FEMME RICHE ET FEMME DU PEUPLE AU CAIRE
(Égypte. )
gracieux, son œil est perçant et peu ouvert, sa barbe grisonnante laisse voir une bouche petite, à lèvres minces et serrées ; ses traits, plus fins que ceux d’un Égyptien, n’ont pas non plus le calme impassible et sauvage at Bédouin ; il est grand, fier, dédaigneux, et se pose en homme supérieur.
» Tandis que nous achevions de fumer, celuisi son chibouk, celui-là son narguilé, le harvi, immobile dans son coin, cherchait à lire sur nos visages le degré de croyance que nous étions disposés à lui accorder; puis tout à coup il tira de sa poche un calam (sorte de plume) et de l'encre, demanda un réchaud, et se mit à écrire ligne à ligne, sur un long morceau de papier, de mystérieuses sentences. Dès qu’il eut jeté dans le feu quelques-unes de ces lignes, déchirées successivement, le charme commençant à opérer, un enfant fut introduit. C'était un Nubien de sept à huit ans, esclave au service de l’un de nos convives, récemment arrivé de son pays, noir comme l'encre du harvi, et affublé du plus ample costume turc. Le sorcier prit la main de l'enfant, y laissa tomber une goutte du liquide magique, l’étendit avec sa plume de roseau, et, abaissant la tête du patient sur ses doigts, de manière à ce qu’il ne pût rien voir, il le plaça dans un coin de l'appartement, près de lui, le dos tourné à l'assemblée.
» — Lady K...! s'écria le plus impétueux des spectateurs. Et l’enfant, après avoir hésité quelques instants, prit la parole d’une voix faible.—Que vois-tu? lui demanda son maître, tandis que le harvi, de plus én plus sérieux, marmottait des vers magiques, tout en brülant ses papiers, dont il tira une grande poignée de dessous sa robe. —Je vois, répondit Le petit Nubien, je vois dés bannières, des mosquées, des chevaux, des cavaliers, des musiciens, des chameaux... — Toutes choses qui n’ont rien à faire avec lady K..., me dit tout bas un esprit fort.— Shouf ta’ ib! Shouf ta’ ib ! regarde bien! criait le spectateur qui voulait évoquer lady K.. L'enfant se taisait, balbutiait; puis il déclara qu’il voyait une personne.—Est-ce une dame, un monsieur? — Une dame! Le harvi s’aperçut à nos regards qu’il avait déjà converti à moitié les plus incrédules. — Et comment est cette dame? —Elle est belle, reprit l'enfant, bien vêtue et bien blanche; elle a un bouquet à la main; elle est près d’un balcon, et regarde un beau jardin.
» — On dirait que ce négrillon a vu quelquefois les portraits de Lawrence, dit le maitre de l’esclave à son voisin; il a deviné juste, et pourtant jamais rien de semblable ne s’est présenté à ses yeux.— Et puis, reprit l'enfant après quelques secondes, car il parlait lentement et par mots entrecoupés, cette belle dame a trois jambes!
» L’effort que fit le harvi pour ne pas anéantir le négrillon d’un coup de poing se trahit par un sourire forcé. Il lui répéta avec une douceur contrainte, une grâce pleine de rage : Shouf ta’ ib! regarde bien! L'enfant tremblait ; toutefois il affirma que le personnage évoqué dans le creux de sa main avait trois jambes. |
» Aucun de nous ne put se rendre compte de l'illusion; mais on fit retirer le petit nègre, qui fut remplacé par un autre en tout semblable. Durant cette interruption, le sorcier avait marmotté bon nombre de phrases magiques et brülé force papiers. L’assemblée fumait, le café circulait sans cesse; l’animation allait croissant. On convint d'évoquer cette fois sir F. S..., facile à reconnaître, puisqu'il a perdu un bras. Le nouveau négrillon prit la place du premier, abaissa de même sa tête sur la goutte d'encre, et l’on fit silence.
»—Sir F. S...! dit une voix dans l'assemblée, et l'enfant répéta, syllabe par syllabe, ce nom tout à fait barbare pour lui. Ainsi que son prédécesseur, il déclara voir des chevaux, des chameaux, des bannières et des troupes de musiciens : c’est le prélude ordinaire, le chaos qui se débrouille avant que la lumière magique de la goutte d’encre éclaire le personnage demandé,
» Le harvi ne comprend ni le français, ni l’anglais, ni l'italien ; mais, ‘habitué à lire dans les regards du public, il devina qu’on lui proposait un sujet marqué par quelque signe particulier. Jadis on lui avait demandé de faire paraître Nelson, à qui, comme chacun sait, il manquait un bras et une jambe, et il avait rencontré juste, grâce à la célébrité du héros. Cette fois, il eut vent de quelque tour de ce genre; aussi, après bien des réponses confuses, l'enfant s’écria : — Je vois un monsieur! c’est un chrétien, il n’a pas de turban; son habit est vert... Je ne vois qu'un bras! À ces mots, nous échangeâmes un sourire, comme des gens qui s’avouent vaincus : il fallait croire à la magie... Mais mon voisin l'esprit fort, après avoir fait bouillonner l’eau de son narguilé avec un bruit effroyable, regarda le harvi. Je remarquai que notre pensée avait été mal interprétée par le devin, et qu’il chancelait dans son affirmation, supposant que nous avions ri de pitié. IL demanda donc à l'enfant : — Tu ne vois qu'un bras? Et l’autre? L'enfant ne répondit pas, et il se fit un grand silence. On entendit les petits papiers s’enflammer plus vivement sur le réchaud.— L'autre bras, reprit le négrillon.. je le vois : ce monsieur le met devant son dos, et il tient un gant de cette main!
» La première personne évoquée avait trois jambes; la seconde, au lieu d’un bras de moins, se trouvait être au grand complet.
» Le harvi avait donc échoué complétement; mais enfin que voyait ce négrillon dans le creux de sa main? Comment la farce se jouait-elle? Par hasard, je pus l’apprendre.
» Un mois après, à bord de la Zénobie, en route pour Bombay, je retrouvai le lieutenant St... et son négrillon, le même qui avait servi de compère au harvi. C'était assurément une soirée magique : le flot calme de la mer Rouge baignait mollement la ligne de sable qui s’allonge au pied des grands monts de la côte d'Arabie; les étoiles, reflétées dans les eaux, semblaient des lumières phosphorescentes se jouant à la proue du navire. L’instant ne pouvait être mieux choisi... Le lieutenant St... me donna donc l'explication suivante :
» Le grand art du harvi, c’est de savoir se faire entendre de l'enfant sans que personne de l'assemblée puisse distinguer un seul mot de ce qu’il dit, tandis qu’il semble murmurer des paroles mystérieuses. D'abord il effraye le compère improvisé, le menace de lui montrer le diable, lui dicte les réponses que parfois celui-ci entend de travers (comme dans le cas de la dame aux trois jambes), et, pour le forcer à parler, de son orteil il lui presse le pied d’une façon horrible; manœuvre dissimulée aux yeux du public par la longue robe dont s’enveloppe le sorcier. S'il devine juste, la gloire de la réussite lui revient de droit; s’il se trompe, on s’en prend à l’enfant ; souvent le hasard l'a merveilleusement servi. Aussi la goutte d'encre est-elle considérée comme infaillible par les Égyptiens, dont le harvi est depuis longtemps en possession d’amuser les soirées. »
Il y a au Caire environ cinquante choaras (poëtes) ; des moadditins (conteurs d’histoires), et des anteriyeh (trouvères d’Antar). Les poëtes de ce pays comparent leurs amantes à la lune, et ils trouvent d’abondantes figures dans les douces teintes de la rose, les parfums du jasmin, la force et la majesté du lion, la délicate élégance, l’agilité, les beaux yeux de la gazelle, la fécondité du Nil, la patience du chameau, etc. Il y à aussi des poëles titrés qui composent une romance par mois. Ces compositions sont chantées par les almées dans les fêtes publiques ou particulières; le peuple les apprend ensuite.
La musique des Égyptiens n’est actuellement qu’un art dégénéré; les divisions et subdivisions de la gamme la caractérisent; et la notation, dans laquelle le système des clefs est inconnu, est aussi toute différente de la nôtre. Leurs instruments sont le tambour et les orgues qu’ils ont inventés; des timbales (noukakir), des kas (cymbales), en
usage lors des processions ; des castagnettes de cuivre, assez semblables à de petites cymbales, et dont les danseuses se servent pour accompagner leurs mouvements: un tambour de basque (tar); le daraboukals, autre tambour, généralement de forme conique, et terminé par une espèce de manche creux que l’on tient d’une main, tandis que de l'autre on frappe sur la peau qui couvre la grande ouverture; on en tire des sons assez agréables et combinés avec beaucoup d'originalité.
Les Arabes ont quelques instruments à vent : le chalumeau, le zamir (hautbois), une sorte de flageolet à double pipeau, nommé zoumarah, pour lequel les mariniers du Nil ont une grande préférence, et une flûte appelée nay.
L’instrument à corde le plus simple est Le rebab, monocorde sur lequel s’accompagnent les improvisateurs et les conteurs : c’est une espèce de basse sans caisse qui rend des sons mélodieux imitant souvent la voix humaine; on en joue avec un archet. Le kemengek est un violon dont la caisse est faite avec les trois quarts d’une noix de coco, percée de petits trous; il a trois cordes, composées chacune de plus de cinquante crins de cheval. Le Zissar, lyre éthiopienne, ressemble au luth antique. Ils ont une espèce de harpe appelée canoun, el dont on joue avec le plectrum; et l'oud, ou guitare à sept cordes, dont les vibrations sont également dues au plectrum.
Les alatyeh (alaty au lo) ou chanteurs de profession, forment une caste méprisée et de mœurs dissolues. Les cantatrices sont appelées avualem (au singulier almée *), mot que les Européens appliquent, à tort, à toutes les danseuses.
En même temps artistes et courtisanes, les almées sont ordinairement de jeunes et jolies femmes. Leur costume est à peu près celui que nous avons décrit pour les dames élégantes; mais il a ce cachet particulier qui partout distingue la femme galante : il dessine davantage leurs formes, laisse la gorge et les bras à déco Use et se fait remarquer par la profusion de bijoux et d’étoffes précieuses, ridicule affectation de fausses richesses. |
Ces femmes dansent par groupe de deux ou quatre. Quoiqu'elles mettent une cerlaine symétrie dans leurs mouvements, elles ne forment point de figures et de tableaux réguliers comme nos danseuses de théâtre. Quant à la nature de leurs danses, elle est tellement licencieuse, qu’on ne peut en parler qu’en termes généraux.
En se présentant sur le dourka, elles commencent par quelques pas, en agitant au-dessus et autour de leur Lête leurs castagnettes de cuivre dont elles jouent avec beaucoup d'expression. Elles se troussent ensuite en avant, en arrière, à droite, à gauche, et, ce prélude achevé, commencent la danse : Alors, dit Clot-Bey, les jambes demeurent immobiles, de même que la partie supérieure de leur corps, excepté les bras qu’elles écartent, arrondissent, abaissent ou élèvent selon les diverses phases du sentiment lascif qui paraît les animer. Agités par une trépidation incessante, qu’elles aCCélèrent tour à tour avec une audacieuse énergie ou ralentissent langoureusement, leurs hanches et leurs reins, assouplis à toutes les contorsions, feignent avec impudeur les émotions physiques les plus sensuelles ; c’est le
Vibrabunt sine fine prurientes Lascivos docili tremore lumbos,
dont se servit Martial pour dépeindre la danse des filles de Gadès. Les almées ont du reste plusieurs sortes de danses : l’une, hardie et brutale, est exclusivement empreinte du génie égyptien; une autre, mêlée de quelques pas, paraît
1 La traduction du mot almée est femme leltrée.
combinée avec la danse grecque. Il en est une que l’on appelle nahleh (danse des guépes ); les danseuses feignent d’avoir été piquées par une guëpe, qu’elles cherchent dans leurs vêtements en criant : Nalleh-oh ! nalleh-oh! (ah! la guêpe! ah! la guêpe!), et pour saisir l’insecte imaginaire, elles dépouillent peu à peu leurs vêtements et ne restent bientôt couvertes que d’un voile qu'elles font flotter et laissent s’entr’ouvrir de temps en temps. On comprend ce qu'un tel spectacle peut inspirer à ceux qui y assistent...
Lorsque la danse est arrivée à son plus haut degré de lasciveté, il y a des instants de repos, dont les almées profitent pour venir faire aux spectateurs des agaceries qui s'adressent surtout au principal invité; elles s’asseyent sur les genoux de celui-ci, et prennent avec lui des licences dont on s’effaroucherait dans le mystère quand on n’y est pas habitué.
Quelques-unes de ces femmes arrivent à acquérir une certaine opulence; mais elles forment une caste à part, comme en Europe la race des Gitanos.
Les gaouasyrs étaient d’autres danseuses qui exécutaient en plein vent des scènes chorégraphiques non moins licencieuses. Mais depuis peu une ordonnance leur a défendu de parader comme autrefois dans Les rues du Caire et d'Alexandrie.
Le but moral qu'on s'était proposé par la prohibition des danseuses publiques est loin d’avoir été atteint, car ce qui n’était qu’immoral dans la danse de ces dernières, devient infâme dans celle des kowals ou danseurs.
Les jeux que préfèrent les Égyptiens sont le dahmeh (jeu de dames), le taoutah (trictrac), et surtout le setreng (jeu d'échecs), auxquels ils passent des journées entières. Ils estiment peu les cartes; ils connaissent pourtant quelques parties qu'ils appellent hb-el-koumar (jeu de hasard ou de gain), parce qu’ils les intéressent avec de l'argent.
Ils considèrent peu les exercices gymnastiques; cependant on voit quelques lutteurs, et, dans les fêtes publiques, on voit parfois les fellahs s’escrimer avec des nebouts, longs bâtons dont ils s'efforcent de frapper leurs adversaires. Mais leurs luttes sont peu habiles et témoignent de leur nonchalance et de leur mollesse.
Ils préfèrent AU qu’ils regardent comme un amusement noble. Un de leurs exercices favoris est le djerid, qui rappelle nos anciens tournois et carrousels. Pendant que deux cavaliers courent au galop l’un sur l’autre, un d’eux lance avec force et comme un trait, à son adversaire, un bâton de palmier de quatre à six pieds. L'adresse consiste à éviter le djerid ou à le recevoir dans la main.
Les Égyptiens ont des marionnettes, et surtout des jongleurs, escamoteurs, etc. On voit aussi des individus qui montrent des animaux savants.
Quelques comédiens donnent des représentations dans des maisons particulières. Les pièces qu'ils jouent sont dépourvues d’intrigue autant que de naturel et d’esprit. C’est l'enfance de l’art dramatique, et sous une forme élémentaire entièrement privée d’attraits.
DIFFÉRENTS PEUPLES QUI HABITENT L'ÉGypre.—Nous ne parlerons point des Arabes- Bédouins dont nous avons déjà dit un mot à l’article Turquie d'Asie, et que nous aurons occasion de retrouver en arrivant à la description de l'Algérie. Il en est de même des Turcs d'Europe, des Albanais et des autres peuples qui ne sont point aborigènes de l'Égypte.
Copxres.— Ces peuples, appelés aussi Gobthes, peuvent être regardés comme les propriétaires de l'Égypte, dont ils furent les habitants primitifs, puisqu'ils descendent des anciens Égyptiens mêlés aux Perses, depuis Cambyse, et aux Grecs depuis Alexandre et les Ptolémées. Répandus dans le Delta, ils habitent surtout la haute Égypte; dans le Saïd ils habitent presque exclusivement des villages entiers.
Les Cophtes ont le teint basané, le front plat, les yeux relevés aux angles et peu couverts ; les joues hautes, le nez plutôt court qu’épaté; la bouche grande, plate, éloignée du nez, bordée de larges lèvres; les cheveux demi-laineux, la barbe rare et pauvre. Leurs jambes sont arquées, sans mouvements dans le contour; ils ont les doigts des pieds allongés et plats. En somme, leur corps est peu gracieux.
Leur caractère n’a aucune des conditions qui pourraient les faire aimer des Européens. Ils sont mélancoliques, taciturnes, sombres, dissimulés surtout comme toute race qui a vécu longtemps sous l'oppression; bas, rampants, serviles envers leurs supérieurs, il semble qu'ils veulent s’en venger sur leurs subalternes envers lesquels ils sont d’une dureté, d’une arrogance extrême. Fins, sobres, avares, ils ont une rare aptitude pour tout ce qui a rapport à la comptabilité. C’est ce qui avait déterminé les mameluks, ces hommes qui se faisaient un point d'honneur de leur ignorance, à remettre la plupart des fonctions administratives entre les mains des Cophtes, et ceux-ci en profitèrent pour se venger des vexations de toute sorte que leurs dominateurs exerçaient à leurs dépens. Le maniement des fonds, l’arpentage des terres leur ayant été confiés, ils pouvaient aisément frustrer le trésor de leurs chefs, et il faut avouer qu’ils ne se firent pas faute de ces concussions, qui du reste ne leur inspiraient aucun scrupule. | |
Les Cophtes sont extrêmement superstitieux et d’une grande dévotion aux saints, dont chacun est invoqué par eux pour un objet particulier, ainsi que nous le verrons dans notre Histoire et Cérémonies religieuses de tous les peuples. |
Ils ont un grand nombre d'écoles, mais destinées aux garçons seulement ; peu de leurs femmes savent lire. On y enseigne principalement les psaumes de David, les Évangiles, les épîtres et les Apôtres. Il est peu de Cophtes, surtout dans la basse Égypte, qui parlent encore la langue de leurs ancêtres; l’arabe est la seule en usage aujourd'hui parmi eux. De même qu’au temps des mameluks, beaucoup de ces hommes sont employés dans l’arpentage et la comptabilité. Dans les villes ils sont artisans : tailleurs et orfévres au Caire; fabricants de nattes dans la province de Menouf; ils distillent de l'eau de rose dans le Fayoum, tissent le lin à Syout, et enfin sont agriculteurs dans les villages.
Ils marient leurs filles très-jeunes et ne forment d'alliance qu'entre eux. On conduit l'épouse au bain trois jours avant la cérémonie, qui a lieu ordinairement à minuit, et qui est célébrée par une messe. La consommation du mariage n’a lieu que le lendemain de la consécration, après que le prêtre, qui a prononcé les paroles sacramentelles, est venu lui retirer une espèce de lien nommé zennar, qu'il lui a passé au cou pendant la cérémonie.
Les enfants ne sont baptisés que trois jours après leur naissance. Les familles sont, dit-on, fort unies.
Les Cophtes ont adopté l'habillement des musulmans; mais ils préfèrent les nuances sombres, et se distinguent, dans les villes, par la couleur de leur turban, qui est noire, grise ou bleue. Les femmes cophtes, que ce soit en publie, ou chez elles, même devant leurs plus proches parents, ont toujours le visage soigneusement voilé.
Les JuIFS, qui ont la même physionomie que ceux d'Europe, habitent principalement le Caire, où ils ont un quartier à part dont les rues sont étroites, sombres, sales, infectes, et fermées par des portes guichetées: ils peuvent s’y séquestrer, et rester, si cela leur convient, entièrement étrangers au reste de la population. Les beaux individus de cette race, les jeunes surtout, rappellent ce caractère de tête que la peinture a consacré à Jésus-Christ. Au reste, toujours méprisés et repoussés sans jamais être chassés, ils sont, en général, mal vêtus, et semblent faire ostentation de leur misère.
Ils ont la figure hâve, des habits sales et déchirés ; on attribue leur apparence maladive à la consommation excessive qu’ils font de l’huile de sésame.
Les juifs ont en Égypte le caractère et les mœurs qui les firent abhorrer au moyen âge. Avares jusqu’à la plus sordide cupidité, ils s'efforcent de dérober à tous les yeux la fortune qu’ils peuvent avoir, en affectant des dehors misérables. Ignorants, religieux jusqu’au fanatisme, ils sont actifs, d’une souplesse insinuante, et ne reculent devant aucun moyen pour réaliser le plus mince bénéfice. Il faut leur reconnaître d’ailleurs des mœurs pures et sévères; il n’y a point de courtisanes parmi leurs femmes, qui, de même que celles des Cophtes, se voilent scrupuleusement le visage.
Les familles d'ARMÉNIENS qui se trouvent en Égypte y sont venues à la suite des conquérants turcs. Ces hommes, qui n’ont pas de quartier particulier, ont exercé, par leurs richesses et les services pécuniaires qu'elles leur permettaient de rendre aux pachas, une si grande action sur l'administration des provinces, et une influence si prépondérante sur les affaires du gouvernement ottoman, qu’on eût pensé que l'empire était exploité de compte à demi par les Turcs et les Arméniens. Du reste, ils ont envers les indigènes les mêmes sentiments de hauteur que témoignent les Turcs. Ils exercent particulièrement des professions financières ou mercantiles, pour lesquelles ils montrent une grande aptitude et beaucoup d'activité.
Les Raïas (peuples indigènes qui ne professent pas l'islamisme) ne forment qu’une partie assez minime de la population, et leur influence politique n’a sur les affaires présentes et sur l’avenir de l’empire qu’une médiocre influence, tandis que c’est Le contraire en Turquie. |
C'est, dit M. Clot-Bey, une chose qui frappe l'observateur et mérite d’être considérée comme une donnée très-importante, que le caractère transitoire que les Turcs ont imprimé à tout dans leur établissement politique. Il y a longtemps que l’on a dit qu'ils ne font que camper dans leurs possessions ; nous avons vu, en parlant des mœurs des musulmans, que cette assertion n’est pas seulement une métaphore, qu'elle est encore vraie dans son acception propre.
Les Osmanlis n’ont donné à l'empire qu’ils ont fondé aucun élément de durée. Ils ont livré au caprice du hasard ou à l'arbitraire de la force, leurs institutions administratives et militaires, si l’on peut appeler de ce nom une organisation grossièrement ébauchée. Ils n’ont pas compris que, pour prendre de solides racines dans leurs nouvelles conquêtes, il ne s'agissait pas seulement d'occuper le sol, mais surtout d’en absorber les habitants par la fusion des religions, des institutions, des races. Les barbares qui envahirent l'Europe lors de la chute de l'empire romain se convertirent à la religion des vaincus, inspirèrent leurs codes de leur législation, s’assimilèrent leur langue, et de cette fusion féconde, vivifiée par lincubation du temps, sont sortis, avec notre état social actuel et les progrès modernes, les génies divers des nationalités européennes. Les Ottomans, au contraire, infatués de la supériorité de leur croyance, ne firent aucune concession aux vaincus, qu'ils tinrent humiliés sous leur joug, et demeurèrent complétement séparés d'eux. Il n’y eut donc pas, dans l'empire turc, combinaison d’un élément de force, d'énergie vivace, promesse d'avenir, apportée par les conquérants, et d’un élément de civilisation, héritage du passé, conservé par les vaincus; il n’y eut pas, comme cela s'était passé en Europe, au moyen âge, infusion d’un sang neuf et généreux dans un corps d’où la vie s’en allait; mais il y eut juxtaposition stérile d’un élément barbare immobilisé dans sa présomptueuse ignorance, à côté des ruines d’une société détruite par une décadence de plusieurs siècles.
Ainsi établi, l'empire ottoman s'était fermé toute voie au progrès ; il n'avait aucune garantie intrinsèque de durée. Il renfermait deux races placées en présence l'une de
l'autre, en contact quotidien, mais avec des intérêts contraires, des mœurs différentes, des idées opposées, se méprisant ou se haïssant. IL n’y avait pas dans l’empire un peuple unique, mais, dans le même Etat, deux nations, dont l’une possédait, à défaut de la puissance dans le présent, la supériorité du nombre.
Or, l'unité nationale est la condition exclusive de la vitalité des empires; il n’y a d'avenir que là où elle se trouve.
Les conséquences que peut avoir la profonde division qui scinde en deux grandes parts les populations de la Turquie, ont frappé tous les esprits sérieux. « La population des raïas, dit M. Urquhart', à une importance et une puissance politique telles, qu’elle peut arrêter la régénération de l'empire ottoman. » l |
Que l’on remarque la différence qu’il y a, sous ce rapport, entre l'Égypte et le reste de la Turquie. L'Égypte n’a pas de dissensions intérieures à redouter, elle ne peut craindre que la moitié de ses habitants appelle à son aide l'invasion étrangère pour renverser la domination de l’autre moitié. Je suppose, ajoute M. Clot-Bey, qu'il y ait quelques raisons dans les accusations que les ennemis de l'Égypte portent contre sa situation actuelle; mais je veux qu’ils reconnaissent qu’elle forme une partie bien distincte de l'empire ottoman, la seule partie qui ait de l'avenir, parce que c'est la seule dans laquelle on trouve l’unité de race. |
Les raïas ne participent ni aux mêmes charges, ni aux mêmes avantages politiques que les musulmans. Ainsi, ils ne contribuent pas de leur personne à la défense du pays. En revanche, ils ne jouissent pas de l'égalité civile, et payent des impôts particuliers, etc. Opérer un rapprochement entre les raïas et les musulmans en accordant à ceux-là l'égalité des droits, tel est le but que doit se proposer en Turquie toute la polilique prévoyante qui veut sincèrement la régénération de l'empire ottoman. C'est vers ce résultat que parait tendre celui des conseillers du sultan qui se distingue le plus par ses idées libérales, Reschid-Pacha. Je souhaite ardemment que les projets généreux dont le hati-chérif de Gul-Hané a été l'expression, puissent être menés à bonne fin. Pour ma part, dit M. Clot-Bey, si j'avais à donner un avis au vice-roi d'Égypte, je lui conseillerais d'établir l'égalité civile et politique entre ses sujets musulmans et ses sujets raïas. Cette œuvre aurait pour lui moins de difficultés et d’embarras que pour la Porte; car dans ses États les raïas sont bien moins nombreux, bien moins puissants, bien moins redoutables aux musulmans que dans le reste de la Turquie; sa tentative serait très-utile comme expérience pratiquée sur une échelle peu considérable; elle préparerait le reste de l'empire ottoman à une révolution qui, dans son intérêt, doit s’opérer le plus tôt possible. Ici encore, Méhémet-Ali prendrait l'initiative de l’exécu- Lion d’une mesuré progressive et réformatrice, et commencerait pour la Turquie un nouvel ordre de choses. D'ailleurs il ne ferait que se continuer lui-même; il a déjà fait beaucoup pour l'émancipation des raïas en les admettant à remplir des charges impor- Lantes dans l'administration, et en choisissant parmi eux les préfets de ses départe ments. |
IL nous reste à parler des différentes nations chrétiennes auxquelles on a donné, non-Seulement en Égypte, mais dans tout le Levant, le nom générique de Francs. Cette population comprend diverses catégories dont chacune forme un groupe distinct.
La première, et la plus honorée des indigènes, est celle des consuls, des chanceliers et des attachés aux consulats. |
Les consuls généraux résident à Alexandrie : les puissances représentées par des
" La Turquie et ses ressources.
MOEURS, USAGES ET COSTUMES. al
dignitaires de ce grade sont la France, la Russie, l'Autriche, l'Angleterre, l'Espagne, la Belgique, la Suède, la Hollande, la Sicile, la Prusse, la Sardaigne, le Danemark et la Toscane. Le drapeau national flotte à l'extrémité d’un mât placé sur le faîte de la maison de ces hauts dignitaires, et les armes de leur gouvernement sont blasonnées sur la porte de leurs hôtels.
Le Caire a des vice-consuls; les principales puissances ont à Damiette, à Rosette, à Suez, à Kenneh et à Kosseyr des agents choisis pour l'ordinaire parmi les chrétiens indigènes. |
Le rang que l'Égypte a pris dans le monde politique, depuis que Méhémet-Ali dirige ses destinées, a élevé la position du consul général d’une grande puissance, auprès du vice-roi, au niveau des postes diplomatiques de première importance. Ce sont de véritables ambassadeurs qui ne se bornent pas à protéger les intérêts civils ou commerciaux de leurs compatriotes; ils entretiennent des rapports avec le vice-roi, auquel ils ont fréquemment à faire des communications de la part des cabinets qu'ils représentent, et avec lequel ils traitent des questions politiques difficiles et de haut intérêt.
Les négociants forment la seconde catégorie; leur résidence la plus commune est Alexandrie; il faut y joindre les commis qui vivent ordinairement chez leurs patrons.
La troisième classe se compose des marchands et des restaurateurs.
Il y a ensuite la classe des industriels, et, en dernier lieu, celle des hommes de peine, domestiques, etc. |
Quant aux Européens au service du gouvernement, ils forment une catégorie parliculière.
Tous ces groupes forment une espèce de colonie réunie presque tout entière dans les mêmes quartiers. La distinction des rangs y est rigoureusement observée; l'étiquette poussée très-loin, et les membres de chaque classe ne dépassent pas dans leurs rela- Lions le cercle qui leur est tracé par leurs fonctions, leur profession ou leur fortune. Les Francs sont hospitaliers, généreux, et, pour secourir leurs compatriotes nécessiteux, ils font souvent entre eux des collectes qui ne tardent pas à produire des sommes importantes. À Alexandrie, les Européens ont élevé à leurs frais un hôpital où sont recueillis Les Francs qui ne peuvent se faire soigner chez eux. Les mœurs sont, il faut l'avouer, assez relâchées dans la société franque; les intrigues d'amour y sont communes; néanmoins, il ne manque pas’ de personnes honorables qui observent soigneusement les convenances et les lois de la morale.
Les voyageurs sont bien traités en Égypte; ceux qui ont un nom illustre sont reçus avec distinction. Le vice-roi leur donne souvent pour logement un de ses palais ou les fait héberger dans la demeure d’un de ses grands officiers; ceux qui, sans avoir un grand nom, sont dans l’aisance, peuvent parcourir en liberté le pays, au moyen d'un firman ou passe-port, que l’on obtient loujours par l'intermédiaire du consul de la nation à laquelle on appartient,
Ce firman est conçu en ces termes :
« De notre divan, l’an de l’hégire, le...
» Notre ancien ami (nom de sa nation}, M. N., se rendant dans nos domaines pour visiter les lieux d’antiquités et autres lieux curieux et utiles à ses recherches, il nous a été présenté par son consul, en foi de quoi nous lui avons délivré notre firman pour lui servir et valoir pendant son voyage dans l'étendue de nos domaines. Les moudyrs, mâmours et tous magistrats civils ou militaires, à qui ce firman sera présenté, ne doivent pas négliger de lui accorder les égards, les soins et les services qui pourraient lui
être agréables, afin qu'aucune plainte ne nous soit portée par le voyageur. Nous vous recommandons qu'aucune insulte ni tort ne lui soit fait par les fellahs ou autres, etde lui procurer tout ce dont il pourra avoir besoin en ne payant qu’au taux du pays pour les montures, barques, provisions, etc. ; je regarderai comme rendus à moi-même tous les
services que vous lui rendrez. »
NUBTIE,
Cette partie de l'Afrique est située entre 9° et 24 de latitude nord, et entre 26° et 57° de longitude est. Ses bornes sont : au nord l'Égypte, à l’est le golfe Arabique, au sud-est l’Abyssinie, au sud-ouest la Nigritie, et à l’ouest cette même contrée et le Sahara. Elle a environ 350 lieues du nord au sud, 170 lieues de largeur moyenne, et 60,000 lieues carrées.
Le caractère principal de la géographie de ce pays est le Nil qui, dans la partie méridionale, y est formé par la réunion du Bahr-el-Abiad avec le Bahr-el-Arrak, que grossissent le Toumât, le Dender et le Bahad. Ce fleuve reçoit vers le milieu de la contrée le Tacazzé ou Atharah. La vallée du Nil constitue la Nubie proprement dite; le sol y est fertile; les maisons, les villages y sont en grand nombre, et c’est là que la population s’est concentrée. Hors de la vallée, dans les parties moyenne et septentrionale, presqué tout est désert et stérile.
Dans l’été, le climat est d’une excessive chaleur, mais les nuits sont très-fraiches au-dessous du confluent du Tacazzé dans la vallée même du Nil (par 47° 40° de latitude nord) il ne pleut jamais, tandis qu’au sud de ce point les pluies tombent chaque année, à partir du mois de juillet, et ont lieu à des époques indéterminées dans les parties montagneuses de l’est. Le khamaya : commence à souffler en Nubie vers la fin d'avril, et règne à peu près jusqu’à l’équinoxe d'été. Périodiquement inondée par les eaux de ce fleuvre, la rive droite du Nil offre une plus grande fertilité que la rive gauche.
En général l’agriculture est assez soignée. Les principales productions de ce pays sont le dourah, le maïs, le dokhoum, l'orge, les lentilles, lupins, haricots, melons d’eau, tabac et coton; on cultive la vigne vers Deyr, les palmiers sont communs, les dattes d’Ibrym et du Sokkot sont renommées. Dans la Nubie méridionale, il croit surtout un grand nombre d'arbres qui donnent la gomme arabique. Les animaux domestiques, tels que le cheval, qui est très-estimé, le dromadaire et l’âne, servent de montures ; le bœuf et le buffle sont employés aux transports ainsi qu’à l’arrosement des terres; on rencontre dans les forêts et les déserts des sangliers, des éléphants, des tigres, des panthères, des rhinocéros, des girafes, des hyènes, des renards, des chats sauvages, des gazelles, quantité de singes et d’autruches, ainsi que de gros serpents et autres reptiles qui ne sont pas venimeux; le bouquetin existe dans les montagnes à l’est, et le lièvre en assez grand nombre dans les lieux couverts. Partout on voit des perdrix, des oies sauvages, des vanneaux, des cigognes, des corneilles. Les crocodiles et les hippopotames abondent dans le Nil et sur ses bords. La pêche dans le fleuve est
1 Vent pernicieux qui entraîne une grande quantité de sable, et qui est accompagné de tonnerre et d'éclairs.
peu active, si ce n’est vers Deyr. Il y a des mines d’or à l’est, dans le mont Elbéh; des mines d’alun à l’ouest, dans le désert de Nubie, et du sel gemme dans les montagnes de l’est.
Le sol de cette terre est couvert de magnifiques restes d’antiquités qui peuvent soutenir la comparaison avec les plus beaux monuments de la Grèce antique, et qui diffèrent de ceux des Égyptiens en ce qu'ils sont ou sous terre ou creusés dans le roc vif. Un des plus remarquables de ces débris est le temple d'Ebsamboul, taillé dans le roc vif, sur les bords du Nil, et parfaitement conservé.
Circonscrite dans ses limites, la Nubie correspond à l’Æthiopià supra Ægyptum des anciens, région sur laquelle se répandent quelques rayons épars de l’histoire ancienne, et que font connaitre les récits d’Hérodote, les recherches de Strabon, les voyages d’Artémidore et d'Agatarchide, par les inscriptions d’Adulis, monuments des expédilions d’un Ptolémée, ou plutôt d’un roi d’Abyssinie, et par l’érudition de Pline | naturaliste. | |
La Nubie est peu peuplée eu égard à son étendue. Nous jetterons un coup d'œil sur les différents peuples qui l'habitent. 3
Ce pays est divisé en un grand nombre de petits États, dont chacun est gouverné par un chef indépendant et absolu qui prend ordinairement le titre de malek.
Le principal commerce est celui des esclaves qu’on importe du centre de l'Afrique au nombre d'environ 5,000 par an. On exporte en Égypte beaucoup de dattes, de la gomme et des plumes d’autruche. Le seul port remarquable de la Nubie est celui de Souakem. Le moud, petite mesure de dourah, est le terme de comparaison le plus fréquemment employé dans les échanges du commerce. On ne connait guère d'autre monnaie que les dollars, les piastres et les paras. +
Les BaraBras ou Kenous. — Les Barabras sont maigres, grêles, el n’ont que des nerfs, des muscles et des tendons plus élastiques que forts; leur peau luisante offre une teinte bronzée; leurs sourcils surbaissés laissent élinceler des yeux profonds. Ils ont la bouche évasée sans que leurs lèvres soient grosses, les narines larges, le nez pointu, les cheveux et la barbe rares et par petits flocons. Toujours agiles, on ne saurait deviner leur âge, malgré leurs rides précoces, si ce n’est par la blancheur de leur barbe. Leur physionomie respire la gaieté; leur caractère est vif et bon. En Égypte, on les emploie généralement à garder les magasins ou les chantiers de bois. Leurs gains sont minimes, mais leurs besoins sont modérés; ils se nourrissent de peu, et gardent à leurs maitres de l’attachement et de la fidélité.
Leurs vêlements consistent en une pièce de laine bleue ou blanche, retenue sur les reins et passant entre les jambes, et à laquelle ils ajoutent parfois une chemise de toile. Il en est qui portent les cheveux courts et bouclés: les autres les réunissent en tresses, comme on représente leurs ancêtres dans les monuments de l'antiquité; ces tresses formant plusieurs petits chignons, sont rassemblées sur le sommet de la tête, et retenues par une broche en bois assez longue. Leur costume est complété par une espèce de bracelet, attaché près de l'épaule au bras gauche, et dans lequel ils placent un petit couteau courbé. On les dit sobres, laborieux, d'un tempérament sec et peu sujets aux maladies. Ils considèrent comme un remède souverain contre presque tous les maux, la brûlure à l’aide d’un fer rouge. Ces peuples élèvent des bœufs, des moutons, et particulièrement des chèvres très-communes dans leur pays. Leur récolte se compose de dourah, d'orge, de tabac, de coton, de dattes, de bois d’acacia et de sycomore. Ils vont vendre, quelquefois jusqu’au Caire, ces denrées qu'ils transportent, à l’époque de la crue du Nil, sur de grands radeaux qu’ils construisent eux-mêmes.
Leurs femmes sont loin d’être belles. Elles porlent une chemise de toile blanche ou
bleue, ouverte des deux côtés, fermée par devant, et flottant sur un pantalon de même étoffe. Souvent elles s’enveloppent dans un manteau court dont elles se couvrent la tête.
Les Barabras où Kenous habitent à l’occident du Nil et vivent dans un état d’indépendance presque complète.
Les ABAppèus. — Ces naturels occupent les déserts situés à l’orient du Nil, depuis la vallée de Koséir en Égypte, jusque fort avant dans la Nubie. Ils diffèrent entièrement par leurs coutumes, leur costume et leur langage, des Arabes que l’on rencontre en Égypte. Les Ababdèhs sont presque noirs, mais la conformation de leur tête est celle des Européens; ils ont les cheveux longs et la tête toujours découverte; la graisse de mouton leur sert à oindre leur corps, et surtout leur tête, d'un enduit assez épais. Leur religion est le mahométisme, mais ils témoignent plutôt de la tiédeur que de l'amour pour leur croyance. Ils enterrent leurs morts en les couvrant de pierres. Leurs amusements guerriers sont animés par une musique moins triste et moins monotone que celle des Égyptiens. Le même homme cultive la poésie et la musique : il chante en s’accompagnant d’un instrument qui ressemble à la mandoline. Ils ne font point usage d'armes à feu, et ne se servent que rarement de chevaux. Ils élèvent une espèce de chameaux qu'ils appellent aguina, et qui est plus petite, plus svelte et plus prompte que l’espèce ordinaire. Leurs ennemis habituels sont les Arabes qui, comme eux, habitent à l’orient du Nil, mais au nord de la vallée de Koséir jusqu’à l’isthme de Suez,
Leurs femmes portent une petite jupe attachée sur les hanches, et qui ne descend que jusqu’au milieu des cuisses. Elles se parent de colliers; mais l’ornement par excellence est, pour elles, un tatouage élégant qu’elles dessinent sur les bras et sur la partie antérieure du corps.
HagrranTs pu Doncozan.— Le Dongolah fut, vers le milieu du dernier siècle, ruiné par les Chaykyéhs, ce qui obligea les habitants à s expatrier; c'est pour cela que la population est si faible et la culture si négligée. Dès qu’on entre dans cette province on découvre des myriades de ces insectes auxquels on a donné, dans ce pays, le nom de gourda, et que nous appelons vulgairement fourmis blanches; c'est une espèce du genre termès. Ils détruisent tout : grains, papier, linge, et jusqu’au bois qu'ils piquent et rongent en peu de temps. Les habitants sont forcés d’élever sur des pieux, des planchers qui servent à recevoir les provisions, pour les soustraire aux ravages de ces insectes dont Les phalanges innombrables, aux attaques desquelles il est difficile de se soustraire dès que descend la nuit,-instant où ils quittent leurs retraites, sont un véritable fléau pour ce pays déjà si pauvre.
Les hommes se distinguent par une chevelure épaisse et touffue, et par leur costume qui se compose d’une longue chemise ou robe à manches, et d’un long collier qui descend sur la poitrine. Ils n’ont habituellement pour armes qu’une lance. Ils sont apathiques, malingres, fainéants, et ne cultivent la terre qu’autant que leurs besoins les plus impérieux les y contraignent.
L’unique vêtement des femmes est un morceau de toile dont une extrémité est portée en trousse à la ceinture, tandis que le reste se drape sur les ro ou autour du corps.
« Quelquefois, surtout dans leur ménage, elles suppriment cette dévhière partie de leur ajustement, Celles qui sont aisées ont des bracelets d’argent ou d'ivoire, souvent même en cuir garni de quelques boutons d'argent ou d’étain : elles portent quelquefois des ornements de la même forme au bas des jambes. Leur cou et leur chevelure sont aussi parés d'ouvrages en verroterie et de petites plaques d'argent. Les femmes pauvres
se contentent de bracelets de bois ou de verre. Il est du bon ton, pour les premières, d'avoir les ongles longs et teints en rouge. Des sandales en cuir, comme celles des anciens, sont la chaussure des habitants des deux sexes : leur nourriture ne diffère pas de celle des autres Arabes. » |
M. Ruppel nous apprend que la démoralisation est telle dans le Dongolah qu'en général les femmes se prostituent pour de l’argent. Le maitre partage le prix de la prostitution de ses esclaves.
Les Cavxyéus.— En entrant dans la province de Chaykyéh, on est frappé d’un aspect bien différent de celui que présente le Dongolah : les champs bien cultivés prouvent l'industrie et l’activité des habitants.
La tradition rapporte que celte province était, vers le milieu du xur siècle, une république gouvernée par trois chefs principaux qui avaient sous leurs ordres trois autres chefs chargés du commandement des troupes. Trop considérable pour l'étendue de terres en culture, la population conserva des habitudes guerrières; ce qui fait que la plupart des Chaykyéhs sont presque constamment armés de leur lance. Ils sont de taille moyenné, plus robustes que les Barabras, et pleins de bravoure et de fierté. Leur arme défensive est un bouclier long et étroit en peau de crocodile ou d’hippopotame. Avant qu’ils se fussent soumis au pacha d'Égypte, ces peuples exerçaient leurs brigandages sur les caravanes qui traversaient leurs parages. Leur territoire, qui n’a pas une lieue de largeur, en a trente de longueur, et ils peuvent mettre sur pied environ 600 hommes.
Leur habillement se compose d’une sorte de jupon qui descend jusqu'aux genoux, et d'une longue pièce d’étoffe jetée sur leurs épaules; leurs cheveux, tressés à la manière des anciens Nubiens, sont rabattus sur le col et le front en une infinité de petites naltes.
Les femmes ne démentent pas l’ardeur belliqueuse des Chaykyéhs : en 1819, elles provoquèrent les mameluks, se mesurèrent avec eux, et les vainquirent parfois. En général, on les dit jolies, mais elles ont la réputation d’être fort dépravées. Leur vêtement principal consiste en une simple pièce de toile drapée autour du corps.
HaBrTANTS pu BARBAR ou BERBER.— Le pays de Barbar a environ 20 lieues deïlongueur; la plus grande partie de son étendue est en plaines dont les deux tiers environ renferment des cultures de dourah, de cotonniers et autres productions. L'arbre le plus répandu est l’acacia; mais on y voit aussi quelques palmiers. L'atmosphère y est pure. Le chameau, le bœuf à bosse et le cheval y sont assez nombreux. Les chevaux renommés du Dongolah se tirent en général du Chaykyéh et du Barbar.
Les habitants des deux sexes sont de taille élevée et bien prise; mais ils ont les jambes trop minces. Les hommes ont habituellement des cheveux courts, frisés et formant une huppe sur le devant de la tête. Ils sont armés et vêtus comme les Chaykyéhs.
Les femmes réunissent leur chevelure en tresses comme les Barabras; dans leur maison, elles n’ont qu’une toile d’un seul lé roulée autour de la ceinture et dont les extrémités descendent un peu au-dessous du genou; mais lorsqu'elles vont dehors, elles se drapent dans cette pièce de toile. Le seul vêtement des jeunes filles est une trousse en lanières.
« Le divorce, dit Cailliaud, est une institution en vigueur chez les Barbars. Toutefois, si un homme, après avoir répudié sa femme et s’être marié à une autre, s’en repent et témoigne le désir de reprendre sa première femme, il le peut, pourvu que celle-ci ÿ consente; un délai de quelques jours est réservé pour procéder aux formalités du second divorce : mais durant cet intervalle, la coutume autorise l'épouse rentrée en faveur à se choisir, par forme de représailles, un mari provisoire, avec lequel elle
habite jusqu’au jour indiqué pour sa réunion avec celui qui l'avait délaissée. Il n’est point rare de voir des femmes, dans cette position, user, dans l'intérêt de leur sexe, de la prérogative que la loi leur accorde. Bien plus, si le mari par intérim parait à une femme mériter la préférence sur l’homme dont elle a déjà éprouvé l'humeur inconstante, libre à elle d'opter; et de deux compagnes, l'époux volage se trouve n’en avoir aucune. »
Le goût du commerce et des spéculations qui y ont rapport a été répandu dans la province de Barbar par les caravanes qui la parcourent assez souvent, ce qui contribue à donner plus de valeur aux productions agricoles et manufacturières du pays. Aussi les Barbars font-ils de fréquents voyages en Égypte, où ils exportent les marchandises qu’ils reçoivent des caravanes, en échange de leurs toiles et de leurs autres produits, principalement le dourah. C’est de là, sans doute, que vient l’air d’aisance qu’on remarque dans le pays où l’on compte plusieurs personnages fort riches.
En général, les villages ne méritent pas une description; mais celui d’el-Mekheyr, situé sur la rive droite et à trois cents pas du Nil, est regardé comme la capitale du Barbar; son étendue est d’à peu près un quart de lieue. F. Cailliaud, dans son Voyage à Méroé et au fleuve Blanc, en parle ainsi :
« Les maisons y sont sur trois lignes, séparées par deux larges rues ; elles sont en terre crue et n’ont en général qu’un rez-de-chaussée. Quelques-unes seulement, en partie isolées les unes des autres et éparses sans ordre et sans alignement, ont trois ou quatre pièces et sont surmontées le plus souvent de terrasses avec des conduits pour l'écoulement des pluies ; une cour, enceinte de murs, est destinée aux animaux domestiques, et il y a des espèces de petites étables où, la nuit, on les met à couvert. Une ou deux pièces obscures servent de magasins pour les provisions, les vases à boire et autres ustensiles. Le luxe de la chambre à coucher consiste dans le lit conjugal : il est (rès-élevé et entouré de nattes de paille, quelquefois très-fines et de diverses couleurs. Une pièce est consacrée aux travaux du ménage; elle n’est souvent qu'à moitié couverte : c’est là que sont les pierres pour triturer les grains; le feu se fait contre la muraille; enfin, c’est la cuisine proprement dite. Un grand nombre de maisons ont des portes faites de pièces de bois assemblées avec des lanières, et dans lesquelles il n'entre aucune espèce de ferrure; la serrure même est en bois et fixée de la même manière. ».
Peupzes pu CHENDY.— Les indigènes du Chendy ont plus de méchanceté, plus de perfidie que leurs voisins Les Barbars, avec lesquels ils offrent d’ailleurs beaucoup de ressemblance sous les rapports physiques et sociaux; leur teint varie du basané noir au basané clair, et leur langue est ordinairement l'arabe. Ce sont des descendants des Arabes de l'Hedjaz, des compatriotes des Chaykyéhs, avec lesquels ils forment la race des Arabes Jahelin.
La ville de Chendy, située sur la rive droite du Nil, à un demi-quart de lieue du fleuve, renferme environ 6,000 à 7,000 habitants, dispersés dans 800 à 900 maisons. Les habitations sont de forme carrée et surmontées d’une terrasse. De petites ouver- Lures, pratiquées dans le haut des murailles, servent de fenêtres. Les rues sont larges, assez bien alignées; mais le vent y accumule une si grande quantité de sable, que les piétons n’y circulent qu'avec peine.
« Nulle part en Nubie, dit M. Cailliaud, les mœurs ne sont aussi corrompues qu’à Chendy. Les femmes y sont l'objet d'un trafic public dont on stipule hautement les conditions dans les rues et les marchés. Les absences fréquentes que les hommes sont obligés de faire pour leur commerce, la chaleur du climat, la nudité des deux sexes, l'excès des boissons fermentées, tout tend à y entretenir le déréglement et l’exaltation des sens. Je pourrais, sans craindre d’être taxé d’exagération, “évaluer au-dessous du
quart les femmes qui conservent quelques sentiments de pudeur : la vertu même des dames d’un certain rang n’est pas, à beaucoup près, exempte de tout reproche. )
Le pays dont Chendy, que l’on regardait alors comme l'entrepôt principal du commerce de la Nubie, et son plus grand marché d'esclaves, était la capitale, se trouvait tributaire du roi de Sennaar, et était gouverné, depuis 235 ans, par une dynastie de princes arabes, lorsque le dernier de ceux-ci, Nimir ou Nemir, se vit, en 1821, dépossédé par Ismayl-Pacha. Voici les détails que nous avons recueillis à ce sujet. Un jour que Nimir s'était permis de faire au chef égyptien, qui avait pénétré dans la Nubie en vainqueur, quelques observalions touchant une contribution de 1,000 esclaves, exigée dans les quarante-huit heures par Ismayl-Pacha, ce dernier le menaça de le faire rôtir s’il ne se soumettait à son ordre. Exaspéré par cette menace, Nimir jura d’en tirer vengeance. Quoique privé de ses États, il n’avait rien perdu de son crédit sur ses sujets. À son retour de Sennäh, Ismayl, avec quelques-uns de ses partisans, Célébrait, dans un banquet nocturne, la joie de rentrer dans son pays; l'ivresse la plus complète appesantissait ses paupières, lorsque Nimir, qui avait accumulé des matières combustibles autour de la cabane de son ennemi, le fit périr au milieu des flammes. A cette nouvelle, le pacha d'Égypte chargea un de ses généraux du soin de venger la mort de son fils. Cet ordre fut rempli de la manière la plus horrible par le général Méhémet-Bey; les habitants de Chendy furent brûlés vifs dans leurs maisons; ailleurs il fit massacrer les femmes et les enfants; le pays tout entier fut ravagé par le fer et le feu. Après ces atrocités, le pacha fit peupler Chendy par des familles de Chaykyéhs; mais il est plus facile de soulever l'insurrection que de l’étouffer, et il fallut plusieurs années pour ramener le calme parmi les habitants.
La province d'El-Ayze est peuplée d’Arabes mahométans dont les quatre tribus principales portent les noms de DJEmEeLYEs, Hassanyems, HETSENATS et MOHAMEDYENS. Celles-ci habitent la rive orientale, tandis que sur l’autre rive on rencontre les Mac- DYEUS, les HEeLLAHOUYEnS et quelques autres tribus. Ces peuplades nomades n’ont d’autres habitations que des cabanes de paille. Leur nourriture se compose, en général, de poissons, et leurs mœurs passent pour être douces.
Les KerERATS, les Kenaouys, les Kemerapss et principalement les KaABABycus, qui habitent le désert de Bahiouda, bornent leurs occupations à la recherche et à l’exploilation du sel gemme. |
La partie orientale de l’île Meroé renferme les Crouxryens et les KAOUAHLEH, ennemis irréconciliables des Drazeyns, dont la tribu est la plus nombreuse. Ces derniers passent pour les plus perfides des Arabes. Parmi leurs coutumes, il en existe une qui permet de racheter le sang versé moyennant une quantité déterminée de tamarin. Ge rachat assoupit, au moins pour un temps, les haines de famille. Ces Djaleyns, hommes robustes et bien constitués, se reconnaissent aisément, dans les marchés de Chendy, au large chapeau de feuilles de palmier qu’ils attachent sous le menton, et à leur barbe épaisse et courte.
La partie connue sous le nom de royaume de Sennaar où Sennär, paraît être l'antique Macrobe du temps de Cambyse, laquelle, après ce prince, fut régie par douze reines et dix rois. On rapporte que l’an 1480, une nation nègre, inconnue jusque-là, sortit du Soudan ou des rives du fleuve Blanc, et vint s'étendre sur les terres des Arabes de la Nubie. Ces peuples abdiquèrent le nom de Chillouks qu'ils portaient, dit-on, chez eux, DO prendre celui de Foungis (vainqueurs), dénomination qu'ils avaient méritée, PUISQUE, arrivés à Arbaguy *, une victoire les rendit maitres du pays. Après leur
1 Cette ville n’offre plus que des ruines,
établissement en°Nubie, ils renoncèrent à l’idolâtrie et embrasséerent l’islamisme. Ils obligèrent les vaincus à leur donner annuellement la moitié de leurs troupeaux. Ce sont eux qui ont bâti la ville de Sennaar, et fondé la monarchie dont le trône, occupé successivement par vingt-neuf rois, fut détruit en 1821 par le fils du pacha d'Égypte.
Les indigènes du Sennaar ont les cheveux crépus, sans ressembler néanmoins à ceux des nègres; ils n’ont pas non plus, comme ces derniers, le nez, les joues et les lèvres saillants; leur physionomie n’est point sans agrément, et leurs traits offrent une certaine régularité. Ce qui frappe en eux, c’est une étonnante diversité de nuances dans le teint et la couleur, ce qui vraisemblablement a pour cause le mélange du sang arabe avec celui des nègres et des Éthiopiens.
Ces peuples se divisent eux-mêmes en six races, qu’ils désignent par les noms suivants : el-asfar (les moins colorés) sont des Arabes venus primitivement du Hedjaz; el-hamar (les rouges) sont originaires du Soudan; et les moins nombreux, el-Soudanaxrak (les bleus) sont les Foungis : leur teint est plutôt cuivré que noir ; el-ahcdar (les verts) ont les cheveux comme ceux des Foungis, mais leurs traits se rapprochent beaucoup plus de ceux des nègres. On donne le nom de el-kat-Fatelolem à une race qui tient de la première et de la quatrième, c’est-à-dire qui sont à demi jaunes et à demi verts; le sang qui domine en eux est celui des Éthiopiens, c’est-à-dire de la race la plus nombreuse dans l’ancienne Égypte. Enfin les Ahbits, Ahbd ou Nouba, sont des peuplades nègres venues de l’ouest, et qui vivent isolées dans les montagnes du pays de Bertût.
Les hommes sont de haute taille, robustes et bien faits; les femmes sont belles et conservent longtemps leur fraîcheur et leurs charmes. Mais si leur physique est digne de louanges, il n’en est pas de même de leurs mœurs : les Sennaariens sont fourbes, dépravés, et adonnés à la superstition quoique témoignant fort peu de zèle à l'endroit de la loi mahométane. Ils sont tellement enclins à la débauche et dépourvus de propreté, que les maladies honteuses y font de grands ravages et sont héréditaires dans les familles.
L'habitude de fumer est commune aux deux sexes, mais plus particulièrement aux femmes, qui font preuve d’une- soumission servile envers leurs maris. On a observé qu’un des points les plus importants de leur toilette est celui-ci : elles se frottent longtemps de la tête aux pieds avec du beurre ou de la graisse de chameau; puis elles restent environ une heure exposées, sous une grande pièce de toile, à la fumée de copeaux odorants que l’on fait brüler sans flamme... C’est là une manière de se parfumer qui, nous le pensons, serait peu goûtée en Europe.
Le costume des. Sennaariens ne diffère presque point de celui des indigènes du Barbar ou du Chendyÿ. De même que les Chaykyéhs, les militaires n’ont pour armes que la lance, le sabre à deux tranchants et le long bouclier en peau de crocodile ou de rhinocéros. On remarque quelques cavaliers qui portent des cottes de maille et une espèce de casque qui, à vrai dire, n’est autre chose qu’une calotte en fer.
Ces peuples se nourrissent principalement de dourah, et leur boisson la plus habituelle est la bulbul et la méryse, espèces de bière qu’on obtient au moyen de la fermentation de la graine du dourah.
Les maisons sennaariennes offrent beaucoup d’analogie avec les ruches; elles consistent en de petites enceintes circulaires faites en pièces de bois et en terre, sur lesquelles on pose la toiture qui se compose d’un grand chapeau formé de cercles de différentes grandeurs.
Ges indigènes sont adonnés au commerce et à l’agriculture.
Outre que leur pays est l’entrepôt de toutes les marchandises que l'on tire de l'inté-
rieur de l'Afrique et que les caravanes y apportent, les Sennaariens expédient en Egypte des esclaves, du tamarin, de l’ivoire, des cornes de rhinocéros, des plumes d autruche, de la civette, de la gomme, de l’encens, du séné, et des outres en peau de bœuf qui servent à porter l’eau sur les chameaux. Ils prennent en échange des toiles, des lames de sabre, du savon, du sucre, du riz, du papier, du girofle, du poivre, des rasoirs, de petits miroirs, et d’autres objets de quincaillerie. :
La monnaie d'argent qui a cours dans le pays est la piastre d'Espagne; mais les achats se font généralement à l’aide du dourah : tout s’évalue en mesures de cette espèce de céréale. La mesure de longueur est le dera, qui signifie bras ; elle équivaut à l'étendue comprise entre le coude et l’extrémité de la main, à laquelle on ajoute les quatre travers de doigt de l’autre main. Ge qu'il ÿ a-de remarquable, c’est que cette mesure est exactement conforme à l’ancienne coudée égyptienne, dont la longueur est de B2 centimètres, et qu’elle porte le même nom. |
Leur industrie n’est pas très-avancée; cependant ils travaillent le fer dont ils fabriquent des clous, des couteaux, des lances et quelques instruments très-simples pour le menuisier, qui cumule avec ce métier ceux de tourneur et de charpentier. L'état d’arpenteur ne demande pas des connaissances bien profondes : celui qui cultive cet art, mesure une pièce de terre en jetant une pierre qu’il lance de toute sa force. Au reste, on n’y regarde pas de si près dans un pays où les terres, presque toutes en friche, ne présentent qu'une valeur fort minime. | | |
Au Sennaar, on ne fait point usage de la charrue : pour se livrer à l'opération du labour, les naturels attendent l’époque où elles sont imprégnées de l’eau des pluies, et se servent d’une espèce de houe. C’est au mois d’août qu’on -sème le dourah, et la récolte a lieu trois mois après. Comme chez les anciens Égyptiens, on ne coupe ici que l’épi : la tige de la plante demeure en terre où on la coupe à mesure que cela devient nécessaire pour la nourriture des bestiaux. Lorsqu'on veut en extraire la graine, les épis du dourah sont foulés aux pieds par les bœufs. On conserve ensuite le grain dans des fosses enduites d'argile.
Ici, comme dans le Barbar, la principale occupation des femmes est de triturer le dourah, et d’apprêter le pain et la boisson. Elles font aussi des tissus de paille et des natles très-fines sur lesquelles on couche, et qui servent encore d’ornements dans l’intérieur des habitations. |
On fabrique aussi de larges toiles de coton appelées dammour, des vases grossiers en terre, el d’autres en calebasses que l’on nomme garahs. |
La capitale de la province est Sennaar : c’est une ville à laquelle M. Cailliaud donne 9,000 habitants, mais dont les ruines annoncent qu'elle fut autrefois plus considérable. Sa forme est oblongue et présente une circonférence de plus de trois quarts de lieue détendue. On ne peut donner le nom de maisons à des cabanes couvertes en chaume, dont quelques-unes seulement ont un étage et une terrasse en mauvais état. Au centre domine l’ancienne résidence du roi, construction en briques cuites, élevée de quatre étages, et qui est inhabitée comme ses dépendances. Une mosquée contiguë à ce palais, et assez bien conservée, est le seul édifice consacré au culte.