‹ Muse juvénileChapitre 61 sur 62 · OBSEQUES D'ALFRED DE MUSSET · texte numérisé non relu

OBSEQUES D'ALFRED DE MUSSET

La moi^t du poêle Alfred de Musset n'a pas fait plus de bruit qu'un vol d'Iiirondelle en mai.

Il est mort à Tàge de quarante-si.\ ans ; le corps a succombé; depuis longtemps Tàme froissée et brisée ne demandait qu'à regagner le gîte des poëtes.

En 1841, s'étaient manifestés les premiers symptômes de la maladie qui l'enleva au monde et aux lettres, une hypertrophie du cœur.

La première des crises date de cette époque.

Il savait les maîti^ser par un geste énergique, et endormait la doideur en comprimant les nerfs occipitaux avec la main droite.

11 rassurait par là son frère Paul et les personnes qui veillaient sur sa chère existence. Il était parvenu à les entretenir dans une douce illusion à ce sujet

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Toutes les perspectives se sont arrêtées devant la réalité poignante.

Sa mère, sa sœur, son frère et tous ceux qui Font connu le pleurent. Sa gloire et l'admiration du monde ne pourront les consoler qu'à la longue.

Le peu d'éclat qu'on a donné à ses funérailles, l'indication insuffisante du jour et de l'heure, ont empêché la foule de s'y porter.

On aurait dit, d'ailleurs, que le poëte avait fait, de son vivant, tous ses efforts pour se faire oublier.

Comme les gens assurés de leur immortalité, et sans même en tenir compte, il avait négligé tous les moyens de se populariser.

Sa poésie est l'écho d'une âme sincère.

Ses douleurs offriront un grave sujet à l'étude et à l'analyse. Il est un de ceux qui constatent la vitalité de l'esprit et ses combats avec la matière. Son talent a donné vme empreinte ineflaçable à tous les mouvements de sa pensée. A tous ces titres, il a été lu, aimé, et sera lu, recherché encore par toutes les âmes qui auront les douces illusions et les effroyables déceptions de l'amour.

Il sera classé, sur l'étagère des bibliothèques, à côté de Clément Marot, Ronsard, la Fontaine et Déranger, et sa tombe méritera d'être visitée par la foule naïve, comme le tombeau d'Héloïse et d'Abailard; plutôt encore par ceux qui auront été déçus que par ceux qui auront été heureux en amour.

L'Académie avait envoyé sa députation à son enterrement : MM. Alfred de Vigny, Villemain et Vitet. Nous avons remarqué, en habit de ville, MM. Sainte-Beuve, Mérimée, Patin, Emile Augier, Legouvé. Nous en passons peut-être. M. Empis représentait le Théâtre-Français. Théophile Gautier et Arsène Houssaye représentaient la poésie non couronnée de palmes vertes. Je n'attribue qu'à l'indisposition de Déranger son absence, et je crois pouvoir aftirmer qu'il ne me démentira pas. On l'a toujours vu empressé à toutes les cérémonies où il fallait faire acte d'un beau sentiment.

La présence de riiistorien Henri Marlin prouvait que les hommes sérieux n'ont pas cru déroger en celte circonstance.

La jeune pléiade était rare : avec les jeunes fantaisistes, il faut mettre les points sur les i.

Le monde élégant, la finance et d'autres corporations sérieuses n'avaient pas jugé à propos de se faire représenter à un enterrement qui est le véritable jour natal d'une gloire de la France inconteslable.

Nous avons recueilli avec piété quelques détails touchants sur la fin de l'illustre et aimable poëte.

Une sœur de charité, comme au chevet de Molière, alternait ses soins avec ceux d'une amie de la maison.

Tout en causant avec le poëte, elle avait mêlé à ses entretiens spirituels et fort écoutés l'idée de la religion.

Alfred de Musset l'avait accueiUieen souriant. La religieuse lui tricotait une petite bourse en laine où elle enferma une médaille bénite.

Alfred de Musset a désiré qu'elle fût mise dans son cercueil, et on a respecté cette suprême volonté du mourant.

M. Vitet a fait, sur sa tombe, une allocution très-touchante, mais un peu resserrée par la forme et les convenances académiques.

J'ai vu dans la fosse une plante d'ortie, — ce n'est pas suffisant pour ombrager ces restes chéris.

Je laisse à l'inspiration des artistes, et à la reconnaissance des Français et des amis de la poésie, à deviner ce qui conviendrait mieux pour marquer, ombrager et honorer cette place désormais illustre.

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HEGESIPPE MOREAU.

Quel esl donc ce mot d'orclre de confiner la poésie dans un pré où elle broute, ou dans un jardin planté de lis et de roses, orné de statues et fréquenté par des femmes plus ou moins habillées ? Depuis quand n'aurait-elle plus mission d'instruire, de moraliser, de vulgariser, comme au moypn âge la gaie science?

Par les Travaux et les Jours, par YlliaJc et l'Odyssée, par le Proméihée enchaîné, par les Strophes de Tyrtée, par les Géorgiques et l'Enéide, par la Divine Comédie, par Hamlet, par Corneille, la Fontaine, Molière, par nos maîtres vivants ot morts, par Ilégésippe Moreau, je proteste !

La poésie a une action et une instruction, et, quoique la plastique ait une utilité de premier ordre, elle n'est pas la condition unique de la poésie.

Ilégésippe Moreau, qui est poète, a toujours eu en vue, sauf dans quelques pièces légères qui ne sont pas les meilleures de son recueil, un objet d'utilité immédiate.

C'est un poêle agissant, et c'est en quoi il est un grand poëte.

Tous ceux qui n'ont donné que des vers bien rhythmés ou colorés, où on ne trouve pas la moelle, quoique la chose paraisse difficile, n'en sont encore qu'au bégayement de fart, et dés le début Ilégésippe Moreau touchait au vif comme les poètes qui doivent exercer une action sur leur temps.

La mort nous l'a pris dans sa fleur, la jeunesse parisienne seule avait eu l'écho de son âme ; mais il nous a légué un

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testament précieux, et ses vers relus et médités peuvent enfanter et nourrir les sentiments qu'on voudrait étouffer sous une enveloppe de marbre ou de pierre, ou sous des amas de feuilles de rose.

Ce n'est pas qu'Hégésippe Moreau manquât de cet agrément eL de celte délicatesse de forme qui a toujours charmé les esprits curieux et amoureux du beau.

Si ses vers contiennent une leçon, elle est toujours enfermée dans des flacons ciselés avec art.

On n'y trouve pas celte recherche qu'il faut laisser aux bijoutiers et aux miniaturistes; mais l'oreille n'y est pas souvent choquée, et l'image neuve, hardie, imprévue, y abonde.

Comment ce poëte-ouvrier, je regrette d'accoupler ces deux mots (l'un des deux suffit pour remplir une existence honorable), comment ce pauvre déshérité de la fortune et de la famille avait-il trouvé ces secrets de bien dire qui semblent le résultat d'une éducation suivie et raffinée? • L'esprit souffle où il veut.

Sophocle, Shakspeare. Burns, étaient nés poêles, et chez eux la fleur divine s'est épanouie dans la condition la plus humble.

11 va sans dire que le milieu, l'air ambiant, les rencontres heureuses, le climat, ont aidé cette prédisposition native.

J'aime à voir autour d'une figure sympathique un paysage, un point de vue, quelque monument, des rivières, un lointain, un cadre, et à ses pieds un outil, un signe qui gravent sa personnalité dans la mémoire. Ce sont comme les armoiries du poêle.

Derrière la physionomie expressive d'Hégésippe Moreau, j'aperçois les remparts, la tour et les roses de Provins.

Né à Paris, et jeté sur le pavé de celte capitale comme au hasard, il avait trouvé un berceau, un asile dans cette petite cité autrefois si populeuse et si poétique où Thibaut le chansonnier, l'amoureux de la reine Blanche, avait tenu sa cour.

L'enfance d'Hégésippe Moreau y fut heureuse, témoin ces vers :

Au val-bénit, partez, fils de ma Muse!

A peine éolos, c'est là qu'il faut aller; Partez sans moi, vous ilirez pour excuse : « Il n'a pas, lui, d'ailes pour s'envoler. »

Lisant Rousseau, qu'aiment fous les poètes, Là j'ai coulé peu de jour^ bien remplis ; Mais sans remords j'ai quitté mes Charmetles L'air en est pur, ma pervenche est un lis.

Oh! quel bonheur de revêtir la brume Sur le coteau comme un linceul flottant, Et de chercher à l'horizon qui fume, Là-bas, Ij-bas, le toit qu'on aime tant;

Et de poursuivre aux champs, aux bois, sans terme, Un papillon, un rêve, un feu follet, Sûr de trouver, de retour à la ferme.

Un doux accueil, du pain blanc et du lait!

Avec le pâtre au ravin j'allais boire.

M'inspirant là, pauvre et gai, j'y vécus; Fontaine aux vers, quel conte dérisoire T'a fait nommer la fontaine aux écus?

Je ne cite point ces vers d'IIégésippe Moreau comme un chef-d'œuvre, mais comme une preuve de la naïveté de son âme, où on voit aussi clair que dans les eau.\ de ses deux rivières la Voulzie et le Durteint. Tout le monde sait par cœur la pièce de la Voulzie, qui, elle, est un chef-d'œuvre de cette poésie où l'àme de Virgile et l'incantation de Shakspeare semblent s'allier. Nous donnons les faits principaux

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de cette courte existence, et finissons par une appréciation qui n'a d'autre but que de rappeler aux lecteurs une vraie source d'émotions pures et de sentiments élevés; les taches, que des critiques savants ont grossies, nous en écarterons nos yeux et ne les mentionnerons que pour mémoire et pour caractériser un côté de l'époque où il a vécu.

Hégésippe Moreauest né à Paris, dans la rue Sainte-Placide, n°9, le 9 avril 1810.

Son père était un pauvre professeur, qui, ayant trouvé un emploi à Provins, y amena son enfant.

Sa mère entra en condition chez madimie F..., qui, à la mort du père, se chargea de l'orphelin et le fit placer gratuitement au petit séminaire d'Avon, à la limite du parc de Fontaineblau.

A douze ans, Hégésippe Moreau compose ses premiers vers.

A quinze ans, il entre en apprentissage chez M. Lebeau, imprimeur à Provins, le même (et je ne le dis ici que pour publier un sentiment de reconnaissance, qu'il ne faut jamais laisser dans l'ombre) le même qui ouvrit la voie à mes premiers essais.

Là, Hégésippe Moreau aurait pu se créer une existence heureuse. 11 y trouvait une famille d'adoption ; mais sa destinée poétique l'entraîna dans un courant plus rapide, qu'il n'eut pas la force de remonter, et qui l'a rejeté glorieux sur le rivage.

Il vient à Paris, et, en 1829, nous le retrouvons compositeur d'imprimerie, dans la maison Firmin Didot.

En 185(1, quoique inexpérimenté et sachant à peine manier une arme, il se mêle au mouvement populaire.

Mettre sa date au bas de chacune de ses poésies serait, comme il en exprimait le désir lui-même, la meilleure manière d'écrire sa biographie.

On voit qu'il a préludé, par quelques chansons, à ses satires et à ses petits poèmes de plus longue halehie.

Celles intitulées : Dix-huit ans, Vive le roi, Béranger, Y Abeille, portent la date de 1828.

F.TrPES LITTÉRAIRES. "v.

Je trouve, à la date de 1832, la trace dune première entrée à l'hôpital :

J'ai bien maudit le jour qui m'a vu naître. Mais la nature est brillante d'attraits, Mais cbaque soir le vent à ma fenêtre Vient secouer un parfum de forêts.

Marcher à deux sur les fleurs et la mousse, Au fond des bois rêver, s'asseoir, courir, Oh! quel bonheur! oh! que la vie est douce! Pauvre Gilbert, que tu devais souffrir!

La même année, par un contraste singulier qui n'a d'explication que dans les délires du cerveau, il fait la chanson intitulée la Princesse.

Ah! quel bonheur si j'étais roi!

A sa sortie de riiôpital, il quitte Paris et se met en marche pour Provins; c'était alors vingt-deux lieues. Quelle fatigue pour tni convalescent !

Dans celte petite ville charmante, qui l'avait adopté, il respire un air quasi natal, revient à la santé et retrouve à la fois l'inspiration et un public qui l'accueille.

En 1855, BI. Lebeau imprime le Diogcne, satire qui devait bientôt effrayer ses protecteurs.

Les vers inachevés qui ont survécu à cette belle entreprise donnent la plus haute idée du talent et du caractère d'Hégésippe Moreau,

Ce n'est pas le vers discipliné, enrégimenté, soldat de plomb, du satirique Barthélémy ; oii la rime répond au qui vive? comme une sentinelle, et ot'i Pinspiration est forcée par la consigne.

C'est la colère partie du cœur plutôt que de la tête ; c'est

rindignation vraie servie par un génie, à la fois latin et moderne; les vers satiriques d'Hégésippe Moreau sont des meilleurs de la langue française, et, ne voulant pas usurper sa plume en le citant, j'y renvoie hardiment le lecteur.

Hégésippe Moreau s'y montre un poëte de l'époque de 1850.

Les pensées et les aspirations du peuple vivent en lui, et la concision de son style, où le néologisme est presque toujours heureux, le place au rang de nos bons écrivains. En prose, il relève de Paul-Louis Courier par le laconisme et la grâce dans l'imitation de l'antique.

De 1833 à 1838, époque de sa mort, il est douloureux de le suivre dans ses combats avec la nécessité.

Ses lettres nous le montrent dépensant toute son énergie à la recherche du pain quotidien.

Que nous avons perdu de beaux et excellents vers à cette lutte journalière ! Peut-être y avons-nous gagné ces cris de l'âme et cette forme stoïque, celte douleur résignée qui est le type de la souffrance populaire. '

Entre temps , il eut quelques-unes des consolations de la célébrité, pâles fleurs de l'existence poétique; elles lui arrachèrent un sourire de doute.

Félix Pyat et Berthaud signalèrent son talent à l'admiration parisienne. Le public détourna la tête; mais les fruits solides de la renommée firent défaut au pauvre compositeur d'imprimerie, il succomba de guerre lasse, et dut retourner à l'hôpital, dont il connaissait déjà le chemin.

Là il fut visité par un ami, et s'éteignit doucement, sans regrets comme sans remords.

Nous savons qu'avant de rendre le dernier soupir il se releva de sa couche de moribond , sortit de la maison de la Charité, traversa la rue Jacob et monta jusqu'à la chambre d'un camarade, lui serra la main et lui adressa le dernier adieu.

11 revint aussitôt après à son lit de malade, et s'y endormit du sommeil des poêles qui sont restés fidèles à la muse.

Sainte-Marie Marcotte, un jeune écrivain qui n'a pas tardé

à suivre Ilégésippe Moreau dans sa dernière demeure, rend compte en ces termes des derniers moments du poëte :

« Notre entrevue fut silencieuse ; quand je le quittai : « Aimez bien ma sœur, » me dit-il; je l'embrassai, et ce fut tout. Le lendemain 20 décembre 1858, un homme de l'hôpital entra chez moi et m'annonça que le numéro douze venait de mourir. »

Depuis, comme la plupart des hommes de notre génération, j'ai conservé à cette mémoire un culte fidèle; je termine cette analyse par les deux dernières strophes du chant qu'elle m'a inspiré.

Sur sa casse d'imprimerie Accoudé, méditant des vers, Entraîné par sa rêverie.

Il travaillait tout de travers.

Ifélas ! la muse son amante Lui préparait son piédestal; 11 exhala son âme ardente Sur le grabat d'un hôpital.

Réparons l'injustice noire De son âge contemporain ; Couronnons de fleurs sa mémoire, Aussi diimhle que l'airain; Et, puisque des morts la poussière Aime l'hommage des petits, Cœurs simples, allez sur la pierre Déposer des myosotis.

Passants, sur la pierre qui s'u?e Aux baisers de l'air et de l'eau.

Lisez un nom cher à la Muse :

Hégésippe Jloreau.

Nous ne croyons pouvoir mieux faire, pour terminer ces fragments littéraires de la jeunesse de Pierre Dupont, que de publier une étude humoristique parue en Angleterre à l'époque où ses chansons furent éditées en un petit volume intitulé : Muse populaire.

La manière de faire une biographie ou une critique, la louange ou l'épigramme, y affectent une forme qui ne sera peut-être pas sans intérêt pour nos lecteurs. Ces réflexions émanaient d'un Anglais littérateur, et touriste distingué, qui écrivait ses impressions dans le Morning- Chronide.

Une tentative imprudente (et qui, nous respérons, ne réussira pas) a été faite tout récemment en France pour effrayer la haute classe et la bourgeoisie, auxquelles on voulait faire accroire que la Jacquerie du quatorzième siècle allait se renouveler silesmanifestations populaires n'étaientpromptement réprimées par la force. J^otre seul espoir e&i dam les baïonnettes et la mitraille ! s'écrie M. Romieu, Tauleur du Spectre rouge,

ETUDT.S LITTERAIRES. 557

et chez lequel on est toujours sûr de trouver tous les arguments propres à exciter lalnrme et à provoquer les récriminations. Du reste, le fantôme s'est promptement évanoui devant un article plein de modération, de raisonnement et d'élévation, sorti de 1:. plume de M. de Lamartine, dans un numéro récent du journal le Pays.

Mais, si quelques-uns de nos lecteurs ont été amenés à penser que les paysans français ont rétrogradé en civilisation ou sont disposés à renouveler en 1852 les atrocités de 1558, nous leur recommandons de se procurer et d'étudier attentivement un petit volume intitulé Muse populaire de Pierre Dupont, Chants et Poésie.

Ces chants se vendent maintenant en France par centaines et par milliers parmi les ouvriers, et surtout dans les campagnes. La popularité qu'obtient Dupont dans l'ordre inférieur de ses concitoyens excède sans contredit celle que Déranger a jamais eue dans toute l'élévation et la fraîcheur de sa réputation.

Pourquoi ceci ? Le jeune poète est-il donc plus rude, plus matériel, moins raffiné? S'adresse-t-il plus particulièrement aux passions, aux besoins du peuple? S'engage-t-il davantage dans les sensations matérielles et éphémères? Est-il plus essentiellement et plus continuellement Français? Flatte-t-il plus adroitement sa vanité nationale? Le contraire de tout ceci est dans le fait.

Dupont (quoique inférieur en esprit) connaît mieux la nature en général que son illustre prédécesseur. La politique est oubliée dans ses poésies... Il n'y a pas une ombre d'amertume dans l'éclat de sa patriotique indignation, et nous ne pensons pas davantage à ce qu'on appelle ses tendances socialistes, quand nous lisons ou que nous entendons ses chansons, que lorsqu'il est question de certaines mélodies des plus populaires de Moore. En outre, on devrait toujours se rappeler que le socialisme est devenu graduellement un ferme générique pour toute ombre d'opinion démocratique. Il n'a aucune liaison obligée avec le communisme, et il n'est pas non plus

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incompatible avec l'attachement à Tordre social et au principe de la propriété.

Tout le socialisme de Dupont consiste à concevoir une république populaire mieux appropriée à la France et dans la conviction que, dans un temps donné, un gouvernement bien constitué interviendra efficacement pour secourir les branches souffrantes de l'industrie. 11 est au pire un économiste de la jeune école. C'est un croyant dans la doctrine des salaires rémunérateurs et dans la possibilité de fournir, à chaque homme une bonne journée de salaire pour une bonne journée de travail. En un mot, il est purement socialiste dans le sens qu'on peut appliquer aux protectionnistes anglais ; la seule différence étant que lui voudrait faire des lois dans la vue d'élever la condition du pauvre, tandis qu'eux sont préparés à renverser tout principe de commerce et de finance pour enfler les revenus de l'aristocratie.

Pierre Dupont est né à Lyon le 23 avril 1821. Son père était forgeron; sa mère, qui était de race italienne, mourut lorsqu'il avait environ quatre ans et demi. Sa première éducation fut entreprise par son oncle, qui était prêtre, et chez lequel il demeura jusqu'à ce qu'il eût atteint sa neuvième année. Il fut mis alors dans un collège assez important du voisinage; le même dans lequel plusieurs membres importants de rÉglise gallicane, et un politique distingué (Jules Favre), reçurent leur éducation.

A quatorze ans il fut retiré du collège et placé comme clerc dans une maison de banque de Lyon, où il resta sept ans. Cette époque fut l'une des plus critiques de sa carrière. Sa passion pour la vie champêtre, pour les bois, les ruisseaux, les prairies, fut plutôt stimulée que réprimée par son séjour forcé dans une ville; et deux événements qui survinrent dans le cours de sa vie cléricale contribuèrent, chacun en particulier, à faire percer son génie et ses capacités.

Il devint amoureux et fut un des plus fervents disciples de Balzac. L'objet de sa passion était d'un rang très-supérieur au

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sien, et c'est celte femme qu'il a probablement cachée sous le déguisement dCEusèbe, dans la chanson de ce nom :

A sa fenêtre il l'a surprise

Se regardant à son miroir;

Il erre du pare à l'église,

Dans les taillis, pour l'entrevoir.

Elle est grande, leste et mignonne

De la chevelure au soulier;

On voit qu'elle est une baronne..

Et lui, n'est rien qu'un écolier.

Elle se montra assez bienveillante pour recevoir des vers de circonstance, qui (on le dit tout bas) lui firent augurer la future renommée du poëte. Elle permit plus tard la présentatation journalière d'un bouquet qu'il achetait de ses maigres éconooiies quand il ne pouvait aller cueillir des fleurs sauvages dans les bois.

Dans une note autographe que nous avons sous les yeux, les mots purs et platoniques indiquent la nature de ce premier amour... Ce à quoi nous pouvons, sans craindre de nous tromper, attribuer le caractère d'exquise délicatesse de toutes ses chansons d'amour, dans lesquelles, contrairement à celles de Béranger et même de Moore, il n'y a pas la plus légère allusion qui puisse blesser les convenances.

La constante lecture de Balzac doit aussi l'avoir puissamment aidé dans l'étude du cœur (indispensable à un poëte de sentiment).

Il vint à Paris, en 1842, avec des espérances, vaguemen conçues, de gagner, avec l'aide de sa plume, la faveur de la fortune. Un incident, qui semblait devoir renverser ses projets, lui fournit, d'une manière étrange et inattendue, les moyens de les réaliser. 11 tomba au sort et fut forcé de rejoindre un régiment de chasseurs à lluningue, où il demeura quatre mois sans faire aucune espèce de service, si ce n'est de porter l'uniforme, les officiers ayant eu plus de péné-

3i0 ETUDES LITTERAIRES.

tration pour découvrir son génie que ceux du régiment dans lequel Coleridge fut enrôlé dans sa jeunesse comme simple soldat.

Antérieurement à son départ pour Huningue, Dupont avait préparé, sinon achevé son ouvrage des Deux A72ges, dont l'édition est épuisée aujourd'hui. C'est une collection d'impressions poétiques, plutôt qu'un poëme régulier, et la comparaison qu'on en peut faire avec la Muse populaire est la même que celle des Heures de paresse avec les Enfants d'Harold ou Don Juan. Le vrai filon n'avait point encore été touché; Dupont ressemblait alors en partie à l'objet de ses premières admirations, Balzac, qui publia, sous le nom d'Horace de Saint- Aubin, plus de trente volumes sans attirer la faveur du public. Mais le talent supérieur que promettaient les Deux Anges ne put échapper à un excellent juge du mérite littéraire.

31. Lebrun, l'auteur de Marie Stuart, fut frappé de cet ouvrage, et obtint que ses confrères les académiciens y souscrivissent. Le produit suffit peur payer un remplaçant, et Dupont revint libre à Paris.

Le prix académique pour 1 842 lui fut décerné, et il fut pourvu temporairement d'une place au Dictionnaire de l'Académie ; son travail consistait à écrire l'histoire des mots et à en perfectionner la définition. Ses lectures étaient déjà très-étendues, et il en augmenta matériellement le nombre; il lut les meilleurs classiques romains dans leur original, puis les plus célèbres auteurs grecs, italiens, allemands et anglais dans les traductions. Shakspeare et Gœthe devinrent ses poètes favoris, et il nous prouve, dans ses diverses compositions, combien il était familiarisé avec les beautés de ces deux auteurs.

Mais ce n'était ni par son goût pour les classiques ni par sa science acquise que Dupont devait se rendre célèbre. Ses passetemps les plus chéris étaient la vie rurale. Sa plus ardente ambition était d'être l'interprète des pensées, des sentiments, des besoins et des désirs du paysan.

Dans cette disposition d'esprit, il composa les Bœufs, et le

succès de cette chanson fut instantané. Succès plus grand que ne se le peut figurer un lecteur ou un critique anglais.

Dupont exprime simplement cet attachement entiiousiaste du paysan, propriétaire d"une petite ferme, pour les deux muets compagnons de son travail : Ses deux grands bœufs marqués de roux. Nous donnons le dernier couplet avec le refrain.

Ouanil notre fille sera grande,

Si le fils de notre régent

En mariage la demande,

Je lui promets tout mon argent ;

Mais, si pour dot il veut qu'on donne

Les grands bœufs lilancs marqués de roux,

Ma fille, laissons la couronne,

Et ramenons les hreufs riiez nou«.

S'il me fallait les vendre, J'aimerais mieux me pendre; J'aime Jeanne ma femme; eh liien, j'aimerais mieux La voir mourir que voir mourir mes bœufs.

Les Bœufs furent suivis rapidement de cinq ou six autres chansons, la plupart sur des sujets champêtres, mais dans un plus haut style. Parmi les premières fut: les Ouvriers, pour lesquels un éditeur de Paris (Furne) donna cinq cents francs, preuve concluante d'une popularité qui n'avait presque pas eu de précédents. Elle fut publiée en 1846, et, ainsi que nous l'avons entendu dire plusieurs fois, sans le plus léger rapport aux objets politiques. Elle contient une peinture touchante et vraie des misères de la classe ouvrière dans plusieurs districts de France; mais elle est purement descriptive et sympathique, et elle est loin d'encourager l'insurrection. La jouissance des beautés de la nature, telle est la tentation qu'il donne au malheureux.

Mal vêtus, logés dans des trous, Sous les coml)les, dans les décombres.

Nous vivons avec les liiljoux Et les larrons, amis des ombres; Cependant noire sang vermeil Coule impétueux dans nos veines; Nous nous plairions au grand soleil Et sous les rameaux verts des chênes.

Un critique intelligent et accompli, quoique rigoureux, M. Sainte-Beuve, après avoir blâmé le ton démocratique d'une ou deux de ses chansons, rend un ample témoignage au fond général de leur pensée et de leur influence. Les traits distinctifs de la Muse populaire sont qu'elle est par-dessus tout pacifique, consolante, affectueuse. Que la chanson de chaque métier exprime sa joie, son orgueil, sa douce satisfaction; qu'elle accompagne et éclaire ses travaux ; — qu elle répande une douce lueur de bonheur sur chacun de ses instants ! Comment se fait-il, dit Horace, que personne n'est content de son propre lot, et que chacun envie constamment celui de son voisin? — La chanson de chaque métier doit .produire l'effet contraire, en faisant éprouvera celui qui la chante une sorte d'orgueil pour ce métier, en le lui faisant préférer à tout autre, et cela sans mépris, sans insulte, sans amertume. Pour prouver cet effet produit par Dupont, nous n'avons qu'à rappeler quelques-unes de ses chansons, comme le Tisserand et la chanson de la Soie. Cette dernière donne un exemple frappant de cette heureuse transition de la mélancolie à la satisfaction, de la dépendance à l'espoir. La scène est supposée dans une manufacture de soie :

Dans ce labyrinthe des fées, L'esprit émerveillé se perd; Mais combien d'âmes étouffées Dans ce travail, comme le ver !

J'entendais une jeune fille Dire en pleurant sur son fuseau :

Je suis comme l'humble chenille, Et je file aussi mon tombeau.

RTUDES LITTERA IRES. 345

A vos fuseaux, chantez, fileuses, Chante, canut, à ton mélier.

Car vos heures laborieuses Flcuriiont comme l'cglanlier.

Voilà votre temps qui s'avance.

Voyez le liai étincelant Où ciiaque épousée entre en danse En l'caux habits de satin blanc !

Filez, moulins, glissez, navette, Tissez le satin, le velours.

Faites des robes de toilette, Faites des nids à nos amours.

Voici le refrain du tisserand

les deux pieds battant mon métier, Je tisse, et ma navette passe, Elle passe, siffle, et repasse, Et je crois entendre crier Une hirondelle dans l'espace.

Ici Ton voit encore percer cet amour constant de la nature ; cet amour rélève souvent au sublime.

Moore lui-même n'était pas plus richement doué sous ce rapport; et quelques-uns des plus beaux sonnets du poëte Rydal ne gagneraient pas à être placés à côlé de vers comme ceux des Sapins.

Ses blancs piliers, un souffle les balance Sans plus d'efforts que les simples roseaus ; Chœur végétal, symphonie, orgue immense.

Qui darde au ciel d'innombrables tuyaux.

Diiu d'harmonie et de beauté, Par qui le sapin fut planté.

Par qui la bruyère est bénie,

J'adore ton génie

Dans ta simplicité.

5ii ETUDES LITTERAIRES.

De pareils vers, comme les suivants de la Vèroniqtie, sont dans le meillenr sens de ce terme :

Fleurs louchantes du sacrifice, Mortes, vous savez nous guérir.

Je vois dans votre humble calice Le ciel entier s'épanouir.

0 véroniques! sous les chênes ricurissez pour les simples cœurs Qui, dans les traverses humaines.

Vont cherchant les petites fleurs.

Douces à voir, ô véroniques !

Vous ne durez qu'une heure ou deux, Fugitives et sympathiques Comme des regards amoureux.

Ses chansons d'amour et de sentiment errent sur un certain point Elles sont trop rêveuses, trop idéales, trop

platoniques et pures. On peut appliquer à la plupart d'entre •elles ce que des femmes d'une certaine autorité disent de ses traits : « QiCihsonl attractifs, réguliers, exprimant tous les sentiments bons et généreux, mais qu'il leur mangue cette physionomie qui semble révéler que rameur a passé par là. » Ceci est vrai dans le sens que ces dames donnent probablement à l'amour, en le considérant uniquement comme une passion illicite remplie d'agitation, de fatigue, qui use et détruit la santé. Car Dupont s'est marié depuis quelques années à une femme de la même condition que celle où il est né et à laquelle il est sincèrement attaché.

La Châtaine, pourtant, prouve qu'il a dû faire connaissance, peut-être à ses dépens, avec cette enchanteresse créée pour la vie artificielle et raffinée que l'on appelle la Coquette parisienne.

Est-il une taille mieux prise, Un pied fluet plus doux à voir,

ÉTLUiES l.lTTÉIiAlRES. 545

l'ne forme plus iiulctiie, So;is les ilentelles du peignoir?

Qu'un amoureux transi soupire Lt s'égare en vœux impuissants; J-ou musical éclat de rire lans son écrin montre ses dents.

Elle est cliangeanle, ma châtaine, Comme les rcllcts du lézard, l.t le charme de son regard Est un lilct qui vous entraîne.

Il faul entendre prononcer un discours et clianler uno chanson pour être en étal de les apprécier. On ne peut juger un orateur ou un cliansonnier dans le silence du cabinet. L'effet que produit le chant de Dupont est électrique. Cesl plutôt une récitation musicale et passionnée qu'un chant ordinaire. Il chante ordinairement à table, sans accompagnement, et il articule distinctement chaque mot; sa voix est en quelque sorte enrouée jusqu'à ce qu'il s'écliaulïe. i\Iais, lorsque les regards sympalhiques de son auditoire lui disent qu'il est compris, alors sa voix devient pleine, claire, flexible, sonore, et se prête harmonieusement à toutes les fanlaisies du sentiment et de la pensée. Sa manière d'être est toujours la même, quelle que soit le rang de la société dans laquelle il se trouve, et sa volonté de continuer à faire des vers et de la musique n'est jamais ébranlée. 11 parle avec le même abandon qu'il chante. La pensive de se lioniser n"a sans doute jamais traversé son esprit. Un des meilleurs juges des belles manières s'écria un jour, en s'adressant à un e.N-;imbassadeur et après avoir observé Dupont pendant quelque temps, qu'il était un des gentilshommes de la nature.

H sent heureusement lui-même que les cercles étourdissants du beau monde, avec leurs allures raffinées et frivoles, ne sont pas un lieu propre à développer le génie, qui a besoin d'être mûri, nourri et quelquefois forlilié par la solitude. Son imagination l'abandonne à la ville, et, lorsqu'il médite

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quelque nouvelle création, il s'enfuit dans les forêts, où il erre comme un autre Jean-Jacques.

Le meilleur portrait de Dupont est une esquisse au crayon de Gigoux, un peintre d'histoire d'un mérite distingué. — L'artiste a suppléé avec ou sans intention à ce que les dames prétendent manquer au poëte vivant. Mais n'est-ce point ici une méprise? ou est-ce pour sanctionner Terreur populaire et essentiellement féminine que (de même que le sentiment) le génie ne peut-être amené à sa plus grande perfection que par la maladie et la souffrance, ou enfui que tout tempérament joyeux, léger et élastique, est étranger, contraire à la poésie?...

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