LE CHAUFFEUR DE LOCOMOTIVE
Donne l'avoine à ton cheval !
Sellé , bridé , siffle ! et qu'on marche ! Au galop , sur le pont , sous l'aiche, Tranche montagne, plaine et val; Aucun cheval n'est ton rival.
La braise flambe en tes prunelles Et tu reluis comme un miroir.
As-tu des pieds, as-tu des ailes, Ma locomotive au flanc noir ?
Voyez ondoyer sa crinière, Entendez son hennissement j Son galop est un roulement D'artillerie et de tonnerre.
Donne l'avoine à ton cheval !
Sellé, bridé, siffle 1 et qu'on marche! Au galop , sur le pont, sous l'arche, Tranche montagne , plaine et val ; Aucun cheval n'est ton rival.
Jadis on chargeait d'une troupe Le dos large des éléphants;
200 CHAISTS ET POÉSIES
Je traîne tout un monde en croupe D'hommes, de femmes et d'enfants.
D'après une vieille croyance, Il me semble être Lucifer Qui menait les gens en enfer En levant l'archet de la danse.
Donne l'avoine à ton cheval !
Sellé , bridé , siffle! et qu'on marche .' Au galop, sur le pont, sous l'arche, Tranche montagne , plaine et val; Aucun cheval n'est ton rival.
Je tiens mon grappin de chaufîage , Comme sa barre un vieux forban .
En regardant le paysage Se dérouler comme un ruban.
Ah ! c'est une bien grande ivresse De fendre l'air, comme un oiseau.
Avec du charbon et de l'eau Mes bras noirs font cette vitesse.
Donne l'avoine à ton cheval!
Sellé, bridé, siffle! et qu'on marche ! Au galop, sur le pont, sous l'arche, Tranche montagne , plaine et val ; Aucun cheval n'est ton rival.
De la chose la plus commune On peut tirer un grand parti :
Longtemps ce moyen de fortune Au fond de l'âtre s'est blotti.
Chacun voyait dans sa marmite La vapeur bouillonner et fuir, Sans songer à son avenir ; Dieu ! que notre vue est petite !
Donne l'avoine à ton cheval !
Sellé , bridé, siffle ! et qu'on marclis ! Au galop , sur le pont , sous l'arche, Tranche montagne , plaine et val ; Aucun cheval n'est ton rival.
Les rouliers et les aubergistes En voyant ces nouveaux chemins Font des mines longues et tristes , Nous leur ôtons le pain des mains.
Avec la vapeur, patience !
La terre se défrichera , Fructifîra, s'enrichira, Partout circulera l'aisance.
Donne l'avoine à ton cheval Sellé , bridé , siffle ! et qu'on marche ! Au galop, sur le pont, sous l'arche, Tranche montagne, plaine et val ; Aucun cheval n'est ton rival.
Allons , ô ma locomotive !
Tes rails nous mènent au progrès ,
La génération hâtive Appelle des ombrages frais.
Plus de frontières, plus de guerre!
Nous sommes las du sang versé.
Peuples! de tout le mal passé Buvons l'oubli dans un grand verre.
Donne l'avoine à ton cheval ! Sellé , bridé , siffle! et qu'on marche ! Au galop , sur le pont , sous l'arche , Tranche montagne, plaine et val • Aucun cheval n'est ton rival.