‹ Mœurs, usages et costumes de tous les peuples du monde, d'après des documents and authentiques et les voyages des plus récents (volume 4)Chapitre 10 sur 83 · RÉGION OCCIDENTALE · texte numérisé non relu

RÉGION OCCIDENTALE

SUPERFICIE DES OASIS f POPULATION POPULATION DES OASIS. À EN LIEUES CARRÉES. PAR LIEUE CARRÉE,

Grande-Oasis. 175 5,000 28 Petite-Oasis. 30 2,400 80 Oasis de Dakhel. 100 5.000 50 Oasis de Syouah. 41 6,000 144 — de Farafré. 260 9,000 7 Total. . . 606 20,400 33

On a bien conjecturé sur l’origine des premiers habitants de l'Égypte; et toutes ces conjectures n’ont servi qu’à prouver la haute antiquité de ce peuple, que quelques-uns font descendre des Chinois, d’autres des Hindous. Au reste, que celte opinion soit vraie ou que les Égyptiens aient eux-mêmes peuplé ces pays, toujours est-il qu’ils ont occupé le premier rang parmi les nations civilisées de l'antiquité, vérité clairement prouvée par les restes de leurs monuments, leurs usages et leurs mœurs. Il est aussi démontré que de temps immémorial ce peuple eut des rois qui firent fleurir leurs États par des lois sages, ainsi que par les arts, l’industrie et le commerce.

On regarde généralement comme fabuleuse l’histoire des premières dynasties de ces rois, auxquels on a donné le nom de dieux, et de demi-dieux ou héros, et qui régnèrent environ 34,201 ans.

Le premier de ces rois-hommes paraît avoir été Menès (sans doute le même que Île Mezraïm de l’Écrilure sainte) : on prétend qu’il vint de l'Asie, vers l’an 1816 avant Jésus-Christ, pour fonder un royaume dans ce pays; et c’est à lui que l’on attribue généralement la fondation de cette fameuse religion, dont les prêtres ne révélèrent jamais entièrement les mystères, et dont le peuple ne connaissait qu'une multitude de signes extérieurs qu’il adorait. Ce fut, dit-on, sous le règne de son fils Athotès, que prirent naissance les caractères hiéroglyphiques, qui ne furent cependant employés

symboliquement que longtemps après : ce fondateur fut mis au rang des dieux sous le nom d’Osiris, ainsi que ses deux fils, Athotès, sous le nom de Mercure, et Tosorthrus, sous celui d'Orus ou d’Esculape. Peu de temps après Menès, l'Égypte parait avoir été divisée en plusieurs royaumes qui prirent les noms de leurs capitales : ainsi Thèbes, Memphis, This, Éléphantine, Heliopolis, et Diospolis, furent les siéges de plusieurs dynasties de rois; plusieurs de ces royaumes ont ensuite élé conquis par les pasteurs phéniciens, qui y ont régné peu de temps. Les anciens rois finirent par expulser ces rois pasteurs, et furent ensuite vaincus par Sésostris, qui régna sur loute l'Égypte, depuis l'an du monde 2514 jusqu’en 2572, époque à laquelle cette contrée fut de nouveau partagée en trois royaumes : Thèbes, Memphis, et Diospolis, dont les rois, outre leurs noms particuliers, portèrent celui de Pharaons, c’est-à-dire souveraine puissance. En 2898, le dernier se divisa en deux parties, dont l’une conserva le nom de Diospolis et l’autre prit celui de Tanis; mais en 2924, les quatre royaumes furent réunis en un seul sous Phunésès, deuxième roi de Tanis. Cette unique monarchie en Égypte eut six dynasties, el succomba l’an 3478 sous les efforts de Cambyse, qui fit cette conquête sous prétexte d’anéantir l’idolâtrie des Égyptiens : telle fut la fin de ce grand empire égyptien, dont la durée, selon M. d'Origny, n’a été que de 1,662 ans, mais qui, selon d'anciennes chroniques dont l'autorité est loin d’être incontestée, embrasse une grande période de 36,525 ans, y compris les dynasties persanes. L'Égypte sous ses Pharaons devint très-florissante, et fut souvent l’'heureuse rivale des plus grandes monarchies du monde. Cette contrée resta 493 ans sous la domination des Perses, tantôt comme sujette, tantôt comme vassale, et souvent en rébellion contre ses oppresseurs.

Alexandre le Grand l’arracha sans peine aux Perses, et parut avoir le dessein d'y établir le siége de son empire, ce qui, au dire de Napoléon, illustra plus Alexandre, en y fondant Alexandrie, et en voulant y transporter le siége de son empire, que par ses plus éclaitantes victoires. Celle ville devait être la capitale du monde; située entre l'Asie et l'Afrique, à portée des Indes et de l’Europe, son port est le seul mouillage que présentent les cinq cents lieues de côtes depuis Tunis (l’ancienne Carthage) jusqu'à Alexandrette.

La mort de ce conquérant en laissa maitre Ptolémée, fils de Lagus. Sous ce prince et sous ses successeurs, l'Egypte recommencça à briller d’un nouvel éclat, et durant trois siècles, les sciences et les arts y fixèrent leur empire; la faiblesse et l’indolence des derniers descendants de ces princes préparèrent aux Romains la conquête de ce royaume, dont Auguste s’empara après une assez longue résistance, et pendant 666 ans il fut au pouvoir des empereurs d'Occident et d'Orient. Ce fut à la fin de cette époque que le fanatique Omar, un des successeurs de Mahomet, y porta la dévastation et le carnage, et le réduisil à son obéissance. Vers l’an 1171, les Turkomans chassent les califes successeurs d’Omar, et en 1250, ils sont à leur tour chassés par les mameluks, dont ces souverains avaient récemment composé leur garde; cette audacieuse milice subslilue aux Turkomans un de leurs chefs avec le titre de sultan ou soudan, et celte nouvelle dynastie règne sur l'Égypte jusqu’en 4517. Sélim Ie s’empara alors de l'Égypte, el abolit la monarchie des mameluks; il crut y établir d’une manière plus certaine son autorité, en y introduisant une espèce de gouvernement aristocratique composé de vingt-quatre beys ou chefs de mameluks, à la tête duquel il mit un pacha : cette forme de gouvernement répondit assez bien aux intentions des sullans pendant plus de 200 ans; mais vers la fin de cette époque, les liens en étaient relâchés, et les pachas n'avaient plus qu'un simulacre de pouvoir : les beys et les mameluks seuls exerçaient

un empire absolu, et la malheureuse Égypte, pillée et dévastée, languissait dans le plus affreux esclavage.

Bonaparte y débarqua alors (1798) avec une armée envoyée par le gouvernement français. Sa conquête fut rapide et brillante; après plusieurs combats, les mameluks, anéantis ou dispersés, laissèrent à la France le gouvernement de ce pays, où on crut voir naître une grande colonie européenne. Quelle espérance pour la civilisation, et combien les sciences, la géographie surtout, ne durent-elles pas applaudir à ce noble projet ! Mais l'Angleterre, haineuse et jalouse, fitque des hordes nombreuses venues du Gange, du Bosphore et des îles Britanniques, fondirent sur celte poignée de Français, qui, pendant trois années, et par des efforts inouïs, se maintinrent dans ce pays, qu’ils furent forcés d'abandonner en 1800, ne pouvant se recruter. La barbarie ressaisit alors sa proie. Les Anglais, espérant être plus heureux que leurs prédécesseurs, débarquèrent de nouveau en Égypte, Le 17 mars 1807, dans l'intention de subjuguer ce Pays; mais, le 44 septembre de la même année, ils se rembarquèrent sans avoir pu y réussir. Dès ce moment l'Égypte devint le théâtre de la plus affreuse anarchie. Les mameluks, essayant de ressaisir leur autorité, et les pachas envoyés par la Porte, se livrèrent de terribles combats, qui achevèrent de ruiner ce pays, épuisé par la conquête des Français et par les tentatives infructueuses des Anglais.

Enfin le choix de la Porte tomba sur un de ces hommes doués de cette fermeté de caractère, de ces grandes vues, qui rendent capables de gouverner les empires. Cet homme c’est Méhémet-Ali, lé vice-roi actuel, ou plutôt le véritable souverain de l'Égypte. Par son adresse autant que par son énergie, il sut s'emparer du pouvoir que ses prédécesseurs avaient vainement Lenté de saisir; et pour éviter qu’à l'avenir il ne lui fût ravi par les mameluks, si justement redoutés, il employa un de ces terribles expédients dont l'Orient a été si souvent le théâtre, et qui d’ailleurs n’était que l’exécution du projet que la Porte avait depuis longtemps conçu. Le 1° mars 1811, sous le prétexte d’une fête, il fit rassembler dans son palais tous les mameluks qui résidaient au Caire, et les fit impitoyablement massacrer. L'ordre fut donné en même temps de détruire tous ceux qui étaient répandus dans les provinces. Après s'être ainsi défait de cette milice turbulente, l'Égypte se trouva pacifiée, Le pacha porta ensuile la guerre en Arabie contre les Wahabis, dont il avait projeté d’affaiblir la puissance, et à la fin de la guerre de 1819, ce peuple fut presque entièrement détruit. À peine cette expédition était-elle terminée qu’il envoya son fils Ismayl soumettre les peuples de la Nubie, du Dongolah, du Sennaar et du Kourdofan. Dans la terrible lulte des Grecs contre leurs oppresseurs, le pacha d'Égypte se montra le fidèle vassal de la Porte, en lui prétant le secours de ses soldats et de ses flottes, et en exerçant sur les malheureux insurgés des cruautés que la différence de croyance religieuse ne pouvail auloriser. Mais par les victoires de son fils Ibrahim, ses conquêtes sur la Porte en 1855, il a prouvé que l’empire ottoman n'était plus qu'un corps énervé et languissant que le moindre choc peut renverser.

L'Égypte, dont nous allons retracer l’état politique, était censée jusqu'ici faire partie de l'empire ottoman. Cette contrée, comme toutes les divisions de cet empire, élait gouyernée par un pacha, dont l'autorité n’était pas grande, mais dont en revanche les revenus étaient fort considérables ; aussi cette place, vivement sollicitée à Constantinople, se payait fort cher aux intrigants du sérail. Le pacha occupait cette place un ou deux ans.

À son arrivée, on lui rendait de grands honneurs, et il présidait le divan à quelques cérémonies publiques. Les beys, ces chefs militaires, maîtres de l’autorité, pouvaient, selon leur volonté, renvoyer le pacha, s’ils n’en étaient pas satisfaits; et plus d’une fois la Porte a dû dévorer cette injure.

Les muliéegnis, espèce de noblesse appelée en Turquie timariois, possédaient les

terres de l'Égypte sous le nom de fiefs, qui, presque tous, étaient possédés par des mameluks, milice commandée par les beys, lesquels ne reconnaissaient que pour la forme là suzeraineté du Grand Seigneur.

Pour l'administration intérieure, l'Égypte était divisée en vingt-quatre juridictions, nommées hirrats. Les beys recevaient chaque année le commandement de quelque province, y faisaient une tournée, pour forcer le payement des impositions, soumettre les Arabes, et maintenir l’ordre. Le plus puissant des beys résidait ordinairement au Caire, avec le titre de cheik-el-beled, ou cheik du pays.

« Les revenus se composaient de ceux du gouvernement et de ceux qui appartenaient aux mameluks.

» Les premiers comprenaient le miri ou impôt territorial, perçu en argent ou en nature; les douanes, les droits sur le commerce intérieur, la ferme de certaines exploitations, le Æharadje, ou capitation des étrangers. Ces revenus étaient affectés aux dépenses du gouvernement, et l’excédant devait être envoyé à Constantinople; mais les agents, depuis les receveurs jusqu'aux beys, s’arrangeaient si bien que le Grand Seigneur ne touchait presque jamais rien de toutes ces impositions. Il y a plus, on lui portait en compte des dépenses pour des réparations de bâtiments et de canaux qui n'avaient pas eu lieu. |

» Les revenus des beys se composaient non-seulement de tout ce qu'ils recevaient des villages qui leur étaient attribués, mais aussi de ce qu'ils pouvaient extorquer de. mille manières. On croit généralement que les mameluks tiraient de l'Égypte, en revenus publics et particuliers, environ 35,000,000 à 40,000,000 de francs. Ils ont . varié chaque année sous Îles Français, selon les circonstances de la guerre; mais le général Reynier les évalue, l’un parmi l’autre, à 20 ou 25 millions. »

L'ancienne division en quatorze provinces est encore en usage parmi ce peuple; cependant, en 1826, l'Égypte fut divisée en vingt-quatre mamourliks ou préfectures, sans comprendre Alexandrie et le Caire, qui, avec leur terriloire, formaient deux juridictions à part. Dans cette division, l'Égypte est partagée en haute et basse, ainsi qu’on l’a vu précédemment.

Le vice-roi a depuis quelques années changé ces divisions administratives, afin d’assurer la centralisation du pouvoir, et l’unité de son action.

Chaque moudyrlik est administré par un moudyr ou gouverneur, ayant le nom de bey, quoique plusieurs aient Le grade de pacha, et d’autres celui d’aga. Ces moudyrs visitent Les départements, veillent à l'exécution des ordres du vice-roi et du conseil, ainsi qu'aux opérations du cadastre, à la division des terres, à la répartition des impôls, à l'entretien et à la construction des canaux et des digues. £

Le mamour ou préfet doit déterminer les travaux agricoles, et surveiller les ouvriers de sa juridiction. Il doit punir ses administrés quand ceux-ci n’exécutent pas les ordres du gouvernement; indiquer dans chaque village la quantité de terres à affecter aux diverses sortes de culture. Il doit aussi exiger des fellahs les contributions en nature ou en argent; faire les levées d'hommes pour le service militaire et les travaux publics, et surveiller les fabriques. Le mamour porte une croix de diamants. |

Le cheik-el-beled exerce une action directe sur tous les individus qui ont recours à ses décisions dans leurs démêlés, et répond du payement des contributions; il se dislingue par une décoralion en argent.

Le moubasch ou inspecteur, Copte de nation, est préposé à l'administration des finances de chaque mamourlik, et choisit lui-même les agents placés sous ses ordres. Dans chaque canton il place un receveur qui perçoit les impôts à l’aide du maire ou cheik, et de l’arpenteur appelé kholy, et les envoie au caissier ou seraff, qui est chargé

de les faire parvenir au receveur général du mamourlik, qui verse lui-même les fonds chez le receveur du moudyrlik. Celui-ci, après avoir acquitté les bons sur le trésor, envoie au Caire les fonds qui lui restent.

Dans chaque mamourlik il y a une force armée aux ordres du mamour, et commandée par un #ascheff, qui distribue ses troupes dans toute la juridiction.

Le chahed, délégué du kady, est chargé de rendre la justice, et remplit les fonetions de notaire, pour passer les actes publics. Il ÿ a un chahed dans chaque village.

Alexandrie, la résidence du gouvernement, est la seule ville qui ne dépende d’aucun département; elle est sous l’administration immédiate du pacha et de ses ministres.

La haute administration de l'Égypte est confiée à des agents supérieurs ou ministres, chargés de rendre compte des affaires au pacha. Tout ce qui est relatif à l’armée de terre est du domaine du ministère de la guerre. La marine constitue un département spécial ; les rapports de l'Égypte avec les autres États constituent les attributions du ministre des affaires étrangères ; le commerce forme aussi un département particulier ; les affaires intérieures ont également leur ministère; il en est de même de tout ce qui a rapport à l'instruction. Les finances sont confiées à un ministre appelé hasnader ou trésorier, ayant sous ses ordres un grand nombre de Cophtes, d’Arabes et de Syriens ou Grecs, auxquels il confie les différents emplois de son administration; le ministère de la justice comprend tout ce qui se rattache à l’ordre judiciaire et à l'administration civile : il est confié au kiaja-bey.

La surveillance des domaines de l’État est entre les mains du rousnamasch, administrateur; mais depuis que le pacha s’est emparé, au profit du gouvernement, des biens qui appartenaient aux mosquées et aux pauvres, et des fondations de toute espèce, les fonctions de cet administrateur se bornent à tenir compte des dédommagements et des pensions à payer par l'État, des frais qu’occasionnent les caravanes de la Mecque, el de ceux qui concernent le cadastre.

Pour chaque branche de l'administration, Méhémet-Ali a créé des conseils composés d'hommes spéciaux : tels sont le conseil de guerre, de la marine, de l’agriculture, de l'instruction publique, le conseil de santé, et plusieurs autres encore.

Un conseil d'État, institué en 1826, domine tous ces conseils. Il est chargé d’examiner et de faire exécuter les changements proposés par les mamours dans leurs juridic- Lions respectives : ce conseil soumet ses propositions au pacha, qui les adopte ou les rejette : Méhémet-Ali, dans la crainte de se laisser entrainer trop facilement à l’arbitraire que sa position lui permet, a attaché à sa personne un conseil privé, au sein duquel il discute toutes les affaires du gouvernement. |

En 1829, on a établi des assemblées provinciales et un divan général (assemblée centrale) composée de 180 députés de toutes les provinces, chargés de discuter sur les intérêts des affaires intérieures de l'Égypte : réunions qui rappellent le régime des États constitutionnels de l’Europe. Ces réunions sont publiques ; chacun des membres y parle en toute liberté; on y traite de l'intérêt général, et l’on y reçoit Les réclamations des administrés.

Un conseil général est chargé dans chaque mamourlik de s’occuperides intérêts locaux.

Ces grandes institutions, tout à fait nouvelles en Orient, ne sont pas les seules établies par le gouvernement égyptien, qui a cherché surtout à travailler pour l'avenir, en formant des administrateurs éclairés et capables de comprendre ses vues; c’est dans ce but que l’on a fondé au Caire une école d'administration, d’où sortiront à l'avenir les préfets et sous-préfets, et où l’on enseigne la science administrative, l’agriculture pratique, el la statistique agricole des provinces. La comptabilité elle-même a subi de

AFRIQUE, d-À

grands changements. Le mode adopté dans les bureaux du gouvernement est celui de la tenue des écritures en partie double. Les places de finances, occupées jusqu’à ce jour par des étrangers, le seront à l'avenir par les habitants du pays, quelle que soit d'ailleurs la religion à laquelle ils appartiennent.

Le système judiciaire, qui, chez les mahométans, est intimement lié au Coran, d’où il tire même son origine, a subi peu de changements en Egypte; mais il y a perdu une grande partie de sa rigueur : il en résulte que les habitants se décident avec moins de peine à obéir aux lois. Cependant en 1826, Méhémet-Ali a fait traduire en ture et en arabe le code Napoléon, et a ordonné la mise en vigueur du code de commerce. Un changement plus important est l'abolition de la peine de mort pour les crimes d’assassinat et de fabrication de fausse monnaie. D’après une nouvelle loi pénale, les hauts fonctionnaires de l'État, comme les derniers agents de l’administration, accusés de conecussion ou d'abus de pouvoir, sont condamnés à la prison, après avoir restitué aux particuliers ce qu’ils ont pris ou reçu : si les fonds détournés appartiennent à l’État, les coupables subissent une année de galères; les assassins et les faux-monnayeurs sont condamnés aux galères à perpétuité ou pour un temps plus ou moins considérable, selon la gravité de leurs crimes. Si l’accusaieur ne peut, dans l’espace de quinze jours, prouver la culpabilité du prévenu, celui-ci est mis en liberté sous caution. Mais si le prévenu est accusé de nouveau du même crime et jugé coupable, ceux qui s’élaient portés pour lui servir de caution subissent une année de galères. Les peines portées contre les crimes que nous venons d'indiquer ne peuvent être prononcées que par le divan général, devant lequel l’accusé se présente et se défend.

L’Européen, dans la nouvelle organisation de l'Égypte, rencontre un assemblage hétérogène de l’antique système administratif des Pharaons, et d'institutions empruntées à la civilisation de l’Europe moderne. L'organisation attribuée dans la Genèse à la sagesse de Joseph : a été renouvelée par le pacha, avec cette seule différence, qu'il n’a pas plus ménagé les biens des prêtres que ceux des particuliers. Il a déclaré l'État propriétaire des biens fonciers, et en a assigné l’usufruit.aux possesseurs actuels, qui en touchent le revenu sur le trésor public. Les fonds provenant des biens des mosquées, des églises et des couvents, des biens communaux et des établissements militaires, servent à acquilter ces charges, qui ne sont plus que des rentes viagères. L'État, d’après cette organisation, est le véritable propriétaire; les nazirs sont les régisseurs, et les fellahs ou cultivateurs, les ouvriers: L'intérêt du gouvernement est donc de faire

{ On lit dans la Genèse, ch. xLvn, v. 17, 18 et 19, qu'après une grande famine le peuple proposa à Joseph de lui vendre pour le compte de l’État toutes les terres pour du pain, à la condition de fournir au cultivateur les semences nécessaires à la culture, — 20. « Ainsi Joseph acquit à Pharaon toutes les terres » d'Égypte; car les Égyptiens vendirent chacun son champ, parce que la famine s'était augmentée, et la » terre fut à Pharaon. — 22. Seulement il n’acquit point les terres des sacrificateurs, parce qu'il y avait » une portion assignée pour les sacrificateurs, par l’ordre de Pharaon; et ils mangeaient la portion que » Pharaon leur avait donnée : c’est pourquoi ils ne vendirent point leurs terres. —23. Et Joseph dit au » peuple : Voici, je vous ai acquis aujourd'hui, vous et vos terres, à Pharaon; voilà la semence pour » Semer la terre. — 24. Et quand le temps de la récolte viendra, vous en donnerez la cinquième partie » à Pharaon, et les quatre autres seront à vous, pour semer les champs et pour votre nourriture, et pour » Celle de ceux qui sont dans vos maisons, et pour la nourriture de vos petits enfants. — 95. Etils dirent: » Tu nous as sauvé la vie; que nous trouvions grâce devant les yeux de notre Seigneur, et nous serons » esclaves de Pharaon. — 26. Et Joseph en fit une loi qui dure jusqu’à ce jour, à l'égard des terres de » l'Egypte de payer à Pharaon un cinquième du revenu; les terres seules des sacrificateurs ne furent » point à Pharaon. »

Les saint-simoniens, dans leurs prédications, n’ont fait qu’étendre ce système qu'ils ont dû regarder comme praticable, puisqu'il a été exécuié en Égypte il y a 57 siècles, et que le gouvernement actuel l'a remis en vigueur.

cultiver le sol par ceux qui en tirent le meilleur parti, et d’en éloigner les oisifs. D'un autre côté, les fellahs trouvent leur avantage à soigner la culture des terres qui leur sont allouées, et qu'ils peuvent considérer comme des emphytéoses qui doivent assurer l'avenir de leurs enfants; d'autant plus, que leur aisance est plus grande lorsqu'ils déploient plus de zèle et d'activité.

On est prêt, en jugeant cette organisation d’après les vues européennes, à en faire la critique; mais lorsque l’on considère combien les différentes races qui constituent le peuple égyptien sont loin d’avoir l’activité et l'instinct de bien-être qui caractérisent l'Européen, et que les fellahs, naturellement indolents et presque sans besoins, ainsi que l'ont prouvé les siècles antérieurs, laisseraient tomber en décadence l’agriculture, poussée si haut par les Égyptiens, s’ils étaient livrés à eux-mêmes, on conçoit que ce système, réalisé par Méhémet-Ali, est celui qui convient le mieux à l'Égypte.

C'est à ce système, dit M. Clot-Bey, qu’il faut attribuer les immenses progrès que l’agriculture a faits dans ces derniers temps, l'introduction de riches plantations inconnues jusqu'alors au sol égyptien, et qui lui étaient éminemment propres, et l’augmentation des produits. C’est aussi ce système qui a donné au vice-roi les moyens de porter à 60,000,000 les revenus de Égypte, chiffre qui se bornait à 35,000,000 en 1799.

Le miri, ou impôt sur les céréales, est fixé par le gouvernement, après qu’il a reçu des mamours la quantité de terres cultivées, et l’approximation presque certaine de la récolte, après laquelle les nazirs en font transporter les produits dans les greniers publics, ou dans tout autre lieu désigné par le conseil d'État. Le cultivateur, pouvant payer avec du papier, n’a pas le droit de demander de l'argent. Après avoir fait sa livraison au gouvernement, et conservé les semences qui lui sont nécessaires, il peut faire ce que bon lui semble des grains qui lui restent. Les impôts sont partout les mêmes; quelles que soient du reste la race et la religion des sujets, ils ont droit d’obtenir des terres à cultiver.

Le pacha perçoit en outre un impôt sur les dattiers et sur les maisons. En 1826, 618,600 maisons étaient imposées, et produisaient 39,300,000 francs; les dattiers, au nombre de 6,000,000, supportaient un impôt de 20 à 65 paras par arbre, et donnaient un produit de 400,000 talaris, ou environ 1,800,000 francs.

Le gouvernement, pour augmenter ses ressources, lève encore d’autres impôts et se réserve même la culture d’un certain nombre de plantes, et l’exploitation de divers genres d'industrie. En 1827, les droits régaliens, les taxes et douanes produisirent plus de 65,000,000 de francs.

Le feddan : est évalué en moyenne à 10 fr. Les terres les plus fertiles se payent 14 à 16 fr., et les qualités inférieures 6 à 8 fr. De temps en temps, les terres incultes sont données par le vice-roi à des individus en état de les faire valoir; et il affranchit ces terres du miri.

Le fidel-el-rouss, impôt personnel, est fixé au douzième du revenu supposé du contribuable; tous les individus mâles, musulmans ou rayas, y sont soumis dès l’âge de douze ans. Dans les villes, cet impôt se lève par individu, et dans les villages par maison. Ce revenu forme le sixième des revenus du trésor égyptien.

Le bétail est également soumis à un impôt. Les bœufs et les vaches sont taxés à 20 piastres (5 fr.), lorsqu'ils sont vendus à des particuliers, et à 70 piastres (17 fr. 50), lorsqu'on les vend aux bouchers. Les chameaux et les brebis sont imposés à 4 piastres ; les barques du Nil à 200. Ces droits sont affermés par le gouvernement.

1 Le feddan égale 40 ares,

Voici comment Clot-Bey classe la population de l'Égypte : Égyptiens musulmans, 2,600,000; Égyptiens chrétiens (cophtes), 150,000; Osmanlis ou Turcs, 12,000 ; Arabes bédouins, 70,000; nègres, 20,000 ; Barabras, 5,000 ; Abyssiniens, 5,000; esclaves circassiens, mingréliens, géorgiens, 5,000; juifs, 7,000; Syriens, 5,000 ; Grecs raïas ou rayas, 3,000; Arméniens, 2,000 ; Grecs francs, 2,000; Italiens, 2,000; Maltais, 1,000; Français, 700 à 800; Anglais, 80 à 100; Autrichiens, 60 à 100; Russes, 20 à 50; Espagnols, 45 à 20; Belges, Hollandais, Suédois, Prussiens, Danois, environ 100. Cette évaluation, nous devons le faire observer, n’est qu’approximative el nullement officielle.

En décrivant les différents peuples de l'Égypte, nous ne ferons qu’indiquer la religion ou la secte à laquelle ils appartiennent, renvoyant nos lecteurs, pour tout ce qui concerne les cultes, à notre Histoire et cérémonies religieuses de tous les peuples.

Le fondateur de l’islamisme n’a point établi de distinction sociale entre les musulmans; l'empire ottoman n’admet point de castes privilégiées : et cependant deux races qui, malgré leur communauté de religion, ne se sont point mélangées, existent en Égypte et sont en présence l’une de l’autre : l’une, la race turque, a le pouvoir avec les honneurs et les profits qui en résultent; l’autre, la race égyptienne ou arabe, subit la honte, supporte les charges de la dépendance... ; |

D'où vient cela? D’un passé de quarante siècles qui a produit cet état de choses qu’une soudaine révolution n’a pu, ne pouvait pas renverser instantanément. Doit-on accuser Méhémet-Ali? Non : il a fait tout ce que lui ont permis les circonstances; il est le seul Osmanli qui se soit appliqué à relever la race arabe. C’est à lui qu’elle doit l'instruction qui doit l’éclairer, la féconder; c’est lui qui a fait battre par les Arabes, les Turcs qu'une servitude de trois siècles leur avait appris à craindre; c’est Méhémet- Ali qui a choisi parmi les Égyptiens indigènes la plupart des mamours, et presque tous les officiers de ses armées jusqu’au grade de chef de bataillon.

Le vice-roi ne pouvait pas faire plus : les Égyptiens ont les vices et les défauts des peuples qui ont vécu longtemps dans la servitude : ils n’ont pas l’instinct du commandement, et, malgré une grande intelligence, ils ne savent rien mener à fin s'ils ne sont pas dirigés.

Il n’en est pas de même des Turcs qui, aceoutumés à la supériorité, ont la tenue, la dignité, la confiance en soi, qui sont indispensables à ceux sur qui repose l'autorité. Méhémet-Ali a donc dû réserver à ceux-ci les principaux emplois dans l'administration, les grades les plus éminents dans l’armée : le contraire eût été une maladresse, un défaut de génie ou même de simple raisonnement qui aurait pu amener des conséquences fâcheuses.

La race égyptienne proprement dite est divisée en plusieurs classes : |

Les ulémas, les hommes de la loi et de la religion, occupent le premier rang. Ils doivent la considération dont ils jouissent à l'importance et à la noblesse des fonctions qui leur sont confiées, à l'instruction qui leur est nécessaire pour les remplir. Bien que tout musulman puisse être admis dans le corps des ulémas, ils se transmettent pourtant leurs charges par voie d’hérédité, et forment comme une caste aristocratique. Mais le haut ascendant qu'ils avaient autrefois sur l’esprit du peuple a été détruit par le vice-roi, qui les a sagement dépouillés des immenses richesses territoriales qu'ils devaient aux superstitions et à l'ignorance de leurs compatriotes.

Les propriétaires, les négociants et marchands forment la seconde classe, peu nombreuse et qui ne possède que des fortunes médiocres. Cependant la crise à laquelle 1 Égypte vient d’être en proie a relevé son importance; c’est à ses membres les plus influents qu'ont été remis les principaux commandements de la milice nationale improvisée dans les provinces de la basse Égypte par le vice-roi.

Les artisans composent la troisième classe, qu'on peut regarder comme une véritable castle. Tous les métiers, toutes les petites industries, sont divisés en corporations qui se régissent elles-mêmes dans le cercle qu’elles embrassent, et qui ont leurs statuts, leurs coutumes et leurs chefs. La corporation des domestiques entre aussi dans cette catégorie.

La dernière classe comprend les agriculteurs, les fellahs ou paysans, qui forment la masse de la population.

De même que dans toutes les civilisations orientales, la loi, chez les musulmans, a son principe dans la religion ; et si pour ce peuple le péché est souvent un délit, le délit est toujours un péché. Leurs lois civiles et criminelles émanent surtout du Coran; s’il se présente un cas sur lequel le livre ne prononce pas, le juge cherche alors la lumière dans les traditions religieuses suivantes :

1° Le Sunnet, ou reeueil des actions et des paroles du prophète : les préceptes qu’il a donnés sur certains actes, le silence qu'il a gardé sur d’autres, sont ici interprétés ;

2° Les lois orales de notoriété publique, qui furent connues dans les trois premiers siècles du culte mahométan : on observe aussi des lois orales moins sacrées, que l’on considère comme une sorte de droit coutumier;

3° Les recueils des gloses et interprétations des premiers disciples du prophète;

4° Le recueil des décisions canoniques prononcées par les imans des siècles primitifs, et principalement par les quatre grands imans fondateurs des quatre rites orthodoxes.

La majorité pour les deux sexes est fixée à l’époque de la puberté, c’est-à-dire à douze ans pour l’homme, à neuf ans pour la femme, si à cet âge ils affirment par serment être en état de puberté. S'ils ne remplissent pas cette formalité, ce n’est qu’à l'expiration de leur quinzième année que les jeunes gens sont déclarés majeurs. L'homme de condition libre est alors maître de ses actions; s’il n’a plus son père, le tuteur peut administrer Les biens jusqu’à ce que le pupille ait vingt-cinq ans révolus; mais si le jeune homme a la disposition de sa fortune, l'emploi qu'il en fait conformément aux lois est valide.

Le mariage est légalement constitué par une déclaration de consentement faite devant témoins, ainsi que par le payement, intégralement ou partiellement effectué, d'une dot à l'épouse. — La polygamie est permise, mais restreinte; le Coran défend expressément d’avoir plus de quatre épouses légitimes; et, dans le cas où un homme appréhende quelque inconvénient de ce nombre de femmes libres, il lui est recommandé de se borner à en avoir une seule, ou de se contenter d'esclaves au lieu de femmes libres. — La faculté du divorce repose principalement dans la volonté du mari : de là un abus énorme parmi les Arabes, dont quelques-uns ont changé de femmes plus de cinquante fois. Les Osmanlis, au contraire, se montrent fort sobres du divorce. Après deux divorces, le mari peut encore reprendre sa femme; mais une troisième séparation accomplie, il ne lui est permis de l’épouser de nouveau que si, dans l’intervalle, elle a été mariée à un autre homme qui l’ait répudiée. — On doit remarquer que la condition des femmes a été améliorée en Orient par la loi de Mahomet; on ne peut épouser une femme sans lui assurer une dot en cas de répudiation ; les sœurs héritent conjointement avec les frères, et reçoivent une demi-part; l’esclave rendue mère devient libre.— Le Coran proclame la supériorité de l’homme sur la femme; mais il exige que celte supériorité se témoigne par une protection bienveillante. « Les hommes, dit-il, sont supérieurs aux femmes parce que Dieu leur a donné la prééminence sur elles, et qu’ils les dotent de biens. Les femmes doivent être obéissantes et taire les secrets de leurs époux. Les maris qui ont à souffrir de leur désobéissance peuvent les

punir, les laisser seules dans leur lit et même les frapper. La soumission des femmes doit les mettre à l’abri des mauvais traitements; attachez-les par des bienfaits. »

Le père a le droit de marier ses enfants mineurs, sans qu'ils puissent jamais élever une réclamation contre cet acte d'autorité paternelle; mais le consentement des enfants majeurs est indispensable. Le père n’est point responsable des accidents qui peuvent survenir pendant son administration des biens de ses enfants mineurs; il à la faculté de les engager s’il a des besoins réels ou des dettes. |

Ces deux derniers droits exceptés, le tuteur, qui est de droit le plus proche parent de l’orphelin, a la même autorité que le père; si l'enfant n’a point d’alliés, son tuteur naturel est le magistrat du lieu.

L'incarcération du débiteur est facultative jusqu’à ce qu'il ait été déclaré insolvable. Le failli formellement interdit ne peut se passer de l’autorisation du magistrat pour tout acte civil ou relatif à ses biens.

Les cas d'interdiction sont : la minorité, l’imbécillité, la folie, l'esclavage, la prodigalité et l’état de banqueroute. É

En Égypte, ainsi que dans tout l'empire ottoman, les fils héritent également de leurs pères, qu’ils soient issus d’épouses légitimes, de concubines ou d'esclaves. La femme a droit à la moitié de la part dévolue à l’homme, lorsqu'ils sont parents au même degré. Si le mort laisse des filles, quel qu’en soit le nombre, elles ont à partager les deux tiers de la succession; s’il n’y a qu’une fille, on lui accorde la moitié : le Coran le veut ainsi. Mais si le défunt ne laisse point de parents à qui ils puissent être distribués, la moitié ou le tiers en question sont reportés sur lesdites filles. En cas de survivance, le père et la mère du mort ont droit à un sixième des biens; s’il n'y a pas d’enfants, le père a les deux tiers et la mère le surplus; si le défunt laisse des frères, ils ont un sixième, ce qui diminue de moitié la portion de la mère. L’épouse ou les épouses ont un huitième si le mari laisse postérité; autrement elles ont un quart. Un mari a le quart si la femme laisse des enfants, la moitié s’il n’y en a point.— Un homme ne peut disposer en legs que du tiers de sa fortune.

Les factieux, les pirates, les brigands, les faussaires encourent la peine capitale; on sait que le blasphémateur est puni de mort par la loi musulmane. |

Le meurtre, presque inconnu en Égypte, y encourt la peine du talion; il peut se racheter par une amende au profit des ayants droit, si ceux-ci y consentent.—Il en est de même à l'égard des coups et blessures.

L'adultère non marié est fustigé ; il est lapidé dans le cas contraire.

Selon le Coran, la main du voleur doit être tranchée; mais une loi du Sunnet n’inflige ce châtiment que si le vol a eu lieu avec circonstances aggravantes.

En causes civiles, les faux témoins doivent être notés d’infamie, et promenés publiquement dans la ville; les mêmes coupables, dans les affaires criminelles, encourent, outre la fustigation, la peine que leur faux témoignage a fait subir à l'accusé.

L'apostasie de l’islamisme est punie de mort, à moins qu'après triple serment l'apostat ne revienne à la religion musulmane.

La justice émane uniquement du souverain, qui nomme les premiers juges. Ceux-ci, à leur tour, choisissent leurs subordonnés en hiérarchie. Le sultan envoie donc chaque année au Caire un grand cadi dont la juridiction s'étend sur toute l'Égypte, et qui a sous lui les cheiks, les muftis (docteurs de la loi), et les naïbs (espèce de substituts). — L'instruction et la vertu sont deux qualités principalement réclamées du juge dont la charge, qui n’est point inamovible, ne peut se refuser.

Un greflier, kiatib, est toujours attaché au mehkemé, tribunal; ce fonctionnaire dresse les protocoles des plaidoiries. —J1 n’y a point d'avocats; chaque partie défend

sa cause où la fait défendre par la personne qu’elle choisit. En général, la déposilion de deux témoins suffit pour établir une preuve certaine ; l’adultère seul en demande quatre, et les dépositions doivent être parfaitement identiques. Dans le jugement de ce Crime, l’aveu quatre fois répété des accusés emporte condamnation; mais le désaveu détruit tout. Le témoignage d’un seul homme n’est jamais admissible; celui de la femme ne l’est qu’en matière civile. — Les appels ont rärement du succès.

Quoique, dans les recueils juridiques ou dans le droit coutumier musulman, il se trouve des lois assez bonnes, la justice n’est nulle part plus mal rendue que chez les musulmans.

Le cadi cumule avec ses fonctions celles de notaire; c'est lui qui, moyennant un droit de 2 pour 100, passe les contrats de ventes d'immeubles entre les particuliers. Ces contrats, ou heggeh, sont revêtus de son sceau, et les archives du tribunal en conservent les minutes.

Les frais de procédure n’excèdent pas 4 pour 100. Le condamné les paye aussitôt le jugement rendu.

Méhémet-Ali, en organisant son armée, a fait adopter le code militaire français. Il à aussi établi un tribunal de commerce mixte, composé de nationaux et d'Européens.

L'Égyptien musulman conserve, même sous les haillons, un caractère de distinction; son port est droit, bien cambré; sa démarche est posée, sans affectation ; ses mouvements sont pleins de calme; et, bien qu’elles ne soient pas étudiées, on dirait que loutes ses manières sont calculées avec précision; jamais la vivacité et l'enjouement n’en troublent la lenteur et la régularité. Impassible, le regard sérieux, le visage sévère, il ne trahit extérieurement aucune des impressions intérieures qu'il ressent, et laisse s’agiter en lui, sous un masque également froid, les sentiments les plus opposés. Sa voix est forte et perçante; il parle d’un ton très-haut, ce qui ferait croire qu'il se dispute lorsqu'il ne fait que causer tranquillement. Au reste, il est sobre de ses paroles, qui paraissent toujours réfléchies.

L'Égyptien a de l'intelligence, conçoit rapidement, apprend sans difficulté; mais, soit insouciance ou défaut de mémoire, il oublie vite ce qu’il à appris. Il est doué d’une très-grande adresse manuelle, et son caractère malléable permet de l’employer aux travaux les plus divers. Pendant son enfance, l’Arabe de ce paÿs semble enjoué, vif, spirituel; parvenu à l’âge viril, il prend ce sérieux, cette froideur dont nous avons parlé plus haut.

La sobriété, la frugalité même distinguent les Égyptiens, parmi lesquels l'ivresse est fort rare. Le pain est considéré par eux avec un grand respect; ils lui ont donné le nom de keysch (littéralement vie), parce que, dans leur pensée, il se lie étroitement avec l'existence dont il est le principal soutien.

L’hospitalité est religieusement observée en Égypte; les mousafirs (voyageurs), de quelque pays qu’ils soient, sont partout accueillis et hébergés. Lorsque le visiteur arrive au moment où le musulman prend son repas, celui-ci l'invite à le partager. Les gens de la classe moyenne, qui soupent quelquefois devant la porte de leurs demeures, invitent à S’asseoir à leur table le passant dont l'extérieur est décent. Cependant, si les Égyptiens se témoignent entre eux une grande affabilité, il faut reconnaître que, tout en se montrant parfois généreux, ils mettent plus de réserve dans leurs rapports avec les Européens.

Accoutumé à l'oppression, ce peuple, dans les circonstances ordinaires, semble timide, et craint, dirait-on, d’attirer le danger sur sa tête. Mais devant le péril, son cou rage se réveille, et nul plus que lui n’a de résignation dans la souffrance; nul n’est plus

soumis aux décrets de la Providence, et il accueille les revers par ces mots stoïques : Allah-Kerim ! (Dieu est bon). |

L'amour de la patrie est si fort enraciné chez eux qu'on les voit rarement se résoudre x abandonner volontairement le sol qui les a vus naître; ils conçoivent si peu l’existence ailleurs que chez eux, qu’ils demandent souvent aux Européens s’il y a aussi dans nos contrées un Nil et des palmiers.

Mais si jusqu’à présent nous avons fait voir ce peuple à travers un prisme avantageux, il nous faut bien aussi montrer ses défauts et ses vices, car toute médaille a son revers. Uu cupide amour de l'argent bannit presque tout orgueil du cœur de l'Égyptien; lorsqu'on lui remet de l'argent à titre de cadeau ou de payement, il a pour habitude d’agiter l'index de la main droite en disant : Käman ouähed (encore une autre pièce de monnaie), et il n'hésite pas à mendier quelques misérables paras ”. Il ne faut pourtant pas trop en vouloir à ces malheureux de celte honteuse cupidité; c’est un instinct méprisable et qui ne les porte que trop à l’escroquerie et au vol; mais qu'on ne perde pas de vue que pendant dix siècles ces infortunés ont été en butte à toutes les extorsions qu'il a plu à leurs oppresseurs de leur faire subir, et que, sans cesse volés par ces tyrans, l'argent leur est devenu d’autant plus précieux qu'il leur était plus difficile de le conserver. Aussi les Égyptiens ont-ils pour mettre leur trésor une cache nommée mekhba.

Au reste, ils sont menteurs, dissimulés, envieux, jaloux, défiants, et se montrent bien rarement reconnaissants. La paresse est innée chez eux; et s’ils étaient leurs maîtres, ils passeraient leur vie dans la plus honteuse indolence. L'Égypte leur offrant le moyen de satisfaire leurs besoins, très-bornés d’ailleurs, leur prévoyance ne va pas jusqu’à penser au lendemain; le présent est tout pour eux, et l'intérêt même se tait devant l’apathique léthargie à laquelle ils sont en proie.

L'Égyptien, se considérant comme sectateur d’une religion privilégiée, est fier de sa croyance, et ne regarde qu'avec mépris ceux qui ne professent point son culte. Un juif est pour lui un chien, un chrétien un infidèle, et il ne connaît pas d’injure plus grande, d'outrage plus sanglant à lancer à la face d’un homme que de l’appeler chrétien ou juif. Mais si jamais le doute n’a effleuré sa foi, il n’en est pas moins à tous autres égards dans une ignorance complète. L'esprit des Égyptiens en général n’a aucune espèce de culture; et aujourd’hui encore, il n’y a, à part les sujets sortis des écoles récemment fondées, que quelques personnes lettrées; et encore leur instruction ne s'étend pas au delà de la connaissance des livres religieux et d'un petit nombre de poésies. Mais ce n’est pas à l’islamisme qu’il faut attribuer cet état de ténèbres où reste leur intelligence : c’est aux mameluks qu’on doit s’en prendre, car ce sont eux qui ont étouffé les lumières en Égypte.

L'entêtement est un des traits caractéristiques des Égyptiens, à ce point qu'on en a

vu plusieurs préférer recevoir jusqu’à deux cents coups d’une sorte de cravache en cuir d'hippopotame, appelée courbach, plutôt que d’acquitter leurs impôts. Ils sont aussi très-querelleurs, surtout dans les classes inférieures; et cependant on ne voit que bien rarement les coups succéder aux injures. Un des antagonistes cède toujours en disant : « La justice est contre moi; » à moins qu’ un tiers intervenant ne s’écrie : « Bénédic- Lion sur le prophète ; que Dieu le favorise! » Les deux adversaires répètent ces paroles, récitent ensemble quelques versets du Coran, et un embrassement scelle souvent la réconciliation. Le ressentiment est encore un vice fort ordinaire chez ce peuple. I existe parmi eux des vengeances héréditaires entre familles : Le sang appelle le sang

1 IL faut 40 paras pour égaler une piastre qui représente 25 centimes.

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