PARAGUAY
Les limites de la république du Paraguay sont au nord et à l’est le Brésil, au sud et à l'ouest la république argentine,
Ce pays est divisé en 8 départements et 28 municipalités; cependant la partie des missions qui lui appartient est partagée en districts administrés d’une manière particulière.
La capitale appelée Assowpcron est, des six ou sept villes du Paraguay, la seule quelque peu remarquable. Un évêque et le chef de l'Etat y résident.
L'entrée de ce pays est interdite aux étrangers ; tous ceux qui n’ont pas une autorisation spéciale du chef de l'Etat sont retenus prisonniers. De ce nombre fut M. Bonpland, Français, compagnon de M. de Humboldt, qui, après un long séjour forcé, fut relâché en 1829. M. Alcide d’Orbigny, qui eut aussi, mais pouruninstant seulement, le même sort, s'exprime ainsi relativement à son arrestation :
« Nous approchions d'Itapua, premier lieu habité que nous devions rencontrer dans le pays, quand nous fümes brusquement abordés par une douzaine d'hommes en veste bleue, pantalons blancs et chapeaux ronds, armés de sabres, de pistolets, de carabines, et accompagnés de quelques autres, assez mal équipés, en habits bourgeois et portant des lances. Ils nous demandèrent impérativement nos passe-ports, et, sans attendre notre réponse, ils nous entourèrent et nous conduisirent, plus vile que nous n’y aurions été de nous-mêmes, auprès du commandant militaire d'Itapua. C'était un détachement de ces nombreuses guardias ou postes militaires dont le dictateur a couvert les rives du Paraguay, du Parana et de l'Uruguay, pour empêcher de sortir de son empire, qui ressemble assez à l’antre du lion de la fable; car tout y entre et rien n’en sort. Il n’en laisse pas sortir les indigènes, dans la crainte qu’à leur retour, ils n’y rapportent des idées libérales qui pourraient lui nuire; les Espagnols, parce qu’il les regarde comme des otages; les étrangers, pour s’en servir comme d’intermédiaires avec les puissances européennes. Il ne se dissimule pas les inconvénients de l’entrée accordée à ces derniers; mais ces inconvénients sont plus que compensés par l'exactitude de la surveillance qu’il exerce sur eux. Il a établi partout une police des plus inquisitoriales et des plus vexatoires, qu'il fait par tous les hommes en places. Il se charge même souvent, en personne, de l'exécution de ses décrets; mais, dans les villes, les alcades, et les commandants à la ‘campage, en sont particulièrement chargés. Ils ont sous leurs ordres, à cet effet, des espèces d’éclaireurs nommés zeladores qui, de jour comme de nuit, voient et observent loutavec une étonnante sagacité, avec un zèle toutexemplaire. Il dispose, en outre, d’une sorte de police secrète que font volontairement un certain nombre d'amateurs. Pour être plus sûr de son fait, il a supprimé la poste aux lettres, tout en laissant subsister les maîtres de postes, tant pour l'expédition des dépêches oflicielles que pour la perception du port des lettres particulières, resté le même qu'autrefois. Par là, il se procure de l'argent et se trouve nanti de toutes les lettres qui sortent ou qui entrent. Il les ouvre sans scrupule et les retient ou les renvoie, suivant que Le contenu lui convient ou non; aussi ne prend-on plus Ja peine de les cacheter.
Enfin on ne peut sortir du pays ni en parcourir l'intérieur sans passe-ports délivrés pour la sortie par le dictateur exclusivement, et pour le voyage, par les commandants.
» C'était en vertu de cette dernière mesure que nous venions d’être arrêtés. Au moment où j'entrai chez le commandant, j'eus toutes Les peines du monde à m'empêcher d’éclater de rire, en le voyant affublé d’une grande robe de chambre d’indienne, vêtement officiel, espèce d’uniforme que portent, à limitation du dictateur, les commandants, les alcades, et, en général, tous les employés, mais sans jamais le quitter, pas même pour monter à cheval. Ce commandant paraissait être un fort brave homme. Il excusa, de son mieux, ses gens de la brusquerie avec laquelle ils avaient rempli leur charge; puis, après avoir pris connaissance de mon passe-port brésilien, il m'apprit que je devais attendre quelques jours à la frontière, le retour d’un messager qu'il allait expédier pour l’Assompcion, à l'effet d’instruire le dictateur de mon arrivée et de lui demander si son bon plaisir était que je traversasse le pays, dans la qualité de voyageur, sous laquelle je m’annonçais. Au reste, ajouta-t-il, je ferai de mon mieux pour que le temps ne vous paraisse pas trop long. Votre qualité de Français n’est point à mes yeux un titre de réprobation, comme auprès de beaucoup de mes compatriotes; au contraire... Moi et deux ou trois autres personnes d'ici, que vous connaîtrez, nous aimons beaucoup les Français... »
Le lendemain, M. d’Orbigny visita la bourgade en compagnie du commandant.
Les PayAGuAS ou PAyAGuAyOs sont les Indiens qui donnèrent leur nom à la rivière du Paraguay. Leur taille est d'environ cinq pieds quatre pouces; ils sont bien faits. Outre la barbote ou disque dont nous avons parlé, les plumes et autres ornements adoptés par la plupart des Indiens, ils portent une espèce de mante de coton, tissée par leurs femmes. — Celles-ci ont la mamelle artificiellement allongée, à ce point qu’elles allaitent par-dessous leurs bras ou par-dessus leurs épaules, leurs enfants qu’elles portent suspendus à leur cou par derrière. — Les jeunes filles devenues pubères se peignent le corps d’une certaine manière avec plus ou moins de coquetterie. — Après l’accouchement d’une femme, ses amies forment avec leurs habits, de sa demeure à la rivière, une espèce de corridor qu’elle doit parcourir pour aller se jeter à l’eau avec Son enfant. Le divorce est rare chez les Payaguas; lorsqu'il a lieu, la femme se retire avec ses enfants dans sa famille, emportant tout le mobilier, car l’homme ne conserve que ses vêtements et ses armes, qui se composent de la mocana, d’arcs de sept pieds et de flèches de quatre et demi. Lorsqu'un individu meurt, on loue un homme pour porter en terre le défunt. — Ils ont grand soin des sépultures ; ils les balayent, les couvrent de huttes et de cloches ou pots de terre, ornés de peintures. —Les hommes ne portent point le deuil; quant aux femmes elles pleurent leur père ou leur mari... deux ou trois jours, — Ils ont une fête solennelle, commune à toutes les grandes nations et qu’ils célèbrent au mois de juin dans la ville même de l'Assompcion. Les chefs de famille y figurent seuls; on en exclut les célibataires et les femmes. — La veille de la solennité, ils font une grande toilette, aussi extraordinaire que possible; le lendemain ils s’enivrent, puis, pendant toutela journée, ils se déchiquètent mutuellement les bras, les cuisses et les jambes avec un éclat de bois ou une arête de poisson ; ilsse percent aussi la langue, ainsi qu’une autre partie plus délicate, et se frottent le visage avec le sang qui découle de la première, tandis qu’ils laissent aller celui de la dernière dans un petit trou qui a été creusé en terre avec le doigt. Durant ces mutilalions ils ne sourcillent point, n’exhalent pas une plainte, un soupir. Mais la cérémonie achevée, s’ils ne sesont pas rendus infirmes, ils sont tellement faibles qu'ils ne peuvent reprendre leurs travaux de plusieurs jours. — Il en résulte souvent une privation de nourriture pour leurs familles. | ;
Les Guawas, divisés en huit hordes, forment une nation répandue sur les deux rives du grand fleuve. Plus sociable que les autres, cette nation se distingue aussi par l’hospitalité qu’elle exerce envers les étrangers, et la manière affable avec laquelle elle les accueille. Les guerriers les conduisent dans leurs huttes, de forme cylindrique, placées chacune au centre d’une place carrée; faites de branches d'arbre, et recouvertes de paille, ces cabanes sont sans voûtes ni fenêtres, et n’ont d’autre ouverture que la porte. Ces huttes sont balayées tous les jours avec soin. Quoique flegmatiques, les Guanas sont aimables ; leur vue excellente ainsi que leurs autres caractères physiques, les rapprochent des autres nations. Ils ont la coutume de s’arracher les cils, Les sourcils et les poils, et portent le barbote, Les jeunes filles à marier sont très-propres, montrent beaucoup d’amabilité et de coquetterie, et ne se piquent pas, une fois mariées, d’une grande fidélité. Dès l’âge de neuf ans, les femmes se marient ; mais les hommes attendent jusqu’à vingt, et quelquefois encore plus longtemps. Le cérémonial de leurs mariages est des plus simples. Le jeune homme fait un petit présent à la jeune fille, et la demande à son père; après quoi la future épouse et ses parents font leurs conditions sur la manière dont elle sera traitée, sur ce qu’elle fera ou ne fera pas dans le ménage, si elle aura plusieurs maris, et combien, le nombre de nuits conjugales à accorder à chacun d'eux. Les femmes sont très-portées au divorce, et les hommes fort jaloux. Les parents, d’après leur système d'éducation, n’ont aucune autorité sur leurs enfants; seulement ils leur donnent quelquefois des souflets, et leur font des remontrances. Dès que les enfants ont atteint l’âge de huit ans, ils partent un matin, à jeün, en procession, pour la campagne, et le soir ils reviennent chez eux, dans le même ordre et en observant le plus grand silence; de vieilles femmes leur percent alors le bras avec un os pointu, ce qu’ils doivent souffrir sans se plaindre; puis la mère leur donne à manger du maïs et des haricots. Celle pratique bizarre rappelle involontairement la fête sanglante dans laquelle les anciens Spartiates fouettaient leurs enfants autour de l'hôtel de Diane, pour les exercer à la patience.
Indépendamment de quelques fêtes de famille, qui sont toutes de caprice, les hommes célèbrent cette fêle solennelle dont nous avons parlé en décrivant les Payaguas. Cependant leur plus grand plaisir, ainsi que chez tous les sauvages, est de s’enivrer. Les femmes ont la coutume barbare d’enterrer, dès leur naissance, leurs enfants du sexe féminin, afin, disent-elles, de faire rechercher davantage les femmes, et de les rendre plus heureuses; c’est sans doute la même idée qui porte les Mbayas, leurs voisines, à se faire avorter en recevant des coups de pied dans le ventre, ou même en se laissant fouler aux pieds par de vieilles femmes. La simplicité règne également dans leur politique, qui n’en est pas pour cela plus mauvaise. Un cacique héréditaire gouverne ordinairement chaque horde; cela n’exclut pas absolument le principe électif. A la guerre, ils n’attaquent jamais ; en revanche ils se défendent vaillamment, tuent tous les hommes au-dessus de douze ans, et adoptent leurs femmes et leurs enfants, ainsi que le font les Charruas.
De toutes ces nations la plus reculée vers le nord est celle des Mpayas; elle s'étend sur les deux rives du fleuve, jusqu’au fort Bourbon, et descend vers le sud jusqu’au Rio Pilcomayo. Cette nation guerrière et conquérante fut la terreur des Espagnols dès leur . arrivée dans ce pays. De 16614 à 1796, et même plus tard, pénétrant de tous côtés dans le Paraguay, elle fut mille fois sur le point d’en exterminer les anciens maîtres, ainsi que les nouveaux habitants. Du temps d’Azara, ce peuple, divisé en quatre hordes, présentait alors un effectif de quatre mille guerriers. Gelte nation ressemble beaucoup aux autres par quelques coutumes, mais elle s’en distingue par des traits qui rappellent les mœurs homériques, tels que de sacrifier Les chevaux d’un chef sur sa tombe, — Les filles
ne mangent jamais de viande; et certains mets sont défendus aux femmes, qui n'élèvent qu’un fils et une fille, et détruisent leurs autres enfants. Le deuil se marque par l’abstinence de viande, et par le silence, et dure de trois à quatre lunes. Ils se regardent comme la première nation du monde, et méprisent les Européens. Dieu, suivant leur cosmogonie, créa toutes les nations, aussi nombreuses qu’elles le sont aujourd’hui; et ayant ensuite formé un Mbaya et sa femme, il chargea un caracara (pour les indemniser de les avoir oubliés dans le partage de la terre) de leur dire, de sa part, de faire la guerre à toutes les nations, et de tuer tous les mâles adultes, en adoptant leurs femmes et leurs enfants. Les Guanas sont seuls exceptés de cette proscription; ils sont leurs amis, leurs alliés ou leurs esclaves volontaires : les Mbayas les traitent avec douceur. Le plus pauvre Mbaya a toujours deux ou trois esclaves, pour le ménage et pour la culture, tandis que le maitre se réserve la chasse, la pêche et la guerre. Leur tactique guerrière est singulière, et rien ne résiste à leur attaque, après une décharge générale, si l’on a l’imprudence d'en faire une contre eux, ainsi que les Espagnols l'ont souvent éprouvé. À nombre égal, ils ne craignent pas les armes à feu ; mais ils ne savent point poursuivre un succès, ni consommer une victoire. S'ils sont vainqueurs ils font une espèce de fête, et les femmes célèbrent la valeur de leurs maris, et finissent toujours par se battre entre elles à coups de poing, probablement pour montrer la leur.
Les Topas, l’une des nations les plus célèbres par leurs luttes contre les Espagnols depuis l’époque de la découverte jusqu’à nos jours, sont encore, quoique moins dangereux, fort redoutés. On frémit involontairement à leur aspect. Ils chassent une espèce de rongeur appelé giya, dont les fourrures cousues ensemble leur font des ponchos. Ces ÉRÉTRN sont aussi pour eux l’objet d’un grand commerce à Corrientes, où ils vont de temps à autre pour se procurer les articles manufacturés qui leur sont devenus nécessaires, tels que haches et couteaux, Ils ont, ainsi que les autres habitants du Chaco, les yeux inclinés, les pommettes des joues saillantes, et le teint bronzé. D'ailleurs indolents et peu communicatifs, ils ne retrouvent quelque énergie que pour la chasse. Peints comme des hommes terribles, ils sont fort doux, mais intraitables dans l'ivresse, L’arc, les flèches et la massue sont leurs armes les plus ordinaires; ils manient aussi très-adroitement les bolas. Quoique sur le bord des lacs et des fleuves, ils sont étrangers à la navigation. Leur seule industrie consiste en une sorte de poterie, et quelques tissus, surtout pour les ponchos, que fabriquent leurs femmes. Selon d'Orbigny,fqui a vu leurs habitations dans leurs villages près de Corrientes, ils possèdent un degré de plus de civilisation que les autres Indiens. Leurs huttes présentent la forme d’un long hangar, et sont construites en roseaux. Dans chaque hutte il y a plusieurs familles.
Les diverses tribus qui habitent les bords du Paraguay ne sont pas toutes également pacifiques ; mais l’infériorité de leurs armes les rend peu redoutables; et en les traitant bien, en s’entendant avec leurs caciques, on pourrait recevoir d’eux de grands services, Car ils connaissent parfaitement la contrée. Après les Tobas, les tribus les plus remarquables sont : les Ayuizors, les PrriLaGas, et les Bocogis, dont on évalue le nombre total à deux mille guerriers, distribués en quatre hordes principales, tous fiers, belliqueux, vivant des vaches et des brebis qu’ils élèvent, ou qu'ils prennent aux Espagnols du Paraguay, de Corrientes et de Santa-Fé.