EPILOGUE
Avant de terminer son long pèlerinage,
Le Juif errant va voir les merveilles d'un âge
Dès longtemps annoncé, que déjà nous tenons.
Nous entendons de loin le bruit sourd des canons;
Leurs coups, en l'honorant, font saigner la patrie
Et les mères pleurer; tandis que l'Industrie,
Par ses progrès croissants, donne aux masses le pain.
L'abri, le vêtement, l'espoir du lendemain.
Que notre Juif errant visite les usines.
Qu'il se fasse engrener aux dents de leurs machines,
Et, s'il n'est pas broyé, c'est que sa mission
Est d'attendre la fin de la rédemption.
La voilà commencée, et, par toute la terre,
(lest l'heure d'entonner un hymne séculaire.
Quand Horace et Virgile ont dit leur chant d'espoir,
130 ÉTUDES LITTÉRAinES.
La puissance romaine ébranlée allait choir.
Les poètes latins et l'antique Sibylle
Avaient senti dans Tair et prédit TÉvangile.
Du vieil ordre détruit, tout un ordre nouveau,
Avec le Christ vainqueur, sortait de son tombeau.
Les moments sont pareils, encore plus propices.
Maçons aux larges mains comblez les précipices;
Ouvrez d'un pic vainqueur les monts aux larges flancs;
Haussez les viaducs jusqu'aux nuages blancs.
Cyclopes, forgerons, faites rougir la lave
Dont est formé le rail qui délivre l'esclave.
Dans les ateliers noirs et sur les longs chemins
La vapeur bout et siffle; elle donne aux humains
La force de broyer les plus rudes obstacles ;
Pour le bonheur de tous elle fait des miracles.
Est-il un esprit fort qui voudrait le nier ?
Qu'il entre seulement au sein de l'atelier,
Quand le fourneau s'allume et que l'eau comprimée
(Commande l'action à toute cette armée :
Pistons, leviers, volants, cylindres, balanciers !
Les hommes les plus forts, les plus ardents coursiers,
Ni les doigts exercés d'un beau joueur de flûte.
Ne pourraient soutenir un quart d'heure la lutte
Pour la rapidité, pour la précision^
Avec ces instruments de la production.
Mais qu'est-ce que le rail prés du fll électrique?
C'est là le complément, l'invention féerique.
Loin de nous une mère, une épouse est en deuil :
Une étincelle part plus vite qu'un coup d'œil,
Et porte sur ce fil au loin notre pensée
A celle qui s'est crue un instant délaissée.
Et ne verrons-nous pas tôt ou tard les ballons
Niveler de plus haut les monts et les vallons?
En attendant, déjà lesnalions s'unissent, Les chevaux du Soleil sur l'Océan hennissent ;
ÉTUDES LIÏTEUAIBES. 131
Il se fait un échange entre tous les pays
D'exotiques trésors, animaux, fleurs et fruits.
L'Amérique a nos vins, nous avons sa farine.
La voile encore utile et la vapeur marine,
Par les isthmes percés, les canaux et les ports,
Ne feront qu'un seul peuple en rapprochant les bords.
L'éléphant, le lion, le tigre domestiques
Serviront d'ornement à nos fêtes publiques.
Enguirlandés de fleurs qu'on ne connaissait pas.
Une Gérés nouvelle aux robustes appas,
A quelque Bacchus noir prêtant son flanc de neige.
Des nègres délivrés mènera le cortège.
Sous la palme et la vigne, et sur la pourpre en fleur.
Ce sera l'âge d'or. L'âge de la douleur
A trop longtemps pesé sur l'humanité mère ;
11 est temps d'en finir avec guerre et misère !
Peuples, préparez-vous! Juif errant, va toujours!
Avant ton grand trépas, il va naître des jours
Où tu devras sentir s'alléger ta souffrance ;
Tu verras se sceller la nouvelle alliance.
Tout renaît au moment où tout semble périr .
Comme ceux de Gessen, tous les champs vont fleurir;
L'art va ressusciter plus grand qu'au moyen âge.
Bois un coup avec nous, bon Juif, et bon voyage!