LA JEUNE FILLE D'INSPRUCK
Sur la haute branche De l'épine en fleurs, La fauvette épanche Au vent ses douleurs.
Le matin, elle avait encore Un nid au-dessus des buissons, Un nid qui jetait à l'aurore Sa part de joyeuses chansons :
Mais, depuis l'aube, une insénue Aimant les fleurs , aimant les nids , Jusqu'à ces buissons est venue, Où nids et fleurs sont réunis :
Sur la haute branche De l'épine en fleurs,
La fauvette épanche Au vent ses douleurs.
La vierge à l'humeur enfantinei Capricieuse dans ses vœux , Cueillit d'abord de l'aubépine Pour en mêler à ses cheveux; Le nid de la branche élevée Excita son jeune désir.
Hélas ! l'innocente couvée A gazouiller prenait plaisir.
Sur la haute branche De l'épine en fleurs, La fauvette épanche Au vent ses douleurs.
Voyant que la branche était haute, L'enfant se pendit aux rameaux , Sans songer que c'est une faute D'arracher aux nids leurs oiseaux.
La mère s'était envolée, De ses plaintes remplissant l'air.
Or, sous l'aubépine étoilée, Dormait un lac profond et clair.
Sur la haute branche De l'épine en fleurs, La fauvette épanche Au vent ses douleurs.
DE PIERRE DrPO:<IT.
En atteignant au nid de mousse, Son beau corps avait fait ployer L'aubcpine dont la secousse La lit tomber et se noyer.
Le soir on l'avait retrouvée, Sous l'azur, sur le sable d'or; Tenant encore la couvée , Elle semblait vivante encor.
Sur la haute branche De l'épine en fleurs, La fauvette épanche Au vent ses douleurs.
LA CHAiNSON DE LA SOIE.
C'est du pays bleu de la Chine, Contrée où fleurit l'inconnu Et plus d'une plante divine.
Que le mûrier blanc est venu.
Sa feuille est soyeuse et fertile.
Le ver à soie , en la rongeant , A son insu dévide et d'e Un écheveau d'or et d'argent.
Filez moulins, glissez navettes
'2lli CHANTS ET POESIES
Tissez le satin, le velours; Faites des robes de toilettes, Faites des nids à nos amours.
Les plus célèbres filandières , Les Parques, Minerve, Arachné, Ont brisé fuseaux et filières, Lorsque le ver à soie est né.
On peut comparer la finesse De son linceul , brillant réseau Aux fils blancs que la Vierge laisse S'éparpiller de son fuseau.
Filez moulins, glissez navettes, Tissez le satin , le velours ; Faites des" robes de toilettes, Faites des nids à nos amours.
L'an deux mille, une fée en Chine, Surnommée Esprit du mûrier, De ses jardins fit une usine , Du ver à soie un ouvrier, Un beau jour, la France l'accueille, Et , dardant son plus chaud rayon , Du mûrier fait pousser la feuille , La soie est tissée à Lyon.
Filez moulins, glissez navettes , Tissez le satin , le velours ; Faites des robes de toilettes , Faites des nids à nos amours.
DE PIERitt. 1)1 rOM. l'I5
La soie au couraolbleu du Rliûnc Se trempe aussi bien que le fer; Voyez luire le satin jaune, Le rose ou blanc , le bleu , le vert : Quand une fille ou bianche ou noire Danse dans l'cclat du satin, Dans le velours ou dans la moire , C'est comme un rayon du matin.
Filez moulins , glissez navettes , Tissez le satin , le velours ; Faites des robes de toilettes , Faites des nids à nos amours.
Que de métiers ! que de bobines !
Que de travaux et d'œuvres d'arl !
Quel essor donnent aux machines Vaucanson et l'humble Jacquart!
Quand l'insecte a fini sa tâche , Des milliers de doigts sont en jeu , Les fils sont croisés sans relâche , L'homme achève l'œuvre de Dieu.
Filez moulins , glissez naveltes , Tissez le satin , le velours ; Faites des robes de toilettes , Faites des nids à nos amours ,
Dans ce labyrinthe des fées , L'esprit émerveillé se perd.
Mais combien dames étouffées
216 CHASTS ET POÉSIES
Dans ce travail , comme le ver I .l'entendais une jeune fille Dire en pleurant sur san fuseau :
« Je suis comme l'humble chenille , » Et je file aussi mon tombeau, n
Filez moulins, glissez navettes , Tissez le satin , le velours ; Faites des robes de toilettes, Faites des nids à nos amours.
A vos fuseaux , chantez fileuses , Chante canut à ton métier , Car vos heures laborieuses Fleuriront comme l'églantier.
Voilà votre tour qui s'avance :
Voyez le bal étincelant Où chaque épousée entre en danse, En beaux habits de satin blanc.
Filez moulins, glissez navettes, Tissez le satin, le velours; Faites des robes de toilettes, Faites des nids à nos amours.
DE PIERRF DliPONT. 2\1