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CORRIDA

A^Manuel'G, Mendes,

Corrida de ioros! L'affiche colossale

A tous les carrefours, sur tous les murs s'étale :

Jamais émotion plus vive n'éclata.

Dans toutes les maisons, chez toutes les familles,

Quelle joie! On promet deux illustres cuadrilles,

Celle d'Espartero, celle de Guerrita.

Et déjà vers le cirque un peuple s'achemine : Voilures, cavaliers, piétons de toute mine.

Mendiants que la pluie autrefois nettoya, Vieillards, hommes, enfants, femmes et jeunes filles, Boléros^ sombreros^ bérets, chapeaux, mantilles, Toiles de Velasquez, eaux-fortes de Goya.

Sous le soleil de feu qui chauffe les cervelles,

Le métal des harnais jette des étincelles.

Les pompons et les glands se trémoussent joyeux ;

La poussière revêt d'une couche argentée

La foule qui se hâte, âpre et surexcitée,

Avec des cris de fête et des airs soucieux.

Cosas de Espana, 149

Songez donc ! Le bruit court que la plasa^ remplie, V^a se fermer ! Pas un qui recule ou qui plie, Car, si Ton n'entre pas, quel chagrin ce sera ! On prend billets de sol ou de sombra^ qu'importe ! Ce qu'il faut, voyez-vous, c'est dépasser la porte. Et sauf à s'installer, après, comme on pourra.

Les gradins sont bondés, les loges sont complètes. Une rumeur frémit sur l'océan des têtes Quand au balcon frangé paraît le président.

C'est le signal. L'orchestre exécute une marche, Tandis qu'un lent cortège à la noble démarche, Serpent de soie et d'or, se déroule et s'étend.

D'abord les alguazils. Non pas que la police Veuille avec le taureau brutal entrer en lice : Ce serait trop contraire à la tradition !

Ensuite, les chulos^ jeunes, pimpants, alertes. En vestes de velours, d'or et d'argent couvertes, Et dont chaque coup d'oeil fait une passion.

Voici les espadas^ en costumes splendides.

Sur l'épaule accrochant la cape aux plis rigides.

Brodés et chamarrés tels que des généraux.

Ils s'avancent, d'allure à la fois digne et leste.

Saluant d'un regard, d'un sourire, d'un geste,

El beaux comme des dieux, fiers comme des héros.

150 Àùue et Musette,

Les picadors Tnasafs, que leurs tristes montiires

Livreront sans issue aux pires aventures, Suivent, la pique au poing, droits, le torse râblé. Puis, s'ébrouant, ruant sous les grelots agiles, L*attelage coquet des mules indociles Et Tessaim des mozos ferment le défilé.

Son orbite achevée au son d'un air qui berce, Le cortège brillant fait halte et se disperse, Groupes s'éparpillant sans pourtant s'isoler. Tout est réglé d'avance et chacun prend sa place. Au tumulte succède un silence de glace, Si bien qu'on entendrait une mouche voler.

La trompette a sonné la stridente fanfare :

Le taureau de Véra, que le grand jour effare, Projectile vivant, bondit hors du toril.

Le picador, campé bien d'aplomb sur la selle. Assurant dans sa main la pique qui chancelle. Se tient prêt, le regard attentif au péril ;

Et, l'œil gauche bandé, sa sèche haridelle, Pendant que le public sans pitié se rit d'elle, S'inquiète et s'agite, ayant peur vaguement.

Le taureau, frissonnant, farouche, formidable. Gratte le sol d'un pied qui fait voler le sable Et remplit l'air troublé d'un rauque meuglement.

Cosas de Es pana» 15 1

Soudain (et quel oiseau volerait plus rapide?) Franchissant d'un élan le large espace vide, Droit sur le picador il fonce, aveugle et sourd : Soulevés, secoués, brandis par cette trombe, Cheval et cavalier, Tun s'abat, l'autre tombe. Pris sous le maigre corps qui lui pèse bien lourd.

Trois picadors. Trois lois la même comédie, Si proche de tourner en noire tragédie !

r^s picadors sont saufs; mais les maigres chevaux, En qui la corne aiguë ainsi qu'un poignard entre, Vomissent par la plaie ouverte de leur ventre Les boyaux dévidés en sanglants écheveaux.

Autour d'eux les chulos en troupe se rassemblent ; Le cheval, redressé sur ses jambes qui tremblent, Se raidit, piétinant le sang qu'il a versé ; Le cavalier, remis en selle, au choc s'apprête ; Le taureau, détourné par les capes, s'arrête Devant un adversaire à nouveau dispersé.

Après les picadors, ce sont les banderilles.

J'aimerais mieux d'un coup abattre les neuf quilles Que planter, bien en face, une flèche au taureau ; Et c'est deux que l'on plante, et deux autres ensuite. A voir cela, mon sang bout et se précipite :

Le cœur me bat plus fort qu'au banderillero.

Au centre de l'arèoe on apporte une chaise :

Le maître, qu'on acclame, y prend place, à son aise,

Fixe son ennemi, le provoque et l'attend.

La bête fond sur lui. La poussière apaisée.

L'homme est debout auprès de la chaise brisée

Et brave le taureau, qui saigne, haletant.

Sous le mufle fumant la cape se déploie, S'étale, se replie, incline, flotte, ondoie : Pour éviter la mort, un simple mouvement.

La force, en ce duel, cède devant l'adresse ; Ce que peut la vaillance unie à la souplesse, L'œil, surpris et charmé, l'admire longuement.

La trompette gémit sa fanfare dernière.

Le diestro, lioa secouant sa crinière, i

Dédie au président la béte ardente encor,

Jette sa montera^ salue avec l'épée,

Sur sa lame élargit la mulela drapée;

Puis, impassible, marche. Au triomphe?à la mort?

Qui sait ? Dieu seul dirait lequel, dans cinq minutes, L'homme à l'âme immortelle Ou l'être aux forces brutes, Victime ou meurtrier, mort, sera là, gisant.

pourquoi pas tous deux? I-a belle chose, en somme, 1 advenait qu'ici, comme au cirque de Rome,

vivant fut tué par un agonisant !

Cosas de Espana, 153

O sj>ectacle héroïque, angoisse inoubliable, L'homme frêle devant le monstre épouvantable, Une aiguille à la main, un chiffon dans les doigts ! Plus d'un ferme les yeux ou détourne la tête ; Pour d'autres, la plupart, Thorreur est une fête, Et lui, calme, s'est dit : « Va, fais ce que tu dois! »

"D'abord hypnotisé par cette loque rouge, Le taureau, méfiant, mugit, souffle, et ne bouge ; Bientôt, tête baissée, il s'élance et, sournois. Sous TétoÔe qui fuit cherchant le corps de l'homme. De sa corne il l'effleure : on applaudit, tout comme On ferait deux rivaux de gloire en un tournois.

La lutte se prolonge, inégale, indécise ; L'homme se lasse avant que le taureau s'épuise : On s'émeut, et le temps commence à sembler long. Brusquement, un éclair a jailli de l'épée :

La bête, tout d'un coup, s'effondre, à mort frappée ; L'homme s'est redressé, cambré comme Apollon.

Le cœur s'épanouit, la langue se délie.

C'est une joie immense et comme une folie.

Des bravos furieux partent de tout côté.

Bouquets, chapeaux, bérets, cigares, cigarettes. Oranges, éventails, gants, mantilles, gazettes. Tout ce qu'on peut lancer, dans le cirque est jeté.

Tandis que le vainqueur fait le tour de Tarène, Le peuple, du dehors, hurlant à bouche pleine, Echo lointain, répond aux applaudissements.

Le voilà, le triomphe, avec sa douce i\Tesse ! Jamais, aux plus beaux jours, fiancée ou maîtresse N'excita, ne goûta pareils ravissements.

Aux endroits remués et qu'une tache souille

Le râteau passe, et vient masquer la sombre rouille.

Les mules qui, là-bas, mâchaient, rongeaient leur mors,

Au milieu de l'enceinte à grand'peine amenées,

Emportent, balançant leurs têtes pomponnées,

Les chevaux éventrés, le taureau : tous les morts.

Heureux qu'une victoire à ce point disputée Ne soit pas plus cruelle et plus cher achetée ! Comment n'a-t-on pas vu couler le sang humain? Un homme tant de fois a payé de sa vie Quelques clameurs de plus d'une foule ravie ! Si ce n'est aujourd'hui, ce sera pour demain.

Corrida^ qui confonds dans une mort atroce

Le taureau menaçant et l'innocente rosse.

Où l'homme à chaque pas peut trouver le tombeau.

Sublime pour les uns, pour les autres infâme.

Même si l'on te hait, tu vous prends corps et âme ;

L'âme dit : « c'est affreux ; » le corps répond : « c'est beau 1 :&

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