‹ Muse populaireChapitre 42 sur 157 · LE MALHEUR · texte numérisé non relu

LE MALHEUR

Connaissez -vous cet étranger

Dont le regard est toujours sombre,

Dont la présence est un danger :

Est-ce un vivant? n'est-ce qu'une ombre:

S'il s'assied à votre festin ,

Son aspect glace vos convives ,

Comme le givre du matin

Enlève aux fleurs leurs couleurs vives :

Est-ce la mort ou le destin ?

Il transforme tout ce qu'il touche , Les mets en des charbons ardents Qui, consumés à votre bouche, Tombent en cendre sous vos dents ; Quand sa main maigre verse à boire , En allant du verre au gosier.

Le vin se change en liqueur noire, Qui vous brûle comme un brasier Et vous laisse un affreux déboire.

Par lui , les rois ensorcelés Perdent leur trône et Tespérance ; Par lui , les maris désolés Et les joueurs pleurent leur chance ;

DE PIERRE Dl!rO:VT. 185

Il fait les lauriers se flétrir Sur le front pâli des poètes ; Il fait les conquérants mourir Avant d'achever leurs conquêtes , Et les avares s'appauvrir.

J'ai vu des pâtres tout en larmos Accuser les lutins jaloux D'avoir attiré par des charmes , Ou la maladie on les loups.

Chaque journée était funeste :

Les brebis n'avaient plus de lait , Les moutons mouraient de la pestp.

Et tout le troupeau s'en allait , Les larrons s'acharnant au reste.

Si vous êtes vingt amoureux , Dix tourtereaux, dix tourterelles , Par des prestiges ténébreux Il désunit vos blanches ailes ; Il pipe les dés au joueur, Vous dupe avec des amulettes , Vous trompe avec une lueur :

C'est le grand noueur d'aiguillettes; C'est ce qu'on nomme le malheur.

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