JEUNE FILLE DE BOGOTA
satisfaisants, leurs capitaux dans ces opérations, et leurs relations commerciales avec ces nouvelles républiques n’ont pas eu plus de succès.
C'est également dans le Cundinamarca qu'existe la coutume étrange, pour ne pas dire barbare, de voyager à dos d'homme, comme en d’autres localités on voyage à dos de mulet, Les malheureux cargueros qui servent de monture à des voyageurs peu philanthropes, sont, pour la plupart, Indiens ou mélis. Vêtus légèrement, et armés d’un long bâton, ils voyagent pendant plusieurs jours consécutifs, exposés à l’inclémence de la température, à travers un pays rocailleux et bouleversé, portant sur leurs épaules un fardeau qui s’élève à huit arrobes (environ 100 kilogrammes). Deux courroies qui leur ceignent les épaules supportent une chaise sur laquelle le voyageur s’assied, armé d’un large parasol; et quand il trouve que sa monture va trop lentement, ou n’a pas le pied assez sûr, ni le trot assez doux, il ne craint pas de lui cingler un coup de cravache, ou de lui promener ses éperons sur le flanc !!!.... Il est d'autant plus difficile de justifier cet usage que la province fournit d'excellents mulets, animaux intelligents dont le pied est tellement sûr que, dans les passages périlleux, le voyageur n’a rien de mieux à faire que de s’en rapporter à sa monture dont il ne doit jamais contrarier la volonté. Entre Honda et Bogota, les mauvais pas mettent à Lout moment la patience des cavaliers et l'adresse des mulets à de rudes épreuves. Là, ces courageux animaux gravissent ou descendent des escaliers roides taillés dans le roc; ici, ils avancent avec précaution sur le talus d’un rocher qui surplombe un effrayant précipice : ils y ramassent prudemment leurs quatre pieds, et s’élancent sur le bord opposé, à la vive satisfaction du voyageur encore pâle d’effroi.
Avant de quitter la province de Bogota, nous devons dire un mot des paysans du plateau : ces Indiens, à demi civilisés, n’ont, pour la plupart, d'autre vêtement qu’une sorte de manteau de drap qui leur couvre la tête, se serre autour du cou et descend jusqu’à l’orteil. Les deux sexes posent sur ce vêtement un petit chapeau de paille ou de feutre. Les hommes ont le menton garni d'une touffe de barbe assez semblable à celle des boucs ; leurs yeux, petits et bridés comme ceux des Chinois, leur donnent un air de ressemblance avec ce dernier peuple. Ils sont assez bons cultivateurs, el moins indolents que leurs compatriotes des contrées inférieures.
La troisième république de la Colombie, celle de VENEZUELA :, a pour capitale CARACAS qui jouit d’un printemps presque perpétuel. Cependant, en décembre et janvier, les montagnes sur lesquelles cette ville s'appuie, claires durant la matinée, se chargent le soir de trainées de vapeurs qui s’y condensent en couches superposées, et qui, détachées ensuite par la brise, se morcellent par flocons, et quittent les sommets arrondis ou dentelés de la Cilla ou du Gerro de Avila, pour se résoudre en pluie dans la vallée.
Caracas n’a rien de bien remarquable si ce n’est qu’elle occupe un immense espace, parce que ses maisons ont Loutes un jardin; chacune a aussi son filet d’eau courante.
S'il quitte les bords humides de l’Orénoque et les vallées de Caracas, le voyageur reste frappé d’étonnement en pénétrant dans ces déserts arides, dépourvus de végétalion et connus sous le nom de {lanos ?. M. de Humboldt a donné de ces lieux une description qui se distingue autant par la vérité des assertions que par l'élégance du style. L'illustre savant s'exprime ainsi :
« Pas une colline, pas un rocher ne s'élève au milieu de ce vide immense, Le sol brülant, sur une surface de 2,000 lieues carrées, n’offre que quelques pouces de différence
1 Petite Venise.
2 Il faut prononcer Lianos ou Yanos,
de niveau. Le sable, semblable à une vaste mer, offre de curieux phénomènes de réfraction et de soulèvement ou mirage. Les voyageurs s’y dirigent par le cours des astres, ou par quelques troncs épars du palmier mauritia et d’embothrium, que l'on découvre à de grandes distances. La terre présente seulement çà et là des couches horizontales fracturées, qui couvrent souvent un espace de 200 milles carrés, et sont sensiblement plus élevées que tout ce qui les entoure. Deux fois chaque année l'aspect de ces plaines change totalement; tantôt elles sont nues comme la mer de sable de Lybie, tantôt couvertes d’un tapis de verdure, comme les steppes élevées de l'Asie moyenne. A l’arrivée des premiers colons, on les trouva presque inhabitées. Pour faciliter les relations entre la côte et la Guyane, on a formé quelques établissements sur le bord des rivières, et on a commencé à élever des bestiaux dans les parties encore plus reculées de cet espace immense. Ils s’y sont prodigieusement multipliés, malgré les nombreux dangers auxquels ils sont exposés dans la saison de la sécheresse et dans celle des pluies qui est suivie de l’inondation. Au sud, la plaine est entourée par une solitude sauvage et effrayante. Des forêts d’une épaisseur impénétrable remplissent la contrée humide située entre l’Orénoque et le fleuve des Amazones; des masses immenses de granit rétrécissent le lit des fleuves; les montagnes et Îles forêts retentissent sans cesse du fracas des cataractes, du rugissement des bêtes féroces et. des hurlements sourds du singe barbu qui annoncent la pluie. Le crocodile, étendu sur un banc de sable, et le boa, cachant dans la vase ses énormes replis, attendent leur proie ou se reposent du carnage.
» Dans les forêts, dans les plaines, vivent des peuples de races et de civilisations diverses. Quelques-uns, séparés par des langages dont la dissemblance est étonnante, sont nomades, entièrement étrangers à l’agriculture, se nourrissent de fourmis, de gomme et de terre, et sont le rebut de l'espèce humaine; tels sont les Oromaques : et les Jarures *. La terre que les Otomaques mangent est une glaise grasse et onctueuse, une véritable argile de potier, d’une teinte jaune grisâtre, colorée par un peu d'oxyde de fer. Ils la choisissent avec beaucoup de soin, et la recueillent dans des bancs particuliers, sur les rives de l’Orénoque et du Meta. Ils distinguent au goût une espèce de terre d’une autre; car toutes les espèces de glaises n’ont pas le même agrément pour leur palais. Ils pétrissent cette terre en boulettes de quatre à six pouces de diamètre, et la font cuire à un petit feu, jusqu’à ce que la surface antérieure devienne rougeûtre. Lorsqu'on veut manger cette boulette, on l’humecte de nouveau. Ces hommes, féroces el sauvages, se nourrissent de poissons, de lézards ou de racines de fougère, lorsqu'ils peuvent s’en procurer; mais ils sont si friands de terre glaise, qu’ils en mangent tous les jours un peu après le repas pour se régaler, dans la saison où ils ont d’autres aliments à leur disposition. »
Les Otomaques et les AmarIZANOS ont encore une passion funeste et bizarre, celle de la poudre de niopo, produit d’une espèce de munose, mise en morceaux, humectée et fermentée. Lorsque les graines commencent à noircir, on les pétrit comme une pâte, on y mêle de la farine de manioc et de la chaux tirée d’une coquille; et ensuite on expose ce mélange à un feu vif, où la pâte prend la forme de petits gâteaux. Celte substance se prise avec délices, à toute heure, en tous lieux. Dès qu’un étranger met le pied dans une case d’indigènes, on lui présente le niopo comme un gage de prévenance hospitalière.
1 M. d'Orbigny les appelle Ofomacos.
* I faut nommer aussi les 4marizanos qui sont également géophages ou mangeurs de terre. À Uruana, M. d'Orbigny vit une tribu d’Amarizanos, réunie à une peuplade d'Otomaques.
Le naturel qui prend le niopo s’étend à terre, prend un plat de cinq à six pouces de large sur lequel est placé le niopo réduit en poudre, et, de la main qui lui reste libre, il s'applique à la narine un os fourchu de gallinazo, à travers lequel il aspire cette espèce de tabac qui procure une ivresse voluptueuse. Cependant le niopo n’agit pas continuellement comme spasmodique et soporatif ; l'excitation qu’il fait naître chez les Indiens est parfois telle que leur ivresse dure plusieurs jours.
Les cabanes de ces indigènes ont un aspect misérable. Elles sont couvertes de feuilles de palmier, mais ouvertes de toutes parts. Le meuble principal est le hamac suspendu au toit. On n’y voit d’autres ornements que des flèches empoisonnées accrochées à un poteau. |
Au delà de la Boca et de la Tortuga, on remarque à droite l'embouchure de l’Arauca, large cours d’eau qui fut le théâtre de divers épisodes de la guerre de l'indépendance; et, plus loin, sur la rive opposée, le village d’Uruana, distant des bouches de l’Orénoque de deux cents lieues. A cette hauteur, l’aspect du fleuve change, il ne coule plus entre deux terres unies et plates ; de hautes montagnes l’encaissent, et présentent un aspect très-pittoresque. Le plus remarquable des défilés qu’il baigne est celui de Baraguan : il aboutit à la plage de Pararuma, lieu renommé pour la récolte abondante des œufs de tortue, et peuplé de tribus indiennes, appartenant toutes aux races de la zone moyenne et de la zone supérieure de l’Orénoque. On y remarque encore des Macos, des SaLrvas, des MaquirITARES, des CARANCUCANAS, et des PARECAS, peuples doux et faciles à civiliser, landis que leurs voisins, les GuaurB0os et les Carricoas, sont toujours intraitables et insoumis. On peut les diviser en Indiens des plaines, et en Indiens des forêts, monteros et planeros. Pour les deux types indigènes, une sorte de terrain neutre commence à Pararuma : c’est là le seul endroit où ils se rencontrent et se tolèrent. Ces Indiens ont, en général, de vilaines formes et la figure désagréable ; leur corps est couvert de terre et de graisse. Ils se tiennent accroupis près du feu, ou assis sur de grandes carapaces de tortue, ayant, durant des heures entières, les yeux fixés sur le sol, immobiles, et dans un état de crétinisme.
Le seul vêtement des naturels est le pigment. La richesse chez ces sauvages se reconnaît par la vivacité et la grandeur des peintures qu’ils ont sur la peau. Pour signifier la misère de quelques-uns d’entre eux, ils disent : Il n’a pas de quoi se peindre le corps. Les pigments les plus beaux sont faits avec une bignone qui produit une couleur d’un rouge très-éclatant.
Les Caraïbes et les Otomacos s’en peignent seulement la tête; mais les Salivas, le peuple le plus industrieux du pays, s’en couvrent tout le corps.
Après la bignone nommée chica, vient l’onoto ou roucou, employé si fréquemment dans la Guyane. Les peintures ne sont ni uniformes ni régulières, et prennent les configurations les plus bizarres. Elles représentent tantôt la forme d’un habit européen, un habit bleu avec des boutons jaunes ou noirs, tantôt ce sont de larges stries rouges transversales, sur lesquelles on applique des paillettes de mica argenté, ce qui, de loin, fait l'effet d’habits brodés de galons.
La mission de San-Balthasar est l’un des hameaux les mieux bâtis que l’on remarque après Caracas. Les cases en sont régulières et propres, et les plantations belles et bien tenues. C’est au-dessus de ce village que l’on entre dans le Rio Temi. Avant d'arriver à son confluent, on voit la Piedra de la Madre, butte granitique à laquelle se rattache un épisode trop caractéristique pour être omis.
Lors des battues faites contre les Indiens, pour renforcer la population des villages, des créoles entrèrent dans la cabane d’un guahiba, et y trouvèrent la mère et trois enfants dont deux n'étaient point adultes. Le père étant allé à la pêche, toute résis-
tance fut impossible. La fuite était leur seule et unique ressource. On courut après cette femme, on la garrotta avec ses deux enfants, et on les transporta tous Les trois à San-Fernando. Séparée de son mari et de ses deux fils ainés qui avaient suivi leur père, cette femme n’eut désormais d’autre pensée que la fuite. Quoique entièrement dépaysée, elle n’en renonça pas pour cela, malgré la distance, à lachancede retrouver sa cabane. Plusieurs fois, elle s'enfuit avec ses deux enfants; mais, toujours rattrapée, elle fut eruellement battue. On la sépara alors de sa famille, pour la conduire. vers les missions du Rio Négro. On la lia sur une pirogue; cependant, ayant rompu ses liens, elle se jeta à la nage, et gagna la rive gauche de l’Atabapo. Elle s’enfonça alors dans les bois; mais, vers le soir, ses gardiens la rattrapèrent, et la lièrent sur la butte granitique, qui fut, pour cette raison, nommée la Piedra de là Madre, et, avec des lanières de cuir de lamentin, lui déchirèrent la peau. On la reconduisit ensuite dans une barque vers la mission de Javita. On la jeta alors dans un de ces caravansérais nommés pompeusement casa del Rey. Pendant la nuit elle brise ses liens, et s’enfuit avec l'intention d’aller reprendre ses enfants captifs à San-Fernando de Atabapo, pour les reconduire vers leur père, sur les bords du Guaviare. C'était un voyage d'environ cinquante lieues, à travers des forêts inondées et presque impraticables. Ce que l’Indien le plus robuste n’eùt pas entrepris, cette femme l’accomplit en grande partie. Malgré les lianes, elle traversa les bois, et, moitié nageant, moitié marchant, franchit tous les cours d’eau; vécut de fourmis noires aux nids résineux, et arriva jusqu'aux environs de la mission où étaient retenus ses enfants, Mais la fatalité poursuivit la malheureuse Guahiba ; on s'empara d’elle de nouveau, et au lieu de récompenser un tel dévouement, on l’envoya mourir loin de ses fils, dans une des missions du haut Orénoque. Elle s’y laissa mourir de faim!
Nous devons dire un mot du poste de l’Esméralda. C’est là que se Et le meilleur curare, l'un des poisons les plus actifs que l’on connaisse. IL y a une espèce de mystère dans la confection de cette substance, et on le célèbre comme une fête appelée la fiesta de las juvias. Les Juvias sont les fruits du bertholletia, liane qui fournit le curare. Une orgie complète précède la fabrication.
Quand les fumées des spiritueux sont passées, on dispose de grandes chaudières pour la cuisson de ce poison, qui ne se trouve ni dans les-fruits, ni dans les feuilles de l'arbre, mais dans l’aubier. On racle la liane, qui est Le bejuco de mavacure, et l’écorce enlevée est réduite en filaments très-minces sur une pierre à broyer. Quand le suc devient jaune, toute la masse filandreuse prend la même couleur. Une infusion à froid, puis une concentration par évaporation, suflisent pour obtenir ce poison, dont on ne connait pas jusqu'à présent l'antidote.
Le curare terminé, le premier acte de la fête des ; Juvias commence. La scène se passe dans de vastes cabanes, autour desquelles on range de grands singes, des marimondes et des capucins rôtis et noircis par la fumée. La chair de ces singes est très-estimée par les naturels, qui en réservent toujours un grand nombre pour le repas de la fête. Ces anthropomorphes, ainsi grillés et alignés, offrent assez l'apparence d’enfants brûlés dans un incendie, ou de momies rangées dans un caveau. Ce spectacle dégoûtant pour l'Européen ravit les Indiens qui avaient, à ce qu'il paraît, à une époque même récente, des habitudes d’anthropophagie qu’on n’a pu déraciner sans de grandes difficultés.
Le second acte se compose de danses dont les hommes seuls ont le privilége, ce qui en augmente la monotonie. Tous, jeunes ou vieux, tournent en rond, tantôt à droite,
tantôt à gauche, avec une gravité siiencieuse. Les danseurs, presque toujours euxmêmes musiciens, soufllent dans une espèce de syringe à tuyaux inégaux, et marquent la mesure en ployant les genoux en cadence, mais constamment sur un mode triste et lent.
Pendant ces divertissements, les femmes demeurent à l'écart; on les admet tout au plus à servir aux danseurs du singe rôti, des boissons fermentées, du chou-palmiste, et de la farine de poisson séchée au soleil,
Idolâtres pour la plupart, ces Indiens sont polygames. Les femmes sont fort peu considérées, et néanmoins elles ont établi entre elles une espèce de hiérarchie domestique.
Les GuarauNos, la tribu la plus nombreuse parmi celles qui occupent les terrains inondés, habitent aux environs d’Angostura. Ils ont des carbets bâtis sur pilotis comme ceux des Indiens de la Guyane. Ces carbets, adossés au palmier moriche, ont une espèce de plate-forme fabriquée avec les jeunes rejetons de cacaotiers, et sur laquelle les naturels suspendent leurs hamacs. La richesse de ces tribus consiste dans le grand nombre de palmiers moriches qui croissent sur leurs îles et sur leurs terrains submergés, et qui leur fournissent à la fois la boisson et la nourriture. Ainsi Pexistence de ces Guaraunos, qui sont au nombre d'environ dix mille, paraît liée à celle de la famille des palmistes, comme celle de certains oiseaux ou insectes lient à certaines fleurs ou à certains arbres. Grands, vigoureux et bien faits, les Guaraunos sont moins indolents que les autres sauvages de l'Amérique méridionale. Ils aiment la danse avec passion, sont fort adroits pêcheurs, et dressent à cet exercice une espèce de chien qui ressemble aux chiens de nos bergers. Ces chiens sont les compagnons des Guaraunos. Bons, sociables, hospitaliers, et d’un caractère gai, quand tous les Indiens des environs sont tristes, les Guaraunos ont une langue douce, harmonieuse et riche. Leur commercé consiste en poissons, filets et paniers.
Les Guanrros habitent le littoral des Cienegas ’ et toute la partie du territoire entre Santa-Marta et la Hacha. Leur population peut être évaluée à 4,000 âmes environ. Bien armés, bien disciplinés, maniant également bien le mousquet et la flèche vénéneuse, ces Indiens ont établi un grand commerce interlope avec les négociants anglais de la Jamaïque. Ils échangent des mulets, des moutons, des perles, des bois de teinture, des peaux, contre du rhum, de l’eau-de-vie, des munitions et des colifichets. Ils trafiquent encore avec la ville de la Hacha. Leurs chefs ou caciques se distinguent par un habit de guerre qui consiste en une peau de tigre, ornée sur les bords de plumes de toucan; les dents de cet animal servent à composer un diadème à ces petits souverains.
Les Caaymas forment une tribu assez remarquable. Ils sont d’une petite taille, et atteignent rarement cinq pieds. Trapus et ramassés, ils ont les épaules larges, les membres charnus, la poitrine aplatie, la peau bronzée, le front petit et déprimé, les yeux noirs, les pommettes fortes, les cheveux plats, la barbe rare, le nez proéminent, la bouche grande avec les lèvres larges, le menton court et rond. L’ensemble de leur physionomie est triste, grave, mélancolique. Leurs dents seraient belles, s'ils ne les noircissaient.
Ils aiment mieux marcher nus que vêtus, malgré les remontrances des prêtres. Si pour sortir ils se couvrent d’une tunique de coton, qui ne descend qu’au genou, rentrés dans leurs cases, ils rejettent loin d’eux cette enveloppe gênante. Les femmes, souvent nues aussi, sont rarement belles, quoiqu’elles aient dans le regard quelque chose de touchant et de doux. Leurs cheveux sont réunis en deux longues tresses. Elles ne se tatouent pas la peau, et leurs seuls ornements consistent en colliers et en bracelets formés de graines, d’os d’oiseaux et de coquilles.
1 Espèce de lagune située sur les bords de la mer, et dans laquelle le Rio Magdalena se décharge par quatre bouches,
Leurs cases, propres et bien tenues, contiennent leurs Dre leurs estoras (nattes de jonc), leurs pots pleins de maïs fermenté, leurs arcs et leurs flèches. Autour de ces cases se trouvent les conucos ou champs, qu'ils cultivent avec quelque soin. Quand le couple revient des champs le soir, l’homme ne porte que son machete, qui lui sert à frayer les chemins à travers les broussailles, tandis que la femme succombe sous la charge des bananes et des autres fruits. Souvent même elle est obligée de porter deux ou trois enfants. tant sur ses bras que sur ses épaules. Ces Indiens sont, en générale peu intelligents; leur vie est régulière et tranquille.
Avant de quitter la Calomhie, nous devons dire un mot des ventas ou auberges de celte contrée. À peine peut-on s'y procurer quelques provisions ; on n’y trouve guère que la chicha, bière de maïs, et du guarapo. Quelquefois pourtant, on cède aux voyageurs de la carne seca, viande séchée au soleil, de la graisse, des saucissons, et quelques légumes, tels que la racine baracacha, du manioc doux, et des aciamas ou citrouilles. Ces auberges se composent d’une case assez petite, pourvue d’une toiture en chaume qui déborde de manière à former une espèce de galerie extérieure, A l’intérieur se trouve un comptoir flanqué de la grande jarre de chicha ou de guarapo, qui sert à la consommalion des muleliers qui passent. Pour la plus grande commodité du service, on y a pratiqué un guichet à travers lequel on donne à boire pendant la nuit. Sur le comptoir figure aussi habituellement un plat rempli de piment et d’ail pilé et mêlé dans du vinaigre. On y trempe la galette de maïs, que l’on mange en buvant. Ces ventas sont tenues par des naturels ou par des métis, qui vivent sans beaucoup de peine des profits de l’auberge. Presque toujours inoccupés, ils passent le temps, soit à fumer, soit à tourmenter une mauvaise guitare en calebasse, très-commune dans les ventas. Les attenances de la maison consistent presque toujours en un petit clos planté de bananiers et de papayers. Les maîtres des ventas y récoltent quelques fruits et quelques légumes. Ce sont, du reste, d'assez pauvres logis, où, ne trouvant presque rien pour se coucher, on se sert des hamacs que l’on porte avec soi dans un grand sac de cuir.