‹ Muse et musetteChapitre 46 sur 133 · SONNEURS DE BINIOU · texte numérisé non relu

SONNEURS DE BINIOU

A M, Lucien Charpentier,

Ils allaient à pas lents, tous deux, la tête haute, . Levant vers le ciel bleu leur front, comme inspiré ; Sur le sable, où leur pied s'imprimait, côte à côte, Leur ombre s'allongeait, spectre démesuré.

Ils allaient. Le plus grand à l'épaule trapue

De son frère semblait demander un appui ;

L'autre étendait la main sur la tête crépue

D'un gars robuste et lourd qui marchait près de lui.

Ils allaient à pas lents. Soudain, ils firent halte, Campés dans une pose à défier l'enfer.

Et jamais Templier, ni chevalier de Malte N'eut un air plus hautain sous l'armure de fer.

Et pourtant, ils étaient de ces pauvres nomades Qui, joueurs de musette ou sonneurs de biniou. Sèment par les chemins danses, chansons, ballades. Qui marchent tout le jour et couchent n'importe où.

Choses de Bretagii,

Je m'arrêtai comme eux, afin de les entendre :

Entre ces infinis, l'Océan et les deux,

Leur musique chantait si plaintive et si tendre

Que des larmes montaient de mon cœur à mes yeux,

Ils jouèrent longtemps, airs de danse ou de fête, Chants de guerre, chansons d'amour ou de désir, Et tous deux ils marquaient du pied et de la tête Rytlimes et mouvements, varias à plaisir.

Ils jouèrent longtemps, et je prétais l'oreille A ces airs d'autrefois, doux, cruels ou joyeux, Et je sentis en moi naître une âme pareille A l'âme qui brûlait en nos lointains aïeux.

Parmi l'âpre décor de ce pays sans âge J'étais redevenu l'homme des temps passés, Avec les appétits, les instincts de carnage Tapis au fond de nous, fauves jamais lassés.

Sur les ailes de feu des grêles mélodies

Je m'envolais, sinistre et formidable oiseau ;

Dur guerrier, je vivais d'atroces tragédies.

Où des flots de sang noir coulaient comme un ruisseau ;

Je frappais sans pitié les enfants et les-femmes. Je poussais mon cheval sur leurs corps prosterr Et je me plongeais, nu, dans l'abîme des lames. Bravant la mer sauvage et les vents effrénés ;

Muse el MtssetU.

Ou bk-n je m'enivrais d'écumanle cervoise; l*uis, gorgil- de la chair des daims et des aurochs. Dans le bois qu'embaumaient la verveine et l'armoise. Je m'endormais, vautré sur l'herbe, entre deux rocs.

Hn mon sommeil passaient les soupirs des captives Et le fr^'missement de leurs jeunes appas; liljcs penchaient sur moi leurs figures craintives : lillcs rivaient ma mort et ne la voulaient pas.

Us jouiTenl longtemps. Moi, j'é( Colle musique étrange, à l'aceent inouï, Après qu'elle se tut et que dans l'air sonore L'i^'cho du dernier chant se fut évanoui ;

lil je me demandais ; e Evocateurs des ombres, l'uîssanls magiciens, qui soulevez ainsi l-fs voiles du ijassé si pesants et si sombres, TouUîs ces visions, les voyez-vous aussi? »

Tiiudis <[u'ils s'apprf'laient à reprendre leur route, ]v suriis tic iiiun rOve et je m'approchai d'eux : Alors, les r<'gardani pour éclaircir mon doute, ''■""■''vus qu'ils éiaieui aveugles tous les deux.

Choses de Bretagne, 89

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