‹ Muse juvénileChapitre 17 sur 62 · LE DIAMANT · texte numérisé non relu

LE DIAMANT

La panthère Déa tourmentait sous ses griffes L'un de nos plus vaillants : or, ces hiéroglyphes Furent tracés un soir, chez elle, sur vélin. On ne sait pas comment, par quel esprit malin.

Déa, vdtre beauté rappelle les déesses,

Mais VOUS êtes ci'iiflle aiilnnt que les tigresses.

11 se Iraiiie à vos pieds un homme fier et beau

Dont vous daignez au plus faire votre escabeau;

Vous souffrez (et pour vous c'est un effort extrême ! )

Qu'il admire tout bas : vous défendez qu'il aime.

Vos pieds laissent tomber les mules de velours,

El luisent au soleil; vos cheveux longs et lourds

Errent à l'abandon, échappés à l'ivoire,

De l'épaule au sein nu, libre aussi de la moire.

Depuis que l'onde coule, aucun flot azuré

N'a frémi caressant sur un corps plus nacré;

Nul ciseau n'a poli forme plus idéale.

I\lais avec quel dédain votre beauté s'élale!

Vous oubliez, Déa, qu'en ce coin isolé

Tout le faste, du monde est pour vous assenil)lé,

Tout ce que le soleil fait germer et colore :

Depuis les simples fleurs, ces perles de l'Aurore,

Écloses chaque jour ou bien chaque cent ans.

Pour faire à voire œil sombre un immortel printemps,

Jusqu'aux perles des mprs, jusqu'aux coraux bizarres,

Dont l'incarnat ajoute à vos blancheurs si rares,

Jusques aux purs métaux dont l'œil est embrasé,

Jusques au diamant, rayon cristallisé.

La laine sous vos pas fleurit, et vos tentures

Étalent aux regards de si)lendides peintures ;

Vos meubles, d'un travail dont le secret se perd,

Où s'incruste la nacre au reflet rose et vert.

Et l'éléphant poli dans le royal ébêne

Ou dans le bois de rose à la suave haleine,

Supportent cent objets qui tons, pierre ou mêlai,

Sous des contours finis font palper l'idéal.

Tout cebi se nuance, ou s'oppose, ou flamboie

Dans un jour empourpré par vos rideaux de soie,

Pêle-mêle charmant que les sueurs de tous,

Le soleil, l'univers ont arrangé pour vous :

Des bronzes, des onyx et mille orfèvreries;

KTLDES LIÏTKP.AIRES.

Des vnses du Japon où dansent des féeries;

La pendule de Boule el le vieux sablier,

La coupe d'or massif d'un ancien chevalier;

Livres scellés d'argent, chargés d'enluminures,

Dont les vieux maroquins, exquises reliures,

A la tranche dorée opposent le carmin,

L'azur ou Témeraude, et parfument la main;

Poignards, bijoux coquets, à n'en voir que le manche.

D'où sort plus froide à l'œil la lame terne et blanche :

Flacons dont la liqueur éveille la raison,

Ou par degrés l'endort, élixir ou poison ;

Tout ce qui peut servir au drame de la vie

Est là, mais n'emplit point voire âme inassouvie.

Ah ! détournez votre œil vers cet homme si fier

Dont vous avez ployé si bien l'âme de fer

Qu'il en est là tout morne et sanglote, et supplie^

Qu'on ait, par passe-tem|is, égard à sa folie.

Si vous le regardiez, vous le trouveriez beau :

Sur son front le génie allume son flambeau,

Son cœur bat rudement sa poitrine d'athlète;

Sous cet amant peut-être il sommeille un poète!

Si vous pouviez ! un mot de l'âme murmuré

Serait comme un brandon invisible et sacré

Qui, soudain prenant feu dans cette âme engourdi'',

V ferait éclater un sublime incendie.

Pendant que ces damas, ces objets précieux,

Knipruntant son reflet à la pourpre des cieux,

Lncadrenf noblement, baigné de clarté rose,

Son front mélancolique et noble dans sa pose ;

Pendant que pour lui-même, implacable vautour.

Il déchire le flanc où brûle voire amour,

D'une main convulsive, hélas! et toute prête,

Si vous demeurez sourde, à lui briser la tète.

Où va votre pensée, où tendent vos regards

Ternes comme l'acier de vos riches poignards?

Déa, Vos blanches dénis, de Ifur nacre incisive.

48 F.TLiDF.S l.ITTF.R AIRES.

Creusent dans votre lèvre une blessure vive. Quelle ardeur vous travaille et briile voire sang? Quel aveugle désir mourant eu renaissant Dans votre sein glacé dévore votre foie Va fait votre âme close à Tamoureuse joie? Noiirririez-vous en vous de ces tristes amours Qui, pour se dénouer, tranchent le fil des jours? Trônes! abaissez -vous ! Monts, croulez dans les plaines! Terre, découvre à nu tes mines souterraines! Fleuves, rejetez l'or qui coule au fond des eaux ! Mer, vomis de ton sein tes perles, tes coraux! Quel empereur, quel roi, quel océan, quel fleuve, Quel gouffre a le trésor qui rend son âme veuve Et relient prisonnier son invisible amant? Que rêve-l-elle? 0 honte ! un plus beau diamant.

Lève-toi, courtisane! et lend ta main de slace Au captif éperdu qui baise et mord ta trace. Emmène-le joyeux, sous ton bras, dans les bois Où, comme un cerf traqué, l'hiver meurt aux abois. Je sais une vallée amoureuse et fleurie Où le doux renouveau mène sa rêverie Le long des prés en fleur, sous les bois reverdis, Au bord d'tm étang bleu... C'est un vrai paradis. L'amour, sous mille aspects, y chante et s'y révèle, Dans l'aubépine éclose et dans la tourterelle. Dans les diverses fleurs, dans les divers oiseaux. Dans les tressaillements de la terre et des eaux. Allez-y, couple heureux, les mains entrelacées, Mettant à l'unisson vos rivales pensées. Vous, Déa, consentant à nommer votre roi, L'amant qui sous vos pieds tressaille et meurt d'effroi, Et lui, puisant la force, en ce bonbeur intime, D'éterniser vos noms dans une belle rime. Attendez, ù Dea, que le jour baisse un peu. Que l'étoile du soir ouvre son œil de feu.

ETUDES LITTÉn AIRES. 49

Que la lielle-de-jour tombe enivrée el blême, Que le rossignol diaïUe, et dites-vous : Je t'aime ! L'un à l'autre, tous deux, ô doux ravissement! C't'sl le bonheur, Déa I c'est votre diamant.

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