‹ Musée de sculpture antique et moderne ou description historique et graphique du Louvre ... et de plus de 2500 statues ... accompagnée d'une iconographie égyptienne, grecque et romaine et terminée par l'iconographie française du Louvre et des Tuileries (volume 3)Chapitre 11 sur 286 · A K G 1 L E OU T E R U E G L A 1 S E · texte numérisé non relu

A K G 1 L E OU T E R U E G L A 1 S E

Pa k sa nature onctueuse, liante et tenace, par la facilite” que, réduite en pâte avec de l’eau, elle offre à la main de la modeler, pour ainsi dire, sans le secours d’aucun instrument, l’argile se présente comme la première matière dont on ait eu l’idee de se servir pour reproduire en relief les objets que l’on cherchait à imiter. Son nom , tout-à-fait grec, indique une terre blanche , cèpyôç, blanc ;/Auf, terre , limon ]; et ce mélange d’alumine et de silice serait blanc , s’il était dans sa pureté, et s’il ne se trouvait souvent combiné, en différentes proportions, avec du fer, qui fait passer l’argile du gris blanc au bleuâtre et au verdâtre. Les Grecs appelaient aussi cette terre mihéç , et c’est même ainsi qu’elle est ordinairement nommée lorsqu’il s’agit des arts auxquels elle était employée. On reconnaît ses propriétés dans les noms de lutum figulinum , de ercta figulina , que lui donnaient les Romains, et qui indiquent que c’était sur cette espèce de terre que s’exercait le potier j Jigitlus ]. Cette dénomination distinctive a fait désigner, dans la nouvelle nomenclature minéralogique, par les épithètes de fgnline et de plastique , les argiles propres au modelage. Outre le nom d’argile, passé des Grecs chez les Romains, cette terre avait encore chez les derniers celui de limus ( I ).

Du moment que l’on s’aperçut que l’argile, réduite en pâte d’une certaine consistance, se durcissait à l’air ou au soleil, on dut penser qu’une chaleur plus forte lui donnerait plus de résistance et de dureté. Il ne fallut pas un grand nombre d’essais pour acquérir de la pratique sur ce point, et pour trouver de nouveaux procédés et différons points de cuisson. 11 est déjà question d’argile cuite, de briques, dans le xi.c chapitre de la Genèse ; c’est le plus ancien passage qui en parle. Pour peu qu’il se soit rencontré du sable et quelques sels sur ces briques ou sur des vases d’argile qu’on faisait cuire

(1) Si l’on clesire connaître en detail tout on lira l’article de M. Brongniart dans lice cpii a rapport à l’argile et à scs usages , Nouv. Dict. îles sciences naturelles.

à im fini ardent, il s’y produisit une espèce de couverte grossière, vitrifiée, ce qui arrive souvent dans les fourneaux de fonte ; et, sans qu’on y eut songe , on avait trouve le verre. Cette decouverte «lut avoir lieu dès les premiers temps en Orient, d’autant plus facilement, que dans beaucoup de contrées la terre v est imprégnée et couverte de sel et de nitre. On voit donc, dans l’Ecriture sainte et dans l’histoire profane, que dès l’origine de la société on employa l’argile , ou crue ou cuite , à faire , soit des briques , soit des vases, il n’y avait plus qu’un pas pour arriver à lui donner différentes formes et à créer l’art de modeler ou la plastique ( du mot grec 7rhccmiv , former ).

Si l’on en croit les Grecs, qui s’attribuaient toutes les inventions, ce fut au Sicyonien Dibutade que l’on dut celle de la plastique, nommée avec raison la mère de la sculpture; car, avant d’exécuter une statue ou un autre ouvrage tic sculpture, de quelque matière qu’il fut, il a du toujours être indispensable, sauf de rares exceptions, d’en faire le modèle en argile. Mais nous reviendrons tout-à-l’heure sur ce point; dans ce moment nous répondrons aux prétentions des Grecs. Il est plus que probable, il est même certain, que la plastique est beaucoup plus ancienne que Dibutade A ne s’en rapporter même qu’à ceux des historiens grecs qui donnent le plus d’antiquité à l’établissement des états et des institutions de la Grèce, la civilisation et les arts y étaient bien jeunes auprès de ce qui existait déjà depuis plusieurs siècles chez les Egyptiens, les Babyloniens, les Hébreux, lorsque les Grecs sortaient à peine de l’état de barbarie. Si Dibutade est le premier qui ait eu en Grèce l’idée de la plastique et qui l’y ait pratiquée, sa decouverte, transportée dans d’autres pays , n’y aurait pas eu l’honneur de la primauté. On ne voit même pas pourquoi les Grecs, et d’après eux Pline le naturaliste, lui donnent la gloire de cette invention; car, suivant leur mythologie, qui, au milieu de tant de fables, renferme beaucoup de traditions précieuses pour l’histoire des arts, Prométhée, l’un des anciens Titans, et d’une bien autre antiquité que Dibutade, forma l’homme avec de la terre; ce qui certainement présente chez les Grecs la première notion de la plastique, puisée peut-être dans les livres sacres des Hébreux, où l’on voit Dieu créer l’homme avec du limon.

Quelques passages du livre de Job, plus ancien que la Gcncse , sont aussi tres-curieux sous le rapport de la plastique. Pourquoi , Seigneur, s’écrie-t-il, après m’avoir formé avec du limon , me rejetez-vous? A la manière dont il s’exprime, surtout dans les Septante, on croit voir un sculpteur mécontent de son ouvrage le détruire, en rejeter la terre dans la masse d’où il l’avait tirée, et, selon l’expression des ateliers , le remettre au baquet. Cet endroit n’est pas le seul dans Job qui ait rapport à la plastique, mais il nous suffit pour le moment.

Sans remonter à la naissance du monde et à la création de l’homme pour donner à la plastique l’origine la plus ancienne et la plus illustre, en n invoquant l’autorité des livres saints que sous le rapport des arts, il paraît évident que les Egyptiens, les Phéniciens et les Hébreux ont connu et pratique la plastique long-temps avant les Grecs, quoique l’on trouve dans ) histoire des arts de la Grèce, et que l’on conservât du temps de Pausatiias,

îles ouvrages en argile cuite d’une liante antiquité'. Il est d’ailleurs naturel de penser que, dès que l’on reconnut à cette terre la double propriété de se façonner facilement étant humectée , et, lorsqu’elle est sèche, de sc durcir au feu, on dut l’employer et à modeler et a mouler, ht que peut-il y avoir de plus favorable à l imitation de la nature et de plus précieux pour la sculpture, qu’une substance qui a de la fermeté et du soutien, et qui permet a l’artiste de retoucher sans cesse et sans inconvénient son travail, de revenir sur ses idées, de remanier, de refondre son ouvrage? L argile ést donc pour le sculpteur ce que le crayon est pour le peintre; elle lui rend compte en un instant de ses compositions , et se prête à toute la fougue de son imagination : aussi les anciens attachaient-ils un grand prix à ces ébauchés, a ces esquisses faciles, où brille tout l’esprit de l’artiste. Les Romains, empruntant un mot grec, les nommaient proplasmata , et Pline (l) dit qu’on estimait autant ceux d’Arcésilas que les ouvrages terminés d’autres sculpteurs. Au rapport de Suidas, les Grecs appelaient ces modèles wvaÇ oç, que les lexiques traduisent par proplasma , mot qui, ayant la même racine que celui de plastique , indique mieux que kinnabos une première ébauche en terre. Si ce n’était trop hasarder, je serais tenté de croire que cette expression , par son analogie avec celle de cinnabari | vermillon et meme terre rouge ( 2 ) ], retraçait un des usages familiers aux anciens, celui de teindre en rouge les figures de terre cuite, telles que le Jupiter Capitolin , queTarquin

(1) Liv. xxxv , ch. xliv.

(2) Quoique Pline ( 1. xxxin , c. xxxvi et suiv.) sût qu’on retirait du mercure et du plomb deux couleurs , il les confond sous le nom de minium, dont il distingue une première espece très-estimée, et une seconde qui l’e'tait moins. 11 n’en connaissait pas la nature , et l’on voit qu’il pensait qu’avec des qualite's diverses c’e'tait la même couleur produite par des métaux différens. La première de ces substances minérales était le vermillon ou cinabre [ sulfure rouge de mercure ] , que l’on tirait de Colchos, d’Ephcse , d’Ethiopie, et de Sisapo dans la Bétique , aujourd'hui Alinaden en Espagne , bourg célèbre par ses mines de vif-argent et son vermillon. Cette couleur était si recherchée par les Romains, qu’elle était presque sacrée , et qu’ils ne permettaient pas qu’on la préparât en Espagne : on apportait avec grand soin, et muni d’un sceau, le minerai à Rome ; c’était là que l’on en retirait le minium , dont une loi avait fixé le prix à 70 sesterces la livre. (En évaluant d’après M. I ^etronne le sesterce de celle époque à 14 sous ou 70 centimes, ce seraient 41) IV.

pour la livre romaine de 12 onces, valant des nôtres 10 onces 5 gros 53 grains , ou 327 grammes. 187; et l’once romaine, 27 grammes. 2656, ou 7 gros 9 grains 1/3.) Pline ajoute qu’on appelait aussi le minium cinnabari , en le confondant avec une couleur qui venait de l’Inde et qui y portait ce nom. On est étonné que, tout en reconnaissant cette erreur , il ajoute foi à la fable qui faisait naître cette couleur du sang d’un dragon mêlé à celui d’un éléy pliant qui , blessé par ce reptile , l’écrasait de son poids en mourant. Malgré l’absurdité de cette origine , cette résine rouge a conservé le nom de sang-clragun. Si le vermillon n’était pas connu, ainsi qu’il est probable, dans les temps héroïques, on y suppléait par la rubrica , terre ou ocre rouge , que les Grecs nommaient.

mil ton, et que produisaient abondamment Lemnos , Sinopc et d’autres endroits. Il n’en est cependant question qu’une fois dans les poèmes d’Homère (//. ii, 637), au sujet des proues de navire, qui étaient peintes avec du milton. II paraît que chez, les Romains on altérait la première espèce de minium en la mêlant avec la seconde.

l’Ancien lit luire par Turianus tic Frégelles. Cette opinion pourrait supputer «l’un passage de Pline ( l). Après avoir attribue’ 1 invention de la plastique a Dibutade, qui remplit d’argile l'intérieur des contours de la ligure d un jeune homme que sa lille avait dessinée sur une muraille, cet auteur ajoute que Dibutade imagina aussi de mêler une terre rouge [ rubrica ] a 1 argile qu il employait dans scs ouvrages. C’était sans doute un moyen de donner plus «l’effet aux ornemens eu tei're cuite dont il décora le premier les tuiles du bord des toits et les gouttières, bas-reliefs qu’il appela protypes. Cet usage se perpétua après lui; les fouilles de Rome et de Pompéi en offrent de fréquens exemples dans les ante fixes très-variés de formes et qui appartiennent à la plastique. Pline les nomme laterculi coclilcs frontatique | tuiles cuites et ornées d’un fronton]. Aussi dut-on à cette invention de Dibutade l’idée de placer des figures dans les frontons des temples.

De même que le mot de peinture , pris généralement, embrasse toutes les manières de rendre les apparences des objets au moyen des couleurs, de même le modelé en terre, ou la plastique, dans le sens le plus étendu, comprend tous les différons genres de la sculpture, ou de l’art d’imiter la nature par des formes palpables. Souvent, cependant, les Grecs restreignent le mot de plastes à la simple signification de modeleur ou de sculpteur en terre, en cire, ou en toute autre substance molle ou maniable, et c’est dans cette acception que le moi plasticien est entendu aujourd’hui. Mais parmi les

qui est notre minium , ou oxide rouge de plomb. A la manière dont en parle Pline, on voit qu’on le retirait de ce métal au moyen du feu. Mais cet auteur confond encore ce minium avec le premier, lorsqu'il dit qu’on pourrait en extraire du vif-argent [ hydrargyrum ] , tandis que ce n'est que du vermillon ou cinabre qu’on peut retirer le mercure , en le séparant du soufre avec lequel il est combiné. Ce que dit cet écrivain fait juger que la fabrication du minium était alors aussi dangereuse qu’elle l’est aujourd’hui. Il est bon de taire observer que du temps de cet auteur le vif-argent servait, comme à présent, a dorer sur l’argent et sur le cuivre (. hv. xxxin , ch. xni ). Nous reviendrons plus tard sur ce point intéressant.

Ce que je viens d’exposer au sujet du luvvctCoç , serait comme non avenu, si au lieu de ce mot on lisait dans Suidas KttvaÇoç, ainsi qu’on le trouve dans Julius Pollux (Onom. 1. x, §. 189). Cependant, d’après ce que dit ce dernier, il paraîtrait qu’il ne parle pas de la même chose <pie Suidas. Selon Pollux , le KclvctCoç aurait été le morceau de bois, le novau

autour duquel les faiseurs de poupées \KC^p7rAol.çoi] mettaient de la cire pour faire leurs petits modèles, qu’on moulait ensuite en terre ; ce serait s’écarter de l’idée que Suidas donne du tuvvaSoç , qui eût été le modèle lui-même, le proplasma de Pline, sur lequel les sculpteurs se réglaient pour reproduire leurs ouvrages en grand. Et d’ailleurs il n’est guère permis de croire que le terme de coroplaslos dont se sert Pollux puisse être appliqué il un sculpteur qui aurait modelé des figures de jeunes gens [kd£$)/]> de jeunes lilles \)topctj ] , lorsqu’Isocrate , cité par l’empereur Julien etpar Ilarpocration, s'exprime ainsi : C’est comme si l’on avait l'audace de dire que Phidias, le statuaire de la Minerve du Parthénon , est un )iôQC)7rAciçoç , un faiseur depoupèes . ( Voyez les notes sur le passage cité de Pollux et sur le §. 163 du liv. vu du même auteur.) II me semble donc que , malgré l’autorité imposante de M. Schneider dans son Dictionnaire, au mot K ctvetSoç , il peut y avoir quelque différence entre ce mot de Pollux et le hIvvolŒoç de Suidas.

( 1 ) Liv xxxv , ch. xr.m

termes en usage clic/. les Crées pour exprimer la nature des travaux du sculpteur et celle des matières sur lesquelles il s’exercait , on trouve ceux tic 7TAaVnf | modeleur], mjçjjTAaçx? [ modeleur en cire j, 71/wzrAaVnf \ modeleur de bas-reliefs] , et a.ya.Kpa.'niTXoï.çwi [modeleur de statues]; cependant ces dénominations ne sont pas réservées aux artistes qui ne travaillaient que la terre ou la cire, et l’on voit que par sou antiquité la plastique conserva le privilège de réunir sous son nom l’ensemble de toutes les branches de la sculpture. Ne pourrait-on meme pas admettre que c’est du mot Tréroç [argile] que l’on a formé par contraction ceux de irKcLosav , tta cctmç, au lieu de ■zvkaajttr , 7ru\a.çyç [ travailler, modeler en terre; modeleur ], de sorte que le mot plastique exprimerait positivement le travail en argile '! Ce ne serait alors qu’en s’éloignant du premier sens affecté à cette expression qu’on aurait employé le verbe plassein pour rendre l’idée générale de former.

Probablement on en a agi de même pour les mots KJtpa/Mç [ vase de terre j et Kipa/Mç y» [terre de potier, argile]. Les premiers vases à boire furent faits avec des cornes d’animaux [ xîpaç ] : imités en terre, ils conservèrent des traces de leur origine; on les appela kéramoi, même Iorsqu’ayant changé de forme et de matière, ils ne rappelèrent plus les cornes que leur nom indiquait. La terre qui servait à les faire, reçut de même le nom de kéramis. On ne s’attend pas à retrouver encore le mot Itéras dans l’étymologie de celui de cratère, grand vase qui, dans l’origine, servait à mêler l’eau et le vin; ce qu’on exprime en grec par njcçf.nv/M : ce mot, d’où vient cratère, est lui -même dérive de Itéras, et dans le principe ltérannumi dut signifier à la lettre, je fais un mélange dans une corne. Des vases en or, en argent, furent aussi nommés K-tpapéa ( 1 ); on les distinguait par te nom du métal, et ces mots réunissaient alors le souvenir des anciennes cornes à boire à l’idee de leur métamorphose en vases de terre et de métal.

On dirait qu’en honneur des premiers vases en argile, on avait voulu, au milieu des profusions du luxe, conserver la mémoire des modestes bienfaits de la céramique ou de la fîguline : aussi , dans beaucoup de cérémonies, au rapport de Pline, les vases en terre avaient-ils la préférence sur les vases en métaux précieux. La poterie finit même par lutter avec les ouvrages d’or et d’argent : certains vases de terre l’emportèrent en valeur sur ceux qui étaient faits de ces métaux, et même sur les vases murrhins ou en onyx orientale. En mêlant des parfums à l’argile , on sut lui donner une odeur agréable. Il y eut aussi en terre des vases et des plats dune dimension telle, qu’il fallut des fours exprès pour les cuire; et c’est ce que Pline appelle lancium paludes , des plats grands connue des étangs ( elui «le \ ilellius coûta un million île sesterces, environ 175,000 francs.

Dans la I te d Homère par Hérodote, on voit que ce poète lit des vers en I honneur de la céramique, sous le titre de K d/uivoç j le Fourneau ], ou peut être de K tpaptiç | les Potiers ]. Il paraît qu’en général le kérameus «les Grecs n était qu’un potier, le f gui us des Romains. On peut cependant donner

( 1 ) Pollux , Onom. I. x , §. 85

2 8 1» A R T I E T E CHNIQUE

;'i ce mol une interprétation plus relevée; car Pline, parlant de Dibutade, et ne l’appelant qu’un Jigulus , dit qu’il l ut le premier qui reproduisit en terre lii forme des ligures humaines : aussi ce mot vient-il dcjingerc [former j , d’où dérivent figura et figurarc. Le college des Jîgulini qu établit Nurna, notait pus composé seulement de potiers, ou d ouvriers en briques ou en vases de terre; il y avait sans doute aussi, dans cette corporation, des modeleurs de figures. Ce fut aux Jîgulini de Ve'ies, au rapport de Pline, et selon Plutarque dans la Vie de Publicola , qu’eut recours Tarquin le Superbe pour faire faire des quadriges en terre cuite | Ki&t/uoüv \ dont il décora le fronton du temple de Jupiter Capitolin ; Plutarque ne donne aux sculpteurs qui les firent que le titre générique de Jn/buxpyi [ouvriers].

Les potiers, dont les travaux étaient si utiles dans les usages de la vie domestique, furent donc les premiers plasticiens; ce fut à leurs essais, à leurs productions, que la sculpture dut sa naissance. Aussi la reconnaissance des Grecs conservait-elle avec un religieux respect un grand nombre de figures en terre qui remontaient à des temps très-reculés, et que Pausanias, dans ses voyages au second siècle de notre ère, vit encore en plusieurs endroits. Lorsque Pline cite un Corœbus comme l’inventeur de la figuline ou des ouvrages en terre cuite , il n’entend certainement pas parler de celui dont la victoire aux jeux olympiques sert de date au rétablissement des olympiades, l’an 77G avant Jésus-Christ; car Dibutade, qui était potier, remonte à une plus haute antiquité : le Corœbus auquel Pline attribue l’honneur d’avoir été le premier potier ou modeleur en argile, est un autre personnage de ce nom ; mais nous ne pouvons pas déterminer l’epoque où il vivait. Je ne puis m’empêcher de faire remarquer, en passant, qu’il ne paraît guère probable que l’invention de la roue ou du tour du potier ne soit pas plus ancienne que le philosophe scythe Anacharsis, a qui Pline en donne l’heureuse idée, et qui vivait dans le sixième ou le septième siècle avant Jésus-Christ. Comment, pendant plusieurs siècles, aurait-on fait des vases en terre sans trouver une machine aussi simple? Il est vrai que bien d’autres découvertes qui ne sont pas plus compliquées se sont fait attendre aussi long-temps; et n’a-t-il pas fallu qu’il naquit un Pascal pour que l’on eut des brouettes ?

En adoptant l’espèce d’hiérarchie chronologique que, d’après leur nature, on peut établir parmi les matières employées par la sculpture, on est autorisé a croire que le sculpteur Dédale , fils d’Érechthée, roi d’Athènes, qui date du quatorzième siècle avant Jésus-Christ, devait connaître l’usage de 1 argile. On n’avait conservé de lui, il est vrai, que des statues en bois, et, tous les ans, aux fêtes qui portaient son nom à Platée, on en exposait douze à la vénération publique : mais on y joignait aussi des ligures en argile; ce qui pouvait être en mémoire des travaux qu’il avait exécutés en ce genre. Il est probable que c’était aux antiques statues de leire cuite qui ornaient le faîte du portique royal, que le Céramique d Athènes devait son nom , qu’on peut traduire par celui de tuileries. Ce bel endroit était en partie occupé par des ouvriers en terre , comme autrefois I emplacement où s’élève aujourd’hui le château royal des Tuileries.

Pausanias cependant ( 1 j fait venir le nom de Céramique d’un ancien héros, Ceramus, (iis de Bacchus et d’Ariadne. Mais les Grecs voyaient partout des héros pour fondateurs, et leur brillante imagination n’admettait que d’illustres origines. Il se peut d’ailleurs, ainsi que le pense Meursius (2) , que ce Ceramus ait donne' son nom au Céramique de l’intérieur de la ville, tandis que le beau portique qui était dans les faubourgs et où l’on enterrait les guerriers morts pour leur patrie, aurait etc ainsi appelé par la raison que l’on en a donnée plus haut. Je ferai aussi observer que l’on célébrait tous les ans, dans le Céramique hors de la ville, les Lampadophories , ou la fête de la course des lampes , en l’honneur de Minerve, de Pro méthée et de Vulcain; ces divinités, qui présidaient aux beaux-arts, avaient sans doute les droits les mieux fondes pour revendiquer l’honneur de la decouverte de la plastique , et , plus que tous les autres habitans de l’olympe , elles étaient intéressées à protéger le Céramique et l’art de la céramique. Et sans s’écarter des idées des anciens et d’après leur goût pour l’allégorie, ne trouverait-on pas dans cette triple union celle des trois parties de la plastique, l’invention, l’exécution des figures en argile, et l’art de les rendre solides et durables par le moyen du feu ?

Il serait inutile de citer ici les terres-cuites antiques qui nous restent en grand nombre; elles ne sont pas d’époques assez reculées pour avoir le droit de servir de témoins dans la question de la haute antiquité de la plastique : elles montrent seulement qu’elle était d’un grand usage dans des temps plus rapprochés; ce dont on pourrait être convaincu quand même il en existerait moins de preuves. Beaucoup de statues n’étaient pas destinées à être reproduites en marbre ; on se bornait à les exécuter en terre, que l’on faisait cuire, et elles servaient à orner les monumens. Quant aux ouvrages de sculpture en marbre, il paraîtrait qu’ils ont toujours obligé défaire un modèle préparatoire en argile. Cependant, à en croire Pline, il faut que l’on n’ait pas de tout temps suivi cet usage. II rapporte, en effet, que Lysistrate, frère de Lysippe, fut le premier qui établit cette méthode, dont , dit-il , on ne s’écarta plus. Le même auteur ne laisse pourtant pas de faire remarquer que Pasitèles , qui vivait du temps d’Auguste, ne sculptait jamais une statue sans en avoir fait d’abord le modèle en terre ou en cire; et les louanges qu’à ce sujet il donne à cet artiste prouveraient que cette pratique n’était pas générale, quoique l’on ne conçoive guère que l’on ait pu s’en dispenser; ce que nous examinerons encore à l’article de la sculpture en marbre.

Me reservant de parler dans un autre endroit de la sculpture colorée des anciens, je me bornerai à dire ici quelques mots des couleurs par rapport a l’argile. Un grand nombre de terres-cuites antiques, soit figurines, soitornemens, ou même de grandes statues , telles que celles de Jupiter et de J unon du musee Bourbon de Naples, trouvées dans un temple de Pompéi , et que Winckelmann ( 3 ) donne pour un Esculape et une Hygie , ont été recouvertes de couleurs posées à teintes plates , et qui n’avaient certainement pas pour

1 L. i , r. in. — (2) De pop. Allie, v. Kf çpLpnixç. — (3) Hist. rie l'art , 1. 1 , r. 1 1 , §. 2

but d'imiter celles de la nature. On préférait, sans doute, comme décora-

lion , au ton uniforme et souvent terne de la terre cuite, une disposition de couleurs varices qui faisait mieux ressortir les ligures ou les ornemens sur leurs fonds. Ces couleurs, appliquées après coup et qui n’ont pas passe au leu , sont peu solides : les plus ordinaires sont le blanc, le rouge , le jaune, le bleu et le violet; elles ne sont pas rompues, et les teintes en sont pures. Le vermillon était la couleur que les anciens, en général, préféraient. On n’est |>as étonné que les Ethiopiens, au rapport de Pline, aient frotté de cette brillante couleur leurs statues, et meme que leurs chefs aient regardé comme une parure d’en être couverts, lorsqu’on voit les Egyptiens et les Grecs avoir le même goût, et qu’on se représente, à certaines époques, les triomphateurs romains, qui, pour paraître plus beaux et imiter leurs dieux, se barbouillaient tout le corps de vermillon , comme le font encore aujourd’hui les Caraïbes avec du rocou.

On trouve aussi des terres-cuites qui ont conservé des traces de dorures, et il y en a même sur des ornemens en relief de vases en terre assez grossière et qui à peine a passé au feu. C’était peut-être cette espèce de vases que l’on appelait chrxjsendctcs ; à moins qu’il n’y en eut auxquels on donnait de l’éclat en mêlant des paillettes d’or à l’argile. J’ai vu à Naples des fragmens de vases dont la fracture , et même la superficie , altérée par le séjour dans la terre, avaient un aspect métallique qui tirait sur celui de l’or. Mais il se pourrait que ce fussent des feuilles de mica ou de talc, ou de ce qu’on appelle de l’or de chat , que l’on aurait pétries avec la terre pour lui faire prendre un brillant qui approchât de celui de l’or.

Les nombreux moules en terre cuite, très-bien faits, découverts dans les ruines de Pompéi et d’Herculanum, font voir que l’on employait l’argile de cette manière à une époque où l’on connaissait d’autres moyens de mouler. Je ne puis être tout-à-fait de l’avis de M. Hirt, qui pense (l) que la plupart des moules que l’on conserve au musée de Portici , annoncent, par leur pureté , qu’ils ont été faits ou repoussés sur des ouvrages en métal. II doit y en avoir dont les originaux étaient cm métal ; mais il me semble aussi que des moules faits sur des ouvrages de marbre , ou même de terre cuite bien réparée et adoucie, peuvent être aussi purs que s’ils étaient pris sur du bronze ou sur d’autres métaux. Ces moules curieux sont faits à peu de frais. On voit qu’on repoussait la terre avec les doigts, dont ils portent encore les traces. Je ferai remarquer ici , en faveur des amateurs de vases antiques en terre, que ces traces qui offrent l’empreinte de la peau des doigts, sont l’indice le plus certain de l’antiquité des anses ou des autres parties d’un vase où on les trouve; la restauration parvient rarement à imiter ce caractère d’authenticité. Il en est de même de la légère odeur de pierre a lusil que donnent les vases antiques sains, lorsqu’on les frotte avec la main, et qui vient de la nature de leur couverte, où il entrait, à ce qu’il jiarait, de la laVc; et l’on ne trouve pas cette odeur aux vases restaures.

L’argile, d’un emploi très-facile, est fort agréable à travailler : se prêtant

( I ) Amalthca , t. I.

à toutes les idées du sculpteur, obéissant à la plus légère impression <le scs doigts, elle rend à l’instant, comme le pinceau sur la toile, le l’eu et la vivacité de ses conceptions; et, ainsi que nous l’avons vu lorsqu’il a été question des instrumens, il ne lui en faut que bien peu pour exécuter des chefs-d’œuvre. Pour modeler en argile, on choisit celle qui a la pâte la plus ' fine, la plus douce; et en la pétrissant avec de l’eau, en la battant, on la dégage des petites pierres ou des substances hétérogènes qu’elle peut contenir. Quelques terres-cuites antiques feraient croire que parfois les anciens modeleurs, pour donner plus de corps à leur argile, ou pour la dégraisser, ce qu’on fait aujourd’hui au moyen du sable, y mêlaient de petits graviers; à moins que ce ne soient des terres qui ont été mal préparées et dont on s’est servi pour des ouvrages de peu d’importance. Il se peut cependant que ces petites pierres mêlées à l’argile aient été de quelque avantage dans la cuisson, et aient empêché la terre de se fendre. Quand elle est bien préparée, on la maintient dans un certain degré d’humidité. Avant de modeler une statue ou un buste, le sculpteur est obligé, pour donner une force de résistance à son ouvrage, d’en établir le noyau ou l’armature en bois ou en fer, suivant la grandeur de ses proportions, sur une base en madriers tournant sur un pivot et des galets; c’est ce que l’on nomme une selle , qui sert à faire tourner l’ouvrage pour le modeler et le voir sous toutes les faces ( voyez pl. 6,fig. t ). Une pierre antique nous offre un sculpteur devant une statue placée sur une selle et à laquelle il travaille. C’est autour du noyau qu’on applique l’argile, en prenant différens moyens pour l’y fixer. La masse ainsi disposée, le sculpteur, en enlevant ou en ajoutant de la terre, donne à l’ensemble de la figure et à toutes les parties la forme qui leur convient. Lorsqu’elles sont à leur point , il adoucit et unit celles qui le demandent, en promenant légèrement sur leur surface une échoppe de buis ou d’ivoire poli , pour refouler et égaliser la terre, qu’il a soin d’entretenir mouillée, en la couvrant de linges humides lorsqu’il cesse son travail; cette précaution empêche l’argile de se gercer.

Si la figure qu’on vient de terminer doit être moulée , on y procède par le moyen du plâtre : nous parlerons de cette opération lorsqu’il sera question de cette substance. Quant à ce qui regarde les bas-reliefs , il en est de même que pour les figures de ronde-bosse ; pour leur donner du soutien , on les établit dans des châssis de madriers , dont la force dépend de la grandeur et du poids du bas-relief , et on les place à peu près comme des tableaux, et un peu inclinés en arrière, sur des espèces de chevalets. Si l’on veut faire cuire ces différens ouvrages en argile, on les fait sécher peu à peu, en ayant soin qu’ils ne se gercent pas. On les cuit alors dans des fourneaux adaptés à cet usage. L’opération de la dessiccation et celle de la cuisson font prendre du retrait à la terre; ce qui varie suivant sa qualité. Elle diminue ordinairement d’un septième dans ses proportions, et il est nécessaire d’avoir égard à ce retrait pour obtenir des figures d’une grandeur déterminée. Il est indispensable, afin d’arriver à ce résultat, de bien connaître son argile et la manière dont elle se comporte en séchant

et au feu, pour tenir son ouvrage un peu plus iort de dimensions et en proportion du retrait de la terre. Il paraît que les terres-cuites des anciens étaient beaucoup moins cuites que les nôtres; et meme leurs vases, qui ne sont cuits, en general, qu’à dix ou douze degrés, sont plus tendres que nos faïences ordinaires: mais il m’a paru que des moules en argile, du musée de Portici, étaient beaucoup plus durs que les grandes statues de Jupiter et de Junon citées plus haut, et que d’autres figures en terre cuite qui font partie de ce musée de Naples, si beau et si peu connu.

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