JE L'AIME
Que vous importe si je l'aime ? Est-ce donc un si grand forfait?
J'ai beau lutter contre moi-même, Dès longtemps, c*en est fait.
Je l'aime !
C'est sous les arbres les plus hauts Que rampent les plus viles bêtes ;
Vous lui trouvez mille défauts, Il a mille vertus secrètes ; Je le vois grand, je le vois fort, Je veux m' abriter sous son ombre; Dans son regard quelquefois sombre Je découvre une clarté d'or.
Que vous importe si je Taime?
Est-ce donc un si grand forfait?
J'ai beau lutter contre moi-môme, Dès longtemps; c'en est fait, Je Taime !
Il n'a pas souci d'être aimé, Il'recherche les solitudes; Nuit et jour il est abîmé Dans les plus abstraites études.
Le jour, il recherche les lois De la culture et ses mystères, Et, la nuit, des célestes sphères Nombre la distance et le poids.
Que vous importe si je l'aime ?
Est-ce donc un si grand forfait?
J'ai beau lutter contre moi-même, Dès longtemps, c'en est fait.
Je l'aime !
Dédaigneux de l'humble vallon Où la race humaine s'abrite, Il rêve, même après Colomb, Une terre un peu moins petite; Vingt fois il a de son vaisseau Fait à ce globe une ceinture Pour demander à la nature Un spectacle toujours nouveau.
Que vous importe si je l'aime ?
Est-ce donc un si grand forfait?
J'ai beau lutter contre moi-même,
Dès longtemps* c^en est fait, Je Taime !
Du mont Blanc^ de THimalaya Il a gravi les hautes cimes ; Il a dormi dans Ischia Et sondé les plus noirs abîmes ; Sans quJil ait des instincts guerriers.
Quand le sang rougissait les dalles, Vous l'auriez vu parmi les balles Chercher à mourir des premiers.
Que vous importe si je Taime?
Est-ce donc un si grand forfait?
J*ai beau lutter contre moi-même.
Dès longtemps, c'en est fait, JeTaime!
Maintenant il vit relire Dans une tour inaccessible, Dans son rôœ d'azur muré, Mystérieux comme la Bible.
Je voudrais déchiffrer le sens De cette énigme volontaire, L'amener du ciel à la terre Par des philttes doux et puissants.
Que vous importe si je Taime?
Est-ce donc un si grand forfait?
J'ai beau lutter contre moi-même, Dès longtemps, c'en est fait, Je l'aime !
Je voudrais être le ruisseau Qui le charme par son murmure^ La fleur qu'il regarde, ToiseaiL Dont il préfère la voix pure, La brise qui le rafraîchit Quand le travail brûle sa lempe^ La douce flamme de la lampe Qui réclaire pendant la nuit..
Que VOUS importe si je l'aîme?
Est-ce donc un si grand forfait?
J'ai beau lutter contre moi-même.
Dès longtemps, c'en est fait, Je Taime!
Les grands airs n'en imposent pas A cet «nnemi du vulgaire, Et plus haut vous portez le pas, Moins il vous regardera faire ; Il faudrait, pour Tillusion, Se déguiser en bergerette, Peut-être une simple houlette Viendrait à bout de ce lion.
Que vous importe si je l'aime?
Est-ce donc un si grand forfait?
J'ai beau lutter contre moi-même, Dés longtemps, c'en est fait, Je l'aime !