‹ Muse juvénileChapitre 26 sur 62 · LE CABARET DE VILLAGE · texte numérisé non relu

LE CABARET DE VILLAGE

Un promeneur des bois, des vallons el des plaines Marchait depuis le jour, aspirant les haleines Des herbes et des fleurs, des arbres et des blés ; Du milieu des sillons roux ei bariolés Un rude paysan, ridé par les années, Cuit comme un vase au four au feu de ses journée; Tourne la tète au bruit que fait le promeneur, Et dit, l'interpellant d'un ton demi-railleur : « Si monsieur avait soif après sa longue course, Il ne sortira pas de ces blés une source, Et ma gourde est à sec ; il ne reste au besoin , Que le bouchon de houx du village voisin. » Le passant accueillit cette gaie ouverture. Et, soit dislraclion, soit esprit d'aventure, Offrit au paysan de venir coups sur coups Vider un ou deux brocs à la Branche de Houx. Les voilà donc jasant et, sans plus d'insistance, Entrant au cabaret pour faire connaissance. Tout le monde au village a vu des cabarets; Celui-là simplement orné de pampres frais, Avec liserons bleus et rose i»urpurine, K'altirait les chalands que par sa bonne mine Et la branche de houx pendue au front de l'huis ; Au dedans, quatre murs fraîchement recrépis; On y voit d'Épinal briller l'enluminure : Le Juif errant, la Vierge et mainte portraiture. La mère hôtesse, assise à son comptoir d'étaiii, Le visage allumé par le reflet du vin,

ETUDES LITTERAinES.

A(xueille sans bouger ses hôtes d'un sourire;

Et, quittant son rouet sans se le faire dire,

Sa fille, jeune, accorte, un éclair dans les yeux,

Demande ce qu'il laut servir à ces messieurs.

« Du meilleur, s'il vous plaît, glorifions la vigne ! »

Dit notre promeneur en prenant son air digne.

Or je le nomme Paul, pour aider au discours,

lilt le paysan Triiik, les noms seront plus courts.

Paul rappelle un prêcheur, Triirii remet on mémoire^

Le plus grand de tous ceux qui prônèrent le boire.

Et comme un cheval boit volontiers au relais,

Relayons et trinquons : Au divin Rabelais !

Sa mine socratique et sa limpide œillade

Excitent à verser à plein bord la rasade,

A la boire d'un trait, à rire des cagots,

A sauter d'un seul bond au-dessus des fagols,

A savoir y tailler, au besoin, une trique.

Plutôt que de laisser brûler un hérétique.

La fille de l'auberge apporte à nos buveurs

D'excellent vin clairet de Bourgogne ou d'ailleurs

Dont on boit coups sur coups ; elle, pendant qu'on jase,

Du bruit de son rouet accompagne la phrase.

Que faites-vous pour vivre? Avez-vous un métier? Etes- vous commerçant, avocat ou rentier? Vos doigts de petit-lait n'annoncent pas un homme Qui s'échine aussi dru qu'une bête de somme: Mon bras est un cordage, et regardez ma main, h'entez-vous cette peau? c'est comme un parchemin.

Aïe ! aïe! on sort moulu d'une étreinte aussi forfe, Vos doigts joignent serré comme des gonds de portf

ETUDES I.ri'TEliAlKES.

(ioiiinie vis de pressoir et cornnie dents d'éUiu; Votre niiiin doit frapper aussi lourd ({u'uii inarleaii.

(l'est qu'avant de loucher la charrue ou la herse Nous sommes déjà durs ; d'enfanc(^ on nous exerce A gagner notre pain avec nos bras maigris, Et, comme les poussins de poule ou de perdrix Trouvent à se nourrir en brisant la coquille, >'ous ne sommes jamais à charge à la l'amille.

Ceci me puinct au cœur et me l'a t envier.

Hélas! d'être né iils de manœuvre ou bou\ier;

J'aurais été nourri dans ce rude exercice

Qui fait le corps dispos et plus libre du vice.

(Juel piteux acabit nous font les précepteurs 1

Ils augmentent en nous les mauvaises humeurs,

Appauvrissent le sang et le tournent en bile

Avec leurs alambics de science inutile.

La fleur du caractère entre leurs mains périt;

\'ous sortez de chez eux, du vague dans Tespril,

l'rèts à tout, bons à rien, hautains, plems d'artitices

."^'ans amour et roués avant d'être novices.

Ils éteignent l'amour, ce foyer, ce flambeau,

Sur la vérité pure ils mettent le boisseau.

Au lieu d'organiser par la mathéuialique

Un être d'un seul jet, théorique et iiralicpns

De faire les cerveaux régulateurs des bras.

D'ajuster à la main l'équerre et le compas,

De sorte que l'enfant au sortir de l'école

l'uisse régir le vent comme l'antique Éole.

Mesurer les degrés du pôle à l'équateur,

Peser l'air, condenser, diriger la vapeur;

Au lieu (le révéler aux âmes instinctives

Des éléments connus les forces attractives.

De faire étudier les couches de terrain

Qui font pousser le bois, qui fécondent le grain ;

Au lieu d'initier aux secrets de la vie,

Mère toujours féconde, amante inassouvie,

Les cœurs entreprenants, les esprits curieux.

Ils fabriquent des nains et des ambitieux,

Des dons Juaus sans grandeur, nourris à la brochette,

Qui vont dans les boudoirs jouer à la cachelle..

Guetter une aventure, une croix, un cordon

Et cueillir des lauriers sur le mol édredon ;

Au lieu de montrer Dieu dans la sphère finie

Où chaque molécule éveille une harmonie.

Ils vous lancent d'abord en un flux et reflux

De spéculations où Ton ne s'entend plus;

C'est le moi, le non-moi, l'incréé, la matière; ..

D'autres vous font passer votre temps en prière,

Vous révèlent comment la grâce se produit,

Met une âme en clarté, la plonge dans la nuit...

Au diable ces docteurs d'àneric émérite,

Pipeurs grecs ou latins et donneurs d'eau bénite!

Nous sortons de leurs mains fourbus, et sonnnes bons,

Au lieu de travailler, à faire des sermons.

Eh ! mon petit poulet ! videz çà votre verre Que je vois toujours plein ; ce serait bien à faire, Quand on parle si chaud de latin et de grec, Pour s'éclaircir la voix, de boire un peu jilus sec.

Est-ce moi qui pourrais ici vous tenir tète, A vous que le travail met en santé parfaite? i\ous gens efleniinés, nous toussons, nous crachons Pour sentir seulement l'odeur de ^os bouchons.

KTUDliS LITTÉUAIKES.

Ou;iiid riiuiiime a travaillé, la vigne l\Mecliit>e; Mais, quand il ne fait rien, l'odeur du vin le grise, Obscurcit sa raison, et, pour son châtiment. Fait voir à tous les yeux son abrulissement.

Vous ne vous tlatlez pas, j'aime votre manière ; Mais vous n'en êtes point à vivre sans rien faire : Vous savez travailler autrement que des mains? Vous avez des soucis, des calculs et des soins, Vous n'êtes pas un sot, un homme de ripaille. Un gueux, un propre A rien; votre tète travaille. Ces deux yeux pétillants sont vifs quoique nidécis. Vous logez quelque chose entre ces deux sourcils; Pour faire son chemin, il ne faut qu'une idée, Quand on a la jument, elle est bientôt bridée.

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