‹ Muse juvénileChapitre 60 sur 62 · VICTOR DE LAPRADE · texte numérisé non relu

VICTOR DE LAPRADE

tJn jour, après quelques instanis passés silencieusement dans la petite église de Saint-Étienne-dti-Mont, Ilégésippe Moreau fit une pièce de vers touchante intitulée Vu quart d'heure de dévotion.

Je me demande quelle eût été son impression, s'il eût assisté à la cérémonie qui emplissait hier l'église Saint-Germaindes-Prés d'une foule choisie.

L'architecture romane de cette antique chapelle lui donne un aspect sévère, qui va s'atténuer et disparaître sous les couches polychromes d'or et d'azur d'une décoration byzantine.

Un jeune poète s'y mariait avec la fille d'un ancien ministre, d'un écrivain illustre.

Comme une jeune fille qui prend le voile et qui prononcerait des vœux, le marié renonçait à la poésie pour se voupr à la magistrature.

Ce sont les nécessités de la vie actuelle.

A cette brillante union assistait l'élite du haut monde parisien.

On y distinguait MM. Berryer, Guizot, de Rémusat, d'IIaussonville, Lebrun, Legouvé et Sainte-Beuve.

Le mariage était célébré parle frère d'un homme de lettres fort érudit, que l'excès du travail a enlevé, trop jeune, à ses amis et aux belles-lettres, de l'historien Ozanam.

Le mari, qui se destine à la carrière du barreau, avait auprès de lui un de ses jeunes confrères, qui ne renonce pas pour cela, lui, au culte des muses et dont nous aurons à nous occuper plus tard.

La figure qui attira le plus notre attention, dans ce groupe d'hommes célèbres, fut celle d'un poêle : Victor de Laprade.

Tête grande et simple, belle, quoique légèrement irrégulière; physionomie expressive, cheveux noirs et rares, les yeux un peu petits^ mais très-vifs et très-doux ;

La charpente des épaules solide, la taille élevée, les mains belles et maigres; l'air fort, quoique un peu souffrant; une grande bonté empreinte dans les traits : tel nous est apparu le poète Victor de Laprade, et tel nous l'avons connu depuis une quinzaine d'années.

Les premières impressions que nous eûmes de sa poésie remontent à 1829, quelque taiips après la mort d'Hégésippe Moreau.

Les journaux étaient pleins de citations des vers du poète mort à l'hôpilal de la Charité, et l'intérêt se partageait entre celui qui venait de succomber à la peine et le nouveau venu qui reprenait le fardeau poétique et tirait de sa lyre nouvelle les sons les plus harmonieux.

A cette époque paraissaient les Parfums de Magdelaine, et quelque temps après des ïambes intitulés la Colère de Jésus.

Ce furent les premiers succès de l'auteur.

Mais donnons quelques détails sur cette vie si simple et partagée entre l'amour de la nature et de l'art.

Il est né dans l'ex-capitale du Forez, à 3Ionlhrison, ville peu active.

La noblesse et la magistrature y tiennent le haut bout.

Les ancêtres de Victor de Laprade étaient des gentilshommes de village ; son père est un médecin savant dont on estime le caractère en lisant ces vers que son fils lui adresse :

J'ai pris à la liauteur où vous l'avez porté

Le culte ardent du bien et de la vérité;

J'ai vu de quel amour, de quel respect immense,

Vous avez entouré cette noble science,

Et, dans l'art que je sers avec un soin jaloux,

J'ai gardé la fierlé que je tenais de vous.

C'est par vous que ma muse à travers les années Peut attendre en rêvant ses moissons ajournées, 0 mon père! et vous seul, dans vos mâles hivers, M'avez fait des loisirs d'où fleurissent mes vers. \ chacun de mes fils avec le nom qu'il porte Puiscé-jfi avoir transmis voire âme douce et forte.

On voit qu'il y a dans celte famille une chaîne de solides traditions, et, pour s'attacher un peu e.xclusivement au passé, elles n'en sont pas moins respectables.

Le père de M. de Laprade, comme les vers nous l'indiquent, pratique la médecine, et rendit ainsi la poésie facile à son enfance.

Quel exemple à opposer à ces parents égoïstes et étroits qui voient dans une vocation d'artiste le signe d'une déchéance morale !

De Laprade fit ses études à Lyon sous l'abbé Noirot, prêtre universitaire et quasi séculier, qui a élevé toute une génération de jeuaes Lyoïmais et formé comme un nouveau Portique, une sorte d'école philosophique moderne. M. Noirot est aujourd'hui à la tête de l'instruction primaire. Victor de Laprade étudia le droit à Aix en Provence, dans la patrie de M. Thiers; et, comme il dit lui-même, il a un peu plaidailléà Lyon de 1857 à 1840.

A cette époque, il prononça un discours sur les habitudes intellectuelles de l'avocat, qui eut plus de succès dans le public que parmi ses coufrères. Comme le grand Corneille, la poésie le tirait par sa robe.

A Lyon, la nature a de grands aspects : le Rhône et la Saône s'unissent à la base d'une chaîne de collines qui s'étagent et ont pour couronnement des montagnes ardues. Les

Ô2.i ET IDES LlTTÉn AIRES.

bassins de la rivière verte et du grand fleuve bleu s'élargissent à Test, et n'ont d'autres limites que les Alpes couleur d'opale. Quand le temps est à la pluie, on se croirait à leurs pieds.

Le loisir, l'instruction littéraire, les sites grandioses, le calme du foyer, firent éclore la poésie dans l'ànie deLaprade. Les voyages développèrent ses dispositions et agrandirent son cadre.

Il a fait deux voyages en Suisse en 1837 et en 1859, d'où sont nés en partie les Odes et Poëmes. Le poëme de Psyché parut au mois d'août 1841 chez l'éditeur Jules Labitle.

Après Hugo, Lamartine, Th. Gauthier et Barbier, celte réminiscence de l'antique fut accueillie comme un rafraîchissement.

Le poëte s'y montre épris d'un idéal trés-élevé, qu'il poursuit d'une âme ardente.

En 1845, il fait un voyage en Italie, chargé d'une mission par M. Vdiemain ; il est alors dans toute sa sève, dans toute la verve de son printemps, et sa muse revêt, pour l'inspirer, une forme plus saisissable.

, A son retour, en 1846, il ppblie les Odes et Poëmes.

11 concourt à l'Académie pour un poëme sur la vapeur; c'est la pièce des Symphonies, intitulée Utopie; il n'obtint qu'une mention très-honorable.

Je veut le même jour suivre à ma fantaisie, Sous le chêne d'Europe ou le palmier d'.4sie. Mon rêve, où j'entrevois le soleil idéal... Je me veux affranchir de tous travaux servilcs,

Je veux faire tenir dans une heure de vie L'n siècle tout entier du honheur que j'envie, Anéantir l'espace, éterniser le temps.

En 1845, M. de Salvandy le nomme professeur à la faculté (les lettres de Lyon.

Ami de Ballanche et de Chateaubriand, il s'est placé dans la

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littérature entre le siècle présent et le pa^sé, comme un gardien de la sagesse antique, ne regardant le nouveau qu'avec une certaine défiance.

Le mouvement et la vie moderno Taltircnt, mais l'eflrayent; il remonte sur les cimes à la suite de l'aigle; il se retrempe au glacier, il chante dans la solitude. Le seul reproche qu'on puisse lui adresser, si toutefois on ne doit pas respecter la liberté du poëte, est de ne pas avon* assez communiqué avec les hommes et compris la société moderne. Elle a sa fange, mais du fumier naît la vie sous la main du robuste laboureur. — I^ e consumer en regrets inutiles, ce serait constater la décadence et la mort. — Ce n'est point le rôle des poètes.

En 1852, Victor de Laprade publia les Poèmes évancjélique.s, et se maria à la fille de M. de Parieux.

De cette union sont nés quatre enfants.

Le devoir, les consolations de la famille, embellissent cette e.xistence, dont la maturité et la vieillesse nous promettent encore plus d'une œuvre.

De Laprade aurait l'haleine suffisante pour un grand ouvrage, s'il ne se laissait absorber par la prose quotidienne de la vie.

Nous souhaitons qu'il comprenne ce vœu tout fraternel et qu'il donne à Lyon, notre ville natale, et à la France, ce gage qu'elles sont en droit d'attendre d'un de leurs enfants les mieux doués.

Nous terminons cet hommage à un poète aimé par quelques-uns de ses vers, adressés à des laureau.\ :

Sahil, 6 vielix amis, vieus uouiTiclers de rllomrae, Qui ftèpuis six mille ans creusez votre sillon!

J'aime la majesté de votre ddu\ sommeil, Quand la splendeur du soir, dormit votre poil sombre, Sur les prés rougissants où s'allonge votre ombre; Semble aux cornes d'éijène altacricr un soleil.

Vers l'astre qui descend tournant un front superbe,

326 ETLDES LITTERAIRES.

Couches en demi-cercle et fermant vos grands yeux. Tandis que l'enfant joue entre vos pieds dans l'herbe, Vous ruminez en paix, semblables à des dieux.

Moi, tant qu"il restera quelque Celte aux mains rudes

Du taureau gardant le sang pur...

J'irai pour adorer dans son cbalït obscur L'antique Liberté, fille des solitudes.

L'Académie française vient de rendre justice à notre poète, en l'admettant dans son sein.

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