partie de la matière est encore restée dans le sang. Souvent, quand elle est trop épaisse pour que les cheveux puissent la contenir, ils se fendent , et la matière se répand sur toute la tête; alors le malade est tourmenté par la vermine d’une manière incroyable. Quelques anciens écrivains ont dit que les cheveux s’exténuent à un tel point, que le sang en découle : cette assertion n’a aucun fondement. Quand la plique est entièrement formée, la nature chasse le mal, el il croît de nouveaux cheveux qui séparent la plique de la tête. Il est rare que ce mal se passe en quelques jours, ou même en plusieurs semaines ; il faut ordinairement un mois et même quatre, quelquefois un an. On ne peut fixer avec certitude, ni l’époque, ni le pays où cette maladie à pris naissance. Quelques auteurs polonais prétendent qu’elle ne s’est montrée qu'en 1387, après une incursion des Tatares ; mais ils joignent à cette tradition, peut-être exacte, des fables ridicules. Si celte opinion était fondée, il faudrait examiner pourquoi la plique n’a point été portée en tussie par les Tatares, qui, pendant quelques siècles, sont restés maîtres de la plus grande partie de cet empire. Les Russes mêmes qui vivent sur la frontière de la Pologne
y sont rarement sujets, bien qu’ils suivent le même genre de vie, jouissent de la même température et usent des mêmes aliments. Peut-être l’usage des bains de vapeur, général parmi les Russes, contribue-t-il à les préserver de cette maladie qui, sans être exclusivement propre au climat de la Sarmatie, ni à la race slavonne, paraît pourtant n'exercer chez aucun autre peuple, et dans aucun autre climat, un empire aussi général et aussi funeste. | |
Dès que l’on a passé la frontière de la Pologne, du côté de l'Allemagne, les regards sont frappés par la rencontre d’une race d'hommes singulière, et qui se distingue sous tous les rapports du reste de la population. Les barbes flottantes, les longues robes à manches pendantes, les traits fortement marqués des hommes, les cheveux et les yeux des femmes, noirs comme du jais, leur haute coiffure, leurs étranges colliers et bracelets, présentent un tableau qui, semblable à un monument d'architecture gothique au sein d’une ville moderne, nous fait retourner en imagination de plusieurs siècles en arrière. Ce sont là ces juifs polonais, si fameux dans le monde entier, véritables momies de la plus parfaite conservation. L'aspect de leurs personnes, joint à la malpropreté des quartiers qu’ils habitent, et l'audace avec laquelle ils se réunissent partout où il y a de l’argent à gagner, font des juifs de la Pologne comme un nuage noir étendu sur le pays, si mieux on n’aime les comparer à des sangsues se nourrissant du suc le plus pur de ses veines. |
Pénétrons dans une auberge tenue par un juif polonais; mais faisons remarquer en passant que le nombre en est considérablement diminué aujourd’hui. La maison se compose d’une vaste salle à l’usage des voyageurs, et d’une autre plus petite, qui sert d'habitation à la famille. Cette dernière est en général encombrée de meables de toute espèce, parmi lesquels les objets les plus apparents sont des piles de lits de plume, mais qui séduisent si peu la vue, que l'étranger n’éprouve guère le désir d’y chercher le repos. Les habitants essayent par là de couvrir leurs richesses sous les apparences de la misère. Cette petite chambre sert ordinairement d'asile à plus d’une famille; et à cel effet elle est divisée en plusieurs compartiments, non pas, à la vérité, par des cloisons, mais par des lignes tracées sur le plancher avec de la craie. Le cercle est souvent augmenté d’un veau, qui repose couché devant le feu, et d’un certain nombre d’oies renfermées dans des paniers; les cris de ces volatiles, joints à la voix des enfants qui pleurent et des femmes qui grondent, forment le plus délicieux des charivaris. Mais il ne faut pas oublier de parler d’autres objets bien plus intéressants que renferment ces chétives demeures : ce sont ces grandes et grossières armoires remplies de vaisselle d'argent, de riches parures de femme, étincelantes de diamants et de perles, et surtout d'obligations pour des sommes immenses, prêtées à un intérêt usuraire.
Si le contraste que le juif polonais offre avec le reste de la population frappe pour son apparence extérieure, celui que présente son état moral est plus remarquable encore.
Après avoir passé la journée entière à verser de l’eau-de-vie et de la bière à ses pra- Liques, tout en calculant ce qu’il pourrait gagner en achetant de quelque paysan ivre, du blé, du foin et du bois, ou en vendant de vieux habits, le juif polonais se renferme le soir dans son cabinet et se met à explorer, jusque fort avant dans la nuit, les trésors de science renfermés dans les livres rabbiniques. Il se plongera d’abord dans le volumineux Talmud, par les subtilités duquel il essayera de calmer sa conscience, — car le juif polonais lui aussi en a une; — puis il s’'élancera dans la cabale et méditera sur les questions les plus ardues de la nature de l'âme et du corps, sur leur alliance, sur le mystère de la création, etc. Il n’oublie pas d’aiguiser le talent pour la dialectique que la nature lui a départi, en étudiant la métaphysique d’Aristote, expliquée par Maimo-
nides, ou Ja version hébraïque des éléments d’Euelide. Tel était le juif polonais il y a dix siècles, tel il est encore aujourd'hui.
Afin de compléter le tableau des particularités qui distinguent le juif polonais du reste de la population , il est indispensable de dire quelque chose du langage étrange qu’il a coutume de parler, et qui se compose d’une espèce de bas allemand corrompu, mêlé d’un certain nombre de mots hébraïques. C’est aussi de ce langage qu'il se sert en écrivant; ce qu’il fait avec des caractères hébraïques et de droite à gauche. On prétend que ce jargon a été apporté en Pologne quand les juifs, persécutés par les premiers croisés, se réfugièrent dans ce royaume, où ils furent favorablement accueillis. Mais si, en effet , il arriva à celte époque beaucoup de juifs allemands en Pologne, il est certain qu'ils y trouvèrent un assez grand nombre de leurs coreligionnaires qui y étaient déjà établis. Aujourd’hui, des six millions de juifs qui, selon l’abbé Grégoire, sont dispersés sur la surface de la terre, deux millions vivent en Pologne, où ils forment la dixième partie de la population totale du pays. Séparés du reste des habitants, ils deviennent incontestablement une source de faiblesse pour leur patrie adoptive, mais on aurait grand tort d’en accuser le gouvernement, qui ne néglige rien pour les amalgamer avec la masse de la nation; c’est évidemment le résultat de l'esprit d’égoïsme exclusif inhérent au peuple juif.
Depuis le partage de la Pologne, la situation des juifs a éprouvé plus ou moins de changements, selon les divers gouvernements sous l'autorité desquels ils se sont trouvé placés. Joseph IT leur accorda quelques nouveaux priviléges , mais les assujettit au service militaire, qu’ils regardent comme la plus pénible de toutes les obligations. En Prusse, ils sont exempts du service, mais soumis d’autre part à des règlements nouveaux et sévères. En Russie, pendant le règne d'Alexandre, ils payèrent des impôts considérables pour remplacer le service militaire. À l’avénement de l'empereur qui règne aujourd'hui, l’exemption cessa, et Le service est maintenant exigé des juifs plus rigoureusement même que des autres sujets russes. En vertu d’un ukase publié l’année dernière, les juifs sont obligés de fournir deux roubles pour chaque déserteur. De jeunes garçons de douze à quatorze ans sont enlevés pour entrer dans la marine; mais les deux tiers d’entre eux meurent prématurément, par suite des souffrances qu’on leur fait endurer. Il est défendu aux juifs de pénétrer dans la Russie propre ou Moscovie, sous quelque prétexte que ce soit; ils parviennent néanmoins à s’y glisser sous l’apparence de chrétiens. La raison donnée par Pierre le Grand pour cette prohibition futque les juifs mourraient de faim en Russie, parce qu’ils auraient affaire à des gens plus rusés qu'eux. Toutes ces mesures oppressives frappèrent d'autant plus cruellement les juifs, qu’ils y étaient peu accoutumés, et après avoir jusqu’à ce moment toujours pris le parti le plus fort, ils commencèrent à prier hautement pour la restauration de la Pologne.
- Il faut se faire une juste idée des préjugés des juifs pour bien comprendre jusqu'à quel point les dispositions du nouvel ukase leur sont odieuses. Le service militaire est en opposition directe avec leurs mœurs nationales. Quel intérêt Le juif peut-il prendre à une guerre qui n’a pas pour but de recouvrer la terre sainte? D'un autre côté, la conservation, l'augmentation même de leur race est le dogme Le plus sacré de leur religion el une des règles de leur politique. Pendant vingt siècles de persécution, ils ont maintenu une sorte d'existence négative, et le nouvel ukase est devenu pour eux une ère de calamités, Les recrues se prenant généralement parmi les jeunes gens, la population se trouvait dominée à la fois par les chances de guerre et par la perte des chefs de famille. Le soldat juif ne peut ni se nourrir ni s'enrichir par le commerce. Les juifs forment à peu près le tiers des marins russes. Par un second ukase, les enfants juifs
élaient enlevés et envoyés à Sébastopol et dans les ports de la mer Noire pour en faire des matelots; mais toutes ces jeunes victimes périrent dans les hôpitaux. Ce système d’extermination est suivi partout avec la même rigueur. Les juifs d’un misérable bourg nommé Oshyn, étant arriérés de 50,000 roubles en papier pour le montant de leurs impositions , l’empereur Nicolas ordonna de solder le compte en prenant un juif pour la valeur de 500 roubles. Par cette mesure, cent quinze personnes furent enlevées sur douze cents, y compris les femmes et les enfants. En même temps il était défendu aux juifs d'entrer dans une province russe, sous quelque prétexte que ce fût. Parsuitede cette sévérité, l’empereur a créé au sein de ses États une foule de dangereux mécontents. En attendant, les juifs n’en sont pas moins très-nombreux dans la Russie, mais il serait fort difficile de prouver leur origine. On assure qu’à Saint-Pétersbourg seul il y a plus de huit mille juifs baptisés; et malgré cela, tout tend à démontrer que la race ne s’éleint point, quelque métamorphose qu’on lui fasse subir. L’oppression d'Israël est aussi douloureuse à l’humble colporteur qu’à l’opulent accapareur, au dignitaire de l'empire qu’à l'officier général. Et ces personnages mystérieux sont prodigieusement nombreux en Russie; ils se rattachent par mille liens à leurs frères de Pologne, et ceux-ci, à leur tour, aux juifs dispersés sur le continent de l’Europe; ce qui forme une association dont la Russie connaît tout le danger sans vouloir l’avouer. Les opérations de dJ'empire sont dans leurs mains, ainsi que les fournitures de l’armée, tant en paix qu’en guerre, ainsi que tous les établissements sanitaires.
Les observations qui précèdent regardent plus particulièrement les juifs de Lithuanie, de Podolie, de Volhynie et iieié Ceux qui habitaient le royaume de Pologne, tel qu'il avait été créé par le congrès de Vienne, et qui étaient au nombre de quatre cent mille sur une population de quatre millions d'habitants, éprouvèrent pendant quelque temps un sort moins rigoureux que les autres juifs polonais. Ayant arraché des monarques de l'Europe assemblés une apparence de liberté, et leur petit royaume n'étant uni à la Russie qu’en vertu d’une constitution et d’un gouvernement séparés, les Polonais saisirent avidement l’occasion de faire d’une partie de leur pays un moyen de rétablissement pour le pays tout entier.
Ils s’efforcèrent en conséquence d'augmenter les forces en inspirant à tous les citoyens des sentiments d’une morale plus élevée, et les juifs devinrent l’objet spécial de la sollicitude du gouvernement. Toutes les écoles publiques et les universités leur furent presque gratuitement ouvertes, et une commission fut nommée pour aviser aux
mesures les plus efficaces à prendre pour les réformer. Une de ces mesures fut l’établissement à Varsovie d’un séminaire où les futurs rabbins et professeurs des écoles juives devaient être élevés. Ils devaient suivre deux cours d’études différents; d’abord celui du Talmud, dont, malgré ses absurdes doctrines, la connaissance est indispensable aux rabbins; puis celui de langue et de littérature polonaises, de mathématiques, d'histoire et de géographie, ainsi que de grammaire hébraïque. Cette dernière partie fut celle qui éprouva la plus forte opposition de la part des talmudistes, qui prétendent qu'une connaissance grammalicale de la langue hébraïque conduit à l’incrédulité. Pour concevoir cela, il faut se rappeler que beaucoup de passages du Talmud sont fondés sur de fausses interprétations de l'Écriture. Le but de cet établissement était d'attaquer indirectement les absurdités talmudiques, et, en excitant la génération à s’occuper de sujets graves, de la conduire par degrés à reconnaître les sublimes vérités du christianisme, Il eut plus de succès qu’on n'avait osé l’espérer : en peu de temps il compta environ deux cents élèves, beaucoup dejuifs tenant à honneur d’y envoyer leursenfants. Mais au commencement de l'insurrection de 1830, cette école fut supprimée et n’a point été rétablie depuis. Parmi les étudiants, il y en eut plusieurs qui entrèrent dans
l'armée nationale, où ils combattirent vaillamment pour l'indépendance de la Pologne, et ils partagent aujourd'hui le sort des exilés.
Il y a cinq ans, on essaya de fonder à Cracovie un séminaire juif à l'instar de celui de Varsovie, et un juif d’un grand mérite littéraire fut placé à la tête de cet établissement; mais nous ignorons jusqu’à présent quel en a été le succès. Les juifs de Cracovie, qui étaient au nombre de douze mille, et qui formaient le tiers des habitants de la ville, vivent dans un quartier séparé, que l’on appelle, d’après Casimir le Grand, la ville de Casimir, où ils jouissent encore aujourd’hui de quelques-uns des priviléges qui leur avaient été accordés par ce prince. Ils ont leur propre conseil municipal, appelé cahal, qui répartit les impôts, juge les petites discussions, prononce les divorces, entretient les synagogues, etc. La principale objection que l'on élève contre le cahal, c’est la tyrannie qu’il exerce quelquefois sur ses subordonnés, en soumettant, par exemple, un juif qui aura enfreint les règlements du Talmud, au cherim, ou anathème, qui est aussi funeste pour lui que l’étaient autrefois pour les chrétiens les foudres du Vatican. |
Une grande érudition talmudique constitue parmi les juifs une sorte d'aristocratie, et donne au plus humble colporteur le droit de rechercher en mariage la fille de quelque riche banquier. L’aristocratie de la naissance ne compte pour rien parmi eux, si Ce n’est dans le cas des descendants d’Aaron. L'éducation d’un juif polonais commence à l’âge de quatre ans, et son âme est de si bonne heure souillée par les obscènes définitions du Talmud , que les sentiments que lui inspirent Les femmes sont de la nature la plus grossière. Les juifs se mariant très-jeunes, et leurs inclinations n’élant jamais consultées par leurs parents, aucune affection ne peut exister entre les époux. Le mariage est pour eux une obligation absolue, et c’est peut-être à cause de cela que la débauche est si rare parmi eux.
Les occupations auxquelles ils se livrent de SSL sont le commerce de détail ct l’état d’aubergiste. Rien n’est plus rare que de rencontrer un serrurier, un menuisier ou un maçon juif; mais les tailleurs et les fourreurs juifs sont plus communs. L’agriculture, pour laquelle la Pologne semblerait devoir leur fournir des occasions inappréciables , n’est pas conforme à leur manière de voir ; car ils viventtoujours dans l'attente d'être rappelés vers la terre sainte. Cette espérance, que rien ne saurait étouffer, est sans doute l’origine de l’étonnante indifférence que le juif polonais, malgré son avidité
proverbiale pour l'or, témoigne en perdant sa fortune. Le Messie viendra et le récompensera amplement : telleest la philosophie, ou, pour mieux dire, la foi erronée qui le soutient dans le sein de l’adversité.
Les juifs regardent les femmes comme des créatures en quelque sorte inférieures à l’homme; ils les tiennent dans une espèce de sujétion orientale; mais cependaut leur condition est bien améliorée depuis l'abolition de la polygamie, qui eut lieu par le crédit de rabbi Gerson. Il est rare qu’elles comprennent l'hébreu; elles savent, en général, tout juste assez d'allemand corrompu pour tenir les comptes et pour lire des romans écrits dans ce même jargon. Le divorce s’obtient facilement, mais il est rare qu'on le demande.
Il existe parmi les juifs polonais quatre sectes reines te qu’il faut considérer comme autant d'organes de l'esprit qui anime ce corps. Ce que nous venons de dire en parlant d’eux doit s'entendre particulièrement de la première secte, qui est celle des rabbinistes ou talmudistes ; elle est la plus nombreuse de toutes, et ses membres veuvent être considérés comme les descendants des pharisiens. Les trois autres sectes sont celles des Hussios, des Caraîtes et des Frandkistes.