‹ Muse juvénileChapitre 46 sur 62 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

Il y avait grand dîner chez M. Honoriot : on ne l'appelait pas encore llon-oriot tout court; ce n'était pas encore le capitaliste célèbre que nous connaissons tous, mais déjà sa signature était d'un grand poids sur la place et il commençait à marcher de pair arec nos premières maisons de banque. Son hôtel n'attenait pas à son comptoir : c'était une petite villa masquée et isolée par de hautes murailles au sein même du faubourg Poissonnière. 11 avait un bois, un pré, un ruisseau et un lac factices, mais en revanche une véritable serre, une véritable volière, et une collection d'objets d'art d'autant plus rare que ses habitudes d'isolement en interdisaient la vue non-seulement à ce qu'on appelle le public, mais encore à ce second public fort grouillant et souvent

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foi't peu connaisseur qui s'intitule amaleiir, -voire même artiste.

M. Honoriot était riche : pour lui premièrement ; secondement pour sa fille unique : c'était encore lui-même; troisièmement pour sa femme, et encore lui tenait-il la bride serrée. Le reste du monde n'existait pour lui qu'à la condition d'être utilisé à son intérêt ou à son plaisir.

Aussi, le soir du dîner dont nous parlons, ne voyait-on chez lui que des négociants de province, ses correspondants, des agents de change, des courtiers, des célébrités douteuses, quelques amies de madame Honoriot, et, perdu par hasard au bout de la table, une sorte de parasite fort rare dans ces maisonslà, un véritable homme à figure noble et distinguée, mais dont les vêtements négligés annonçaient une existence laborieuse. Personne n'y regardait, hormis mademoiselle Cécile Honoriot, qui le comblait de prévenances; M. Honoriot lui accordait trois ou quatre œillades amicales dans Fintervalle des services. Du reste, cet homme semblait peu jaloux de l'attention qu'on lui refusait; il mangeait comme quatre, levait de temps en temps ses yeux mouillés vers mademoiselle Cécile avec des paroles suaves et timides, et s'absorbait par instant en des rêveries qui l'immobilisaient comme le Peîiseiir de Michel-Ange.

Mademoiselle Cécile avait quinze ans et en montrait vingt. Douée d'une constitution excellente, elle avait la beauté vivace que donne la nature et y joignait les grâces et le poli que donne une culture sage et intelligente. Ce n'était pas une campagnarde , une provinciale, une Parisienne ; c'était une femme comme Dieu les crée. Elle était sympathique à tout ce qui était naturel et élevé. Le faux et le convenu la glaçaient ; son père, qui s'adorait en elle, la trouvait indomptable et lui reprochait sa roideur. Ce qui se roidissait en elle, c'était la force du bien ; le fond de son âme était la douceur forte et énergique, qui assure aux plus doux l'empire universel. Sa sympathie pour le personnage que nous avons désigné donne déjà une idée de son caractère : ce devait être

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lia lioiïiine, pour qu'elle l'estiinàt et le. dislniyuàl eiilre les autres.

Emmanuel Mathers était un ancien camarade de collège de M. Honoriot, qui avait eu recours à ses lumières en plus d'une occasion difficile, et s'en était toujours bien trouvé. Leurs carrières étaient bien diverses. Uonoriot avait appliqué sa mathématique aux spéculations qui attirent le numéraire et le thésaurisent sans autre but que de thésauriser. Mathers avait appliqué la sienne aux spéculations de la science qui thésaurisent des vérités pour le bien de tous, mais, le plus souvent, hélas! au détriment de celui qui les découvre. Si encore Honoriot était venu en aide à Mathers, il aurait pu résulter de leur concours une action merveilleuse dans le sens du progrès. Mais, aux yeux d'Honoriot, Mathers n'était rien qu'un rêveur, bon tout au plus à lui rédiger quelques notes et à découvrir quelques erreurs en des afTaires où le banquier se laissait embrouiller par des chiffres. Madame Honoriot aurait bien voulu s'en débarrasser, il ne jetait pas même sur sa société le lustre d'une célébrité académique. Mathers était resté obscur; mademoiselle Cécile était la seule de la maison qui lût au fond de son âme. C'était pour elle comme un grand lac dont elle voyait le fund à travers les fibres d'une multitude de plantes. Le réseau inextricable de ses connaissances n'empêchait pas de voir clair dans ses idées ; mais il fallait y regarder avec des yeux purs.

Au dîner, mademoiselle Cécile s'était placée à côté de Mathers en faisant presque violence à sa mère, qui se refusait à honorer de la sorte un homme de rien. Mathers n'était qu'à sa gauche ; à sa droite, s'étalait avec fatuité un jeune homme de trente-cinq à quarante ans, grand, maigre, portant habit bleu à boutons jaunes, cravate blanche, empesée, et parlant le jargon de mode le plus fantasque et le plus anglomanisé. C'était un gentiliiomme des turl's, c'est-à-dire sans particule, mais jouissant de cent mille livres de rente en coupons cl valeurs les mieux cotées à la Bourse. 11 traitait avec M. Uonoriot de gendre à beau-père, et ses longs regards à sa belle

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maman la faisaient pâmer d'aise. De ses économies il avait fait bâtir aux portes de Paris un château avec parc, où il menaçait d'emmener huit jours toute la société du beaupère. On se proposait d'y jouer un jeu d'enfer sous la présidence de madame Honoriot, qui saurait bien réprimer les extravagances. Les correspondants de la province étaient émerveillés et n'interrompaient le beau diseur que pour décocher à Timproviste quelques compliments assez émoussés à la reine de la fête ou surprendre à la bonne humeur du banquier quelque privilège ou quelque concession. Honoriot, tout en patelinant, se tenait sur le qui-vive, et ne lâchait la courroie que pour la resserrer à temps. 11 prenait plaisir à stimuler les convoitises de ce beau -monde.

C'étaient mille câlineries des femmes et des gens d'esprit, au point que l'insouciance de Mathers formait un singulier contraste avec leurs minauderies et leur empressement. Mademoiselle Cécile lui en savait gré et ne dissimulait guère l'ennui que lui causaient les galanteries fades de son voisin de droite.

« Que je suis heureuse de vous voir! » disait-elle confidentiellement à Mathers, dont les cheveux grisonnants la mettaient à l'abri de toutes les remarques d'une société mesquine,

« Et moi donc ! » répondait vivement Mathers en promenant sur le cercle son beau regard devenu glacé. Il fut bien compris de Cécile, qui étouffait dans cette atmosphère. Du moment où les flatteries et les câlineries redoublaient :

«Comme ils rampent! disait-elle encore, vous au moins... et cependant,..

— C'est vrai, répondit Mathers en retenant une grosse larme partie du cœur ; ils ont cependant tous plus qu'il ne faut pour vivre. » Il y avait sous ces paroles, d'une pari, tout un abîme d'angoisses et de douleurs journalières ; de l'autre, un fonds inépuisable de miséricorde et de sensibihté vraie.

'( Si vous étiez à leur place, monsieur Mathers, ajouta

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Cécile, le uioiide protiterait de votre fortune, et vos lumières ne resteraient pas sous le boisseau.

— Ce ne serait plus temps, ajouta le bonhomme, avec une expression de désespoir qui fit pleurer Cécile.

— Tenez-vous, mademoiselle, ajouta-t-il ; on vous verrait, et vous avez tort de me plaindre; j ai l'ail mon sacrilice, je me trouve heiu'eux. J'ai niché assez haut mes espérances et mes rêves pour que les coups des hommes n'aient jamais pu les atteindre. » Sa ligure, à ce moment, était lumineuse comme si les reflets de la vérité pure y eussent éclaté.

« Vous êtes dans un monde que j'entrevois de bien bas , murmura Cécile , nous en causerons après le dîner. »

Mathers continua à dévorer comme s'il n'eût pas mangé de huit jours, et connue s'il ne devait pas diner le lendemain. Les convives se donnaient sa voracité en spectacle, et en auraient parlé à demi-voix, si le regard sévère de mademoiselle Ilonoriot ne les eût tenus en respect. Le banquier, voyant Cécile absorbée, lui répétait à diverses reprises :

«Allons, mon enfant, tu n'es pas gaie ce soir ; tu veux donc inspirer ta mélancolie à nos aimables convives?

— Vous êtes un bien charmant trouble-féte, » ajout:iit le gentilhomme rider.

Cécile faisait une petite moue, et ne se défendait pas mal pour une novice en coquetterie :

« 11 faut bien laisser carrière à votre esprit qui tient toute la place. »

Les provinciaux, qui n'avaient pu rien dire, applaudissaient tout bas à lépigranmie, dont madame llonoriut était blessée au vif. Edouard Codin était son protégé et le prétendu désigné de mademoiselle Cécile.

« Vous n'êtes pas aimable aujourd'hui, » fit madame llonoriol d'un air sévère qui couvait une tempête de reproches. Cécile releva la tête simplement en signe de résolution ; madame Honoriot se sentit vaincue par l'ascendant mor;d de sa fille.

Au dessert, le Champagne mit les secrets en ébuUition et

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publia les conlidences. UoiioriuL pul voir qu il était réellenieiil jalousé de ses confrères. Il entendit quelques mois chuchotes assez haut qui le plongèrent dans une rêverie sombre : Si nous en avions [ail autant, nous serions peut-être pins haut. Honoriot se croyait un fort honnête commerçant, il • était parfaitement en règle avec le Code, et, en outre, il se figurait être coulant en affaires. Aucun fait de sa vie bien examinée ne lui faisait monter le rouge au front ; pourtant 11 n'était pas sur de lui-même, de cette confiance absolue qui rassérène le front des héros. Son œil était creci.x et ne s'éclairait que de lueurs fugitives; son front, déprimé aux tempes et plissé au-dessus des yeux comme celui d'un vieillard, annonçait plutôt des angoisses de Tàme que des labeurs de la pensée. Il avait en outre des cheveux rares, les mains sèches, les mouvements légèrement coiivulsifs, la voix en même temps sourde et criarde. 11 n'avait point souffert, comme ftlathers, des nécessités de la vie et des recherches de la science, et Mathers était beau malgré son affaissement ; sa chevelure noire semée de blanc était encore épaisse. Si les joues étaient un peu tombées, ses yeux avaient une vigueur et une pureté que. l'on ne trouve pas aux regards des jeunes gens. Il faut qu'une flamme céleste ait passé par là.

Les convives sortirent de table bruyamment et se répandirent dans les allées du jardin, dans la serre, dans le petit musée; M. Uonoriot s'isolant, madame Honoriot se rattrapant au bras du dandy ; Malhers et mademoiselle Cécile cherchant le lieu le plus tranquille pour y deviser à loisir. Madame Honoiiot retint sa fille au passage. « M. Edouard a dû vous trouver bien maussade ce soirl

— Oh! tu Edouard, mademoiselle Cécile est fort modeste, la retenue est de son tige.

— Nous ne l'avons pas ramenée à Paris pour qu'elle y reste une pensionnaire ; il faut bien qu'elle apprenne le monde. Allons, monsieur Edouard, prenez -la un peu, et donnez-lui une leçon. »

Edouard lui offrit son bras avec affectation, et commençai

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eu tête à tête une conversation de Jockey-Club, où il semblait (|iril sût par cœur le programme des dernières courses. Madame Honoriot avait rejoint la société. Malhers, d'un côté, et Honoriot, de Tautre, erraient comme deux ombres; tous deux plongés dans les rêveries et les anxiétés, l'un de la conscience, l'autre du génie malade.

Honoriot ne voyait pas clair dans sou àme ; il y sentait bourdonner confusément mille sentiments divers de juste et d'injuste qu'il ne savait guère distinguer les uns des autres. La 'riture des affaires et leur complication lui avaient fait perilre, ou même l'avaient empèclié de trouver le lil conducteur ';ui doit diriger la vie, entre mille précipices, vers le pôle luiiquo de la vérité essentielle. Mathers, qui connaissait le but itla cause, gémissait de voir rbumanité embarrassée dans mille petits chemins qui longent, allongent, traversent et rebroussent le véritable chemin. 11 ennuierait les moyens d'aclion qui lui avaient manqué, et songeait involontairement ;\ la richesse de son camarade de collège, non pour en détacher un centime à son profit, mais pour la foire profiter à la i;i'ande cause qui absorbe toutes les anlres : celle de l'humaiiilél Mademoiselle Cécile fit quelques concessions à son ini- ; ortun pour s'en dégager, et ne tarda pas à rejoindre son vieil ;:mi.

« Je me suis enlin débarrassée de M. Edouard.

— C'est le prétendu qu'on vous destine?

— J'espère bien qu'on changera d'idée, car, moi, je n'en haugerai pas.

— Vous auriez un senthuent?

— lu sentiment, c'est bien dit.

— 11 me semble quo vous allez un peu vile : on a peutcirelort devons imposer un prétendu; mais n'èles-vous pas i:Kiins coupable d'en choisir un à votre âge?

— Oh ! je vous jure que je n'ai pas choisi, monsieur Mailiers: je ne connais personne : c'est un sentiment, comme \iius disiez tout à l'heure. Écoulez-moi : je ne pense à [ler- - ;nne en particulier; mais si je pensais à (iuel([u'uii, ce se-

lis ETUDES I.ITTÉRAIUES.

rait à celui que je'vois ici, dans ma tête, en fermant les yeux. Il a quelque chose de vos traits, monsieur Mathers, mais il est tout Jeune, et n"a pas plus de vingt ans; cependant il a déjà lair d'un homme; tenez, comme moi j"ai Tair d'une femme. Je ne sais pas s'il est riche, s'il a un parc, s'il a un château, s'il a des chevaux, s'il fait courir, je ne sais rien de tout cela ; seulement il est beau, mais vraiment beau ! 11 a la ligure bien nette, toute d'une venue, comme les têtes des camées, mais sa principale beauté est dans l'air ; ses yeux disent tout ce qu'ils veulent, et ils ne disent que des choses qui font aimer. Son front est plein de choses qu'on ne voit pas, mais qu'on devine grandes et belles. C'est un homme enfin, ce n'est pas une caricature.

— Et vous ne l'avez jamais vu réellement?

— Je vous dis que vous lui ressemblez par tous les traits, seulement, nous ne nous sommes pas rencontrés à temps. » M. Mathers essuya une larme.

« Ainsi, ce beau portrait est uniquement dans votre cerveau ?

— Il est dans mon cœur, il a même été devant mes yeux.

— Ah !

— Vous savez que nous avons passé quelque temps à la campagne, aux environs de Paris. Un matin, mon père et moi nous faisions une promenade à cheval ; j'avais mon amazone verte, et je montais Lili. Nous entrions, près de la vénerie, sous les grands peupliers qui bordent la Seine, à l'endroit où une Ile de saules, qui coupe la rivière en deux, forme, du côté de la rive gauche, une sorte d étang verdàtre jonché de roseaux et de nénufars. Un jeune homme errait sur cette rive, et se dirigeait vers la colline d'où Ton voit se dérouler cet immense panorama qui s'étend des hauteurs de Meudon et de Saint-Cloud à l'extrémité de la barrière du Trône, et encadre mollement la capitale dans les brumes bleuâtres de l'horizon. Le soleil jouait sur l'eau et dans les feuilles, faisant jaillir de partout des prismes et des myriades de pierres précieuses. La Seine et les branches illuminées nous éblouis-

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saient. Les bruits de la ville n'atteignaient pas jusqu'à nous, et la colline, projetant son ombre sur l'es prés fraîchement fauchés, en ravivait la verdure. Je me senlais peintre et poëte tout naturellement , et mon père semblait oublier le souci de ses affaires. Arrivé au pied de la colline, le jeune homme s'élança comme un cerf, gravit en trois sauts et s'assit, les yeux sur Paris et sur le paysage, comme s'il eût voulu embrasser l'infini. Je le vis dans de beaux rayons de solril : c'était une sorte de transfiguration. Je le regardais de tout mon être, et n'imaginais rien de plus beau. (Juand il nous aperçut, il fut distrait de sa contemplation. Il descendit aussitôt qu'il était monté jusqu'au sentier où nos deux bêtes clieniinaient mollement, nous laissant, mon père ^t moi, à nos impressions muettes. Son regard s'empara de moi d'un seul coup, et il me sembla que le mien [lerçait jusqu'au plus profond de sa pensée et de son sentiment. Je vous ai tracé le portrait que j'ai dans In tête. C'était lui, vivant, marchant résolument au milieu des plantes fleuries et des rayons du soleil. Je ne le reverrai que dans un autre monde peut-être, et il me semble que si Dieu ne me l'envoie pas dans cette vie, je l'attendrai jusqu'à l'autre. N'est-ce pas, monsieur Mathers, qu'il y a un monde où se réuniront les sympathies qui n'ont fait que se rencontrer sur la terre?

— Je l'espère, dit Matliers d'une voix tremblante; je le crois, ajouta-t-il d'une voix plus ferme; et prenant la main de Cécile : Vous êtes une belle âme, une vraie enfant de Dieu : ne vous découragez pas dans la voie périlleuse où vous êtes. On vous opposera beaucoup d'obstacles, mais allez et croyez toujours. La foi est violente, elle emporte d'assaut les retranchements les mieux fortifiés. Vous serez heureuse, Cécile, plus que je ne l'ai été ; attendez comme vous faites, et nul ne connaît les desseins de la Providence. Un Jour peut-être, le jour où vous y songerez le moins, celui que vous rêvez existera pour vous, et, s'il est ce que vous me dites, ce dont je ne doute pas à l'accent de vos paroles, le monde se félicitera de votre union. »

Le salon envoyait jusqu'à eux des bouffées de rires et de lumière. Malhers s'interrompit et invita mademoiselle Cécile à rentrer, et en même temps il lui dit :

« Vous n'auriez pas de peine à reconnaître le jeune homme que TOUS venez de me dépeindre?

— Oh ! non, tit-elle.

— A;outez-moi quelques traits caractéristiques auxquels je puisse le reconnaître moi-même au besoin.

— Ce vous serait facile si vous le rencontriez : Vingt ans, la léte en avant et toute d'une venue ; Toeil noir avec les cheveux châtains, la taille très-fine; les épaules carrées, mais marchant résolument ; en outre, il fredonnait fort mélodieusement et tenait dans sa main des Heurs simples. Il doit s'occuper d"hisloire naturelle. Rappelez-vous vous-même à vingt ans.

— Cela me suffit, dit Mathers en montant les degrés du perron ; bon courage! »

Dans le vestibule ils rencontrèrent Honoriot tout pensif, se promenant de long en large, faisant claquer ses lèvres et ses doigts : il semblait qu'il fût sous le coup de quelque faillite. Cécile s'élança vite à son cou et l'embrassa de toute sa tendresse filiale. Ce baiser transforma le visage d'Hoiioriot et y ramena des lueurs sereines comme les clartés boréales sur les végétations mourantes du pôle. Le banquier tendit sa main sèche au savant, qui la pressa de bonne amitié.

« Venez tous deux, que je vous parle, dit Honoriot, je vous cherchais. »

Il les entraîna dans un cabinet de travail où gisaient entassés les papiers d'affaires et les notes particulières d'ilonoriot. Alathers entrait d;uis ce sanctuaire de la finance avec précaution, comme s'il eût visité la soute aux poudres.

Les gens d imagination et de science sont toujours frappés de l'appareil de la force matérielle. Le mécanisme administratif les épouvante comme l'aspect des machines de guerre entassées dans un arsenal et des bastions alignés d'une façon formidable; ils ont peur de cela comme une femme délicate

ÉTUDES LITTF.P. AIRES. 1S1

OU un enfant tendre de la vue dune lame nue. La logique de la matière et de la force est redoutable aux logiciens de la vérité. Devant cet appareil ils se rejettent malgré eux. dans Tinfini, le seul fort inaccessible à ces armes brutales,

M. Honoriot prit sa fille sur ses genoux et fit asseoir Mathers à ses côtés.

.( Mathers, lu vois mon bon ange, fit Honoriot.

— Et le mien aussi, dit Mathers.

— Elle a dans les yeux et dans le cœur des consolations pour tous. Mon cher Mathers, elle m'inspire de bonnes idées; elle a une nature si droite, que tout ce qui dévie un peu auprès d'elle tend à se rectifier. Tu connais ma délicatesse en affaires , je n'ai certes rien à me reproclier. 3Ia fortune m'appartient; elle est aussi pure que celle à qui elle reviendra un jour. Néanmoins je ne suis pas entièrement satisfait tant que de ce bien acquis je n'ai pas tiré tout le bien possible. J'ai dans les mains un moyen de faire des heureux, je veux me laisser aller à cette pente si douce, où je serai encouragé par les regards de Cécile. Je suis entouré de jaloux : je veux les confondre et les punir à ma manière; je veux en faire des heureux; je veux leur abandonner ma fortune qu'ils convoitent.

— Comment ! s'écria Mathers ; que voulez-vous dire?

— Tu as vu et entendu mes correspondants de la province : ils sont tous là à mendier autour de moi ; ils recueillent avidement les miettes de ma table; ile sauteraient sur le pain entier, s'ils en avaient le moyen. Je veux les apaiser : je les associe à mes affaires ; désormais ils partageront mes bénéfices et mes chances de ruine, chacun pour la part qu'il aura prise dans cette spéculation nouvelle ; et je te prie, toi Mathers, de faire le calcul probable de nos intérêts privés et généraux ; je te donnerai les bases. J'espère que tu dois être content , mon bon rêveur ; tu vois que j'entre dans les idées d'association. »

Mathers hocha la tête et répondit avec naïveté :

^^^>2 ETOPF.S LITTF.RAir.E?.

« Votre bonne œuvre vous rapportera quelques millions de plus et vous assure une autorité dont jamais n'ont joui certains monarques. »

L'œil d'Honoriot s'illumina : il venait d'entrevoir avec le coup d'œil de Mathers des éventualités heureuses qu'il n'avait pressenties que comme l'heureux joueur dont la main sent un bon dé en le touchant , sans que la raison corrobore ce pressentiment. Cécile, qui, un moment, avait admiré son père et s'était complue dans cette délicieuse émotion fdiale, Cécile devint connue hébétée à ces paroles de Maliiers : Vôtre bonne œuvre vous rapportera quelques millions de plus ! IIonoriot se frottait les mains et sautillait.

« Chose admirable, disait-il, la vertu est récompensée même ici-bas.

— Pas toujours, fit Cécile d'une voix douce et en regardant Mathers avec une expression de douceur infinie.

— La vertu positive, voulais-je dire, et non pas la vertu rêvée. »

Mathers haussa les épaules et écrasa Honoriot d'un regard où il y avait tout le poids du ciel. Cécile ne put s'empêcher de dire bien haut :

« Qui donc ici est juge de la vertu de notre ami ? elle échappe à nos mesures. »

Mathers redevint enfant et Honoriot câlin ; il reprit la main du vieux savant, se remit à embrasser Cécile en lui demandant mille fois pardon, toujours sous cette invocation banale : Mo7i ange, vwn cher ange l

Le banquier rédigea quelques notes, les présenta à Mathers, et, tirant d'un petit portefeuille qu'il avait sur lui un billet de banque de mille francs, le glissa dans les mains tremblantes de son ancien camarade, dont le cou se redressa par un mouvement de fierté : sa nature refusait,... il hésita, regarda Cécile avec infiniment de soumission et de grâce, et prit le billet de banque avec dignité. C'était un an de travail pour lui, et un moyen peut-être d'atteindre à un but rêvé. Il faut si peu de chose à un véritable homme pour arriver à

RTrOES I.ITTF.RAIRF.S. 1 -,

ses fins. Le moindre point d'appui suffit à une vokinté forte pour soulever des montagnes.

lis rentrèrent au salon, où madame Honoriot les accueillit par une moue de reproche : il venait de se consommer un mystère sans elle ! M. Honoriot prit à part ses trois ou quatre principaux correspondants et leur communiqua sa résolution. La joie éclata dans leur physionomie, et la nouvelle circula avec la vivacité de la flamme. La maîtresse de céans éleva la voix et manifesta sa surprise.

« Je suis étonnée qu'on ne m"ait pas cons\iltée avant de prendre une décision aussi importante.

— J'étais sûr d'avance de votre assentiment, dit Honoriot, et je voulais vous ménager le plaisir de voir vos convives satisfaits. »

Madame Honoriot dit à l'oreille de son mari : « De quel droit gaspillez-vous ainsi mon avoir?

— C'est une spéculation, reprit Honoriot; nous y gagnerons des millions et une influence énorme.

— Est-ce vrai? dit madame Honoriot à Mathers qui se trouvait prés d'elle ; est-ce vrai que mon mari fait une bonne affaire?

— Excellente, je vous jure, » fit Mathers en s'inclinant, et Mathers, pour la première fois de sa vie peut-être, obtint une œillade de madame Honoriot.

K 11 n'est point mal, dit-elle à sa voisine, un bas-bleu assez célèbre; il est beau, mais ennuyeux : on n'en obtient que des axiomes de mathématique ou de morale.

— Cet homme n'est pas de ce monde.

— Il a dû y passer étant jeune, fit madame Honoriot. Ses commencements sont aussi obscurs que ceux des grands fleuves, quoiqu'il n'ait jamais été qu'un ruisseau.

— Vous ne lui connaissez pas, vous ne lui soupçonnez même pas d'aventure?

— 11 a ressemblé à Newton que je crois, sinon par le développement de ses facultés scientifiques, au moins par sa continence.

13/< KTUTIES I.ITTKRAIRES.

— Vous croyez?

— Vraiment, je le crois.

— Voilà donc un vrai jeune homme de cinquante ans.

— C'est le merle blanc ; c'est le dahlia bleu. C'est ravissant; peut-être il aurait fait un grand homme! 11 lui a manqué l'amour comme à nous toutes : nous n'en avons eu que les semblants, hélas! »

Cette conversation d'une psychologie féminine fort déliée était étouffée par le bruit joyeux des conversations voisines. Les banquiers, courtiers et agents de change se pressaient autour d'Honoriot , et rédigeaient oralement le programme de leur récente association. Mathers avait repris sa causerie avec Cécile, et avait commencé sa théorie sur l'application du numéraire aux besoins de la société, sans tenir compte des intérêts mesquins et égoïstes. Cécile suivait les raisonnements avec un enthousiasme tel, qu'à un moment elle échappa à son interlocuteur, se mit au piano, et suspendit, dès le prélude, les colloques animés des banquiers, des gens de lettres et des femmes. Ce fut une improvisation véhémente où se tra'duisaient ses aspirations et ses rêves audacieux. Ce n'étaient plus des modulations douces où se reflète une passion naïve et calme, comme celle des bergers de Théocrite, c'était une tempête où luisaient par instants des éclairs de passion. 11 y avait quelque chose de la mêlée des opinions d'aujourd'hui, et si le motif, par moments, devenait limpide et sonore, il semblait qu'un rayon divin traversât cette tourmente et la rassérénât. L'amour n'y était pas individuel et isolé comme le peignent nos romanciers, il réagissait sur tout le reste, et exerçait une influence divine. A ce moment, Cécile avait du génie ; elle suspendait ses auditeurs à son jeu, et ce n'était pas une merveille moins grande que de faire palpiter au théâtre une foule inerte et mal-apprise. Les g'^ns grossiers et naïfs sont plus près du beau que les gens déformés. 11 y a une manière de civilisation qui est un acheminement à la barbarie. Les sauvages sont peut-être plus près de la vérité que les peuples abrutis et matérialisés par la routine et les

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