HAÏTI
Celte île est située entre 17° 45' et 19° 58' de latitude nord, et 70° 45' et 76° 55' de longitude ouest. Elle a pour capitale le Port-Républicain (autrefois Port-au-Prince), ville qui doit son importance à son commerce actif et considérable, et où les principales autorités ont leur résidence.
1 La république d'Haïti portait, avant son émancipation, ie nom de Saint-Domingue; en espagnol Sanio-Domingo ou Hispaniola.
m AMÉRIQUE MÉRIDIONALE. — ARCHIPEL COLOMBIEN.
Haïti mérite une mention historique toute particulière, puisque, la première, elle a rompu ses chaînes et forcé l'orgueil européen à reconnaître que, malgré la couleur de leur peau, les nègres et les mulâtres ne sont pas moins clignes que les blancs qui les méprisent, de jouir des bienfaits de la civilisation.
Hispaniola fut une conquête importante pour les Espagnols par l'abondance de l'or que l'on trouvait dans ses terrains d'alluvion; ils obligeaient les indigènes à leur fournir tout ce qu'ils pouvaient recueillir de ce métal. L'élablissement que les vainqueurs fondèrent sous le nom de Santo-Domingo , dans la partie méridionale del'ile, fut l'origine du nom de Saint-Domingue qu'elle reçut dans la suite. Nous ne rappellerons pas les barbares traitements infligés aux Caraïbes par leurs vainqueurs, ni comment les vaincus, forcés à se révolter contre les Espagnols, furent entièrement détruits par ceux-ci. Restés paisibles possesseurs d'une île déserte, les Espagnols, au commencement du xvie siècle, la repeuplèrent d'esclaves arrachés au soi africain. Il était réservé à ceux-ci de venger un jour ceux qui les avaient précédés sur cette terre devenue un séjour de misère et de larmes depuis l'arrivée des Européens. La vengeance fut terrible; mais les Français, qui, dans le courant du xvir9 siècle, avaient fondé une colonie à Saint-Domingue, en furent les victimes aussi bien que les Espagnols. Les premières scènes de révolte commencèrent en 1791 ; quelques années plus tard, un nègre, Ïoussaint-Louverture, établit un nouveau gouvernement dont il fut nommé président à vie; en 1801, les noirs affranchis rendirent à cette île son ancien nom d'Haïti. En vain Napoléon chercha-t-il à soumettre tout le pays qui avait formé une des plus importantes, colonies de la France; la valeur française céda devant des citoyens combattant pour la liberté. EnGn, en 1825, l'indépendance d'Haïti fut reconnue par la France, moyennant une indemnité de 150 millions au profit de ses anciens colons. La population de celle île franchit tous les degrés de l'anarchie pour arriver au gouvernement républicain. Ce gouvernement est formé d'un sénat, d'une chambre de représentants, et d'un président élu par le sénat. Les membres de ce dernier corps doivent être âgés de trente ans; les députés de vingt-trois. Les principales bases du système législatif de l'État d'Haïti sont : un code calqué sur le code français, la liberté de la presse et l'institution du jury. Les fonctions de président de la république sont à vie.
La population du Port de la République se compose d'un petit nombre de négociants étrangers, et de citoyens de la république haïtienne, nés sur les lieux ou naturalisés, et qui se divisent en trois classes :
Les blancs, en fort petit nombre;
Les mulâtres dans toutes les nuances ;
Les nègres.
Mais si ces trois catégories ont le titre commun de citoyens, ils ne jouissent pas tout à fait des mêmes droits civiques : les mulâtres et les nègres se sont réservé quelques privilèges que les blancs ne partagent pas. L'article 34 de la constitution établit que « tout Indien, Africain, tout homme de sang nègre ou mêlé, est, après un séjour de douze mois, ciloyen d'Haïti, avec la faculté d'y devenir maître, propriétaire, député, ministre, membre du gouvernement. » — Le blanc, au contraire, n'obtient que difficilement des lettres de naturalisation; et quand il les a obtenues, il se trouve en face d'un article de la même constitution ainsi conçu : « Aucun blanc, quelle que soit sa nation, ne pourra mettre le pied sur ce territoire à litre de maître ou de propriétaire. » Il est juste de reconnaître que cette injurieuse exclusion avait été désapprouvée par Christophe, et que Vasti, dans ses Réflexions politiques, émettait la proposition de remplacer « aucun blanc x> par « aucun Français. »
Toutefois, malgré l'exclusion stipulée par la loi constitutionnelle, les habitudes
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sociales ne s'en ressentent pas le moins du monde. On ne voit régner nulle part une égalité plus caractérisée, plus complète. En dehors de la hiérarchie du pouvoir, il n'existe aucune distinction de classe : les emplois et l'argent, ce dernier surtout, sont les seuls agents qui puissent constituer une façon d'aristocratie, quoique, au reste, les puissants et les riches ne croient point déroger en frayant avec le peuple.
Une langueur qui n'est pas le repos, un air singulier d'apathie sont communs à tous les rangs, et caractérisent la population haïtienne. Courir est un mot qu'il faudrait rayer du dictionnaire des Haïtiens. Nous citerons un exemple de cette indolence :
Sur la route de Léogane, la ville et le fort Bizotton renferment des garnisons de troupes régulières, astreintes à un service constant. Les avenues en sont surveillées par divers corps de garde, et des sentinelles placées de distance en distance semblent chargées de faire respecter une consigne rigoureuse. Eh bien ! ces postes sont, en général, pourvus de chaises pour les factionnaires, et de hamacs pour les autres soldats. La sentinelle est assise nonchalamment, tenant son arme entre les genoux, et fumant insoucieusement un cigare. S'il arrive qu'un cavalier passe au galop, ce qu'il lui est défendu de faire devant un poste, le soldat se lève et lui crie d'aller au pas; puis, ce sacrifice aux exigences de la consigne accompli, il reprend sa première attitude. Une activité générale ne règne dans les postes que lorsqu'il s'agit de se rendre sur les marchés publics, pour y confisquer les bananes, les ignames et autres fruits dont on voulait tenter la vente clandestine à des jours défendus. Dans ce cas, la patrouille, voulant venger l'insulte faite à la majesté de la loi rurale, saisit bravement le corps du délit dont elle fait un supplément au frugal ordinaire accordé par la république.
Dans les bals donnés par les indigènes, les hommes sont vêlus d'une manière plus ou moins bizarre; les uns en veste, les autres en habit. Les femmes déploient un luxe prodigieux de robes de soie, de parures de corail et de perles, de blondes et de dentelles bien choisies. Mais, comme il ne serait pas facile de donner une tournure convenable à des cheveux crépus, la majeure partie des danseuses portent des madras noués avec coquetterie sur leur tête.
Les danses se composent de quadrilles, entremêlés d'une espèce de cotillon qu'on appelle la carabinière. C'est la ronde du pays, importation française probablement, et qui se conserve parmi les mœurs indigènes, avec un grand nombre d'autres coutumes. En général, les femmes dansent en mesure et non sans grâce; les hommes se tirent passablement d'affaire, mais ils sont plus empruntés et plus gauches. La seule chose vraiment détestable dans ces fêtes, c'est l'orchestre qui se compose de trois clarinettes fêlées et de cornets à bouquin. Les rafraîchissements, un peu bourgeois il est vrai, sont servis avec une prodigalité que limite seulement le nombre des verres. Indépendamment du rhum, du sirop, de l'orgeat et de la limonade offerts aux deux sexes, il y a, pour les hommes, un buffet chargé de bouteilles de vin et de viandes salées.
Les bals champêtres sont tout primitifs, tout africains. On y danse le congo et la chega des esclaves. Ils ont lieu dans des cabanes dont les branches d'un arbre forment le toit. Vêtu d'une façon fantastique, le musicien s'accroupit dans un coin devant un énorme tambour qu'il frappe d'abord lentement, puis avec une vitesse qui va croissante, progression suivie par les danseurs dans les pas et dans les figures.
Nous ne quitterons pas Haïti sans parler de ces aventuriers connus sous le nom de boucaniers et de flibustiers, noms qui, à notre époque même, ne sont pas encore oubliés.
Vers 1625, les Français et les Anglais avaient occupé en commun l'une des Antilles <Ju vent, l'île Saint-Christophe, conquise sur les Caraïbes. L'Espagne trouva ce voisinage trop dangereux, et, en 4750, sur sa route vers le Brésil, Frédéric de Tolède attaqua celte
colonie, détruisit l'établissement, et dispersa les habitants. Ce qui échappa au fer espagnol se répandit dans toutes les directions. Montés sur de grandes chaloupes, quelques colons peu nombreux allèrent atterrir et se fixer sur la côte nord de Saint- Domingue et sur l'île de la Tortue.
Animés d'intentions pacifiques, ces aventuriers vécurent d'abord du bétail qu'ils [pouvaient sur ces îles, où ils voulaient fonder une colonie agricole et commerciale, exploiter le sol et organiser des échanges avec les Hollandais. Mais les Espagnols ne voulurent pas laisser aux nouveaux occupants le droit de jouissance paisible; ils les attaquèrent, opérèrent plusieurs descentes sur leurs territoires, anéantirent les plantations, s'emparèrent des femmes, des enfants, et tuèrent sans miséricorde tous les hommes qui tombaient en leur pouvoir.
A cette guerre d'extermination, les aventuriers répliquèrent par une guerre de pirates. Ils avaient reçu le nom de boucaniers parce qu'ils boucanaient leurs viandes à la manière des sauvages ; on y joignit alors le nom de flibustiers qui devint le synonyme d'écumeurs de mer.
L'anarchie dans laquelle vivaient ces malheureux avait une organisation. Il existait parmi eux une sorte de code à l'usage de la troupe. Ils formaient une espèce de grande famille, avec des biens communs, dépouillaient les étrangers, mais ne se volaient point entre eux. Leur habillement se composait d'une chemise teinte du sang des animaux tués, d'un caleçon, d'une ceinture à laquelle on suspendait un sabre court, et d'un chapeau à larges bords. Hardis, intrépides, ils armèrent de petites barques, et infestèrent les côtes. Leur caractère farouche, altéré de sang, était le résultat de l'instinct chez quelques-uns; mais le plus grand nombre n'était cruel que parce qu'ils avaient à exercer de terribles représailles, à venger la mort d'un ami, d'un frère, d'un fils, d'une mère.
Peu à peu, tous les Français et les Anglais qui se trouvaient à l'établissement de Saint-Christophe émigrèrent et vinrent grossir le noyau des aventuriers. Les Anglais, en plus grand nombre que les autres, imposèrent à la communauté un chef de leur nation nommé Willis; mais le gouverneur général des Antilles, M. de Poincy, envoya à temps l'officier le Vasseur, qui chassa Willis et ses compagnons. Ainsi la Tortue et la côte qui y fait face devinrent françaises. L'Espagne envoya vainement une escadre contre les flibustiers; toutes les descentes demeurèrent sans résultats.
Dès lors ce fut le beau temps des courses et des déprédations maritimes. Réunis par groupe de cinquante hommes, les flibustiers prenaient le large sur de petits brigantins qu'une seule bordée eût suffi pour couler. Sitôt qu'ils apercevaient un navire, gros ou petit, armé ou non, ils s'efforçaient de l'atteindre et sautaient à l'abordage : à cet instant, ce n'étaient plus des hommes, mais des démons exaltés par le désir du butin, fanatisés par un courage fébrile, ayant soif du sang espagnol, et n'espérant jamais de quartier.... Aussi, rarement un vaisseau leur échappait....
Quelques mois de courses suffirent pour asseoir solidement leur réputation, à ce point que tout bâtiment sur lequel ils avaient jeté leurs grappins ne résistait plus et criait merci! De retour à la Tortue avec leurs prises, ils procédaient au partage. Chaque homme jurait n'avoir rien détourné à son profit personnel, et la mort attendait le parjure. Cette déclaration faite, on réglait les parts ; et le produit s'en allait en débauches, en orgies, en véritables bacchanales.
On peut le dire, la vie de ces aventuriers fut le roman de la marine française, roman où se mêlent les sanglantes horreurs et l'héroïsme le plus merveilleux. D'un côté, une existence souillée par le meurtre et le pillage; de l'autre, une vie ennoblie par de beaux, d'éclatants, d'incroyables faits d'armes. Rentrés plus lard sous la loi commune,
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ces hommes expièrent leurs forfaits antérieurs par des services exemplaires, et les forbans de la Tortue devinrent pour la France une pépinière d'excellents marins. C'est à eux aussi que l'on doit la possession tant contestée d'une partie de Saint-Domingue. # Pour qu'une poignée d'hommes résistât ainsi à la première puissance du monde, pour qu'elle se jouât de ses vaisseaux et bravât ses escadres, il fallait certes bien des ressources d'intrépidité, bien des combinaisons audacieuses, surnaturelles! Aussi que de traits prodigieux dans cette histoire; que de choses réalisées qui paraissaient impossibles! Ici, c'est Pierre le Grand, un Dieppois, qui, avec quatre canons et vingt-huit hommes, accoste le vice-amiral des galions, monte à bord après avoir coulé sa propre barque, surprend le capitaine dans sa chambre, lui fait amener pavillon et ramène sa prise en France. Là, c'est Michel le Basque, qui, sous le canon de Porto-Bello, s'empare de la Margarita, chargée d'un million de piastres; puis, Jonqué et Laurent le Graff, qui capturent des vaisseaux de guerre devant Carthagène; ou Brouage allant surprendre les autorités espagnoles jusque dans leur palais, et les traînant à bord, malgré leurs gardes, pour les échanger contre d'énormes rançons. Ailleurs, nous voyons le fameux Monbarl, Monbart l'exterminateur, véritable type du héros de mélodrame, né avec des passions furieuses, préférant le sang au butin, et le versant à tout propos. Et l'Olonais! qui, de simple flibustier, devint l'un de leurs chefs célèbres, i'Olonais, qui prit et pilla tour à tour Venezuela et Maracaybo! Enfin Morgan le Gallois, vainqueur de Porto-Bello et de Panama, traître aux flibustiers après en avoir été l'un des plus braves chefs, et nommé, après sa défection, lieutenant-gouverneur de la Jamaïque !
Les flibustiers continuèrent leur vie de pillage et de meurtre jusque vers 1666, époque à laquelle un gentilhomme angevin, Bertrand d'Ogeron, entreprit d'utiliser ces courages farouches pour la colonisation de Saint-Domingue. La tâche était difficile. Il s'agissait de donner des goûts sédentaires à des esprits actifs et aventureux, d'assujettir aux lois des pirates habitués à n'en écouter aucune, d'élever dans le respect du monopole de la compagnie des Indes occidentales un peuple d'écumeurs de mer brouillé depuis longtemps avec toutes les idées de propriété. Le sage administrateur réussit en partie; il fit venir des femmes, et créa pour ces forbans le lien de la famille; il attira des cultivateurs et les attacha au sol par les résultats de la culture; il distribua des primes d'argent, affecta des privilèges au travail, évita de blesser des caractères irritables, de contrarier trop brusquement des habitudes prises. Ces mesures ne furent pas trompées par les résultats : à la mort d'Ogeron, la colonisation était avancée.