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Jal : Diclionnaire historique, au mot Auguste

En quelques mois, de tous les points du pays, affluèi'cnt des monceaux de vaisselle d'or et d'argent. Du '2^2 septembre 1789 au 31 juillet 1790, la Monnaie ne fondit pas moins de 219 428 marcs 2 onces 15 deniers d'argent, et de 739 marcs 2 onces 5 deniers 23 gros d'or, c'est-à-dire 54857 kilos d'argent et 187 kilos d"or. Le Journal de Paris de cette époque (supplément au n" 293) publia la liste complète des personnes qui envoyèrent ainsi leur vaisselle à la fonte, et ce curieux document, qui ne compte pas moins de 48 pages, contient dans un singulier mélange les noms de quantité de gens appartenant à toutes les classes de la société. Il y avait en première ligne le roi, et la reine qui sacrifia d'un seul coup presque toute sa belle vaisselle d'argent — pour 5042 marcs; puis. Madame, belle-sœur du roi, pour 1315 marcs; Mesdames, tantes du roi, pour 855 marcs; le duc et la duchesse d'Orléans, la famille de Penthièvre, le ministre Necker, les dames de l'entourage de la Reine; quiconque avait un rang à la cour, les financiers et les bourgeois, les petits boutiquiers de Paris, les plus humbles marchands suivaient le mouvement. Sur cette liste, les noms des contrôleurs et des fermiers généraux, des banquiers les plus connus, voisinent avec ceux de la haute noblesse de France; on y trouve côte à côte le comte Cassini de l'Observatoire, la baronne d'Holbach, la veuve du statuaire Pajou, le peintre Lagrenée, Oberkampf, les architectes Boucheron, Michault et Vermont, l'orfèvre Tiron de Nanteuil, Vilmorin le « grainicr du roi », des tailleurs, des épiciers, des miroitiers, et des milliers de commerçants qui viennent déposer sur l'autel de la patrie leur demi-douzaine de couverts.

Après une pareille immolation, qui fit perdre à la France d'incalculal)lcs trésors, des chefs-d'œuvre infiniment précieux, succédèrent les ventes faites par les émigrés. Les objets d'orfèvrerie échappés à la fonte furent clandestinement emportés à l'étranger. Quelques-uns restent sans doute encore obscurément enfouis parmi les reliques du passé. D'autres sont l'orgueil des collections fameuses; de toutes façons, ils sont perdus poin* nous.

Mais la Révolution ai'rivait, et avec elle tout allait s'arrêter, sinon disparaître. Les orfèvres commençaient à chômci- dans leurs ateliers silencieux. Les (ouvres de luxe avaient cessé d'être à la mode, et on vit les orfèvres faire des plaipies de gibernes et des hausse-cols; les plaqueurs fabriquaient des harnais, et les bijoutiers étaient obligés de s'arrêter devant les conseils de David qui, dans un discours de l'an II, aux fêtes en l'honneur de Viala, disait aux jeunes républicaines : « Méprisez l'or et les diamants, soyez parées des vertus de votre sexe », et ne retrouvaient leurs outils que pour fabriquer des bijoux d'acier, façonnés en emblèmes patriotiques.

En ces jours difficiles, l'orfèvrerie produisit cependant quelques (ruvres avouables, sévères comme l'époque (jui les voyait naître. Les artistes (|ui les

exécutaient obéissaieiil aux préoccupations de l'antique, et décoraient les armes des généraux de la République des attributs empruntés aux décorations grecques et latines. « Bien souvent, ils demandaient des inspirations au peintre l.ouis » David, le grand maître des cérémonies de la Révolution. C'est lui qui des- » sina le sabre de Billaud-Varennes, que nous reproduisons d'après une gra- » vure du temps. Les foudres, le niveau, le l)onnet phrygien, les palmettes » ornaient le fouri-eau de cette arme plus symbolique que décorative. Ce style ne » devint véritablement à la mode que lorsque, le temps du Directoire étant » revenu, Paris reprit ses habitudes de luxe et de mouvement. Les meubles, » les bijoux, les orfèvreries alTectent alors les formes régulières, les profds se » régularisent, et la plupart des orfèvres qui avaient gardé le culte des formes )> contournées, se convertissent à la foi nouvelle et oublient les conseils du ca- » priée pour suivre les lois rigides de la géométrie (l).

L'orfèvrerie française avait courageusement traversé les orages de ces temps troublés, mais elle allait être profondément atteinte l)ar la suppression des corporations et l'abolition de leurs privilèges : plus de maîtrise, plus de long apprentissage, plus /^\ tic ciicf-dœuvre obligatoire. Lucien Falize, dans le rapport ©/'^ magistral qu'il fit sur l'Exposition de 1889, disait à propos de la su|)pression des corporations : « C'était la liberté pour tous. » le droit au travail sans entrave, sans contrôle, » mais l'orfèvre n'en demandait pas tant ; cette » liberté lui fut ruineuse, elle apporta le désordre » dans son art et le compromit à ce point, qu'après » cent ans il se retrouve à peine, et n'est pas revenu >; à l'état où la Révolution l'a surpris et frappé. » Toutefois, le régime nouveau n'avait pas amoindri les orfèvres, et, libres désormais, ils gardaient dans l'industrie parisienne la place émineute qu'ils avaient occupée au temps des jurandes. Une protection t'videnlc fut constanmieut acquise aux praticiens de ce noble métier. « Le gouvernement avait respecté » dans ses règlements tout ce qui

» touchait à l'Assistance mutuelle et ^,.,„.^. ,,^. Hi,,,,,., v.renn.s.

» à la Société de secours. Les maisons /v.i/jm^s- le dessin iic D.n-iii.

il Paul .\I.iiilz. Itechorche* sur l'orfcvivrio fraucairo. Hazclle des beau.i-arls. Xonw \\\ . pages IS.'i, KN6. 18*.

» communes ne furent supprimées que par la loi du 19 Brumaire, an VI, et cette » loi nous fournit un détail touchant. A l'heure où elle est rendue, il y avait » encore quatre invalides dans la Maison des orfèvres de Paris. Le ministre de » l'Intérieur d'alors fut chargé d'en prendre soin et les plaça aux Incurables (1). »

Mais l'orfèvrerie ne pouvait vivre sans une réglementation spéciale qui inspirât la confiance au public. Ce fut la loi de Brumaire an VI qui se chargea de la lui donner en réglant le titre de l'or et de l'argent, en organisant le contrôle et les bureaux de garantie, qui venaient prendre la place des jurandes et constituer la législation nouvelle.

Qu'allait devenir l'orfèvrerie française avec ce régime nouveau? Tous les ateliers des orfèvres à Paris et en province fermés, la corporation détruite, les apprentis et compagnons enrôlés dans l'armée et envoyés anx frontières; jamais la ruine d'un art ne parut plus profonde qu'au lendemain de la Bévolution de 1789.

Nous allons voir en etlel, dans la deuxième partie de cette étude, ce qu'il a fallu, pendant le dix-neuvième siècle, d'efforts persévérants, de luttes, d'entreprises vaines, avant de parvenir à le relever de cette chute lamentable !

(1) Paul .Maniz, lîi'clu'rchos sur l'Oi-lùvriTic irinicaifc. iiozrlle d<f Lccnn-ails, Imi;!' Xl\', piigus IS.'I, 186, 1S7.

FIN DU LIVP.E PIIEMIER

Cartouclic île Delafossc.

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