DÉJEUNER CHAMPÊTRE
A Madame Onson,
Par le chemin glissant ou la sente pierreuse On a marché longtemps dans le bois matinal.
Déjà les estomacs dont le gouffre se creuse Du déjeuner lointain ont donné le signal.
Oublieux, pour un jour, des prisons et des chaînes, Nos cœurs épanouis se gonflent de plaisir Et nos poumons, emplis de Tâcre odeur des chênes. D'un air irrespiré s'abreuvent à loisir.
L'herbe humide distille en perles la rosée Que suspend aux rameaux l'orage de la nuit.
Une fauvette, au bout d'une branche posée.
Jette des cris joyeux et s'envole à grand bruit.
Trouant de taches d'or la voûte au ciel tendue. Sur nos fronts égayés filtre un soleil sournois : La lumière attendrie et discrète, épandue.
Verdoie en frissonnant sous le couvert des bois.
Paysages et Souvenirs, 2iCi
Les chênes colossaux, les pins droits comme un cierge, Les enchevêtrements de plantes, d'arbrisseaux, Donnent aux frais recoins des airs de forêt vierge Et l'allure d'un fleuve aux plus minces ruisseaux.
Jouissances sans nom, ineffables délices, Au prix de quels soucis, au prix de quels tourments, Au prix de quels regrets, au prix de quels supplices. N'achèterait-on pas vos ensorcellements?
Un mur gris apparaît à cent pas de la route.
Cabaret ennobli du nom de restaurant :
Le doigt tendu, des mains, afin que l'on n'en doute, Indiquent le sentier par lequel on s'y rend.
Dans le jardin en fleurs, étroites plates-bandes. Bordures de gazon ou de lierre rampant.
Chèvrefeuille aux berceaux festonnant ses guirlandes, Tonnelles que tapisse un feuillage grimpant.
Au fond, vieux pavillon aux fenêtres Louis treize, Refuge de poète, asile d'amoureux ; De grands arbres autour ont crû tout à leur aise : On y mourrait tranquille; on y vivrait heureux.
Mais des massifs touffus sourdent des voix gourmandes . On hèle le garçon. Il accourt, affairé.
Apporte le menu, remporte les commandes :
Du vin, de l'eau d'abord, car on est alttré.
34 Muse et Muse/te.
Un débris de carreau cale un pied de la table, Evoquant à nos yeux Philémon et Baucis, Et l'on s'assied tous trois sous l'abri confortable Où sans se trop serrer on pourrait tenir six.
On écoute, paisible, et l'on attend, facile;
On contemple une dame obèse, au nez camard.
Qui sans doute voudrait du goujon à Belle-Ile Et s'en vient à Meudon pour manger d» homard.
Après le saucisson, les radis et le beurre, Et la friture d'or succédant aux œufs frais.
Festins trop célébrés, votre luxe est un leurre : Nous voilà, Lucullus, ravisa moins de frais!
El quand, rassasiés à peu près que nous sommes. Comme la vieille garde, au pas, arrive enfin Épais châieaubriant entouré de ses pommes,' JUS sentons s'aviver et renaître la faim.
I chien noir et crépu, campé sur son derrière, ; la tête et de l'œil suit tous nos mouvements.
II chat jaune aux yeux verts, qui cligne la paupière iresse au long de noiis ses souples frôlements.
jatre poules, un coq, quechaque miette tente, utôt que partager préfèrent batailler, l'hôtesse nous dit : « J'en ai plus de quarante ; :s autres sont là-bas, closes au poulailler, s
Paysages et Souvenirs. 35
Une étrange douceur se dégage des choses.
Les fuyardes vapeurs, encombrant le ciel gris, Assombrissent ses tons violets, bleus, blancs et roses ; Mais par quel contretemps pourrions-nous être aigris?
I Quand un nuage lourd s'ouvre et crève en ondée, I Quand Teau fait sur le toit son bref crépitement.
Aspirant les parfums de la terre inondée, I Nous regardons pleuvoir avec ravissement.
Nous souffrons qu'à la pèche a mère et peu sucrée I La peau colle à la chair et la chair au noyau, Que le café trop clair sente la chicorée.
Que la fine Champagne ait goût de tord- boyau.
Nous sommes animés d'une exquise indulgence : Jésus de Nazareth serait content de nous.
Le garçon manque-t-il parfois.de diligence?
C'est autant de gagné sur le destin jaloux ;
Et je voudrais pouvoir, comme on fait une horloge Ralentir, arrêter le temps qui vole et fuit : Si la raison nous chasse et l'heure nous déloge. Allons, du moins, courir les bois.jusqu'à la nuit !
Muse et Muselle.
CHEVREUSË
A M. Paul Dau-oifi.
Nous sommes assis au flanc du coteau :
A droite s'étend la vallée ouverte ; En face, au sommet, l'antique château Vèt ses murs croulants de frondaison verte ;
Se rétrécissant en sombre entonnoir, A gauche le val n'est plus qu'une fente, Qui s'en va mourir au fond du bois noir Sous le frais manteau qui couvre la pente.
Au pied du château qui la protégea El par sa ruine enfin menacée.
Autour du clocher reconstruit déjà, La petite ville est comme tassée;
Et derrière nous, dans le bois ombreux Qu'un treillis de fer rend inaccessible.
Un oiseau redit des chants amoureux A troubler le cœur le plus insensible.
Paysages et Souvenirs,
Puis du plus profond du ciel nuageux Sur nos fronts lèves un grand calme plonge ; La lumière et l'ombre alternent leurs jeux Et nous jouissons d'un bonheur de songe.
Muse et Muse/le.