‹ Musée centennal de la classe 94Chapitre 16 sur 23 · CHAPITRE SEPTIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SEPTIEME

I/<)i*lV'vi*('ri«» |)oii<lanI le rôaiic de Louis \VI. — Les phases de la ti'ansfoi'inatiou : nouveaiiv déeoi's; nouvelles méthodes. — Les oiMieinanisles et les décorateurs. — Les ciseleurs et les orfèvres. — Hobei't-Joseph Auguste, orfèvre du roi. — Conséquences de la Kévolution. — La liii d'un art.

ousQiE commença le gouvernement de Louis XYI, il y avait en réalité déjà plusieurs années que s'était répandu et imposé ce qu'on a appelé depuis le style Louis XVI. Aux formes contournées avaient été substituées, ainsi que nous l'avons dit, les lignes droites, les décorations équilibrées, et maintes œuvres architecturales, comme les projets de Souffïot pour le Panthéon, et de gracieux hôtels privés qui se construisaient dans Paris, montraient nettement dans (|ii('l sens s'opérait, chez les architectes, la réaction sortie de la

lassitude des fadeurs mythologiques et des bergeries alambiquées de Boucher. Le besoin de réforme, qui se manifestait en art comme en politique, suivait logiquement et graduellement sa voie, pour ainsi dire sans secousse ni brusque transition. Le Cows d'architecture, de J. -François Blondel, publié en 1771, ne fit que donner une sanction à une révolution qui était déjà accomplie à cette date dans le monde des ornemanistes et des industries décoratives. Depuis 1770, il n'était plus permis de puiser les motifs ornementaux ailleurs que dans les réminiscences antiques : Sphinx, trépieds, rinceaux, tètes de béliers, accompagnés d'attributs suggérés par la sentimentalité particulière à cette époque, tels que flambeaux d'hyménée, cœurs, arcs et carquois, groupes d'instruments de musique champêtre, paniers fleuris et outils de jardinage, colombes et tourterelles, avec force rubans flottants dans les enroulements d'un feuillage gracieusement détaillé. Voilà les éléments que les dessinateurs Salembier, Delafosse, Prieur ou Forty donnent en modèle à tous les ouvriers de l'ameublement. A coup sur, les interprétations étaient bien un peu puériles, elles ne trahissaient guère mieux une connaissance exacte de l'antiquité, que les chaumières du petit Trianon ne donnèrent l'image de la vie rustique que pensait évoquer Marie-Antoinette. Mais il y avait dans ces artifices, dans cet art un peu grêle et menu, un sentiment si particulier d'élégance et de goût, qu'on y sentait un nouvel et fidèle reflet de la société française et de notre génie national. Il est impossible de pousser plus loin qu'on ne le fit à cette époque l'exécution précieuse des motifs d'ornements pour le bois ou le métal.

Nous touchons au moment précis où l'art des ciseleurs a produit ses plus fines merveilles. Jean-Louis Prieur, sculpteur-ciseleur et doreur du roi, exécutait les bronzes dorés du carrosse qui figurait au sacre de Louis XVI; Gouthière, qui s'était déjà fait remar([uer dans l'exécution précieuse des serrures et des bronzes du pavillon que le roi Louis XV avait fait construire à Louveciennes pour M"" du Barry, et qui devait plus tard exécuter pour la reine Marie-Antoinette les meubles qu'elle commandait pour Versailles et Trianon, n'appartenaient, ni l'un ni l'autre, au corps de l'orfèvrerie de Paris, mais les bronzes qu'ils ont laissés sont achevés comme l'argent, et ciselés à rendre jaloux les orfèvres les plus habiles.

Marie-Antoinette, qui fuyait à Trianon les rigueurs de l'étiquette de Versailles, ne recherchait pas dans l'orfèvrerie la satisfaction de ses élégances. Le mobilier intime avait ses préférences et le luxe de la table ne la touchait pas; aussi nous voyons à ce moment l'orfèvrerie se faire de plus en plus commode et utilitaire, appropriée aux manières nouvelles de vivre et obéissant aux caprices ou aux excentricités de la mode qui, pour le costume comme pour le reste, cédait alors parfois à d'étranges bizarreries. Bien entendu, on ne voyait plus sur les tables des salles à manger les vastes et monumentaux surtouts ou dor-

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mants (l), dont l'usage avait décidément disparu. Mais, par contre, on prit l'haitilude de disposer sur les tables tout un monde de fleurs, d'arbustes, de i)etits musiciens ou de bergers en miniature, soit en orfèvrerie, soit en céramique, i|ui l'urmaient des groupes pittoresques ou sentimentaux, des scènes d'opéra altendrissantes, vertueuses ou légères. Une des comédies de La Chaussée, l'École (les maris i'T>, raille ce ritlicule dans les vers suivants :

Il .i'aul l'Irc S(nrier pour savoir ce qu'on nianj;e".

C'est encore au tlesserl oi'i j'ai ri de pitié

De nous voir assommer d'un fatras de verrailles,

(lanii de marmousets et d'arlnistes confus,

(^)ui font un bois taillis où l'on ne se voit plus.,.

Pour les desserts, on imagina même d'organiser, en guise de surtouts, des scènes d(> Ihéàtre avec des personnages minuscules figurant des jeux de comédie comuis. Ce fut aussi le temps de la vogue des surtouts à fond de glace. Pour épargner les porcelaines fragiles, on adopta l'usage, vers 1775, de poser des miroirs sous les pièces d'orfèvrerie, les taltles parurent plus rutilantes, et les dames d'un rapide coup d'œil pouvaient vérifier, pendant le repas, si nul détail de leur ajustement ne laissait rien à désirer, si la mouche assassine était bien à sa place, ou s'il ne convenait pas d'aviver d'un peu de rouge les lèvres pcàlissantes.

Durant la période qui va de 1770 à 1785, les occasions de commander de belles pièces d'orfèvrerie ne semblent pas avoir manqué à la cour de France. Après les ci-rémonies du mariage de Marie-Antoinetle, qui donnèrent lieu à des fêtes magiiifi(|ues, où l'on put se croire un moment revenu au temps des fabuleuses dépenses de Louis X.V, et pour lesquelles les orfèvres durent faire un effort considérable de production, il y eut un peu d'accalmie. Le mariage du comte de Provence, en 1771, celui du comte d'Artois, en 1773, furent pourtant autant de prétextes h riches cadeaux. Ne fallait-il pas ainsi mettre au goût du jour la vieille vaisselle qui datait des débuts du roi défunt Louis le Bien-Aimé et dont personne ne voulait plus 'i* Malgré tout, le coup porté à l'orfèvrerie par la porcelaine et la faïence se faisait de plus en plus sentir. Marie-Antoinette aimait le luxe, les bijoux, les parures; elle avait, pour sa table, des ustensiles d'or et d'argent de l'art le plus précieux: mais elle n'aimait pas moins que M""' de Pompadour les porcelaines de Sèvres et encourageait par son exemple l'emploi de la céramique,, qui était entrée décidément dans les mœurs, et commandait à Sèvres les jattes, les bols

(1 On iloiiii:iit ail dix-hiiitic'ino siùi'le le nom do dormanl ;'i la pièce centrale du siirtmit île taldo (|iii. dressée au coiinnencement du diner. ^e^lait sans être renouvelée jusqu'au dessert. Aux banquets ofticiels, tels que ceux qui élaieiit donnés à l'Hôtel di; Ville ou à Versailles, et dont les gravures nous ont gardé le souvenir, on voyait de ces énormes dormants. I^ors du mariage du prince de Guéménée avec .M"<^ de Loubére, il y avait, dit le Mercure de févi'ier 17(il, au miiii'U de la tahle. un doiiuant de to pirds de long, sur 6 pieds de large, qui représentait le temple de l'IIymcn, .avec deux péristyles. D'un côté de ce dormant était la figure de .Mars, avec tmis s<^s attiiliuts: de l'autre i-ùlé, celle de .Mercure avec les Arts.

i .Vcle m, scène i.

et les tasses en porcelaine de sa laiterie de Trianon. En réalité, les orfèvres français étaient alors moins occupés aux ustensiles de la table qu'aux mille bagatelles que faisait naître la mode, aux nécessaires, boîtes, bonbonnières, bibelots en tous genres, exécutés, il faut le dire, avec un goijt exquis et une perfection singulière.

Quand le roi Louis XVI commanda, en 4784, un certain nombre de pièces d'orfèvrerie, qui avaient été envoyées au Sultan, en même temps que d'autres cadeaux splendides, ce fut un événement. Tout Paris voulut aller voir la table en argent doré, ornée de ses vingt-quatre plats accompagnés de leurs cloches, qui faisaient partie de ces présents. Ce n'était pas un chef-d'œuvre, et le tout ne valait guère plus de GO 000 livres. Mais il y avait une cassolette d'or, enrichie de diamants, rubis et émeraudes, avec son plateau et l'aspersoir, qu'on avait payée plus de 18000 livres. 11 y avait des buires avec leurs bassins, des fusils et des pistolets montés en or de couleur, etc.

Cette année 1784, la somme dépensée pour cadeaux diplomatiques par le ministère des Affaires étrangères fut de 403782 livres. L'année suivante, elle était réduite à !23:2848 livres, et elle n'était plus que de 151 702 livres en 1786. N'y a-t-il pas, dans cette diminution graduelle des présents faits par le roi, comme un signe précurseur des événements qui vont surgir. Le luxe se faisait timide aux approches de 1789; il ne s'affichait plus avec l'ostentation d'autrefois. On mettait plus que jamais des raffinements dans les objets servant aux usages de la vie intime, mais on supprimait chaque jour un peu plus ce qui n'y remplissait qu'un rôle d'apparat. L'orfèvrerie de table cédait le pas à ce qu'on pourrait appeler une orfèvrerie d'étagère, comprenant tous les petits et jolis colifichets dont il était de bon ton de s'entourer, étuis, flacons, navettes ou tabatières, ce qui peut se mettre dans la main ou se cacher dans la poche.

C'est alors que triompha cet art merveilleux de la ciselure dans l'exéculion de ces menus objets qui servaient aux cadeaux diplomatiques, et se trouvaient dans toutes les mains. Le bijou, môme inutile, devint une sorte de frénésie. « Qu'ils prisent ou non du tabac, les honnnes avaient, dit Mercier, des boîtes pour chaque saison. » Il était de bon goût d'en changer tous les jours. Lorsque le prince de Conti mourut, en 1778, il laissa près de huit cents tabatières. Un peu plus tard, il était d'une suprême élégance de porter deux montres, et le vieux maréchal de Richelieu fut un des premiers à adopter cette mode. En façonnant les flacons pour les eaux de senteur, les étuis que les coquettes avaient sur leurs tables, les crochets qu'elles suspendaient à leur ceinture, les boîtes à poudre qui décoraient leurs toilettes, les orfèvres mélangeaient vokmtiers des ors de couleur et tiraient de cette association des effets harmonieux et charmants. Mercier va jusqu'à prétendre que, pour venir à bout de certaines dames aux mceurs faciles, « il suffit de changer leur navette, leur étui, leur boîte, parce que l'or n'est pas de plusieurs couleurs, et qu'il est indispensable à cet égard f|ue la mode soit constamment suivie ».

Le Musée cciiteniial de 1900, qui nous a fourni roccasion d'achnirer les colleclions de i-es menus objets, dont nous avons déjà parlé dans le ehaj)itre précédent, n'était pas moins riehe en pièces d'orfèvrerie de style Louis XVI, rpii pousaient nous éililier sur la peri'eclioii de la inaiii-d'ceuvre ainsi ([ue sur l'élé- ^auce du style de cette époque.

Au nombre des cruvres qui méritaient d'attirer le plus particulièrement latlenlion, je citerai la très belle soupière de la collection Ki)hi'ussi. datant des toutes premièi-es années du règne, c'est-à-dire de 1774 à 1780, et que nous

Soupière sur son plati'iiu. stylo Louis X^'I. (Minée cenleniinl. — Colleclinn Michel Ephrussi.]

reproduisons ci-dessus. On y trouvait réunis tous les caractères, nettement aflinnés, du style nouveau. Plus l'ombre de rocaille ou même de ces ornements h'gers, imprévus, et si spirituellement délicats de la fin de Louis XV. La sou- |)ière, solidement assise sur son plateau très sobre, offre une énergique et niàle silhouette, avec ses têtes de béliers qui servent d'anses et la guirlande de feuilles de chêne (|iii rcntoui'c; ralhuc en est grave, noble, un peu froide, hi ciselure est très adroite, uiinntieuse, sans excès, bien calculée pour l'effet général, le dessin est magistral; on serait tenté de dire que c'est un dessin d'architecte manquant un ]>eu de liberté, de fantaisie, et peut-être de charme. Mais c'est le propre des œuvres qui inaugurent de nouvelles formes d'art et tranchent avec d'anciennes habitudes de Hgnes ou d'ornements, d'affecter ces

apparences oiitrancières, ces airs dogmatiques et sentencieux qui ressemblent à une })rotestation. La soupière de M. Ephrussi est un exemplaire de toute rareté et il serait intéressant de savoir de chez quel orfèvre elle est sortie. Malheureusement nous n'avons pu vérifier ses poinçons. Elle a la saveur singulière des œuvres qui marquent une ère nouvelle, la franchise d'un débutant qui fait son entrée dans le monde, sans gaucherie ni inquiétude. C'est une pièce de musée. J'aime beaucoup aussi cette cafetière qui appartient à M""^ Burat, et dont le principal mérite vient de sa simplicité; n'a-t-elle pas appartenu au baron Pichon, l'un des plus lins connaisseurs en orfèvrerie qu'il y ait eu de notre temps. Rien de plus gracieux que sa forme allongée, sa base doucement arrondie, le bec à cannelures rehé au collet par une guirlande, ses pieds si déliés qui, en se cambrant, ajoutent à sa légèreté aimable, voilà bien un des types les plus parfaits du

style Louis XVI, dont l'élégance exquise, quand ^' elle a cette mesure et cette discrétion, est d'un

art suprême et défie toute comparaison. Plus riches, d'une composition plus pleine et plus cherchée, sont les aiguières avec leurs cuvettes que nous reproduirons également et qui appartiennent à la meilleure époque du style Louis XVI, celle du complet épanouissement. La première de ces aiguières fait partie des collections du Musée des Arts décoratifs, et l'on peut dire qu'elle en est l'un des plus charmants joyaux (n" 1). Elle est signée sur le pied, Vinsac l'ainé. Justesse et beauté des proportions, séduction des ornements à la fois souples, variés et ingénieux, elle a vraiment une distinction souveraine, et éveille l'idée d'un ouvrage antique qui joindrait à la pureté de l'inspiration l'attrait enchanteur de la grâce athénienne. Connne dans beaucoup de pièces d'orfèvrerie de cette période, la panse est décorée d'une délicieuse frise exécutée au repoussé en bas-relief, en représentant, à la manière de Clodion, des scènes mythologiques dans un paysage virgilien. On abusa beaucoup, en ce temps, des frises, des médaillons et des camées dans l'orfèvrerie. La reine Marie-Antoinette possédait un plateau en vermeil décoré de trois rangs de camées antiques, figurant les princes de la maison d'Autriche, et formant autour du fond une bordure octogone. Ce ne devait pas être très réjouissant à voir. L'autre aiguière du Musée

CalVtiùre Louis X\'I.

(Collection de il/""' lUirni.)

>'o 1. Aiyuici-c et sa cuvette, par Vinsac laine. — (Musée des arts décornUfs.) Nfl 2. Aipiièrc et sa çiiyclte. — CoUcctioii G. Boin.)

centomial (n" 2), propi-iôK' de .M. noiii-TiildiicI, es! pioliablcineiit postérieure à celle ([lie je viens de décrire; la recherche de l'ori^^inalité y est évidente; elle s'accuse surtout dans le couvercle assez étrange et qui fait penser à cer-

l'l:iinl)rau a ((cialrr l)r,niclir^ ilr sl\li- l.niii^ \\l, (•\i''culr par IdrlV-x rc lîmiillirr.

tailles uii'èvrerics dessinées pendant la Renaissance par Polydure de Caravage. L"ex(''culion d'ailleurs est absolunienf remarquable et fait de cette œuvie — une des plus intéressantes qui existe de r(''])0(pie de Louis WI — un morceau de premier ordre.

A mesure qu'on approche de la Révolution, la sculpture décorative, sans rien perdre de sa finesse et de sa pureté, devient plus sèche. La forme des objets prend souvent de la maigreur dans l'élancement insolite de certaines parties. C'est précisément ce qu'on peut remarquer dans le candélabre dont nous donnons cicontre la gravure et qui appartient à cette époque dite de Marie-Antoinette (1787-1789), durant laquelle la décoration de l'orfèvrerie, tout en restant très délicate, se fait un peu mièvre. Ce candélabre (page 235), d'une exécution très soignée, est de l'orfèvre Bouillier.

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Sucrier Louis X\'I à bas-relief.

(Mirsée cenlennal.)

Très importantes aussi et par le caractère de leur exécution et par leur fabrication, sont les six pièces dont nous donnons la gravure et qui montrent le curieux effort fait à la fm du dix-huitième siècle pour réaliser la production à bon marché : cette préoccupation hantait si bien l'esprit des orfèvres, que le sucrier, le confiturier, les bonbonnières et les moutardiers, quoique exécutés en argent fondu et ciselé, étaient admirablement composés pour être fabriqués par le procédé de l'estampage, et nous doutons môme que les bas-reliefs et les couvercles n'aient pas été exécutés par ce moyen.

Ces pièces, qui marquent une époque de transition dans la fabrication, sont devenues le prototype des pièces similaires qui ont été exécutées postérieurement par l'estampage, procédé dont on a usé et abusé au dix-neuvième siècle. Ce procédé, comme on le sait, [)ermet d'exécuter économiquement, au moyen des matrices en acier et du mouton, autant d'exemplaires que l'on veut d'un modèle établi chèrement, mais dont fexécution, rendue facile par l'emploi des matrices, en abaisse le prix de revient. La ciselure est supprimée, il suffit qu'un ouvrier adroit vienne

N»» 1 et 2. Bonbonniùre et clrat'eoir. N» 3. Confitmicr. N>" ', et 5. MuiilunI

eiisiiito, par une ragi-L'ui-o habile, corriger les imperfections, tout en restant impuissant à donner à cette pièce la (|uaiilé d'cenvre d'art. Le style de ces menus objets d'orfèvrerie est bien de r<';poque Louis \VI et ils ont un réel inl(''rêt comme spécimen de la fabrication à la fin du dix-huitième siècle. A ce moment, l'oulillage des orfèvres — de quelques-uns du moins, et encore en un assez petit noml)re — n'était plus tout à fait celui (pie nous avons vu au milieu du dix-huitième siècle, dans l'atelier de Thomas (iermain. 11 se compli((uait d'insli'uuu'uls et d'outils ayant pour liut de fabriipier |iar des moyens cxpéditifs, à un très grand nondjre d'exemplaires, les objets ([ui jadis n'étaient exécutés ([u'un à un par l'ouvrier oi'fèvre. C'est ainsi qu'on adoi)ta l'emboutissage et l'estampage au »ioiUon et au bahmcier, remplaçant ainsi le long travail du marteau i[ui, peu à peu par de |)elits coui)s habilement ménagés, donne à la plaque la forme voulue, par un appareil (pii permel de frapper cette plaque d'un seul coup, en lui faisant épouser la forme d'une mati'ice en creux au-dessus de hupielle elle est placée. On utilisait également le ton)\ instrument dont l'invention se perd dans la nuit des temps, mais qui ne fut appliqué d'une façon courante à l'exécution des ouvrages d'orfèvrerie que dans les dernières années du dix-huitième siècle. On introduisit alors d'Angleterre des tours au pied, ipi'on faisait mouvoir au moyen d'une pédale mettant en action la roue motrice du tour comme la meule à repasser les couteaux des rémouleurs ambulants. Les amateurs pouvaient eux-mêmes s'en servir, si l'on en croit cette annonce insérée dans le Journal des affiches du 1:2 août 1779 : « A vendre un tour à faii- (jlaise pour contourner la vaiselle d'argent ronde et ovale... et si doux ((u'un enfant peut le faire aller. » C'était d'ailleurs une habitude assez bien portée parmi certains grands seigneurs du temps, de se livrer à ces sortes de travaux [)iofessionnels. De même que Louis \VI s'adonnait à la serrurerie, le comte d'Artois se mit à l'orfèvrerie et à la bijouterie, et l'on a la liste des outils qu'il se procura dans ce but : bigornes, étaux, airhets, marteaux à manches de bois de rose et virole de cuivre, tours à guillocher, tours ovales à excentrique, iiiandi'ins, etc. Ces outils élégants, montés sur des manches en bois précieux et délicieusement ornés, coûtèrent o930 hvres. On ne pourrait jurer qu'ils servirent beaucoup. Dans les véritables ateliers d'orfèvres, il est certain que l'outillage ayant pour Imt de faciliter la grande production ne fut pas admis du |ire;nier coup et sans difficulté. Ce ne fut (ju'un début, un point tle départ, un symptôme tout au plus, mais (|u'il importe de ne pas oublier, car il annonce les transfoi'mations mécaniques ([ui bouleverseront toute la faljrit'ation au siècle suivant.

Les orfèvres qui se partageaient à ce moment la faveur du public à Paris étaient assez nombreux. Ce n'était pas des étoiles de première grandeur et nous ne croyons pas utile d'en doinier ici la liste, qu'on trouvera dans la plupart des

petits almanachs de l'époque (1). Parmi eux il yen avait que nous avons eu l'occasion de menlionner et qui, déjà en réputation durant le règne de Louis XV, continuaient brilhunment ou modestement leur profession. Tels étaient par exemple Roëttiers lils, Lehendrick, l'élève de Thomas Germain, qui fut grand garde des orfèvres en 1777. Il est l'auteur d'oeuvres charmantes de style Louis XVI, notamment d'un délicieux service de vermeil qui fait partie des collections de M. Chabrières-Arlès, et qu'on a pu admirer en 1900 exposé au Petit Palais.

Cafulièie et i)i)t ;\ luit de Lcliendriclv.

[Colleclion (Jiubriàrcs-A rlès.)

La cafetière est à trois griffes. La panse est ornée de vingt cannelures creuses décorées à la base de culots ciselés, un écusson suspendu par un nœud de rubans à un anneau et encadré de guirlandes de lauriers grassement ciselés porte un chiffre en relief d'un délicieux enlacement surmonté d'une couronne de roses. Le pot à lait à anse en bois des îles est à pied rond godronné ; le décor est semblable, mais l'écusson au lieu de chiffres est orné d'un bas-relief représentant un enfant jouant avec une chèvre. L'ensemble est des plus séduisants. Les proportions harmonieuses, le décor d'une élégance exquise, l'exécution étour-

(1] NotaiiHiient dans VAlmanuch du DaUjikiii, de \"', lequel, à vrai dire, est devenu assez rare.

dissante font, de ces deux petits chefs-d'œuvre, les pièces les plus précieuses de l'orfèvrerie française que l'Exposition de 1900 nous aura révélées.

Plus froidement conçu, mais bien équililjré, est le ilambeau à pied carré orné de feuilles d'eau. Le fût cannelé est décoré d'une suite de culots. Le style s'appauvrit et n"a pas la souplesse du candélabre de Houillicr, mais il est encore frappé au .'oin de la belle exécution des oeuvres (le la fin du dix-liuitième siècle.

Nous mentionnerons encore les noms suivants : Augiifite (Robert -Joseph), orfèvre du roi et l'un des plus considérables de la seconde partie du dix-huitième siècle; François Joubert^ qui avait pour poinçon un cœur et dont plusieurs (tuvrag:es subsistent encore, notamment la saucière de M""' de Pompadour, que nous avons reproduite au chapitre précédent; J.-T. Vancotiverlerrjhen (poinçon : un lis); Jacques du Boys (poinçon : une coquille); Michel-François Montaigne (poinçon : un lambel); Louis Mermant (poinçon : un aigle); P.-E. Marc/ioud poinçon: Croix de Malte): P.-D. Bullot (poinçon : une étoile); Mal/iicu dr Marclnj (poinçon : une tulipe) ; li.-P. Ferrier (poinçon : un coq); J. Bou/or/iw-Pelit (poinçon : une étoile); A. Savart, G. -F. Rolland i poinçon: une boule I ; Marc-Etienne Janety (poinçon : un marc), C.-.V. Delaiinoy (poinçon: un soleil^; Charles Spriinan poinçon: un Saint -Espi'it) : Jean-Baptiste Cheret i poinçon : une clef), qui avait succédé à son père, Antoine Chéret, et jouissait d'une grande renommée; Alexis de Roussy (poinçon: deux palmes); Balduc, Bonillier, fabricant de vaisselle, fournisseur ordinaire du duc d'Or-

li'ans. (jui |)Mrait avoir été un infatigable producteur; nous avons doinié plus haut une (cuvi'o remarquable de Bouillier, le candélabre à quatre branches qui figurait au Musée centemial; Cousinet, qui exécuta un service en vermeil pour la reine Marie Leczinska, à l'occasion de la naissance du Dauphin: Vincent Bréant, etc., etc., qui tous vivaient vers 1780, et que M. Paul Eudel (l) cite comme ayant signé les ouvrages qui ont fait partie de sa collection d'orfèvrerie. A côté de ceux-ci, il ne faut pas oublier les orfèvres bijoutiers ou joailliers : Petitjean,

Flamljcau Louis \\I.

(I l'iiiil Kiiili'l, Soixante planchfs d'orfèvrerie, lie la collectimi i\r l'iml l",ii(li'l.

Jacquemin^ Tirnn de Nanteinl^ Bochmer et Bossange, joailliers ordinaires de la reine et de la cour, dont les beaux magasins de la rue de Vendôme étaient toujours encombrés de la clientèle la plus aristocratique, etc. Enfin, il faut domier une mention à part à M""* veuve Odiot, qui était établie marchande au coin de la rue de l'Echelle et de la rue Saint-Honoré. Elle ne fabriquait pas, mais elle vendait abondamment ce que fabriquaient deux très bons orfèvres de second rang, Giroux et Boulanger, qui demeuraient dans le quartier du Palais de Justice. Sa maison, sous la direction de son fils Claude Odiot, devait arriver plus tard à avoir assez de puissance pour faire briller d'un éclat inattendu l'art de l'orfèvrerie au dix-neuvième siècle.

C'est de cette époque que nous voyons apparaître les recherches d'artistes, décorateurs habiles, qui fournissaient aux orfèvres des modèles de leur invention; ils nous ont laissé des recueils de dessins qui montrent la fertilité de leur imagination. Ce n'étaient point des orfèvres ayant boutique ou atelier; leur rôle consistait à inventer des modèles qui nous renseignent aujourd'hui sur les caractères des œuvres d'orfèvrerie et de bronze de cette époque; les œuvres disparues, nous avons plaisir à retrouver dans les recueils qu'ils ont publiés les dessins qui leur avaient souvent donné naissance.

Jean-François Forty avait débuté sous Louis XV. Dans le répertoire des maîtres ornemanistes de Cuilmard, il est qualifié de dessinateur, graveur, fondeur et ciseleur. A-t-il réellement produit des œuvres en métal? Il ne nous a pas été donné de trouver une pièce exécutée par lui. Il est surtout connu par les publications qu'il a laissées. La bibliothèque de l'Arsenal possède plusieurs suites de ses œuvres d'orfèvrerie k l'usage des églises : calices, ciboires, ostensoirs et chandeliers, puis de nombreux cahiers de six pièces chacun, contenant des modèles de flambeaux de table, des girandoles, des garnitures de toilette, des vases décoratifs, quelquefois un peu chargés d'ornements; mais tous témoignent de la facilité d'invention et de l'imagination de Forty.

A côté de lui, Charles Delafosse, architecte, décorateur et professeur de dessin, né à Paris en 1721, a laissé de nombreux recueils. Le premier, sous le nom àlconologie Jnstorique, renferme cent huit planches représentant des modèles de cheminées, cartels, écussons, vases, frontons, piédestaux, socles et monuments divers. Le second contient des sculptures, bronzes et orfèvreries. Les autres sont relatifs à l'ameublement et h la décoration pour les églises.

Ces nombreuses compositions ont dû certainement rendre de grands services aux orfèvres du règne de Louis XVI. Delafosse touchait à toutes choses: l'architecture, les décorations intérieures, la sculpture en bois, en marbre, en bronze l'avaient particulièrement séduit, et l'œuvre qu'il a laissée peut être considérée comme un des types les plus intéressants du style de l'époque Louis XVI.

■Se ver}c/en/ a. J^ara c/r^ C'^u/R~ f:;c Je UiSUrlm^rrochc a-Mc du Petit- Carreau c/u-^ JIC' t&laricrv ■ etàJUarra!/!-

Cahjcr (Je j/x^ Giran-doleâ ci l^u^^cvac c/co Or/evrc-û et c/ej -ro/i</c7crj J)e/~>inceo par J^ J^r J^orty et Oraocéj par Co/mcf .

N" I. Frise dccorativc par Delafossc. — N»s 2 et 3. Vases par Delafosse. N" ',. Frise Louis XVI, poste à enroulements riibannés. par Salenijjier.

,uiiu.uimj.iy:iLuiiiiiiUi

N" I. Frise ilécoralive. par l'di'lx.

N" 3. Vase durrévrerie, par Caiivd.

N» .>. \'asc d'orrèx rerif. [).ir Prieur.

N" '(. l""rise dccorati\i-. lriii)lR'L' d Hrlovrcrie, par Caiivct.

Il avait une iinaginalion féconde et sa verve facile lui avait peut-être fait rêver d'être sous Louis XVI ce que Meissonnicr avait été sous Louis XV et de personnifier le style et l'époque où il avait vécu. D'ailleurs, le caractère de son œuvre est tellement personnel ((ue le nom de Delafosse sert aujourd'hui à désigner le genre dans lequel il excellait, où les guirlandes de chêne et de laurier, habilement distribuées en des architectures un peu froides mais bien iioiidérées. caractérisent nettement, poui' les amateurs, le style de Delafosse.

D'autres, comme Salembier, Cauvet et de Lalonde, architectes et décorateurs également, ont laissé de nombreu.\ cahiers d'ornements qu'ils déclarent « contenit' un f/rand nombre de dessins, et ('tre utiles aux artistes et aux » personnes qui veulent décorer arec goût /es intérieurs de r appartement, le nio- » h Hier, etc.. »

Les cahiers d'orfèvrerie de Lalonde appartiennent à la bonne époque de Louis XVI et donnent de nombreux types de soupières, écuelles, pots à eau et accessoires de toilette ; plusieurs poivrières et salières, qui certainement ont dû être reproduits par les orfèvres contemporains.

L'introduction de ces éléments nouveaux dans l'industrie est un fait remarquable à constater. Ce n'est plus l'orfèvre complet qui compose, modèle et cisèle ses ouvrages comme au commencement du siècle, ce sont les artistes décorateurs qui préparent les éléments de leurs travaux et fournissent aux orfèvres des idées ou des modèles. Ils sont les précurseurs de ce qu'on est convenu aujourd'hui d'appeler les artistes industriels qui, dans le siècle suivant, seront les inspirateurs (les industries d'art et faciliteront, à ceux rjui n'auront d'orfèvres que le nom, le moyen de se faire valoir avec des œuvres qu'ils commanderont ou qu'ils achèteront à ces artistes.

Pour bien faire comprendre l'intérêt qui s'attache à cette intervention, nous avons donné plus haut la reproduction de plusieurs pièces empruntées à ces recueils. Elles montrent la différence de manière d'un Forty, d'un Delafosse, d'un Cauvet, d'un Prieur ou d'un Salembier et les personnifient. Mais, (|uel que soit le mode d'interprétation de chacun d'eux, on voit le lien commun qui les rattache, et on sent bien que toutes ces œuvres d'origines si diverses reflètent l'espi'it et le goût d'un temps, où le symbolisme de l'antique allégorie allait devenii- le plus applaudi des éléments décoratifs. « Antiquité et Pastorales », tel est le mot d'ordre adopté par les artistes de cette étrange époque oii une société finissante jouait à l'idylle — en attendant la tragédie — dans un décor (|u"animaient les danseuses de Pompéi alternant avec les bergères de Trianon. Mais là où triompheront les orfèvres, qui auront ainsi un lien commun, c'est la perfection de la main-d'cruvre. Ce sont les finesses exquises de la ciselure, une orneuKMilalion variée dans sa fantaisie tous les jours plus sage, une sorte d'élégance lin |itii maigre, mais si agréable, si satisfaisante au regard, qu'on ne

cherche plus la part ([ui revient à l'artiste, ou à l'ouvrier, et ({u'oii les confond tous deux dans un même sentiment d'admiration.

En tète de la nomenclature des orfèvres qui vivaient à cette époque, j'ai cité Auguste. C'est lui qui, à partir du règne de Louis \V1, prit de haute lutte ce premier rang parmi les orfèvres. Robert-Joseph Auguste, né en 17:25, fut reçu orfèvre le 15 janvier 1757 et nommé orfèvre du Roi le 23 mars 1775. En 1777, il avait acquis de Jacques Roëttiers la maison d'orfèvrerie que ce dernier exploitait au coin de la rue des Orties et de la place du Carrousel, et lui succéda dans le logement des Galeries du Louvre devenu vacant par suite du décès de Jacques Roëttiers en 1784. Son premier métier fut celui de ciseleur. 11 avait travaillé le bronze avant l'argent et l'or. Dès 1757, il s'était déjà distingué par maints travaux importants, et sa situation, qui s'accrut rapidement de 1765 à 1775, le mit bientôt en pleine lumière. 11 devint le fournisseur le plus achalandé de la cour. Sa réputation avait passé la frontière, et les cours de Portugal et de Russie lui donnaient fréquemment l'occasion d'exécuter des œuvres de haute valeur. Dans sa monographie sur l'orfèvrerie française à la cour de Portugal, M. G. Rapst constate qu'Auguste, le digne continuateur de la glorieuse tradition dont Germain avait été l'initiateur, fut l'auteur de la dernière commande exécutée pour le Portugal. Le seau à rafraîchir dont il donne le dessin et que nous reproduisons,

Seau i'i riiliMii'hii- do 1!.-,I. Aujjusli'. {Orfi'vrerie île la (Joui- ilc l'iirlii(j:il.)

est bien de l'époque Louis XVI. Il raijpdlc par sa di'coration le style des inventions de Delafosse. Nous n'hésitons pas avec M. Germain Rapst à le lui atti'ibuer. A l'avènement de Louis XVI, c'est lui (pii fut chargé de la couronne du sacre; il reçut pour la façon 6000 livres. Associé pour ce travail au joaillier Aubert, qui sut mettre eu valeur le Régent, le Sancy, et les plus belles pierreries appartenant

au roi, il montra dans la partie du travail qu'il s'était réservée un goût et une habileté tjui le mirent au i)remier ran<i: des ai-tistes de son temps. Il fit également les objets que, d'après l'usage, le roi devait offrir à la cathédrale de Reims : la Iniire, les burettes en vermeil el le ciboire dor. De lui encore lut la façon de neuf bas-reliefs représentant la Passion et de ti'ois anges supportant la coupe. A partir de cette année ITTo, Robert-Joseph Auguste est chargé de toute l'orfèvrerie officielle. Il livre à la cour les ustensiles de vaisselle que réclame le senice du roi et de la reine et fait tous les travaux de sa profession

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Siilii'-iv cxi'cutée par R.-J. Aii;;uste. [Col ter lion fie l'emiipreur de Uiiasie.)

que les circonstances lui imposent. Nous voyons figurer sur une de ses factures de 1787, les «tasses et flacons pour recevoir le sang des sangliers à la fin de la chasse du roi », en même temps que la « couronne de vermeil avec les deux plaques d'inscription en argent pour le cercueil de M""' Sophie, fille du roi ». Que ce soit pour Paris ou pour les cours étrangères, quand il exécute des œuvres, telles que la belle toilette de vermeil faite à l'occasion du mariage de l'infante de Portugal en 1785, elles font sensation et tout le monde eu jiarle. Dans les gazettes, son nom est toujours écrit avec épithète louangeuse : on est fier de sa renommée et de son talent.

Après la faillite de François-Thomas (îermain, c'est à Roét tiers et à Auguste que revint la clientèle des cours étrangères. Auguste ne fut pas le moins bien partagé. On voit encore de cet orfèvre, à Saint-Pétersbourg, au Palais d'hiver, des seaux à rafraîchir, des soupières, des saucières dans le style de Delafosse.

La grande Catherine lui fit des commandes considérables. C'est à lui qu'elle s'adressa pour exécuter la toilette qu'elle offrit à la comtesse Bobrinsky, et qui est restée dans cette famille.

Une exposition temporaire d'argenterie du dix-huitième siècle, faite en 1885 à Saint-Pétersbourg, dans le Musée de l'Ecole centrale de dessin du baron Stieglitz, nous a révélé les trésors que possèdent l'empereur de Russie et les membres de la famille impériale; les grandes familles princières de ce pays, les grands-ducs Wladimir et Alexis, le comte Schouwaloff, les familles Bobrinsky, Paskewitsch, Gagarine, Narischkine, Polovtsoff, avaient mis à la disposition des organisateurs de cette exposition plus de trois cents objets du plus haut intérêt. Un catalogue en avait été dressé, et la reproduction en gravure à l'eau-forte faite par les élèves de l'Ecole nous a conservé le souvenir de quarante objets des plus remarquables. Malgré l'infériorité de son interprétation, ce catalogue est des plus intéressants pour nous par l'importance des pièces qui y sont représentées; et si nous envions à la Russie la possession de ces chefs-d'œuvre, qui enrichissent le Trésor impérial, nous ne saurions trop féliciter la Cour d'avoir su les conserver mieux que nous n'aurions pu le faire, et de nous permettre aujourd'hui d'en parler, et de constater le goût et l'art de nos orfèvres parisiens au dix-huitième siècle.

Les œuvres d'Auguste figuraient au nombre de sept. Deux seulement, une salière et une saucière, avaient été dessinées. Heureusement, le Musée des Arts décoratifs du Pavillon de Marsan possède une reproduction galvanique de la salière d'Auguste, qui fut exécutée par Elkington à la demande du Musée de Rensington. La gravure que nous en donnons {page 265) nous en fait apprécier toute la valeur; sur un socle où était gravée sa signature : Auguste, fecit à Paris, deux petits Amours, tenant des coquilles qui servent de salière, supportent une coupe destinée à recevoir les épices. Le couvercle est surmonté d'un groupe d'algues et de coquillages qui en forment le couronnement. L'architecture en est précise, la forme bien équiliiDrée. Elle semble plutôt l'œuvre d'un bronzier, mais, à en juger par l'exécution, ciselée par un orfèvre. On la dirait dessinée par Delafosse.

Tout autre est la saucière {page 267) : montée sur un plateau dont les extrémités se recourbent en volutes gracieuses bordées d'un tors de lauriers, la saucière est à quatre griffes, mais les anses, un peu maniérées, sont formées par des enfants dont les bras s'allongent pour finir en feuilles d'acanthe qui s'attachent au corps de la saucière. Cette œuvre est vraisemblablement antérieure à l'époque où Auguste transformait sa manière pour s'accommoder au goût du jour.

La Fi-ance ne possède que peu de pièces de cet orfèvre. Cependant, dans la contribution que le collectionneur Henri Chasles avait apportée à l'enrichissement du Musée centennal de 1900, nous avons été heureux de trouver un huilier en vermeil daté de 1770 et deux cloches de 1770 portant le poinçon d'Auguste, dont nous donnons la l'cpro iuction [page 268). Ce ne sont pas des pièces capi-

taies, mais, dans chacuno d'elles, on reconnaît la même tendance, le même souci d'appréciation de la forme à l'usage, rem|)loi de décors assagis, le respect de la forme architecturale et des véritables principes de la composition. Là où on reconnaît le nouveau style qui va dominer dans le siècle suivant, c'est dans une aiguière et sa cuvette ayant appartenu à M. i^iul Kudel {paqe 5209): la forme en est élégante et pure, l'ornementation sobre, l'anse bien attachée; et l'on sent déjà rpie le goût de ranli([uit(' va amener les orfèvres à se débari'asser de toute cette orneineutatiou si gaie et si pimpante du dix-huitième siècle, pour se re-

SiiuciiTe par R.-J. Auguste.

{Collectiiin de Vemperein- île liintsie.

froidir au contact des peintres comme David, et des architectes comme Percier et Fontaine. Mais on peut dire, néanmoins, qu'Auguste résume et caractérise l'orfèvrerie de l'époque Louis XVL II en est, pour ainsi dire, la personnitlcation. Dans les pièces sorties de ses ateliers, qui sont parvenues jusqu'à nous, on reconnaît les qualités générales et les défauts de l'exécution particulière à cette période : précision extrême et fini de la ciselure, netteté de l'ajustage, polissage excessif et souvent trop uniforme. Le beau travail du marteau, le procédé du repoussé commence à être délaissé et remplacé par celui de la fonte ciselée, (l'est le momeni de la monture à froid. Les bronziers, si adniii-és pour leurs tours de force, exercent alors une intluence décisive sur les orfèvres; mais n'est-ce pas au détriment de l'art de ces derniers? Un homme qui au dix-neuvième siècle a grandement fait honneur à notre profession, F.-D. Froment-Meurice, a dit: «J'ai » vu quelques-unes des orfèvreries de M. Auguste. J'ai vu surtout deux fontaines » à thi' ou à caf('', deux très grandes pièces qui avaient survécu à la Révolution, « et je (h'clare que ce sont là, suivant moi, de foi't beaux ouvrages dont on peut

» n'aimer ni le style, ni le goût, mais qui se distinguent par d'éminentes qualités » de composition et de goût (1). »

Cloclic de 177I), pni' R.-.I. Auguste.

{CoUecliim II. C/i.rs/p.s.

Robert-Joseph Auguste eut un fils, Henri, né en 1759, qui, associé à sa fortune, devait contribuer à la grande prospérité de la maison, "jusqu'à la veille de la Révolution. En 1788, R.-,l. Auguste et son fils Henri devinrent fermiers des affinages des matières d'or et d'argent. Ce fut à cette entreprise, ainsi qu'à des recherches sur la fonte des cloches que s'employa leur activité pendant le repos

Huilier en vernn'il de 1770. ])ar H. -.T. Auguste. (Collccion II. Chnsles.)

forcé que la période révolutionnaire allait imposer aux orfèvres. Ce fils, Henri Auguste, avait épousé en 1782 Madeleine-Julie Coustou, nièce du célèbre sculpteur; à ce mariage assistèrent les peiutres Vien et Pierre, François Soufflot, frère de l'architecte du Panthéon, sans parler de la famille des Coustou et

(1) l'h. Buity, F.-D. Fromenl-Meiiricp. artfoidn- de la ville, ISSU, 1 vol. in-S", pnf!;.j 9.

d'autres artistes de talent et de brillante situation (I). l.e jeune orfèvre n'avait que viiifit-trois ans et l'avenir s'ouvrait devant lui tout riant de promesses... Les événements ne devaient, hélas ! pas tarder à mettre en déroute les rêves formés en ce jour de boidieur.

Le cou|) de lomierre de la Hévolution fui pour l'orfèvrerie le signal diui irréint'dialtie désasii-e, duiu' ruine lamculaMe et complète. 1) ahortl il y eut l'élan sentimental et traditionnel de la reronlo à la Mounai(\ Ce furent tie modestes

Aij;uic'rc et sa cuvcllc. pur lî.-.I. Auf;iiste. Collection Fntil Eiutcl.

bourgeoises qui, le 6 septembre 1789, portèrent leurs pauvres bijoux à la foute pour soulager la misère du peuple, en disant avec l'emphase de l'époque : « Nous rougirions de les porter ((uand le patriotisme en commande le sacrifice. » Puis le uKiuveuuMit gagna l'aristocratie. Un décret de l'Assemblée nationale du ({octobre lT8!t. sanctioiuié le 1:2 du nu''me mois par le roi, ouvrit toutes grandes les portes de la .Monnaie au.\ pièces de l'argenterie publique et privée. Mais tandis qu'tà la cour de Louis XIV et de Louis XV il avait fallu la menace des édits pour forcer les grands seigneurs à faire le sacrifice exigé, cette fois on prit les devants.

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