ARCHIPEL COLOMBIEN
soldat qui fil jouer sa canne sur cette foule officieuse, nous n'aurions jamais pu défendre nos bagages. On parvint pourtant à les charger sur une charrette qui se dirigea vers la ville.
» Vingt pas plus loin, autre ennui, autre retard. C'était un douanier qui voulait savoir, au nom du roi de toutes les Espagnes, combien nous avions de chemises et d'habits à notre usage. Il les compta gravement et nous laissa passer. Sortis de la douane, nous traversâmes la Plaza de armas pour arriver, à travers des rues boueuses, jusqu'à la Fonda de Madrid, l'une des plus belles hôtelleries de la Havane, mesquine auberge qui donnait une bien pauvre idée des autres. J'y pris une chambre, ou, pour mieux dire, un petit cabinet nu, triste, dégarni, avec un lit de sangle pour tout meuble, un lit sans matelas : le matelas est de luxe à la Havane.
» L'aspect de cette hôtellerie, la morgue du maître, la perspective d'un mauvais gîte et d'une mauvaise chère, me firent songer à quitter la Fonda de Madrid; mais où aller? Presque tous les Européens ont leurs amis, leurs correspondants à la Havane. C'est là qu'ils descendent. Les auberges ne logent que des aventuriers. Trois chevaliers d'industrie et deux actrices émérites faisaient alors les délices de la Fonda de Madrid. La place n'était plus tenable. Je me décidai à solliciter à mon tour l'hospitalité créole. Je nommai à mon hôtelier la veuve de mon oncle, ma tante la mulâtresse. Cet homme la connaissait; il m'apprit qu'elle était en ville, et me donna un nègre pour me conduire vers sa maison, j'allais dire son palais; c'était un vrai palais auprès de la triste auberge. Introduit, je me nommai, et l'on m'accueillit avec des larmes de joie. Ma tante était une femme de quarante ans, belle encore, quoiqu'un peu replète, douce, instruite et spirituelle. Trois grandes filles se tenaient à ses côlés, svelles et gracieuses cousines, dont l'âge roulait entre quinze et vingt ans, charmantes créatures, bonnes autant que jolies. L'accueil que je trouvai au milieu de cette famille tiendra toujours une place dans mes souvenirs. Je n'étais pas un hôte pour ces femmes, mais un chef; pas seulement un parent, mais presque un maître. Dans leurs affectueuses prévenances, dans leurs soins minutieux, dans leurs attentions raffinées, perçait toujours quelque peu de ce respect que la population de couleur porte à la population blanche. On eût dit qu'en me logeant, qu'en me défrayant, elles élaient mes obligées. On m'avait arrangé dans cet intérieur une sorte de vie orientale qui ne me laissait pas un souhait à faire, pas un service à réclamer. J'étais devancé en tout. Au lieu du cabinet sombre et nauséabond de la Fonda de Madrid, j'avais une vaste chambre de trente pieds de haut, aérée, commode, garnie de meubles, somptuosité assez rare à la Havane; j'avais un lit surmonté d'un dais d'où pendait une longue cousinière; j'avais des domestiques, des esclaves, des < hevaux, des volantes à mes ordres. C'était un faste de prince.
» Belle, vaste et carrée, la maison de ma tante avait une cour intérieure entourée d'arcades, et au premier étage des galeries fermées de pcrsiennes. »
Nous devons faire remarquer que l'ordonnance de celte construction forme une exception. Les maisons ordinaires n'ont qu'un étage, et leurs toits sont aplanis en terrasses. Les fenelres, dont l'appui se trouve à un pied du niveau du sol, montent fréquemment jusqu'à une hauteur de trente pieds, et sont fermées dans toute la baie par des grilles de fer ou de bois. La transparence de cette clôture laisse voir au passant les Espagnoles assises sur leur sofa, l'éventail à la main, les cheveux garnis de fleurs, les bras et le haut du buste nus. Cette toilette d'intérieur est sans contredit bien gracieuse, mais accuse des charmes avec une coquetterie qui pourrait être quelque peu {dus voilée.
Les étrangers parcourent le pays au moyen d'une sorte de véhicule appelé volante, et qui a l'aspect d'une chaise de poste, montée sur des ressorts, et flanquée de roues
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très-hautes : un rideau de drap, préservatif contre le soleil et la poussière, s'abaisse à volonté et ferme ce char comme une boîte. Au brancard est attelé un mulet ou un cheval que monte le calesero, nègre habillé comme le groom, avec le chapeau à galon d'or, la veste rouge, le pantalon blanc, les bottes à l'écuyère, et le macliele ou sabre droit. La volante et le calesero sont deux choses inséparables, deux meubles essentiels d'une bonne maison havanaise.
Le Paseoestune sorte de promenade publique située à la porte de la ville. Cette Allée- Verte de la Havane consiste en une large allée de 1,500 mètres de longueur, avec deux latérales pour les piétons; de beaux arbres jalonnent toute cette étendue.
La Havane est pourvue de spectacles, de bals et de concerts; elle en use pour les siens, elle en fait les honneurs à l'étranger qui la visite. Le théâtre peut contenir dix-huit cent s spectateurs. Après les plaisirs du spectacle viennent ceux du bal. Les salles de bais et de jeux se trouvent à un quart de lieue de la ville. Le bal est le prétexte, le jeu, le vrai motif de ces fêles. Là se coudoyent et circulent le moine espagnol et le capitaine hollandais, l'un avec son rosaire dans les mains, l'autre avec son cigare à la bouche. Le magistrat, l'hidalgo, le négociant, le militaire, le subrécargue, toutes les notabilités delà ville, et tous les étrangers qu'elle renferme, accourent à ces réunions les poches pleines d'or. Le bai est triste et froid; les créoles, parées comme des madones, mal à l'aise dans des souliers étroits, marchent et ne dansent pas.
La ville est pauvre en monuments, mal tenue, bourbeuse, encombrée par sa population de 112,000 âmes. L'usage local veut que toutes les volantes rencontrées par le Saint Sacrement soient mises à la disposition des officiants qui le portent. La ville est presque impraticable dans l'été à la suite des longues pluies. A dix heures du soir, les voleurs et les assassins s'en rendent maîtres; la ville leur appartient: ils y régnent par le droit des ténèbres. La vie d'un homme peut être mise à prix. Les nègres assassinent à raison d'une once par tète, 84 francs environ.
Le palais du gouverneur est situé sur la Plaza de armas, et fait face à celui de l'intendant. L'architecture de ces deux édifices a quelque chose d'indécis et de bâtard , quoique son aspect général ne manque ni de grandeur ni de noblesse. Des arcades, des fenêtres, des soldats aux portes, tout cela n'offre pas un mauvais coup d'œil. Vis-à-vis du palais du gouverneur est une chapelle bâtie, dit-on, sur le lieu même où se célébra la première messe à l'époque de la découverte par Colomb.
La Régla, petit bourg situé à un quart de lieue de la ville, repaire des forbans qui croisent dans le golfe du Mexique, est peuplée d'une race amphibie qui a deux éléments et deux existences. A terre, elle vit suivant les lois, se montre obéissante, jalouse de ses devoirs religieux, hantant les églises, loyale et coulante en affaires; à bord, elle oublie son pacte avec la société, attaque, égorge, pille, incendie, extermine, défie la justice humaine, assise sur l'or de son butin. Ce commerce de boucaniers enrichit la Régla. Aussi ne faut-il pas s'étonner de voir vingt, trente, quarante tables de jeu en permanence sur la place du bourg. Ces tables sont entourées de monleros (paysans), qui risquent jusqu'à deux ou trois onces d'or à la fois (168 à 242 francs). Ces monleros sont maigres, élancés, avec des physionomies expressives et régulières; ils portent un chapeau de paille, une chemise et un pantalon de toile rayée; le cigare à la bouche, et le machete au côté.
Ils ont la manie des combats de coqs, et elle n'est pas limitée aux classes populaires; les hidalgos, les grands et les gouverneurs eux-mêmes en font parfois une affaire fort sérieuse. Parmi ces derniers, on pourrait citer le général Vivès, qui a toujours été plus occupé de la santé et de l'éducation de ses coqs, que du bonheur de la colonie.
Le district de San-Maro a de nombreuses cafesales ( caféiries ) et des ingenios (sucreries).
Les caféiries forment, en général, des espèces de quinconces plus ou moins étendus, et dont les plants, presque tous étêtés, n'ont guère que quatre pieds de hauteur. Il existe ordinairement entre chaque plant de caféiers un intervalle de quinze à vingt pieds qu'occupent des orangers, les uns en fleurs, les autres chargés d'oranges qui se nuancent dans tous les tons, depuis le vert foncé jusqu'au jaune le plus vif. Quand le café est mûr, on l'écosse et on le fait sécher pour le mettre ensuite en futaille.
La fabrication du sucre est plus longue et plus compliquée. Entre le premier jus de la canne et la cassonnade pilée qui nous arrive en Europe, se pratiquent une foule d'autres préparations qui occupent plusieurs milliers de bras. C'est la nuit principalement qu'a lieu le travail des sucreries. Il s'accomplit à la lueur de vastes feux, au chant monotone et discordant d'une foule de nègres. On dirait une scène de sabbat qui se déroule confusément au milieu de la vapeur et de la fumée. Ici les noirs se passent de main en main les cannes qu'ils emploient ; là ils les glissent par un bout sur d'énormes cylindres qui les absorbent et les broient. Ailleurs on excite les bœufs qui tournent au manège; plus loin on surveille la cuve où bouillonne le sirop, on écume la clairée, on cherche à deviner l'instant précis de la cuisson. Partout du feu, du bruit, de la vapeur, des chants, des figures noires et huileuses, des bras en activité, des hommes, des femmes, des enfants empressés autour d'immenses chaudières en ébullition; et, au milieu de cette foule, l'intendant, despote de l'atelier, contre-maître blanc qui a sur ces travailleurs le droit du fouet et de la prison.
Au milieu d'une végétation aussi riche, ces campagnes riantes ont aussi , à côté de tant d'avantages naturels, leurs inconvénients et leurs petits fléaux. On ne devrait y rencontrer que les oiseaux particuliers aux latitudes équaloriales, oiseaux dont le plumage est si vivement coloré qu'on le dirait peint, les perroquets, les perruches, les tangaras et les colibris. Mais des animaux malfaisants ou hideux pullulent dans ces plaines. Ce n'est pas assez que les moustiques et les maringouins vous y dévorent; on y voit encore par milliers de monstrueuses araignées velues, des scorpions énormes, et une hèle noire nommée mancaperro , parce qu'elle fait boiter les chiens qu'elle touche. Un autre ennemi de l'homme est une sorte de crabe qui pullule sur les bords de la mer. Cet animal s'y retranche et y creuse des caves profondes qui s'éboulent et enterrent les passants. Il y a aussi une espèce de puce presque imperceptible. Souvent elle s'introduit sous la peau, s'y loge, s'y enfonce et s'y développe à la grosseur d'un pois.
Dans l'île de Cuba, le règne végétal a aussi ses dangers. On y trouve sur les sommets élevés le mystérieux guao, sorte d'arbre vénéneux, doué, dit-on, d'une énergie plus grande que celle du mancenillier lui-même. Le mancenillier tue, comme l'opium, par l'engourdissement et le sommeil; le guao cause des douleurs égales à celles d'une mort par l'arsenic.
Les nègres marrons sont un autre fléau des campagnes cubanaises. Ils campent dans las Tomas, ou montagnes de San-Salvador et de Cusco. Descendus par bandes dans les caféiries isolées, ils brûlent et ravagent tout. Aussi leur donne-t-on la chasse comme à des bêtes fauves.
On peut diviser la population en quatre classes : les blancs, les mulâtres libres, les nègres libres, et les nègres esclaves. Les blancs européens, ou créoles, ont conservé les habitudes et les costumes espagnols. Les riches parures, les vêtements de soie, les dentelles, les blondes, les éventails de luxe, les peignes d'écaillé, les ombrelles de prix, les diamants, les perles, les rubis, les émeraudes, rien n'est ignoré des dames, qui prodiguent les onces d'or aux capricieuses fantaisies de leur toilette. Les mulâtresses et
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les négresses libres portent, en général, des robes faites avec l'écorce du dagilla, ou arbre à dentelle, découpée en tranches minces dans la longueur de la branche. Ces robes de dagilla sont ornées parfois d'insectes phosphorescents, placés dans la ceinture et dans les plis, artistement et de telle sorte qu'ils ne puissent bouger de place. Dans les ténèbres, le soir, ces robes sont vraiment rayonnantes.
C'est le cedesero qui remplit les fonctions de cuisinier; la cuisine des Européens est lout espagnole. Le calesero est le factotum d'une maison havanaise, son maître Jacques, son homme de confiance. Au besoin, il cumule les emplois utiles et les talents d'agrément; il soigne les chevaux et fait danser les dames au son de sa guitare, tient la place de chef d'ofïice, et courtise les négresses.
Le dessert est le service le plus varié et le plus appétissant d'une table havanaise; environ trente sortes de fruits y figurent, la banane, l'ananas, la sapotille, l'orange, le mango au goût de térébenthine, la noix de coco, l'avocat, etc.
Parmi les classes distinguées, il existe un usage assez singulier; c'est de s'envoyer l'un à l'autre, à table, de petits morceaux choisis et friands embrochés sur une fourchette. Un pareil envoi est une faveur très-grande. Une autre faveur non moins digne d'envie est celle que fait une dame en buvant dans le verre d'un cavalier, avant qu'il ne le porte à ses lèvres.
Une chose assez difficile à supporter pour un Européen, c'est la taciturnitéqui règne dans les réunions du soir. L'introduction terminée, chacun est tenu de s'asseoir dans une espèce de chaise à dossier élevé, assez ressemblante à nos demi-baignoires ; et, placés à dislance l'un de l'autre, au milieu de salons très-vastes, dont quelques meubles épars font encore ressortir la nudité, les invités, mollement accoudés, imitent le maître du logis : ils dorment; puis ils s'éveillent pour accepter un verre d'eau et partir. A part les bals et les concerts, c'est ainsi que se passe la vie du soir, parmi des gens pour qui parler seulement serait une fatigue.
Un fléau terrible, le vomito negro ou fièvre jaune, celte endémie des Antilles, frappe souvent non la population indigène de Cuba, mais les étrangers qui l'habitent ou y séjournent. Les phases de celte maladie sont foudroyantes; quelques heures suffisent pour occasionner la mort. Comme le choléra, comme la peste, comme la petite vérole, le vomito negro est un mystère, même pour ceux qui l'ont cent fois éludié et suivi. Des empiriques ont vainement entrepris de le combattre; quant aux hommes de l'art, ceux du moins qui sont de bonne foi, déclinent leur impuissance. Ainsi, devant cet agent de destruction, la science humaine doit s'avouer vaincue : lorsque le mal cède, c'est généralement aux ressources de la nature qu'on le doit; et les soins des négresses sont plus efficaces que ceux des médecins les plus habiles.