PROVINS
A MON P li R K .
Mon père, ton pays est devenu le mien : Dieu me l'a fait connaître et je m'en trouve bien ; Parlons-en ! Au travers de notre causerie, Exilés, puissions-nous entrevoir la patrie 1 S'il est quelque chagrin tenace dans ton cœur Que tu ne peux chasser, pour en être vainqueur Souviens-toi seulement de ta ville natale. Sur son demi-coteau vois comme elle s'étale, Fiére de son église et fière de sa tour Dont un immense lierre embrasse le contour. L'église a des vitraux allongés en ogives, Reflétant les clartés, ou mourantes, ou vives. Qui teignent, le malin, les coteaux empourprés, Qui brûlent à midi, qui font les soirs dorés. De son dôme d'étain que le soleil argenté L'airain jette son bruit, voix inintelligente Qui provoque la nôtre à louer par instants L'éternel souverain des hommes et du temps. L'église est un joyau, présent du moyen âge; La tour est son ainée ; à travers le feuillage
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De ce lierre touffu qui la cache au regard,
Plusieurs ont prétendu voir le nom de César :
L'histoire n'a pas pu d'une seule parole
Oter à ces créneaux leur antique auréole ;
Ils gardent leur vieux nom ; que nous importe à nous
Si devant une erreur la foule est à genoux ?
Tout ce que nous savons, c'est qu'elle est ravissante,
Détachant sur l'azur cette masse puissanle,
Notre tour de César; c'est que, pour l'exilé,
La revoir de bien loin, c'est être consolé.
Au bas sont des maisons formant amphithéâtre;
Autour, d'anciens remparls où vient errer le pâtre;
La brèche des Anglais se couvre de buissons
Où la chèvre en bêlant mène ses nourrissons,
Qui, sur le fort détruit, gisant comme un grand mule.
Broutent le framboisier et la feuille du saule.
La terre sous les pas est sonore ; on descend :
C'est un monde nouveau ; quel aspect saisissant !
Des arceaux délicats forment de longues voûtes,
Et là l'humidité s'amasse en larges gouttes.
On a changé de siècle; on se sent tout glacé;
On croit voir se lever les ombres du passé,
Les artistes pieux qui sur ces vieilles pierres
Ont sculpté les rameaux des chênes et des lierres,
Et qui sont inconnus... On se demande alors
Pourquoi le temps avare enfouit ces trésors.
Et n'a-t-il pas brisé les plus saintes reliques? 0 castel de Thibault, dont les vitraux gothiques Retraçaient en couleurs les doux pensers d'amour Qu'inspirait Blanche au luth du joyeux troubabour. Vous n'êtes plus, hélas ! Au moins de votre maître 11 reste encor le nom, les chansons, et, peut-être, Dans un champ négligé les roses qu'il planta. Revenu de Sàrons et du mont Golgotha.
On dit que la cité, par l'aspect des ruines
ETUDES LlTTERAir.ES. 135
Et par l'arrangement de ces vertes collines, Rappelle au voyageur la terrestre Sion ; Chateaubriand l'a vue avec émotion, tt, reliaussant Provins par cette grande image, Lui fait un monument dans une seule page. Aimons qu'on le relève, aimons-le comme il est, Aimons-le tout doré d'un céleste reflet.
Au flanc de ses coteaux, au creux de ses ravines,
^'otre pays n'a pas de fontaines divines,
D'oliviers éternels d'eux-rpèmes renaissants.
De ces antres sacrés qui sont retentissants
De la voix de Jésus, des accents des prophètes;
31ais il peut défier tous les vers des poë'es
Par les sites charmants dont il est entouré.
11 a plus d'une grotte et plus d'un bois sacré
Où, quand le doux printemps fait frissonner les ailes,
On entend les soupirs des rauques touterelles.
Il a des moissons d'or, des fruits en espaliers.
De grands prés toujours verts et de hauts peupliers ;
Une autre Siloé qui guérit les malades;
Deux ruisseaux qui charmaient au bruit de leurs cascades
Le Gilbert de Provins à la vie arraché,
Sans qu'on Tait su mourant... Qui donc n'aurait cherché,
Quand il agonisait sur la funèbre couche,
A retenir la vie errante sur sa bouche ?
Je vous ai côtoyés souvent, songeant à lui.
Doux ruisseaux ! me sentant atteint du sombre ennui
Dont il est mort, hélas ! plutôt que de misère.
Mais soudain je voyais l'image de mon père.
Qui semblait se placer entre la tombe et moi,
Et qui me souriait : alors un doux émoi
Me faisait oublier l'àcreté de mes peines,
Et mon sang rafraîchi coulait mieux dans mes veines.
Pauvre Moreau ! Son vers brûlait; mais, aux bons jours.
Quand les regards sur lui tombaient sans être lourds.
ir>G ÉTUDES LITTERAIRES.
Il devenait si doux, qu'alors sa poésie Rappelait son Durteint et sa chère Voulzie ! L'orphelin, le poëte, aurait longtemps vécu, Et son grand désespoir ne l'aurait pas vaincu, Si, dans ses tristes nuits d'angoisses et de doutes, 11 eût pu voir de loin cheminer sur les routes Un père comme toi, cherchant toujours des yeux Ses enfants et Provins, où vivent leurs aïeux.