Bertero
Le docteur Charles-Joseph Bertero, né à Turin et membre de l’Académie de cette ville, et dont nous avons parlé précédemment, a envoyé une riche collection de plantes du Chili, formée de tout ce qu’il avait récolté dans le but de faire la flore de ce pays.
Avant Bertero, le Chili n’avait été exploré sous le point de vue botanique que d’une manière imparfaite. Excepté quelques végétaux communs aux régions voisines, ce pays renferme une grande quantité d’objets nouveaux et intéressants. Bertero l’étudia sous différents rapports, et, pour ne parler que des plantes, il a recueilli dans le Chili plus de 15,000 échantillons parfaitement conservés, contenant un grand
nombre d’espèces nouvelles qu’il a déterminées en partie et accompagnées, pour la plupart, de descriptions et de notes manuscrites précieuses. Ces plantes ont pris place dans l’herbier de M. Delessert.
Bértero se trouvait, jeune encore, aux Antilles, où il resta plusieurs années ; il en rapporta de belles collections. Désirant visiter d’autres pays lointains, il résolut, après un court séjour en France et dans sa patrie, de faire un voyage au Chili. Parti de Paris dans cette intention, au commencement de septembre-1827, il s’embarque au Havre et arrive à Santiago trois mois après. Le t5 mars 1828, il se dirige vers Rancagua, muni de recommandations adressées par le gouvernement chilien aux autorités du pays qui devaient lui procurer toutes les facilités désirables pour ses recherches. 11 emportait en même temps la permission d’exercer la médecine.
Arrivé dans la province d’Aconcagua, et ayant parcouru la plus grande partie du Chili septentrional, il passe l’hiver à Quillota, et il était de retour à Yalparaiso en novembre 4 829. La guerre civile désolait alors ce pays. Santiago, Quillota, Valparaiso, n’avaient offert à notre botaniste que des scènes d’horreur. Bertero prit la résolution de quitter le continent et de se rendre à l’île de Juan-Fernandez, il voulait ensuite visiter l’île de Mas a-Fuera, revenir à Valparaiso et s’embarquer pour Tahiti et les îles des Amis. 11 accomplit une partie de ce projet. Au milieu d’obstacles et de privations de toutes sortes, il passe trois mois occupé exclusivement à la recherche des végétaux qui couvrent le sol de Juan-Fernandez, une des îles de l’océan Pacifique, à l’ouest des côtes du Chili, et assez connue par les aventures du marin écossais, auxquelles ont été empruntés les principaux épisodes du roman de Robinson Crusoé. Bertero recueillit tout ce qu’il put trouver dans cette île peu étendue, et en rapporta 500 espèces et plus de 2,000 échantillons de plantes. C’est là qu’il découvrit ces belles espèces de Rea en arbres qui appartiennent à la famille des composées, tribu des chicoracées, dans laquelle jusqu’alors
on ne connaissait de végétaux à tige ligneuse que quelques espèces de Sonchus et de Prenanthes particulières aux îles Canaries. De retour à Valparaiso, Bertero fait toutes les dispositions nécessaires pour son voyage de Tahiti, voyage qui devait avoir un résultat si fatal ! Parti le 28 septembre J 850, il arrive à Tahiti le 5 novembre. À l'aspect de la magnifique végétation de cette île, il s’écriait dans son enthousiasme:
« Oui, je veux qu’on connaisse enfin les richesses de l’Océanie. Je ne quitterai pas ces lieux sans les avoir explorés depuis le rivage de la mer qui les baigne jusqu’aux derniers sommets de leurs montagnes les plus élevées î »
Pourquoi ce vœu ne fut-il pas exaucé! Une fois à Tahiti et charmé des découvertes qu’il y faisait, quoiqu’il eût bientôt reconnu que la végétation y est plus riche que variée, il se livra avec ardeur à ses recherches et parvint à former des collections immenses. Il avait été secondé dans cette occupation par M. Moerenhout que nous aurons occasion de citer plus tard pour les plantes qu’il a envoyées à l’herbier de M. Delessert. M. Moerenhout avait rencontré Bertero au Chili et lui avait été présenté, en septembre 1850, après le retour de ce dernier de i’île de Juan-Fernandez. Ils s’étaient liés d’amitié et étaient partis ensemble le 28 du même mois pour se rendre à Tahiti, et le 9 avril Bertero s’en retournait au Chili sur un bâtiment qui appartenait à M. Moerenhout, et qui n’arriva pas à sa destination. On ignore ce qu’il a pu devenir. Une sorte de fatalité semblait poursuivre le malheureux Bertero et l’entraîner à sa perte. 11 n’avait pas voulu, pour quitter Tahiti, attendre l’arrivée d’un bâtiment plus grand, plus commode que celui sur lequel il devait s’embarquer. Peu après son départ, il avait abordé à Raiatéa, une des principales îles de l’archipel de la Société et la plus considérable du groupe après Tahiti ; il écrivait de là à M. Moerenhout pour lui parler de plantes qu’on lui avait apportées, et qu’il ne connaissait pas, exprimant le regret de n’avoir pas à sa disposition ses livres et autres objets, et ajoutant que
peut-être il resterait dans l’île. Il la quitta cependant vers lé milieu d’avril, et à partir de ce moment aucune nouvelle de Bertero ni du navire qui l’avait reçu n’est parvenue en Europe. M. Moerenhout a visité depuis, mais vainement, plusieurs îles, les seules où, si Bertero s’était sauvé, on aurait pu le rencontrer. Nul doute que le bâtiment qui transportait Bertero ne se soit perdu en pleine mer, et qu’il n’ait péri corps et biens.
Était-ce par un pressentiment de cette fin déplorable que Bertero, avant de s’embarquer pour Tahiti, terminait par ces mots une lettre qu’il adressait à M. Colla, un de ses compatriotes et son ami intime : « Adieu, bonne santé; un Pater et un Ave pour mon âme, dans le cas où elle serait submergée !»
Combien la science a perdu par une telle fin, et que ne pouvait-on espérer dun botaniste comme Bertero, qui réunissait à des connaissances étendues l’activité la plus prodigieuse !