CLAUDE. — PIERRE
Claude, qu'est-ce qui fait que je te vois si maigre, Et que, depuis trois mois, ton humeur tourne à l'aigre?
CLAUDE
C'est que plus nous allons, et plus le paysan
Baisse, pendant qu'on voit s'élever l'artisan.
On fait tout pour la ville et rien pour les campagnes.
Passe encore la plaine, il faut voir les montagnes !
L'argent qu'on y perçoit n'y retourne jamais,
Si l'on est libre, on meurt de faim sur les sommets.
Bah ! n'a-t-on pas percé dans ce pays sauvage Des routes pour aller de village en village, Qui mènent à la ville, et, de tous les côtés, Vont rejoindre Paris, la reine des cités?
Ton Paris à mes yeux est un pays funeste : Plus je te vois l'aimer, et plus je le déteste. On dit que la vertu s'y corrompt et s'y perd, Tandis qu'elle tleurit naturelle au désert.
Serait-ce la vertu, cette humeur si farouche Qui d'absinthe et de fiel empoisonne ta bouche Et te fait, d'un vulgaire et grossier parti pris, Insulter ce soleil que l'on nomme Paris ? Claude, lu ne sais pas que Paris et la France Ne font qu'un : c'est le centre et la circonférence ; Les coins sont éclairés, la lampe est au milieu; La roue a ses rayons, Paris en est l'essieu ; Et ce rayonnement s'étend plus loin encore : Sa limite n'est pas au couchant, à l'aurore. Au nord, non plus qu'au sud; notre méridien Est pour la terre entière un immense lien ; Avec le moindre cftoc, Paris imprime au monde Une commotion électrique et profonde.
Je ne veux rien comprendre à tous tes beaux discours Il les faudrait choisir plus solides, plus courts. Si lu les voulais faire entrer dans ma cervelle Connue un coin dans du bois. Ta science nouvelle Ne saurait ébranler mon mslinct ni ma foi ; Pense comme Pnris, je pense comme moi.
Je mène à grand regret paître mes vieilles biques En des terrains qui sont de la couleur des briques, Mon sayon sur le dos, mes sabots durs aux pieds, Préférant cette vie ingrate aux vils métiers, Regrettant que le soc ou la pioche envahisse Jusques au bord croulant de mon vieux précipice. Je ne puis plus glaner une sorbe, une noix, Sans que du possesseur je n'entende la voix. On vient me contester quelques épis de seigle, Jusqu'au lapin chétif que je dispute à l'aigle, Jusqu'aux truites qu'on pêche en un flot bondissant. Truites d'or, dont l'écaillé a des taches de sang ! Mes chèvres ! je ne puis matin et soir vous traire, Sans songer qu'il faudra de votre lait distraire Le plus pur pour payer la taxe au collecteur, Quand je voudrais rester libre sur la hauteur (]omme l'oiseau des bois ou la bête farouche. Sous le toit de bruyère où le soir je me couche. Je ne puis m'endormir sans penser que demain. Un envoyé d'en bas peut y porter la main ! Avez-vous des garçons, ils s'en vont au service; Des filles, elles sont ou servante, ou nourrice! On ne peut donc jamais être son maître à soi, Il faut plier son cou sous le joug d'une loi ! Ne fais pas l'étonné de me voir maigre et pâle. Bronzé par le soleil, par la pluie et le hâle : Ce dont je me nourris le plus, c'est de chagrins ! La gourde que suspend la couiroieà mes reins. S'approche rarement, étant sèche, à mes lèvrey. Et de la corne à bouc dont j'appelle mes chèvres. J'appelle aussi la mort qui saura m'affranchir ; Elle seule m'assure un brillant avenir.
Devant ce sombre aveu de ta pensée hautaine, J'admire et suis ravi ! j'en ai jilaisir et peine :
ETL'DES LITTERAIRES. 139
J'ai plaisir à te voir un esprit fier et grand, J'ai peine à voir ton cœur faible el désespérant. Avec tes gros sabots, ton orgueil est immense, Il monte à ton insu jusques à la démence : Tu voudrais être seul, de liens dégagé, Dans un rêve sans fin, sur tes rochers plongé Comme un oiseau de proie, atteindre avec ta serre, Sans rien rendre jamais, tous les dons de la terre. L'homme n'est pas né tigre, épervier ni milan : Sociable, il se doit à la famille, au clan, A la patrie, à tous. A Thorame qui s'isole C'est peu de réclamer, an par an, une obole : Il faut qu'il contribue au bonheur général Et qu'il fasse le bien, même en rêvant le mal. Toutefois je t'estime, et j'admire quand même L'homme épris comme toi d'un sentiment que j'aime : La liberté! Beau nom qui fait battre les cœurs Et teint l'horizon noir des plus roses lueurs, Nuisible tant que l'homme à son frère est hostile, Précieuse à celui qui sait la rendre utile I Du devoir envers tous quand on s'est acquitté, On jouit d'une pure et pleine liberté. Tes chèvres, leur lait blanc, l'air vif de la montagne, Ne te défendent pas de l'ennui qui te gagne. Laisse dans ses cloisons reposer ton troupeau. Et suis-moi pour un peu jusqu'en notre hameau : Viens jusqu'à la maison que mes soins ont bâtie, Au travail de nos champs, au repos assortie; Ma femme est dans la cour ou file sur le seuil, Réglant, ordonnant tout, d'un geste, d'un coup d'œil. J'ai trois filles qui sont de bonnes ménagères, Qui se font tour à tour lavandières, lingères Et bergères; ce sont trois genres de beauté, On dirait le Printemps, l'Automne avec l'Été ; Une est la fleur, une autre est la moisson dorée, L'autre est, comme un raisin, chaudement colorée ;
Le travail se fait bien ; mes fils, j'en ai là deux, Mènent également les chevaux et les bœufs, Dirigent la charrue et font traîner la herse, Fauchent, battent en grange, et, quand il pleut à verse Ou qu'il gèle trop sec, façonnent en panier Les brins fendus en trois du saule et de l'osier; Pour l'un d'eux, que le sort attachait au service, A beaux derniers comptants, j'ai fait un sacrifice. Il m'en reste un troisième, et c'est le plus ancien. Qui travaille à Paris. Il est mécanicien.
CLAUDE
C'est lui qui t'a rendu tant amoureux des villes. Ces foyers de révolte et de guerres civiles : J'y voudrais de ma main allumer un tison!