DES OUVRAGES DE LUXE ET A FIGURES
La bibliothèque renferme des livres d’une grande rareté et d’un très-grand prix, et à cet égard nous exprimerons nos
regrets de voir des sommes énormes employées à la confection d’ouvrages de luxe, imprimés, il est vrai, sur un magnifique papier, ornés de planches dessinées avec art et revêtues du coloris le pius brillant, mais dont le prix élevé ne les fait arriver que dans les mains d’un petit nombre de personnes, et les met souvent même hors de la portée et des moyens des établissements publics. En cherchant à donner une perfection inutile à des ouvrages composés évidemment dans l’intention de concourir aux progrès de la science, leurs auteurs manquent le but qu’ils se sont proposé, puisque la cherté et la rareté de ces livres n’en répandent pas l’usage, et qu’il est toujours très-difficile, sinon impossible, de les consulter. « 11 est à craindre, » disait un grand naturaliste, « qu’il y ait moins de botanistes, maintenant qu’une bibliothèque de botanique coûte autant que plusieurs métairies. » Depuis l’époque où Cuvier a prononcé ces paroles (il y a plus de trente ans), ces sortes d’ouvrages se sont encore multipliés. Selon nous, on ne devrait pas faire consister le luxe dans l’extrême perfection de la gravure, dans la beauté de la typographie ou du papier, mais dans l’exactitude des figures, et dans le nombre et la fidélité des détails et des analyses. Par les frais que leur nature même entraîne nécessairement, les ouvrages à planches sont déjà assez coûteux pour qu’on ne vienne pas encore en élever le prix sous le prétexte de porter au plus haut point leur perfection matérielle.
Aussitôt qu’on a voulu fixer l’attention sur les plantes, on a songé à les représenter par des figures plus capables qu’aucune description à donner une idée précise de leurs formes et de leur aspect et à répandre la connaissance des végétaux, sans être obligé de recourir à des échantillons impossibles à multiplier et à faire circuler en grand nombre.
On cite un manuscrit de Dioscoride, conservé dans la bibliothèque impériale de Vienne, comme le plus ancien ouvrage que l’on connaisse, dans lequel se trouvent des dessins de plantes, manuscrit dont on fait remonter l’époque au
troisième siècle de l’ère chrétienne. Quant aux planches gravées, on ne tarda pas, après l’invention de l’imprimerie, à les introduire dans les ouvrages de botanique. Files furent d’abord exécutées sur bois, genre de gravure qui, au reste, paraît avoir même précédé l’imprimerie. On trouve dès le quinzième siècle un exemple de l’impression des figures avec le texte, dans un Krauterbuch ou IJerbarius , in 4°, de la bibliothèque de M. Delessert, et qui remonte à l’année 1 485. Cet ouvrage, qui forme un corps de matière médicaie, est écrit en langue allemande, caractères gothiques. Les figures qu’il donne de plantes et d’animaux, figures qui peut-être ont été empruntées à un livre plus ancien imprimé à Augsbourg en 4 475 ou \ 478, ou même quelques années plus tôt, sous le titre de Puch der Natur , sont assez grossièrement gravées et peintes. 11 en est de même, quant à l’imperfection de la gravure, d’une petite édition de 1522, d’un livre attribué à Æmilius Macer, sur les propriétés des plantes, écrit en vers latins. Nous trouvons de meilleures figures dans un petit infolio d’Hieronymus Braunschwig, imprimé à Francfort en -1555, et intitulé : Distillierbuch , dont le texte est orné de gravures de plantes ainsi que d’instruments et ustensiles la plupart propres à la distillation.!
Othon Brunfels, médecin et botaniste de Mayence, est le premier qui ait donné des dessins faits d’après nature et avec le plus de précision, dans son Kreülerbüch publié à Strasbourg en \ 552.
Les figures sur bois que Léonard Fuchs a jointes au texte de l’un de ses ouvrages (De Historiée Stirpium commentant , Basileœ, 1542), réimprimé un grand nombre de fois et traduit dans toutes les langues de l’Europe, ont acquis une certaine célébrité. Les plantes, gravées au trait avec une grande netteté et une sorte d élégance, y sont représentées dans leur grandeur naturelle, ce qui est déjà un perfectionnement. Les dessins en sont dus à Albert Meyer et Henri Füllmaurer, et les gravures en bois à Y. -R. Speckle.
Les figures de Matthiole, dans l’édition publiée à Venise en \ 565, peuvent passer pour des chefs-d’œuvre (1).
Charles de l’Écluse, en latin Clusius, botaniste distingué, né à Arras, a publié dans un de ses ouvrages, en 1576, plus de 200 planches bien exécutées. C’est à lui qu on doit l’introduction en Europe du marronnier d’Inde (Æsculus Hippocastanum) qu’ii reçut, parmi d’autres plantes de l’ambassadeur impérial à la Porte-Ottomane, en 1576, époque où l’Écluse dirigeait le jardin botanique de Vienne (2), mais cet arbre ne commença à être cultivé en France que vers l’année 1615.
Les derniers ouvrages que nous venons d’indiquer et qui existent dans la bibliothèque de M. Delessert, ne sont pas les seuls qui aient été publiés dans le seizième siècle ; nous citerons entre autres :
Herbarum imagines vivœ, in-4°. Francfort, 1556 ; Herbolario volgare , in-8°. Venise, 1559; Le grant lurbier en Françog s , imprimé à Paris en 1545 ; ouvrages où les planches sont gravées d’une manière plus ou moins rude.
L’édition de 1 585 du Voyage en Orient de Léonard Rauwolf, renferme quarante-trois planches gravées sur bois comme dans
les ouvrages précédents. Ce sont les premières figures qui
(1) Matthiole a été un des meilleurs commentateurs de Dioscoride. Son ouvrage, imprimé pour la première fois en 1554, a eu 17 éditions, et si l’on en croit un des correspondants de cet auteur, on en vendit 32,000 exemplaires avant l’année 1561. ( Pulteney . )
(2) L’Écluse est mort en 1609, dans sa quatre-vingt-quatrième année. Quand on sait a combien de calamités il fut en proie pendant sa vie, on est surpris qu’il ait pu atteindre jusqu’à cet âge avancé. Sa jeunesse est tourmentée d’abord par des accès de fièvre des plus dangereux et par une hydropisie. Plus tard une chute de cheval lui brise la jambe droite et le bras droit; il éprouve ensuite une fracture du cou-de-pied gauche. A 65 ans, une luxation de la cuisse droite, mal réduite, le rend incapable de marcher. D’autres infirmités, résultat de sa vie sédentaire, viennent encore l’accabler dans sa vieillesse; et cependant, toujours calme au milieu de tant de maux, il ne perdit rien de son humeur enjouée et de son ardeur pour- la science.
aient fait connaître plusieurs plantes médicinales utiles mentionnées parles anciens.
On trouve un exemple de planches gravées en taille-douce et insérées dans le texte avec des renvois pour l’intelligence du discours, dans YArcmia naturœ detecla de Leeuwenhoek, imprimé en 1095.
Parmi les éditions les plus curieuses de quelques ouvrages conservés dans la bibliothèque de M. Deîessert (I), on remarque celle de VHistoria plantarum , traduction latine de Théophraste, édition princeps, Turvisii 1484, et Garcia del Puerto ou ab Porto, Coloquios dos simples , ouvrage très-rare et fort estimé, le premier qui ait été imprimé à Goa (Hindoustan) en 1565.
Fabio Colonna (en latin Fabius Columna), de la noble famille des Colonna, en Italie, savant botaniste napolitain, a donné le premier des figures en taille-douce qu’il avait dessinées et gravées lui-même sur cuivre, exemple suivi bientôt après par Kicher de Belleval en 1605, Renealmus en 1611, Prosper Alpin en 1629. et par plusieurs autres auteurs. Dans son Phylobasanos , publié à Naples en 1592, et à Florence en 1744, Fabius Columna a essayé do déterminer quelques plantes des anciens. Son Ecphrasis a été publié plusieurs années après (1616). Il est aussi Fauteur d’un curieux ouvrage sur la Purpura des anciens, où i! croit avoir retrouvé l’espèce de coquillage qui leur fournissait la belle couleur rouge appelée pourpre. Ces ouvrages, et le premier surtout, sont trèsrares.
Le Panphylon Siculum , ou Historla plantarum Siciliœ , est un petit in-folio extrêmement rare (on prétend qu’il n’en existe plus que trois exemplaires complets) du père François Cupani, moine franciscain et botaniste de Sicile. La mort de Cupani, arrivée en 171 G a laissé imparfait son Panphylon qui
(1) Il est bien entendu, quoique nous ne l’exprimions pas toujours, que les ouvrages mentionnés clans le cours du présent chapitre font partie de la bibliothèque botanique de M. Deîessert,
devait être plus considérable. La seconde édition en a été publiée à Palerme, en 1745, par un de ses élèves, Antoine Bonanni, qui s’est approprié l’ouvrage. L’édition de Bonanni, la seule qui soit entrée dans le commerce, contient 168 planches ; elle se trouve dans la bibliothèque de M. Delessert. On sait que, dans un mémoire qu’il a fait paraître en 1822, M . Bertoloni, de Bologne, a appliqué les noms linnéens aux diverses planches de cette édition.
La plus grande partie des figures que nous venons de citeront été imprimées en noir; quelques-unes seulement sont coloriées. On ne saurait dire exactement à quelle époque on commença à enluminer les figures sur bois. V Herbarnis de 1485 et le Kreüterbüch de Brunfels, mentionnés plus haut, et plusieurs autres ouvrages que nous avons sous les yeux, présentent des figures coloriées, mais il est difficile de déterminer si les ouvrages qui offrent ces enluminures ont été publiés tels, ou si cet ornement ne leur a pas été donné plus tard par des amateurs.
Il ne paraît pas que les anciens aient eu l’idée de tirer en couleur leurs planches gravées. Le seul ouvrage que nous ayons vu citer, comme imprimé le premier par ce procédé, qui n’exige après coup qu’une légère retouche au pinceau, est celui de Jean Martyn, Hisloria planlarum rariorum , publié à Londres en J 728, et dont les dessins sont du célèbre peintre de fleurs Van Huysum. Après cet ouvrage, nous citerons les planches botaniques ( Picturesq-ue boianical plates), de B. -J. Thornton (1799), imprimées avec un grand luxe de couleurs, et la Pomona britannica de George Brookshaw (Londres \ 81 2).
Bulliard s’est servi, un des premiers, pour les enluminures de son Herbier de la France, d’une méthode qui exige, pour chaque objet, autant de planches que de couleurs. Redouté y substitua le mode de tirage en couleur avec une seule planche, procédé qu’il a grandement perfectionné, comme l’attestent ses magnifiques ouvrages. Quel talent fut plus souple, plus élégant, plus varié que celui dont ce peintre
célèbre a donné tant de preuves dans ses Liliacées , ses Roses et son Choix de fleurs , dans les Plantes rares de Malmaison et de Navarre, dans le Jardin de la Malmaison , etc., etc.