‹ Muse juvénileChapitre 20 sur 62 · VISION · texte numérisé non relu

VISION

Si les glaçons du Nord se fondaient sous le pôle Et, connue la marée entraînerait un môle. Faisaient brèche à nos murs, quelle inondation Dignes du chant plaintif des harpes de Sion 1

KTLDE S L ITT r.r. AIRES. 53

Vous imaginez-vous que la lète du monde Est arrachée au Ironc et nage sur celte onde, Et voyez-vous Paris, ce mystique lien, Tranché par le milieu comme un nœud gordien, Non par un Alexandre enivré de conquêtes. Mais par le cimeterre et par la dent des bêles? Quel spectacle hideux que des soldais paissant, Funéraire troupeau, la fumée et le sang !

La flamme lèche et moril le toit des édifices ;

La ville est un bûcher d'horribles sacrifices ;

En des flots d"un sang noii, sous les chevaux piaflants.

Il roule des soldats, des femmes, des enfants.

Plus heureux de mourir que de voir la patrie

En ce brutal assaut violée et flétrie.

Que de voir, en dépit du sang qu'elle a coûté.

Périr à son printemps la jeune liberté I

llombien le ciel de l'art voit s'éteindre d'étoiles ! Les livres précieux et les divines toiles, Les colosses de bronze aux socles arrachés Font monter jusqu'aux tours la flamme des bûchers: Les monuments d'hier et les vieilles églises Heurtent en s' écroulant marbres blancs, pierres grises. Ogives et frontons d'ordres grecs ou romains ; Le vandalisme impur a de ses lourdes mains Abattu dans le fleuve ou traîné dans la fange Toute pierre on luisait l'auiéolede Fange.

Les barbares, vainqueurs et maîtres dans nos murs,

Mènent la salurnale avec des cris impurs.

Voyez-vous ces mangeurs de chair fumée et ranco

Essayer dégoûter à notre vin de France,

Et rouler sous la lab'e ivres connue ^oé

En criant dans leur ianuue un sauvage Évohé !

(J'est la seconde fois que leurs moustaches rouges Viennent fl'iirer de prés nos salons et nos bouges, Que leurs fourrures d'ours, que leurs sabres traînants. Leur stupide hauteur de seigneurs à manants

S'étalent dans nos murs

Plus de trêve, on nous traque,

On nous dévoue au knout et la France est cosaque.

Quoi ! notre belle France où Fair est tempéré, Où le droit du plus faible est devenu sacré. Où la terre commence à n'être plus en friche, Où le pauvre du moins se croit frère du riche ; La France où chaque année on admire plus verts Les mystiques rameaux, espoir de l'univers, La France qui portait le drapeau d'une idée Du plus pur de son sang nourrie et fécondée, La France dont le nom était un précurseur, Périr comme a péri la Pologne sa sœur ! Non, cet assassinai, dont la menace gronde, Arraclierait mille ans d'indépendance au monde.

llalte-là, les tyrans! nous ne sommes point moris, Et, si le crime en vous a tué tous remords. Les lions endormis vous gardent leurs colères ; Ne touchez qu'en tremblant à leurs fauves crinières.

Votre plume a rayé la Pologne d'un Irait : Demain, si nous voulions, son peuple renaîtrait;

KTCDES LlTTKRAir.F.S. S.S

Que clis-je! il est vivant; par tous pays il erre. Afin (l'ensemencer de sa iiaine la terre, El, partout où les cœurs sont neufs et préparés, Propager les bourgeons des arl)ustes sacrés.

(^kiand un peuple est semé du couchant à l'aurore, A tous les venls il porte un secret qu'il ignore ; Sa présence est pour tous un problème; on se dit: Quelle est la mission de ce peuple maudit? Le juif avare garde au fond de sa cassette, Comme un diamant pur à nniltiple facette, La bible de Moïse et les livrrs anciens ; Le INouveau Testament doit avoir ses gardiens.

Dieu fa marqué du doigt, ô peuple de Pologne, Émigré de tes nids, comme l'ail la cigogne Qui poursuit le printemps de climats en climals ; Attache ta fortune au sort de tous les mâts ; Traverse les déserts, les mers et les royaumes; Que tes fils soient savants dans tous les idiomes, Comme autrefois les douze envoyés par lo Christ ; Car la moisson verdoie et la vigne fleurit.

il faut des ouvriers au père de famille ; Que toute serpe oisive et que toute faucille S'aiguisent pour les jours des solennels travaux : Le blé rompra la grange et le vin les caveaux. La terre ne veut plus de joug que l'Évangile : On a trop adoré l'idole aux pieds d'argile.

Sur son socle hautain, Kabuchodonosor Est tout resplendissant d'argent, d'ivoire et d'or; Mais la pierre qui doit le renverser est prête. Kl Dieu lui tend déjà son vêtement de bête.

Lerèsne va finir de ces hommes entiers

Qui, pour voir de plus haut les vulgaires sentiers, Et s'être par le fer, l'astuce ou le génie. Ouvert un sillon d"or dans la sphère Hnie, S'isolent dans l'orgueil, conquérants ou savants, Et voudraient absorber le reste des vivants. -Plus de note perdue et de chant solitaire. Qui détruise l'accord du ciel et de la terre ; Tous c^ux qui disent : Moi ! seront petits et doux A leur tour, quand chacun osera dire : Nous.

jN'ous, c'est l'accord parfait de Thuniaine harmonie,

L'équilibre trouvé de chaque force unie.

Le but où sont poussés comme fatalement

Ceux même qui s'en vont dans leur isolement.

Un souffle printanier a passé sur le monde

Et fait mûrir partout la semence féconde

Dont les épis, déjà fauves et ruisselants,

Semblent dire aux sillons que les faucheurs sont lents.

. A l'œuvre, moissonneurs dont l'âme est fraternelle ! De l'acier recourbé secouez l'étincelle I En avant, Polonais ! ouvrez-nous les chemins, La lance au poing, la faux de la mort dans vos mains. Commj le vent du nord agite un vieux mélèze, La France, en entonnant sa vieille Marseillaise, Dont la cadence darde au cœur des bataillons, Comme au fïanc des taureaux de sanglants aiguillons. Fera courir le vent d'une sourde panique Dans les rameaux tlélris de l'arbre tyrannique.

La mère des humains, la Terre, à cet accent, Se réveillera jeune, et, flère de son sang. Par ses sombres échos et par toutes ses fibres Fera chanter en chœur ce chant des hommes libres ; La cohorte des vents, ces messagers de Dieu, Le secouera d'un pôle à l'autre campe un feu,

KTUDES LlTTKr. MHES.

Et des vastes cités, ces centres des lumières,

Aux plus petits hameaux où fument trois chaumières,

Des hommes surgiront, conquérants inconnus.

Qui viendront au signal, sans apprêt, demi-nus.

Fronts dairain, cœurs de hronze, armés à Taventure,

Pour défendre leurs droits et ceux de la nature.

On distinguera moins dans ce troupeau sacré

Des divers étendards le lellet higarré,

Qu'un bel arrangement d'ordre et d'intelligence.

Le poêle qui rêve et le savant qui pense,

L'artiste qui surprend rétincelle au soleil,

Et l'artisan obsjur, estimé le pareil

Des plus hauts dont le front appelle un diadème,

A la condition qu il travaille et qu'il aime.

Marcheront confondus aux mêmes bataillons,

L'amour et le génie illustrant les haillons.

Eh! qu'tipposerez-vous à c^s brigands sublimes, 3Ionarques absolus qu'un nomme légitimes, Qui, vous croyant murés derrière vos bastions, Sous ombre de complots et de séditions, Ktoutl'ez toute idée à l'instant qu'elle couve, Comme font vus uianants des petits d'une louve?

Je sais que vos loisirs, inquiets et troublés, S'usent à dénombrer, à foute heure assemblés, Vos soldats, bataillons, escadrons, batteries; Flottes, gardes du corps... Ce sont vos rêveries

Ces hommes arrachés aux rustiques travaux, Vêtus de drap luisant, hissés sur des chevaux, Touchant au heu du soc une éclatante armure, En qui la discipline étouffe tout murnuu'e,

58 r.ïl DES LlTÏEn.MRES.

.Sunl autanl diiistruinenls que vous failes mouvuir Avec deux nidls sacrés : riiunneur et If devoir 1

lîelle forêt d'acier où reluit Técarlale, (lomuie au sein des moissons le pavot rouge éclate. Vous en êtes tout tiers : comme un paon radieux De sa (|ucue au soleil fait miroiter les yeux, Ainsi vous déployez en vos jeux stratégiques Cet inmiense éventail plein de reflets magiques.

Il est beau, quand on voil de sa selle à ses pieds, Toute une armée immense, étendards déjtloyés, llennissante, pialFaute et respirant la poudre. De pouvoir d'un coup d'œil allumer celte foudre; Ouel admirable orgueil, en voyant ce grand corps Qui restera debout après dix mille morts, Kt renaîtra toujours du sang et de la flamme, De se dire : Je suis sa pensée et son âme!

Oui, si Ton porte en soi quelque vaste dessein, Et si, tout en menant ce formidable essaim, Aux fanfares du cuivre, à quelque grande guerre. On sait qu'il en naîtra le bonbeur de la terre. Vous, votre seul destin occupe vos esprits! (Jue les autres pour vous travaillent, mal nourris, Suants ou grelottants, ou mourant à la peine, C'est leur lot, et le vôtre est de river la chaîne.

Faites creuser encor plus profond les fossés ; Que les murs plus épais, plus hauts, plus hérissés, .Se dressent aux abords des sombres citadelles, Revêtus de canons, peuplés de sentinelles ; Arrachez tous les ans à l'industrie, au sol, A l'amour, à la vie, aux chants du rossignol. Aux baisers de la mère ou de la fiancée, La fleur de la jeunesse, et qu''elle soit dressée

ETUDES r.lTTÉHAinES. :i!i

(loiiime on fait des limiers, à courre, iioii le daim Ou le cerf larmoyant, mais le gibier humain. 11 faut qu'à votre voix, et qu'au moindre caprice, La terre autour de vous de soldats se hérisse.

Que renclume résonne au sein des arsenau.x ;

Que, les soufflets géants excitant les fourneau.x.

Un fourbisse à toute heure un millier d'armes blain:lie.s;

Que la foute coulant en rouges avalanches.

Se moule en arme à feu ; qu'un peuple tout entier

Soit i)Our l'orgueil d'un seul suant sur le chantier ;

Que les mortiers chargés attendent l'étincelle;

Que tous vos escadrons au son du boute-selle,

Et tous vos fantassins au premier roulement.

Soient prêts à s'ébranler silencieusement.

l'our qui ? Pourquoi? Grand Dieu I faut-il que l'on aspire A vous prendre une part dans votre grand empire! On s'adjuge la terre, hélas! faute de mieux : t!'est par grâce, je crois, qu'on vous laisse les cieux.

llouune, qui que tu suis, qui crois vou' dans tes rêves Ton empire étendu sur les flots et les grèves, Qui te dis en ton cœur : « La foule est un bétail ; Elle doit au plus fort son sang et son travail ; Et le plus fort c'est moi ! De là je m'autorise A posséder la terre, elle est de bunne prise ! »

Fais seller ton cheval, despote impétueux : V^a par tous les chemins larges et tortueux. Aux éclairs de ton glaive entraine ton armée. Nuage aux flancs chargés de sang et de fumée; Fais les nuus s'écrouler au bruit de tes clairons, Et sur tous les parvis sonner tes éperons; Fais les grandes cités pleurer comme des veuves, Leurs larmes se mêlant à la pourpre des llouves,

CO ET L DES l-lTTEnAlRES.

Et fais sur ce grand deuil, du haut de tliaque (our, Ton étendard planer comme un sombre vautour.

Immole une moitié pour être sûr du reste.

Sur les pâles humains passe comme la ptstc ;

11 faut pour conserver l'empire, même absent,

Avoir semé d'abord la terreur dans le sang ;

Sois un autre Attila, plus cruel ; moins farouche,

Laisse pomdre un sourire aux plis fins de la bouche ;

Les grands se laissent prendre à l'afiabilité;

Ils t'abandonneront la terre par traité,

A la condition de. reprendre ur.e place

Dans ton nouvel empire et dans la bonne grâce.

Tes desseins parcourus, rentre conmie un vainqueur, A cheval, tète haute, et la main sur le cœur, Uumant les cris de joie et l'air de la victoire, Dotant de quelque mot ta suivante l'IIisloire. Assieds-loi sur ton trônfi, et, vêtu de rayons, Regarde sous les pieds toutes les nations. Que les perles et l'or ceignent ton front superbe. Réunis dans la dextre, en fulminante gerbe, Tous les pouvoirs humains et le spirituel : N'es-lu pas le plus Imul et le plus près du cielV

Les peuples sont couchés à l'ombre de ton glaive, C'est pour toi chaque jour que le soleil se lève, Et, de ses rayons d'or brûlants et pénélrants. Fait jaillir de partout en splendides torrents Fleurs, fruits, coraux, métaux, perles el pierreries. A loi Teau de la mer, le gazon des prairies. L'ombrage des grands bois, le sable des déserts. Et tout ce qui se meut dans ces coins d'univers. Les oiseaux, les poissons, l'insecte, le reptile, La bête libre et fauve et l'animal sei'vile ; A loi l'homme lui-même I --Est-ce bien l'hounneencor

l'TLiDES i.iTri:r,Aiui;s.

Cet iuiimal courbé qui rouge ton front d'or! Règne, trône, regarde entre toutes ces choses Celle qui te pourrait, dans tes loisirs moroses, Distraire du souci de ton vaste pouvoir, S'il en est une encor qui te puisse émouvoir. Ramène les tournois, les amoureuses joutes ; Réunis les beautés, et choisis parmi toutes, En prodigue sultan, celle qui jour par jour Doit s''ofrrir belle ou vierge à ton brutal amour. Allons 1 les violons, les flûtes, les danseuses, Vieux charmes du remords, endormantes berceuses; La chasse, les chevaux et le large festin, Dont le rayonnement cède aux feux du matin; Allons, tout ce qui luit, toutes les jouiss inces, Les formes, les couleurs, le nectar, les essences ; Allons, la lyre d'or du poëte avili.

Qui, sous la pourpre fleur, cachant sou front [àii. Dans le vin répandu laissant traîner sa manche. Et dans ses cheveux blonds étalant sa main blanche, Au moment que l'orgie éclate en tout son feu, A l'oreille du roi murmure qu'il est Dieu !

Arrêtez, suspendez l'orgie et le blasphème : Est-ce la voix du peuple, ou la voix de Dieu nième? Un orage a monté des sourdes profondeurs Dont s'éteignent soudain ces royales splendeurs.

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