LES LOUIS D'OU
Un soir, le long de la rivièie,
Sous l'ombre des noirs peupliers.
Près du moulin de la meunière ,
Passait un homme de six pieds :
Il avait la moustache grise ,
Le chapeau rond , le manteau bleu ;
Dans ses cheveux soufflait la bise :
C'était le diable ou le bon Dieu.
Sa voix, qui sonnait comme un cuivre,
Et qui rendait le son du cor,
Me dit : Au bois il faut me suivre,
Jeté promets cent louis d'or.
DE PICr.RE DU1M)R!T. 07
Je le suivis sans résistance Par son œil rouge ensorcelé, Il m'aurait montré la potence Que je n'aurais pas reculé.
Il marchait plus vite qu'un lièvre , Il n'avait pas l'air de courir, La frayeur me donnait la fièvre, Je croyais que j'allais mourir; Mais lui ,pour me faire revivre, Disait, rendant le son du cor :
Au fond du bois il faut me suivre , Je te promets cent louis d'or.
Au fond du bois nous arrivâmes; Il faisait nuit, les arbres verts Jetaient dans l'air de vertes flammes , Je crus entrer dans les enfers ; J'entends un bruit épouvantable Et je vois mon homme tout nu :
Holà ! je reconnais le diable A sa queue, à son front cornu.
11 me fait voir ouvert un livre.
Où rien n'était écrit encor.
Et me dit de sa voix de cuivre î Veux-tu gagner cent louis d'or?
Jure ton sang, jure ton âme, Jure le diable et jure Dieu, Que tu n'épouseras pas femme. Ni du hameau ni d'autre lieu
>8 CHANTS ET rOÉSIES
AU moins avant ta quarantaine ; Et qu'on te verra tous les jours Courir de fredaine en fredaine Sans te fixer dans tes amours; Quand sa griffe eut rougi le livre , Sa voix résonna comme un cor ; Il me dit : signe , et je te livre En or sonnant cent louis d'or.
Au lieu de signer sur la page Où le diable avait mis ses doigts , Je songeai qu'il était plus sage De faire un grand signe de croix.
Le diable partit en fumée , Et je fus transporté soudain Chez ma meunière bien-aimée, Dans une chambre du moulin.
Elle disait : Tiens je te livre Mon cœur, mon moulin, mon trésoi Elle avait en gros sous de cuivre , La belle avait cent louis d'or.