DES BIBLIOTHÈQUES SPÉCIALES
La marche progressive des sciences et l’impulsion donnée aux études depuis le commencement du dix - neuvième siècle, en réagissant sur la botanique elle-même, ont augmenté d’une manière considérable le nombre des ouvrages destinés à répandre la connaissance des plantes. On ne se doute guère, en générai, de la multitude de livres imprimés publiés jusqu’à présent sur les diverses parties de la botanique ; mais, à l’exception des institutions et des musées consacrés à l’histoire naturelle où sont rassemblés les livres de cette nature, on ne les trouve, dans les autres établissements publics, que mêlés et confondus avec des masses d’ouvrages étrangers les uns aux autres par leurs matières. Nos grandes bibliothèques, vastes dépôts des produits de l’esprit humain, n’ont en vue que la réunion dans un même local de tous les écrits livrés à la publicité ; elles ne peuvent s’occuper de réunir et de compléter aucune série d’ouvrages sur telle ou telle branche des sciences, et souvent elles sont riches en livres curieux ou rares, mais dont l’utilité et l’usage sont extrêmement bornés. Nous aurions besoin qu’une disposition mieux entendue des masses de livres qui encombrent nos bibliothèques publiques vînt débrouiller le chaos et la confusion qui y régnent, et ce serait un règlement bien important et bien
utile, sans aucun doute, à ravancement des études en tout genre, que celui qui prescrirait la création de bibliothèques spéciales , c’est à-dire de bibliothèques consacrées exclusivement à une branche des connaissances humaines, et dont le nombre serait naturellement déterminé par les diverses divisions que nécessitent les progrès actuels des sciences et ceux même de la littérature. A la difficulté qu’on éprouve, dans le système actuel des bibliothèques générales, de trou- • ver avec promptitude les ouvrages demandés par les lecteurs, se joint encore l’inconvénient de ne pouvoir rien classer d’une manière méthodique, et d’ignorer par conséquent ce qui manque à quelque partie pour la compléter aussitôt que possible. Peut-être est-ce à cette circonstance qu’il faut attribuer la pénurie qui se fait remarquer dans les bibliothèques publiques, auprès desquelles on réclame souvent en vain des ouvrages utiles et qu’on devrait être sûr de rencontrer au moins dans ces grands établissements.
Sur la construction d'une grande bibliothèque ; projet de m. Benjamin Helessert*
M. Delessert avait entrevu depuis longtemps la possibilité de suppléer à l’insuffisance que présentent, au moins pour certaines parties, les grandes collections générales de livres, et son goût pour l’histoire naturelle l’avait conduit à entreprendre par ses propres efforts la création d’une bibliothèque destinée exclusivement à renfermer les ouvrages écrits sur la botanique, ouvrages très-coûteux pour la plupart et dont quelques-uns ne se rencontrent qu’avec peine. Un grand amour de la science pouvait seul aider à triompher des embarras et des difficultés qu’entraînait une pareille idée, et à faire quelque chose de véritablement utile. Tous les soins de M. Delessert ont donc été dirigés sans relâche vers ce but, et il possède maintenant, on peut le dire, la plus riche bibliothèque que Ton connaisse dans aucune spécialité scientifique.
Les soins indispensables à la réunion de tant d’ouvrages sur une même science avaient amené M. Benjamin Delessertà étudier la meilleure disposition qu’il conviendrait de donner aux édifices destinés à contenir de nombreuses collections de livres, et c’est une heureuse idée que celle émise par lui, il y a quelques années (en 1855 et en 1858), dans ses deux Mémoires sur la Bibliothèque royale, lorsqu’il y propose la construction d’un bâtiment circulaire et d’une rotonde où aboutiraient huit galeries consacrées aux grandes divisions de la bibliothèque. En adoptant cette disposition circulaire, ou ce qu’on appelle la forme panoptique, les conservateurs et les lecteurs se trouveraient placés au milieu de la rotonde, où viendraient se rejoindre les diverses galeries. Ces galeries seraient formées par des murs disposés en rayons divergents, et qui des deux côtés recevraient des corps de bibliothèque. Une telle combinaison permettrait de placer deux fois plus de livres que dans le système ordinaire, et ces livres auraient encore l’avantage d’être plus rapprochés du centre, ce qui rendrait plus faciles et le service et la surveillance de " la bibliothèque. Cette surveillance serait, en même temps, plus complète, puisque le chef ou conservateur de la bibliothèque, installé au milieu de la rotonde, verrait d’un coup d’œil l’extrémité de toutes les galeries ainsi que toutes les personnes qui y circuleraient.
Au moyen de cette disposition, on pourrait, selon M. De-
lessert, placer 800, Ooü volumes dans un espace de 1,900 toises carrées, tandis que si l’on construisait pour le même usage, et d’après l’ancien système, quatre galeries autour d’un carré long, il ne faudrait pas moins d’un espace de El ,250 troises carrées, ou El arpents.
Quant aux divisions des matières, M. Delessert en indique huit, occupant les huit galeries proposées Pour obtenir un ordre plus méthodique encore, chacune de ces coupes pourrait être subdivisée en plusieurs parties, ce qui , aux avantages d’une bibliothèque générale, ajouterait ceux des biblio-
thèques spéciales. Une autre facilité résulterait, d’après M. Delessert, de l’arrangement qu’il applique à la Bibliothèque royale, qu’il suppose devoir contenir 800,000 volumes: cette collection, quelque nombreuse qu’elle paraisse, serait alors à la portée des lecteurs, car on peut évaluer à 20 toises seulement la plus grande distance qu’il faudrait parcourir pour aller chercher un livre, tandis qu’avec le système actuel de bâtiments carrés ou de galeries transversales, où des volumes peuvent être placés à une distance de 225 toises, on est obligé, dans certains cas, de faire, en comptant l’aller et le retour, un chemin de 450 toises, ou près d’un quart de lieue.
Mieux que personne M. Benjamin Delessert était en état d’émettre un avis sur un pareil sujet, et sa collection d’ouvrages purement botaniques offre un bel exemple de ce qui pourrait être tenté sous le rapport des bibliothèques spéciales.