PLASTIQUE
Maticrcs Argile, cire , et autres substances molles , maniables , suscep-
tibles de differentes formes , et pouvant se durcir, soit à l’air, soit au feu.
Inst rumens La main; outils de bois, d’os; roue du potier; moules en
terre.
Travaux Poterie ou céramique [ Ggulinc ] ; ligures de haut et bas re-
lief, de ronde bosse.
O n' l’imite.
en METAL .
Matières Toute espèce de bois facile à travailler.
Instrumcns Très-simples ; peut-être d’abord des éclats
de caillou. — En cuivre , en fer. — La trempe très-ancienne ; Job , Homère 9 en parlent. — Enclume , marteau , ciseau , scie , tenailles , souille t.
Travaux Poteaux, hernies [Çflavfic ]. — Statues de plu-
sieurs pièces , revêtues d’étoffes véritables , origine de la sculpture polychrome ou de plusieurs couleurs.
Matières Cuivre , or , argent,
1er , &c.
Instmmens Plus perfectionnés. —
Marteaux , ciseaux , repoussoirs de plusieurs espèces.
Travaux Par compartimens. —
Plaques de métal repoussées au marteau.
coulé Fonte massive ou dans des moules sans
noyau.
travaillé au marteau [ sphyrcla-' ton ]
en ivoire.
Instrumcns Une partie des précédcns ; râpes , ou ma-
tières qui peuvent les remplacer; grattoirs , ciselets de plusieurs espèces.
Travaux Tètes et extrémités en ivoire sur des corps
de bois , avec des draperies véritables et amovibles, ou en métal repoussé. — Moulage en plâtre.
tarque a rapport aux arts , Leipsick et Cobourg, 1805; M. Mongez , Dictionnaire il' antiquités de l'Encyclopédie méthodique. On trouve encore de très-bonnes choses sur ce sujet dans les Antiquarische Aufsœtzc delleyne, Leipsick, 1788; ces dissertations ont ète’ en partie traduites dans le Recueil de pièces intéressantes 6-e. , publie' par Jansen. Voyez aussi la première partie d’un Essai sur les arts des anciens, insère par M. llirt d’Heidelberg
dans YAmalthca de M. le professeur Bœttiger. J’aurai occasion de faire connaître, dans le cours de mon ouvrage , les nombreuses ressources que j’ai trouvées dans ce dernier recueil. Ces mémoires , la plupart sur l’archéologie , sont dus aux savans les plus recommandables de l’Allemagne, tels que MM. Creutzer d’Heidelberg, Bœttigerde Dresde, Hirt, Thiersch, Siebclis , Brockhausen, de Volckel, Schorn de Stuttgard , de Ktehlcr, Osann , Meyer, &c.
la Toreutique et la statuaire en or et en ivoire.
Matières. . .
Instrument
Travaux.
Do tout o espece : ivoire, Lois, métaux, &e.
Ciselet , burin [ rfas , cœlum ] , &c. Réunion de tous ceux qui conviennent au travail par compartimens , en quelque matière que ce soit.
Statues en or et en ivoire. — Vases et ouvrages d’or, d’argent, orne's de ciselures, de pierres fines , d’èmaux $ Vorcficeria des Florentins*
Matières .. .
Instrument.
la Glyptique. . .(
Travaux .,
De t a Plastique/ la Statuaire naissent \ enbronze,
dans des moules à noyau
£ âyJ't0ietVTû7roî‘«t,
statuaria in œre ].
Matières .. .
Instrumens.
Travaux.
la Sculpture en marbre
[ (XApfXX&yMÇi'cC ,
ywçi , scalptura ].
f Matières. .
Instrumçns.
Travaux.
Pierres fines , dures , &c.
Probablement la roue, le touret, le ri&t [ bouterolle ]. — Poudre de pierres fines très-duresj éclats de diamant, de saphir, &c.
Lettres, figures gravées sur pierres dures, en creux ou en reiief.
Bronze, fer, autres métaux.
Plusieurs des procédés de la plastique et du moulage en plâtre , en terre , en cire , &c. — Moules à noyau.
. Statues en bronze, &c. , à tète et extrémités en autres matières ; en pierre ou marbre ( acrolithes ). — Statues entièrement en bronze.
Toute espèce de marbre.
Peu différens des précédens. Ciseau [ y\v- <pxvo* y yAü^fTcv, scalprum~\ , masse , râpes, trépans, aplomb, sondes, compas.
. Statues entièrement en marbre blanc ; polylithes [ de plusieurs pierres réunies] à draperies de différentes couleurs , imitant les anciennes drapées en étoffe ; les acrolithes, et les statues en or et en ivoire.
Avant d’entrer dans quelques details sur les differentes matières employées par la sculpture, il ne sera pas hors de propos de jeter un coup d’œil sur les instrumens dont elle a pu se servir pour les mettre en œuvre dès l’époque la plus reculée. Qu’on ne s’attende cependant pas que je remonte jusqu’à celle où des éclats de caillou et tout ce que la nature pouvait présenter de dur, de tranchant et d’aigu, oflraient des outils à l’homme encore peu façonné et dont tous les arts se renfermaient dans le cercle étroit de ses besoins : ce n étaient pas des outils, et il n’y avait pas encore de sculpture. Si l’art grossier qui en contenait le germe, essayait quelque figure informe, c’était sans doute avec les memes ustensiles qui servaient aux usages journaliers de la vie. Ainsi le sauvage avec le même caillou taille son fétiche , son arc ou son casse-tetc, cieuse et grave sa calebasse et dépèce son gibier. Et le berger des Alpes ne rappelle-t-il pas les premiers sculpteurs, lorsqu’il taille dans « sapin ses figuics naïves avec le couteau qui lui sert à couper ses alimens?
Nous ne prendrons pas l’homme dans un état aussi voisin de la nature sauvage, et il devait avoir déjà reçu quelque culture lorsqu’il put avoir l’ide'e d’arts qui, quelque bruts qu’ils fussent encore, annonçaient une espèce de civilisation, et qui n’ètaicnt pas absolument necessaires à son existence , puisqu’il est des peuples qui ne paraissent pas malheureux, auxquels rien ne semble manquer, et qui n’en ont aucune notion; ils bornent tout leur génie et toute leur industrie à se procurer ce qui leur est indispensable pour vivre, et le besoin leur en suggère facilement les moyens. Sans me livrer à de vaines recherches et à des hypothèses plus ou moins hasardées sur la découverte des métaux, dont le premier emploi se perd dans la nuit des temps, je les supposerai assez connus pour qu’on ait su les fondre d’une manière ou d’une autre, les forger et en former des outils grossiers sans doute, mais alors d’une grande utilité. Ainsi, lorsque dans le cours de cet Essai, dont l’objet principal est la sculpture, je rangerai les métaux dans une espèce d’ordre d’ancienneté, ce ne sera pas pour établir d’une manière positive que tel ou tel métal dut, avant tel autre , être mis en œuvre dans les arts pris en général ; je me contenterai d’indiquer que ses propriétés donnent lieu de penser qu’il fut employé par la sculpture antérieurement à d’autres qu’elle trouva moins propres à ses travaux , ou qui lui opposaient plus d’obstacles à vaincre.
Lorsqu’on aura fait connaître les plus anciens instrumens, ceux du moins dont parlent les premiers écrivains, et qui par leur antiquité méritent le plus d’être cités, il serait inutile de rechercher quels sont ceux qui ont du être inventés quand les arts eurent atteint un certain point de perfection. Du moment où, familiarisé avec la fonte des métaux, on aura su les forger et leur donner le degré de dureté convenable, chaque jour le besoin, la pratique, l’adresse des ouvriers, auront fait faire de nouveaux progrès à la fabrication des outils nécessaires, et ils se seront perfectionnés. En ce genre une amélioration en amène bien vîte une autre; et si un perfectionnement dans un outil fait employer un nouveau procédé d’exécution, de son côté ce procédé rend le même service aux instrumens, et il conduit à en inventer de nouveaux : ils se tiennent, pour ainsi dire, par une sorte de filiation , et il est rare qu’on en invente un qui n’ait de rapport avec aucun autre. Ce ne peut être que l’œuvre du génie , qui franchit les distances et se crée des moyens inconnus avant ses heureuses inspirations; on mérite alors de passer à la postérité, comme Dédale, qui inventa, dit-on, la scie, le trépan, le niveau, le compas, outils qui durent faire une révolution dans tous les arts de cette époque.
La plupart des arts, et surtout ceux qui dépendent de la sculpture, demandent moins d’outils que d’adresse de main ; et il leur en faut si peu , qu’on a pu pendant long-temps, à l’exemple de Vulcain, n’en employer qu’un bien petit nombre, pour exécuter des ouvrages qui pouvaient alors passer pour des chefs-d’œuvre. Les instrumens qui avaient servi à travailler le bois, les métaux, la pierre, pour les usages habituels de la vie et pour la construction de modestes demeures, ont du aussi, avec de légères modifications,
suffire, en general, aux travaux de la sculpture et «les autres arts tels qu’on peut sc les figurer à ces époques anterieures aux temps historiques. Nous pouvons donc, pour ne pas être arrêtes dans nos recherches sur les procèdes et sur la marche des differentes branches de la sculpture, admettre comme inventes dès l’êpoquc la plus reculée tous les insti umens d une absolue nécessité, surtout ceux qui ont servi a fabriquer les autres, tels que le marteau, l’enclume, la scie, les ciseaux de différentes espèces, les forets. Plusieurs de ces outils , cités par les plus anciens écrivains , remontent , dans l’histoire sacrée , à Tubalcaïn , et, dans la profane, à Dédale, et même à Prométhée; ce qui est assez dire qu’on n’en connaît pas l’origine, -et qu’elle se confond avec celle des premières sociétés.
Parmi les plus anciens instrumens, on peut mettre au premier rang l’enclume et le marteau. On leur dut tous les autres. De gros cailloux, des blocs de pierre dure, une masse de cuivre ou de fer fondu, ont pu tenir lieu de l’enclume , jusqu’à ce qu’on ait su lui donner des formes adaptées à ses différons usages, et y employer, au lieu de la fonte, du fer forgé et trempé. Il est question de l’enclume dans Job ( 1 ) et dans Homère (2). Les Grecs la nommaient cLx/Aav ; les Latins, incus. On la voit servir à toute sorte d’ouvrages, à ceux en or comme aux travaux en fer. Il est donc probable qu’il y avait des enclumes de plusieurs formes et de diverses grandeurs. Celle que Jupiter, dans un mouvement de mauvaise humeur, suspendit aux pieds de Junon , et la masse sur laquelle les Cyclopes forgeaient les foudres du maître des dieux ou les fers de Prométhée, étaient certainement d’une tout autre force que les enclumes à l’aide desquelles Vulcain façonne, ou les armes brillantes d’Achille, ou le filet d’or si artistement travaillé dont il enveloppe Vénus et Mars. Celle sur laquelle, dans l 'Iliade , l’ouvrier bat l’or dont il recouvre les cornes du taureau que va sacrifier Nestor, est d’une petite dimension. D’après Homère , les enclumes de cette époque étaient portatives; lorsqu’on voulait s’en servir, on les plaçait dans un trou ménagé sur le haut d’un bloc destiné à cet usage , et désigné par le mot ax/uoMov. La comparaison que d’anciens scholiastes font de l’enclume avec certains marteaux , montre qu’en général elle devait ressembler aux nôtres, et que, aplatie et carrée dans le milieu et à une extrémité, elle avait l’autre extrémité allongée et conique. II y en avait aussi de plus effilées et qui devaient différer peu de nos bigornes. Au reste, du moment qu’en ayant fait une I on en eut reconnu l’utilité, il fut bien aisé d’en modifier les formes suivant la nature du travail et de la matière; et comme dans les premiers temps on dut, ainsi que nous le verrons, employer beaucoup le marteau, il est naturel de croire que l’on eut une grande variété d’enclumes.
Mais, puisque j ai dit plus haut un mot du fer trempé, il est bon , avant de pailei plus en détail de ce métal, qui sc soumet tous les autres, d’ajouter ici, seulement par rapport aux outils, que la trempe du fer a été connue tu s anciennement; il na fallu qu’un fer rouge tombé par hasard dans
( 1 ) CItap. xi.1 , v. 15 - 20.
( 2 ) //. xv, 19 ; xviii , 476. Orhjss. m , 434.
l’eau et que su résistance aux inslrumens lit trouver ensuite plus dur, pour en avoir donne' l’idée et avoir fait naître celle de constater le fait par des expériences. Homère peint avec sa poésie ordinaire ( I ) la trempe du fer, qui lui doit sa force : il nous fait entendre le sifflement du métal au moment où, en incandescence, on le plonge dans l’eau, et il ne manque pas de dire que c’est dans l’eau froide; ce qui prouverait que l’on savait alors donner plusieurs degrés à la trempe, que les Grecs nommaient çdjumjuu , çôjucùmç, de ço/uéco \ je durcis].
Je ne parlerai pas en ce moment de la dureté qu’on avait appris à donner au cuivre, qui , comme on sait , fut pendant long-temps plus en usage que le fer dans la fabrication des armes et des outils; il en sera question dans un autre endroit. II suffit à présent de voir que , la trempe du fer et le durcissement du cuivre étant connus , on ne manquait de rien pour faire de bons instrumens. Il parait même que de très-bonne heure on sut réduire le fer en acier sans se rendre compte des moyens qui produisaient cet ctfet, et que le fer j prenait alors le nom de I acier ]. La distinction
établie entre les outils purement de fer [07r\ a, cnavvi , ipyfhda oiJ^paa.^ et ceux en chalybs [ yzxvSnigt. ] d’après la nature des ouvrages auxquels ils étaient employés, montre que les premiers pouvaient n’être pas très-durs, et que les seconds devaient l’être beaucoup plus.
Le marteau, ainsi que je l’ai indiqué, doit être un des premiers instrumens que le besoin d’étendre le métal, de le façonner, de travailler la pierre, ait fait inventer. Les cailloux dont on se servit d’abord en donnèrent l’idée , et il était naturel de les remplacer par des métaux qui à plus de poids et de dureté joignaient l’avantage d’être plus tenaces et moins fragiles. II est question de cet instrument dans Job , à l’endroit que j’ai déjà cité, et l’on voit que du temps d’Homère l’usage en était devenu nécessaire dans tous les ouvrages auxquels on employait les métaux ( 2 ). Mais il est probable que la première idée de faire un marteau en produisit un qui n’était pas entièrement semblable aux nôtres. Il est à croire qu’on en fit d’abord en fonte de
(1) Odyss. ix, 391.
(2) //.xvni, 477; Odyss. m , 434.
Voyez aussi Y Onomaslicon Je Julius Pollux , ouvrage aussi curieux qu’utile pour tout ce qui a rapport aux usages de l’antiquité' , et où l’on trouve l’indication succincte de ce qui concerne les differentes professions. Cet auteur vivait, à ce qu’il paraît, dans le second siècle de notre ère, à une époque où les arts et les métiers étaient encore dans toute leur splendeur, et son ouvrage a dû servir de base à tous les écrivains qui, depuis lui , ont traité ces sujets, en le citant comme autorité. L’auteur de Y Etymologicum magnum , llésy-
chius et Suidas , qui fournissent aussi beaucoup de docunicns précieux sur la partie technique des arts et des métiers, n’ont vécu que long-temps après Julius Pollux , et dans des siècles où les arts avaient perdu tout leur éclat et étaient même tombés dans la barbarie. Quoiqu’ils aient écrit d’après les auteurs anciens, dont plusieurs, connus alors, ne nous sont point parvenus, leur témoignage a bien plus de poids lorsqu’il se fonde sur celui de Julius Pollux. Cet auteur m’a été de la plus grande utilité dans mes recherches sur les outils des anciens. L’édition dont je me suis servi , est celle d’Hemstcrhuis , Amst. 1706, 2 vol. in-fol.
cuivre ou de fer : quelque grossière qu’elle put être, il était plus lacile, cil la coulant, de lui faire prendre une forme qui convint au nouvel outil, d’y ménager un trou pour l'emmancher , que s il avait I ail u le forger et en percer la tête; ce qui demandait un outil pointu qui na pu être fait qu’ après le marteau et avec son aide. Il se pourrait meme que les marteaux qui remplacèrent ceux en caillou, ne fussent dans I origine que dea morceaux de fonte ajustés et liés au bout d’un manche de bois fourchu, ainsi qu’on voit chez les sauvages des haches de pierre dure qui ne sont pas percées et qui ne manquent pas de solidité. Il n’était pas difficile de faire l’empreinte de cet outil dans de l’argile et de le couler d’une seule pièce; bientôt le poids de cet instrument lit chercher le moyen de le rendre plus léger , et, fondant une tête percée d’un trou, on y adapta un manche de bois. Cet outil, une fois inventé, aura servi à en forger d’autres, comme il est arrivé pour l’enclume : on dut en proportionner la grandeur, le poids, et en varier la forme, suivant les ouvrages auxquels on l’employait.
Homère parle de deux espèces de marteaux , le pcuçyp et la ayûpa.. II ne cite le rhœstcr qu’une fois.'Je croirais volontiers qu’il était plus lourd, plus fort que la sphjra ; ce que pourrait autoriser l’étymologie de son nom , que l’on trouve dans pcthiv [ frapper avec force ]. Le passage de ce poète ne nous apprend pas quelle était la forme de la sphyra; mais ce nom peut nous donner quelque indication pour la déterminer, si ce n’est d’une manière précise, du moins en général. La ressemblance de ce mot ou même son identité avec celui de trepuppv, le talon en grec, peut suggérer l’idée que cette espèce de marteau avait par sa forme de l’analogie avec cette partie du corps. N’employons-nous pas aujourd’hui plusieurs outils ou des pièces de métal auxquels on a donné des dénominations qui rappellent certaines parties du corps cle l’homme, des animaux, ou d’autres objets naturels avec lesquels ils ont quelque rapport; des mains, des bras, des jambes, des pieds de fer, une genouillère, le pied de chèvre, le bec de cane, le pélican, la feuille de sauge, le grain d’orge? Ce qui appuierait encore cette conjecture, c’est qu’une autre espèce de marteau, qui ne se trouve pas dans Homère, s’appelait KpÿTuqîç, Les scholiastes de Julius Pollux , et, entre autres, Hésychius , disent qu’on l’avait nommé ainsi parce que, d’un cote, il était pointu comme une des extrémités de l’enclume, et que, de 1 autre , la tête en était aplatie à peu près comme la tempe [krotaphos^ de 1 homme. Ainsi tout porterait à penser que ce marteau avait reçu le nom de sphyra , parce qu’il était arrondi comme le talon de l’homme. On retrouve a peu près cette forme courbe dans le coquillage et dans des poissons du genre squale connus sous le nom de marteaux , et que par la même raison les anciens Grecs nommaient <r<pvpaiva. : l’espèce ccstron , poisson qui appartient au squaje marteau , rappelle que la > etçpa était aussi chez les Grecs une autre sorte de marteau. On peut d’autant mieux admettre que la sphyra était un outil de ce genre, à tête arrondie, qu’il convenait parfaitement alors au travail des métaux par retreint ou repoussé, nomme sphyrclaton , et dont nous nous occuperons bientôt : à l’aide de la sphyra on
pouvait donner à des plaques minces toutes les formes que l’on desirait, et beaucoup plus facilement que si le marteau eut etc à tête aplatie.
Il n’entrait pas dans les vues d’un poète tel qu’Homère de décrire toutes les formes et toutes les grandeurs de la splajra; il lui suffisait de la nommer sans s’appesantir sur les details : mais il est probable qu’il y en avait de plusieurs espèces, et que même on en faisait en bois; tels sont les marteaux longs et arrondis dont se servent les chaudronniers pour étendre, contourner et façonner leurs plaques de cuivre , ce qui est un véritable sphyrclaton ou travail repoussé. Il est à croire que lorsque, dans une épigramme de \' Anthologie grecque ( l), le poète Pallas , célébrant le marteau qui a forgé le rasoir dont on s’est servi pour couper les cheveux de la belle Pamphylion , dit qu’il était d'or, ce n’est là qu’une expression poétique : l’une des Grâces avait fait ce rasoir, et les mains délicates de la deesse ne devaient travailler qu’avec des instrumens en or. Un marteau fait d’un métal aussi mou que l’or n’eut été d’aucun usage pour forger le bronze ou le fer. On trouve encore dans Pollux le -jvkjoç, marteau qui servait aux tailleurs de pierres, et qui sans doute devait être employé dans la sculpture pour débiter les blocs de marbre. On donnait aussi au marteau les noms de romq iwnç, qui, venant de 7 V7r%iv [frapper], désignoient d’une manière très-juste le typas ou le typis.
Ce que j’ai fait observer plus haut sur quelques outils, peut s’appliquer à la pince ou à la tenaille. Plusieurs animaux en auraient donné l’idée et presque le modèle, si le travail des métaux par le feu n’eut pas mis dans la nécessité de chercher à les saisir facilement et sans danger: la fourmi, d autres insectes, i’ecrevisse, le crabe [xa^jcmf], sont munis de véritables pinces; aussi désigna-t-on par ce dernier nom ce genre d’instrumens. Ce n est cependant pas sous la dénomination de karkinos , mais sous celle de 7wfet-ypa [ forceps ], qui saisit le feu, que la tenaille est désignée par Homère ( 2 ), qui ajoute, en parlant des pyragrœ de Vulcain , qu’elles étaient faites arec art. Je 11e vois chez les anciens rien que l’on puisse assimiler à l’étau. Cet instrument, qui demande la combinaison de plusieurs moyens de pression , est assez compliqué pour qu’on ne se hasarde pas à en faire remonter 1 invention à une époque trop reculée. II a fallu connaître la vis avant d imaginer cette espèce de tenaille; et ce qui ferait croire qu’elle n’était pas en usage chez les anciens, même dans les derniers temps, c’est que Pollux, qui ordinairement nomme de suite plusieurs outils qui ont quelque rapport entre eux, n’en cite, après la pyragra et le karkinos, aucun qui réveille l’idée d’un étau.
Puisque j en suis aux instrumens de la forge, qui produisirent tous les autres, je ne puis me dispenser de parler du soulllet [çéc th\, <pu<m '/«/>, d etpvcruv, souffler; en latin ,follis ] mentionné par Homère (3) , et dont l’extrémité qui touchait au feu se nommait à.x.poyvcno'/. D’après ce que disent les scholiastes
(1) Brunck , t. II , p. 506, ép. 11. (3) //. xvm, 372, 409, 412. 403,
(2 ) //. xvm , 477; Oe/i/ss. m , 434. 470.
de Pollux ( 1 ), les phtjsœ étaient faites d’outres de peau de bœuf auxquelles on donnait le nom particulier de juohyîç. Ces sonfllets n étant pas faits comme les nôtres, et n’ayant qu’une ouverture qui aspirait et expirait lair, il y avait de l’interruption dans le souille, et l’on conçoit qu il y eut dans la forge de Vulcain vingt soufflets qui agissaient alternativement, sans doute pour établir un courant d’air continu. Il paraît, <1 après un passage d Apollonius cite par M. Jacobs (2), que ces instrumens se nommaient aussi vrpwwipiç j prêstêres ], du verbe Grpriÿtiv [souffler , allumer ].
Le métal se fondait dans des creusets [ yccLvcu, ] ; on les trouve dans le même passage de Y Iliade (3 ). Quoique dans Homère il soit plusieurs fois question du foyer [eV^'ejfc], on n’y voit pas employé' le mot W,
qui servait à designer Pâtre de la forge. II paraît aussi qu’il ne connaissait pas le charbon [av^pcaaç et yuxeMii ou puLçj. aah ], du moins dans le sens où nous entendons ce mot , pour le résultat de la combustion lente du bois sans le concours de Pair; et Vanthrakiê , dans ses poèmes, n’est que la braise sur laquelle on faisait rôtir les chairs des victimes. Mais serait-ce trop hasarder que de soupçonner que la puteJ.KXy\ dont parle Pollux était la houille ou le charbon de terre, et que ce terme vient d’ÎAAa, ancien mot qui signifiait terre, limon, que nous retrouvons dans argile, terre blanche, et de juctp, racine de put&c.ivuv [dessécher]? Je ne dissimulerai cependant pas que, d’après l’interprétation des scholiastes, marillé aurait été des débris de charbon en partie brûlé, ce qu’on appel! e poussier. Quelqu’utiles que fussent pour les outils les pierres propres à aviver leur tranchant [ clxJvctf et dvyclvcy, cotes des Latins], on n’en trouve aucune dans Homère, qui cependant emploie une fois ( 4) le mot Qnycov en décrivant un sanglier qui aiguise ses defenses. Il se peut que jadis on ait souvent ranimé le tranchant de plusieurs outils au moyen du marteau, ainsi qu’on le pratique encore pour les faux et les faucilles. On ne dut cependant pas être très-Iong-temps sans reconnaître la propriété qu’a le grain de certaines pierres de mordre sur les métaux les plus durs et de les user.
Après avoir jeté un coup d’œil sur l’attirail d’une forge, revenons aux outils que l’on y fabriquait aux premières époques des arts ou des métiers les plus nécessaires. L’invention de la hache suivit sans doute de près celle du marteau. Ce dernier instrument, avec lequel on pouvait user de toutes ses forces, dut suggérer l’idée très-simple de rendre tranchante l’une de ses extrémités, et même toutes les deux. On eut alors la hache à un ou a double taillant [ toaé twç, oKJtTrupvov ] , mentionnée si souvent dans Homère, ou comme instrument , ou comme arme. Deux passages de ce poete (5) apprennent que c’étaient deux outils différons en bronze ou en 1er trempé; que le pclckys que Calypso donna à Ulysse était grand, à deux tranchans, et muni d’un manche [çi/aé/oV] en olivier bien ajusté. Le poète se
( 2 ) Anthologie grecque , l l.\, p. 159.
(3) xvni , 470.
(4) 11. xi,41C.
(5) Ortyss. v, 237; ix , 391.
contente de dire que le skêparnon était d’un beau poli, et c’est aussi tout ce qu’en apprend une épigramme curieuse de Léonidas de Tarente ( 1 ). D’après ces indications, on peut croire que cet outil , dont Homère ne parle que dans ces deux endroits, était une hache plus line que le pélékys , et qu’il servait à dresser et à unir les bois que l’on avait coupés et débités avec celui-ci , qui se représente assez fréquemment dans l 'Iliade et dans Y Odyssée. Comme rien n’indique la disposition du tranchant du skêparnon et de ses variétés, rien n’empêcherait d’admettre qu’il y en avait où il était horizontal, comme dans nos hermi nettes, qui rappellent la forme de 1 ascia des Romains. Ils ont traduit par ce mot celui de skêparnon. On conçoit d’autant plus facilement qu’Ulysse n’ait, pour ainsi dire, employé que ces deux outils pour tailler et polir les planches destinées à son navire ( 2 ) , qu’il y a des pays où avec la hache et avec la doloire [ dolabra ] , qui devait être une espèce de skêparnon , on exécute de belles charpentes et des ouvrages plus soignés. Quand on a vu ce que font les sauvages avec les outils les plus imparfaits, on n’est pas étonné qu’avec de l’adresse et de la patience on puisse tirer un grand parti de ceux qui sont les plus simples, et que, d’après la loi des douze tables, on ait du , chez les anciens Romains, se servir seulement de Y ascia dans la construction des tombeaux. Mais nous verrons que ce ne furent pas les seuls instrumens que Calypso donna à Ulysse.
Quoique les Romains aient traduit skêparnon par ascia, ce mot-ci aurait cependant plus de rapport avec l’ct^mi , qu’on ne trouve qu’une fois dans Homère ( 3 ) , et qui , d’après Hésychius , doit avoir été une hache à deux tranchans. Celle dePisandre, dans le combat où il fut tué par Ménélas , était de bronze bien travaillé et avait un long manche [ 7nAUocov] en bois d’olivier poli avec soin; et il semblerait que Pisandre, pour donner plus de force à son coup d’axiné , y avait mis un manche qui ordinairement était celui du pélékys (4). De petites haches se nommaient cc^/zichci et [ as-
cio lœ ]. II paraît qu’il y avait aux pêlekes ou aux haches dont parle Homère ( 5 ) , des anneaux par lesquels on les suspendait ; car c’est à travers ces anneaux [ S'pvayci ] que les prétendans de Pénélope devaient faire passer leurs flèches. C’est le seul endroit où il se serve de ce terme , et les commentateurs ne sont pas d’accord sur sa signification. D’après la composition de ce mot, qu’on traduirait par qui tient on retient le bois, on pourrait y reconnaître le trou dans lequel on faisait entrer le manche de la hache. J’étais tenté de le croire; car au vers 76 du xxi.e livre de Y Odyssée il est question des haches et de l’obligation que Pénélope impose à ses prétendans: n’y parlant plus du jo^çç , elle dit simplement , celui qui fera passer sa flèche à travers ces douze haches, c.IIse peut qu’il n’y eut qu’un manche pour plusieurs haches, et qu’on ne les en munît qu’au moment de s’en servir. Le vers 120
( 1 ) Voyez les Analccles de Brunck , t. 1 , p. 221, e'p. iv; X Anthologie grecque de M. Jacobs , I. Vil , p. 1 54 , et les notes , t. I , p. 60.
( 2 ) Voyez aussi Odyss. xxm, 190.
(3) //. xiii , 612.
( 4 ) V oy. Poil u x , x , 146, et les notes (5) Odyss. xix , 573 , 578.
oppose cependant des difficultés à ce que, dans la circonstance dontils’agit, on employât ainsi cet instrument : car on y voit Tefémaque fixer en terre les douze pêlèkes sur une même ligne, de maniéré que les trous soient l’un vis-à-vis de l’autre ; ce qui ne serait pas praticable , s il ny avait que les l'ers des haches. D’ailleurs ce qui doit terminer la discussion , c’est qu’Hoinère ( 1 ) dit qu’Ulyssefait passer sa flèche à travers toutes les haches, et qu’il n’en manque pas une, depuis le premier manche. II faut donc qu’elles aient e'tê emmanchées, que les manches même aient etc très-longs , ainsi qu’on l’apprend autre part, afin qu’ils aient pu s’élever à une hauteur commode pour le tir de l’arc. Tout ceci nous ramène à croire que le dryochos était un anneau qui , placé sur le haut du manche ou de la tête de la hache, servait à la suspendre aux clous [7m.asa.h01 ou 7m'r'}ahoi ] fixés aux murailles ou aux colonnes, dont il est fait mention plusieurs fois dans Homère, et d’où les héros détachaient leurs armes, lorsqu’elles n’étaient pas renfermées dans une espèce de coffre nommé oyiuoy ou ôFxa/oy par Homère (2), et destiné à serrer les instrumens, et surtout les haches : celui où V ulcain mettait ses outils était en argent.
Il est question dans Homère de clous et de chevilles de plusieurs espèces. Les yp-Çoi servaient à clouer, à unir les planches; Ulysse les emploie à cet usage dans son navire : il 11’est pas dit s’ils étaient en métal ou en bois, non plus que Yàp/uovia oui ’upiMç, espèce de clou ou de cheville. Dans tous les passages de Y Anthologie grecque , excepté 1. vi,t. VII, ép. 11, où y>p<, poç est le coutre de la charrue , ce mot et ses composés ne sont appliqués qu’à la construction des navires. Ce qui me ferait croire que le gomphos était, en général, une cheville de bois, c’est qu’Antiphile de Byzance dit, dans une épigramme (3), que ni le gomphos, ni le cuivre, ni le fer, ne maintiennent plus la charpente du navire, &c. C’est établir une différence entre les matières de ces trois sortes de liens , et il est probable que celui qui n’était ni en cuivre ni en fer était en bois. L’endroit de Y Odyssée que j’ai cité est le seul où Homère en parle; mais on trouve plusieurs fois dans ses poèmes les roa sahoi , qui , ainsi que je lai dit, servaient à accrocher les lyres, les arcs et toute autre chose, et sans doute à décorer les murailles. Le chantre divin Démodocus (4 ) suspend sa lyre d’or à un passalos; ce que rappellent nos clous terminés par des patères. Euryclée attache de même le manteau de Télémaque (5). Les clous se nommaient aussi -khoi : il paraît que ceux-ci étaient de métal. Mais dans Homère ils ne sont employés que pour l’ornement : tantôt (G) c’est un siégé orné de clous d’argent; tantôt, dans Ylliade, les épées sont enrichies de cette manière : mais , quoiqu’il y soit question de beaucoup d’ouvrages en or, on n’y voit pas de clous de ce métal. Les petits clous se nommaient éhiaur, et les chevilles de bois, HvvJdhoi ( 7 ).
( 1 ) Odyss. xxi, 421. ( G ) Odyss. vu , 1G2.
( 2 ) Odyss. xxi , Gl. (7) PoIIux , Onomasticon , x, 188.
( 3 ) Brunck, Anal. t. II, p. 216, xxvn. Voyez aussi fe Dictionnaire grec et aile-
( 4) Odyss. vin, G7, 1 05. mand de Schneider, aux mots Ycp.yoçr
( 5 ) Odyss. 1 , 440. Ueiosahoç.
Je n’aurai plus rien à dire sur les instrumens de ce genre cl sur les haches, lorsque j’aurai ajoute' qu’à une époque où les dieux de la Grèce notaient que des poteaux , des poutres, à peine dégrossis , la hache put suffire seule à cette sculpture sauvage , et les divinités de l’olympe durent à scs informes essais les premiers hommages et les premières idoles de bois que leur consacrèrent les Grecs. Elle servait dans les combats et dans les sacrifices (l ). Une épigramme de Léonidas de Tarentc décore la lourde hache bien emmanchée du titre de chef des instrumens. Dans des pays et à des époques où les hommes moins rudes, ne se contentant plus de l’asile des forets, les abattaient pour se construire des demeures plus commodes , la hache fut sans doute en grand honneur; et c’est encore le présent le plus agréable que l’on puisse offrir aux sauvages de l’Amérique. Je ferai aussi observer que, bien que les arts, surtout le travail du bois et des métaux, fussent déjà parvenus à un haut degré chez les Hébreux du temps de Moïse, ainsi que le prouvent les grands ouvrages qu’il fit exécuter, cependant le Pentateuque ne nous a transmis que les noms du marteau et de la hache, quoique la diversité des travaux qui y sont décrits ne permette pas de douter que l’on ne mit aussi beaucoup de variété dans la forme des outils.
Les passages d’Homère cités plus haut (2) nous fournissent encore une notion précieuse, celle de la çaGyU-w , ou du niveau, de la règle, de l’aplomb, dont se sert Télémaque pour aligner les anneaux des haches et mettre celles-ci d’aplomb. On voit aussi dans un autre endroit de l 'Odyssée ( 3 ) que l’on a dressé les montans d’une porte avec la stathmê [ l’aplomb ] , et c’est sans doute par cette raison qu’on les appelait çzt 9/zo/.
Parmi les outils, la scie [as-eJ-oo v, serra des Latins] est sans contredit l’un des plus utiles; et, quoique plus compliquée que les instrumens que nous avons déjà vus, elle remonte à une haute antiquité, et l’on en attribuait l’invention à Dedale, à qui l’arête dorsale d’un poisson en aurait donné l’idée. Cependant, selon Pline (4), il l’aurait due à la plante nommée chamcedrys , espèce de germandrée dont les feuilles sont découpées. Malgré cette autorité, il me semble naturel de croire qu’un corps dur, dentelé, avec lequel on peut essayer d’entamer le bois, était plus propre que la feuille d’une plante à faire imaginer la scie. Une épigramme de Méléagre ( 5 ) donne aux pattes de cigale l’épithète de 7rpiova>Siç [ qui ont la forme de scie] , ce qui indique celle de cet outil ; et le poisson que nous nommons scie était aussi connu chez les Grecs sous le nom de pristis. On voit dans une autre épigramme de Léonidas de Tarente (6) que la scie tendue ou polie avait le dos courbe, soit que la partie supérieure de la lame fut cintrée afin d’avoir plus de force, soit que la monture fut courbée en dessus, ainsi qu’on en fait encore. Au reste, l’invention de la scie annonce déjà des connaissances assez avancées dans le travail des métaux , qu’il fallait savoir laminer, rendre
( 1 ) Oihjss. ix , 244 , 249.
( 2 ) Odyss. iii,97,114,127, et v , 335 et suiv.
( 3 ) xvii , 341.
(4) Liv. xxiv, chap. lxxx.
(5) Brunck, Analecta , t. I, p. 32,
c'p. CXI.
( G ) Ibid. t. I , p. 227, e'p. xxvin.
durs et élastiques , pour pouvoir faire des scies d’un bon usage : aussi est-il probable que ce ne fut que peu à peu que cet instrument fut porte" aune sorte de perfection. Quoiqu’Homère ne le nomme pas, il le connaissait, puisqu’il compare ( 1 ) la blancheur de Penclope a de 1 ivoire scie; et il nous apprend ( 2 ) qu’on savait le scier en plaques pour en orner les lits, les sièges, les portes, et même pour iaire entièrement celles-ci de cette belle matière, comme était une des portes du palais des Songes : l’épée de bronze qu’Alcinoüs donne à Ulysse , a une poignée d’argent , et le fourreau est d’ivoire nouvellement scie' et orne' de clous d’argent ( 3 ). Il est assez singulier qu’Homère, qui se plaît tant aux comparaisons, n’en ait pas tire' quelques-unes de la forme et du cri de la scie.
La scie mène naturellement à parler de la lime [//Va, lima] (4), qui lui ressemble sous plus d’un rapport, et dont les écailles de certaines coquilles, des pierres à grain rude, les feuilles de quelques plantes, la peau de plusieurs poissons, entre autres celle du chien marin, nommé rhinê en grec, ont pu suggérer l’invention. Probablement meme quelques-unes de ces substances tinrent lieu pendant long-temps de la lime. Elle doit être aussi ancienne que la scie, et lui fut toujours de la plus grande utilité , soit pour en découper les dents , soit pour en entretenir la pointe : cependant il n’en est nullement question dans Homère; et entre les outils dont il parle, il n’y en a aucun qui présente l’idée de la lime. Pline (5) ne la nomme pas parmi les inventions qu’il attribue à Dédale, telles que la scie, Yascia, l’aplomb, la tarière, la colle, la colle de poisson; ni parmi les instrumens dont les arts sont redevables, selon lui, à Cinyre, fils d’Agriopas , roi de Chypre , qui , après avoir découvert les mines de cuivre de cette île, avait inventé les tuiles, les tenailles, le marteau, le levier et l’enclume.
II nous reste encore à parler de quelques outils dont nous trouvons des indices dans les écrivains de la plus haute antiquité , et qui méritent que nous nous en occupions. J’ai fait connaître tous ceux dont se servait Vulcain ; nous allons en voir quelques autres que Calypso fournit a Ulysse (G). Elle lui apporte le [ / crcbvti ' . D apres la racine de ce mot , Ttpüv [ peicei ],
ce devait être un instrument destiné à percer ; mais il y a un grand nombre d’instrumens que leur forme rend propres a cet usage , et avec lesquels on peut faire des trous ronds ou carrés , des mortaises et divers assemblages. On est donc libre de choisir parmi les tarières, les vrilles, les ciseaux de plusieurs espèces, et d’admettre même la besaiguë, instrument avec lequel on peut creuser et planer, et qui eut été très-utile a Ulysse pour assembler les pièces de son navire. Ces outils sont très-simples , et il est a croire que sous le terme générique de terctra on en connaissait très-anciennement un grand nombre, qu’on faisait agir , soit en tournant, soit en les poussant à l’aide du maillet.
( 1 ) O cl u ss. xviii , 195.
( 2 ) xix , 5G4.
(3) Odyss.x iii,404.
( 4 ) Pollux, Onom. xii , 14G.
( 5 ) Liv. vii , cliap. lvi.
(G ) Odyss. v , 2 46.
Dans l’épigramme do Léonidas de Tarente citée plus haut, il est question de la fvKavYi , qui se meut avec facilité; et il paraîtrait d’après Hésychius que c’était le rabot. II parle des £/<pot et des S'pi-m.va., qui étaient les fers qu’on mettait dans le bois de la rhycanê. Il est vrai que ce peut être tout aussi bien les mèches de trépan ou de lorct qu’on ajuste dans un manche de bois. Mais ce qui me ferait croire que c’était plutôt un instrument du genre du ciseau et du rabot, c’est que Leonidas, immédiatement après, parle du trépan , et il me semble assez probable qu’il aura nommé plutôt deux outils difïerens que deux outils de même espèce. Au reste, les anciens faisaient avec les plus beaux bois , en plein ou en plaqué, des tables de la plus grande dimension, et toute sorte de meubles, qu’ils incrustaient en ivoire, en écaille ou en métaux ( X ) ; et ils doivent avoir connu l’usage du rabot de plusieurs genres. A la manière dont Pline (2) parle de la runcina , qui enlève en copeaux onduleux le bois de sapin, ce ne peut être qu’un rabot, et son nom d’ailleurs a du rapport avec le terme rhycanê. Le mot raptus dont cet auteur se sert pour exprimer l’action de cet instrument, a, de meme que notre mot rabot et celui de rhycanê , quelque analogie de son avec le bruit qu’il fait. II est aussi très-probable que le %vçyp et le whaMp , qui, par l’étymologie de leurs noms, ainsi que la rhycanê, indiquent des outils pour unir et polir le bois, pouvaient être des espèces de rabots.
A la suite du teretron , Julius PoIIux (3) place le rpv7ra.vov , sans entrer dans aucun détail ; mais , en rapprochant ce passage de ceux d’autres auteurs, il est aisé de prouver que c’étaient deux instrumens distincts , destinés tous deux à percer, mais par des moyens difïerens. Ce mot et ses analogues, 7pv7[dm , Tpv7HLViov , dérivent de t pv?m. [trou ], qui vient de rçgioo, t puce, t pv7tvLu [ je perce]. Le trypanon étoit donc une sorte de trépan , de vrille. On le trouve d’ailleurs décrit dans Homère de manière à ne pas s’y tromper. Ulysse ( 4) , racontant comment il s’y prit pour crever l’œil de Polyphème, compare la vitesse avec laquelle il fit tourner le pieu qu’il enfonça dans l’œil du cyclope, à celle que deux hommes impriment à un trypanon au moyen d’une courroie qui en entoure la tige çt qu’ils tirent alternativement de chaque cote. C’est encore par une courroie ou une corde qu’on fait mouvoir sur eux-mêmes la drille du trépan et les instrumens de cette espèce dont on se sert dans la sculpture et dans plusieurs métiers. Suivant les commentateurs , Philippe de Thessalonique , dans une épigramme de l 'Anthologie grecque (3), ferait croire , par l’épithète qu’il donne au trypanon , que de son temps, de
( 1 ) Pline, 1. xiv, c. lxxxiii et lxxxiv.
( 2 ) Liv. xvi , chap. xlii.
(3) Onom. I. vii ,113.
(4 ) Odyss. ix , 383.
(5) Voyez Brunck, Anal. t. I, p.22t , ep. IV et XXViilj t. II, p. 215, ep. xv , et les notes de Jacobs. Dans ces e'pigrammes, Leonidas et après lui Philippe parlent de presque tous les instrumens
dont nous nous sommes occupe's jusqu’à pre'sent, et les épithètes qu’ilsieur donnent rendent bien les usages auxquels on les employait. On y voit la çd^fxv, , l’aplomb , tendue en ligne droite et chargée d’un plomb; la atpvçyt, le marteau à double tête qui frappe le bois ; l'à&Lç, attachée des deux cotés, et qui creuse en tournant, ou, peut-être, qui est courbe ; le 7RMkvç,!h
même qu’à i’êpoque d’Homère, on se servait d’une courroie pour faire tourner le trypanon , et c’est ainsi que Suidas explique cette epithete. Il paraîtrait, selon lui , que cette courroie se nommait àpiç, ap.tfiç, et que ccst a tort que les annotateurs de PoIIux ( 1 ) l’ont prise pour une lime ( 2 ). Ce sont, au reste, de ces points plus curieux qu’importans dans I histoire des arts, et que , faute de données positives , il n’est guère possible de décider. Brunck (3), et d’après lui IM. Jacobs [ 4) , pensent (pic 1 ans est la plane dont la lame a un manche à chaque extrémité et que l’on met en mouvement avec les deux mains; ce qu’indique , selon eux, contre l’autorité de Suidas, l’épithète que Philippe a jointe au nom de cet instrument. Ce qui pourrait faire pencher vers cette opinion , c’est que plus bas ce poète parle du trypanon; et si 1 ’aris en eut été la courroie, il ne serait pas naturel qu’il l’eut séparée par quelques vers de l’instrument dont elle aurait fait partie.
Nous avons vu que l’idée de percer, exprimée par le verbe lipuv , se trouvait dans la dénomination de plusieurs outils, auxquels on pourrait ajouter les ym.\cùv Topiiç et les yp<fu>v npiiç dont parle I’épigramme de Léonidas qui nous a déjà été d’une grande utilité. II semblerait, et c’est l’opinion de Brunck et de M. Jacobs , que les seconds de ces forcés étaient des vrilles pour percer les trous des chevilles , et que les autres , beaucoup plus forts et auxquels le poète unit l’épithète de Tztptvct [rapides], auraient été les tarières des charpentiers , propres à faire des trous où pouvaient passer des cordes ou des câbles [ kclkwç ]. Ces instrumens ne doivent pas , à proprement parler, être mis au rang de ceux du sculpteur, quoiqu’ils aient pu lui être utiles en plusieurs occasions, surtout lorsqu’il s’exercait sur le bois, genre de sculpture qui avait souvent recours aux assemblages. Mais , en joignant aux inductions que nous fournissent ces outils celles que l’on peut tirer du 7z>p£tY, qui, selon Pollux, servait à creuser des puits, nous pouvons espérer de retrouver Ie7D£sifdu statuaire; les formes doivent en avoir été aussi variées que les usages : il donna son nom à la toreutique , l’une des plus belles branches de la statuaire, qui nous a déjà occupés dans l’introduction , et qui bientôt se représentera avec plus de détails. Cet outil , en général, est le même que le
lourde hache bien emmanchée, qui coupe les troncs d’arbre; le 7Tçj.cùV , la scie, qui , marchant en ligne droite , suit la ligne tracee par le vermillon; le 7 -pVTmvov , que la main fait facilement tourner; le Tipirpov rapide ; i'auAof , le soufflet de forge haletant, ami du vent; la ^'/Vn , la lime sillonnée , qui mord l’or avec ses dents aiguës; le KO-pHAVOç, la pince , qui saisit le feu de ses serres ouvertes; la p'iK-nia., petit vase qui sert à mettre le vermillon \/mK tüv\ pour les cordeaux; la g^ciy qç [ Jidclia des Latins], cordeau teint en vermillon et qu’on pince avec l’extrëmitë des doigts pour tracer une ligne droite. Le pro-
verbe latin , ex eaclem jidelia duos parietes dealbarc, blanchir ou tracer une lisne blanche sur deux murailles avec le même cordeau , ou faire d’une pierre deux coups, montre que les Romains frottaient leur cordeau de blanc au lieu de vermillon. II est bien question de quelques-uns de ces instrumens dans plusieurs des e'pigrammes de Y Anthologie grecque; mais il n’y a que celles que l’on vient de citer qui offrent tous ces details.
( 1 ) vu , 113.
( 2 ) Voyez Schneider , au mot Apte.
(3 ) Anal. t. III , p. 181.
(4 ) Anthol. gr. t. IX , p. 158.
DK LA S CU L PT L RK.
cœlum des Romains, et que nos oiselets, de quelque forme qu’ils soient. Lorsqu’on en a parle, on n’a fait qu’en indiquer le genre, sans en déterminer l’espèce. Le nom latin, venant du grec mikov [creux ], est d’accord avec le mot grec toros , et il montre assez que cet outil était destine à creuser. 11 paraît que c’est aussi de koIao? que dérive le mot latin cœlum [ciel |, par lequel on exprimait la concavité’ de la voûte des deux. Par le genre d’ouvrages auxquels se livraient les artistes dont le toros a fait la réputation , on voit qu’il devait être principalement employé dans la ciselure, soit des métaux , soit de l’ivoire.
Quoique le mot Ttpiv/jut [ production du toros] ait quelquefois ete détourné, surtout par les Romains, de son sens primitif, et qu’ils l’aient appliqué à toute sorte de sculptures, il devait désigner particulièrement les travaux de la ciselure; et dans le Mcntoris torcumata cœli d’Horace, le mot grec et le mot latin s’expliquent l’un par l’autre. Cette opinion a été rendue aussi probable que possible par M. Quatremère de Quincy dans son Jupiter Olympien, et il a réfuté celle des écrivains qui dans le roptuç ou le roçpç avaient voulu voir le rôpi/oç, ou le tour. Ce n’est pas que les anciens ne connussent ce bel instrument, et qu’ils ne s’en servissent même avec habileté pour des ouvrages en toute sorte de métaux, en ivoire, en verre , enfin dans toutes les matières susceptibles d’être tournées ; et il faudrait avoir vu avec bien peu d’attention une foule d’ustensiles et de vases antiques, pour ne pas y avoir remarqué le travail régulier du tour, la marche et les traces circulaires de l’outil. Quelques expressions d’Homère porteraient à croire que des pieds délit, ornés d’ivoire, et même des boucliers, ont pu, dès cette époque, être exécutés au tour.
Si l’on a élevé quelques difficultés au sujet du vers d’Horace,
. . . malè tornatos incucli reilclere versus ,
c’est faute d’avoir aperçu le rapport qui pouvait exister entre le tour et l’enclume. Mais je ne vois là qu’une allusion du poète aux ouvrages en métaux faits sur le tour; s’ils sont manqués , il faut les refondre , les reforger sur l’enclume, pour les remettre ensuite sur le tour : il en est de même de ces vers mal tournés , que le poète condamne à être refondus , retravaillés , pour ainsi dire reforgés et remis sur le tour. Mais beaucoup d’ouvrages auxquels on donnait le nom de toreuma n’auraient pas pu être exécutés au tour, ou ne 1 auraient été que sur le tour à guillocher ou à portraits. Rien ne nous autorise à croire que les anciens aient connu cet instrument , ou cette machine très-compliquée, et l’une des plus heureuses et des plus curieuses applications de la mécanique aux beaux-arts. Ainsi, dans la plupart des passages où il est question du toros et des torcumata , on peut hardiment rejeter l’idée du tour, et n’avoir recours, pour les expliquer, qu’aux procédés de la ciselure. Quelquefois cependant les auteurs paraissent réunir sous le même mot les idees de tour et de ciselure; et l’artiste qui exécuta le vase d’argent que lui demanda Anacréon, se chargea sans doute de tout ce qui y avait rapport : après l’avoir tourné ou fait au marteau, il a pu
le décorer d’ornemens appliques en relief et laits avec le toros. ("est ce qu’indique le verbe employé par le poète, qui en cet endroit s’occupe plus du cep de vigne qui entoure b; vase «pie de la manière dont d a etc lait. En general , les descriptions des poètes sont si peu propres adonner des idées
claires et positives sur les procédés des arts, que ttiiUcv un roseau a écrire j I i
et sculpter une statue (2) se rendent dans Y Anthologie par le mot 7 vptvtiv. Il n’est pas étonnant que Pline et d’autres auteurs peu familiers avec les pratiques des arts aient confondu les productions de la ciselure avec celles d’autres parties de la sculpture, et meme avec le travail du marbre, puisque de nos jours encore on a vu bien des personnes , et même le comte de Caylus, confondre la ciselure et la gravure, qui offrent cependant des moyens et des résultats très-distincts. Leurs outils et la manière de les faire agir sont dilférens : la gravure ne sc sert que de burins plus ou moins pointus, que l’on pousse avec la main; et la ciselure enlève le métal à l’aide de ciselets et de petits marteaux. Le travail de la gravure est toujours au-dessous de la surface que l’on grave , tandis que la ciselure, au contraire, a du relief, s’élève et s’abaisse, ménage des saillies et des creux; c’est la sculpture en métaux. Quelquefois elle peut , quittant le ciselct, saisir le burin de la gravure, qui ne peut pas user du même droit, et qui s’en tient à cet instrument et à de simples traits.
Si la toreutique reçut son nom du toros, son principal instrument, la sculpture en marbre , yx u<pé, dut aussi le sien au yxvcpocyov, yxvcpiîov, le scalprum des Romains , notre ciseau , de quelque espèce qu’il puisse être. Sous ces termes les Grecs et les Romains comprenaient sans doute une foule d’outils, comme nous sous ceux de ciseau, de ciselct, de poinçon , de burin ; et les noms divers des instrumens employés par les artistes nous auraient été conservés, si c’étaient eux qui nous eussent transmis, sur les arts qu’ils pratiquaient, les notions qui nous sont parvenues. II serait donc inutile de rechercher dans les auteurs les formes que purent avoir toutes les sortes de glijphanon ou de scalprum; on n’y trouverait aucun renseignement. Il est à croire que l’on sut leur donner celles qu’exigeait le travail des différentes matières , et qu’alors, comme à présent, on les modifiait suivant les circonstances : les anciens ayant employé même habituellement dans la sculpture un plus grand nombre de substances que nous, il serait assez naturel de penser qu’ils avaient aussi plus de variété dans leurs outils. Sur ce point, comme sur tant d’autres, les monumens, surtout ceux de Pompéi , nous instruisent beaucoup mieux que les écrivains, qui , parlant de choses connues alors, n’ont pas songe à nous laisser des détails qui leur eussent paru minutieux et qui seraient devenus pour nous d’un grand prix. Les fouilles de cette ville, dont l’intérêt augmente chaque jour, ont fait découvrir une grande quantité d’outils dans les restes assez bien conservés d’une maison située dans la rue qui donne entree a 1 Odéon , près du petit temple, ou édicule, qu’on suppose avoir été
( 1 ) Brunck,//jia/cc/a, t. III , pag. 232 , (2) Brunck , Analccla, t. I , png\ 1*2,
ep. CCCLXXXVII.
ep. xvi.
DK I, A SCULP'IT l!E.
consacre à Esculape. Malgrc les injures du temps et une rouille épaisse, ces instrumcns en fer ont été reconnus pour ceux d’un sculpteur; et il y en avait à peu près de toutes les formes en usage aujourd’hui , tels que des scies, des sciotes , des ciseaux, des mèches de trépan , des forets, de figures et de grandeurs variées. Ces outils ne remontent pas , il est vrai, à une haute antiquité : mais il est cependant à présumer qu’ils devaient être à peu près pareils à ceux des anciens sculpteurs grecs; et si l’on voulait qu’une partie seulement de ces outils leur eût été connue, ce serait un mérite de plus pour ces grands artistes d’avoir pu produire tant de chefs-d’œuvre avec des moyens d’exécution moins étendus que ceux des sculpteurs qui leur ont succédé, et dont, après tant de siècles, ils font encore l’admiration et le désespoir.
Pour terminer ce qui regarde les instrumcns propres à la sculpture, je dirai un mot de ceux qu’elle emploie aujourd’hui; ils doivent avoir tant de rapport avec ceux des anciens , qu’après les avoir décrits je croirai avoir fait connaître en partie ceux des sculpteurs de l’antiquité. Il n’y a rien de plus simple que les outils, pour la plupart en bois , dont on se sert pour modeler en terre ou en cire. Ce sont des ébauchoirs en buis , de différentes largeurs, les uns aplatis (pi. 1, n.° 1), les autres dentelés ( n.° 2) , pour dégrossir et préparer. On nomme ripes ( n.os 5 et G) des lames de fer dont le tranchant entaillé enlève la terre en y traçant de petits sillons qui la disposent à recevoir un travail plus fin. On se sert, à cet effet, d’echoppes de buis ou d’ivoire allongées et arrondies ( n.os 3 et 4 ) , qui ont un taillant émoussé, pour adoucir l’argile et pénétrer dans les parties où ne peut atteindre le pouce du sculpteur; car c’est là son meilleur instrument, celui qui donne le plus de sentiment et de vie à son ouvrage. Un basrelief de la villa Allant offre, à ce qu’il semble, le sculpteur C. Lollius Alcamènes, qui tient d’une main un buste et de l’autre un ébauchoir ( 1 ). Il paraît que dans leur travail les sculpteurs anciens ne se servaient pas seulement du pouce, ainsi qu’on le voit par plusieurs passages des auteurs, mais qu’ils employaient aussi leurs ongles, sans doute pour terminer les parties les plus délicates et donner à leur terre un certain poli. On sait qu’un des caractères distinctifs de quelques argiles, et, entre autres, de celle qui sert à modeler, c’est la propriété de se laisser polir avec l’ongle. Ce procède des sculpteurs anciens avait donné lieu à des expressions familières. Les Romains disaient d’un homme ou d’un ouvrage bien fait, qu’il était faclus ad un gu cm ( ce que nous rendons par fait au tour), pour exprimer qu’il n’y manquait rien , de même qu’à une statue en argile à laquelle l’ongle du sculpteur avait donné le dernier fini. En expliquant ainsi par un procédé de l’art cette manière de parler que l’on avait interprétée dans un autre sens, Winckelmann paraît d’autant mieux fondé, que Polyclète , au rapport de Plutarque, disait que le moment où un bel ouvrage coûtait le plus de peine, c’était lorsqu’on l’avait porté au point
(l)Voy. Winckelmann , Hisl. del’art , et Schultze ; l’édit, de C. Fea, t. III, p . 4 3 ; > ; 1 . viii, e . i,§. 3, cl les notes de MM. Meyer Z,oega, Uassi-rilievi dt lioma, pi. 23.
que la terre restât dans l’ongle du sculpteur; c est-à-dire, lorsque par ce moyen il adoucissait ce qu’il pouvait y avoir encore de trop dur dans son travail, et qu’il y donnait la dernière main (1 ).
Les instrumens du sculpteur en marbre sont peu nombreux et d une forme très-simple; il les varie d’ailleurs suivant le besoin , la commodité , et l’adresse de sa main. La planche n.° 1 en fera connaître les principaux; mais quelques momens passes dans un atelier en apprendraient davantage et avec plus d’agrément. La pointe ( n.cs 1 et 8 ) , espèce de poinçon d’acier bien trempé, carré ou à pans coupés , terminé par une forte pointe plus ou moins longue, sert à dégrossir le marbre; on en régularise le travail et on le rend égal avec des ciseaux bien acérés , carrés ou arrondis ( n.os 9 et 1 1 ) , et dont la longueur et la largeur dépendent des endroits où le sculpteur veut atteindre. A l’aide de l’ognette ou bec d’âne ( n.° 10 ) , ciseau pointu et dont le tranchant a peu de largeur, on évide les parties profondes et étroites. La gradine est d’un grand usage, surtout dans les endroits qu’on prépare à recevoir le fini; c’est un ciseau denté, comme on le voit aux n.os 1 2 et 1 3. Il paraît, d’après des observations faites sur des statues antiques qui ne sont pas terminées, que la gradine des anciens n’était pas tout-à-fait comme la nôtre; les intervalles entre les dents étaient plus serrés, et produisaient un travail plus large et plus gras; ces gradines offraient une suite de petits trapèzes, au beu que les nôtres présentent plutôt une série de triangles ou de carrés : cependant on se sert encore de gradines analogues à celles des anciens et que les Italiens nomment stracche [ usées ](n.° 1 4 ), parce que les dents en sont émoussées. On conçoit qu’en faisant agir cet instrument dans un sens , ensuite dans un sens opposé et qui coupe le premier , et en répétant plusieurs fois cette opération , on sillonne régulièrement le marbre de petites raies croisées peu profondes, qui laissent entre elles des parties peu relevées , comme de petits témoins, qu’il est facile d’égaliser ou d’enlever au ciseau. On ne peut mieux comparer l’aspect de cette préparation qu’à celui des hachures larges et croisées d’un dessin ébauché.
Le trépan ( fig. 15 ) est un instrument qui sert à percer ou à évider le marbre, au moyen de fraises ou de forets de différentes grosseurs (n.os IG et 17); il se compose de plusieurs pièces. La drille A B C D est formée du montant A B , dont l’extrémité B reçoit le foret, et de la traverse C D , qui le fait tourner au moyen de la corde A D C. Ce mécanisme est trèssimple. Lorsqu’on fait faire à la traverse plusieurs tours, la corde d’un des deux côtes enveloppe le montant, et la traverse remonte; si on la force à reprendre sa première position, elle imprime en descendant un mouvement rapide de rotation au foret, qui en reçoit à l’instant un nouveau dans le sens oppose, par 1 action tic l’autre corde qui remplace la première dans le sens inverse; le foret se meut alors alternativement de droite à gauche et de gauche a droite. Une masse de plomb E , en donnant du poids à l’instrument, 1 empêche de vaciller et rend plus prompts U' mouvement et l’effet du foret. La
( 1 ) Voyez 1 Histoire de l'art , loco cit. , et les notes ; Facius , Excerpta £t. , p. 48.
drille est d’un emploi diflicile dans les parties qu’il faut percer en dessous, telles que les narines et d’autres; celles qui sont délicates sont sujettes à se casser sous son poids. Aussi ces inconveniens lui font-ils préférer le violon (fig. 18), comme beaucoup plus commode et plus facile à manier. Le manche H E , que l’on tient à la main ou que l’on appuie contre la poitrine, est termine par le fort pivot fç, qui traverse dans la longueur le cylindre (' D , au haut duquel est fixée une douille carrée A G , dans laquelle est ente en A le foret arrête par une clavette H. Le cylindre , mobile autour du pivot, est mis en mouvement à l’aide d’un archet d’acier (fig. 19) que l’on tend à volonté au moyen du petit engrenage a b ; et la corde dont on entoure le rouleau , en allant et venant , le met en action comme l’arbre d’un tour. On attribue l’invention du trépan à Dédale, qui probablement ne s’en servit que pour le bois, l’emploi du marbre n’étant pas encore connu à cette époque. Ce qu’on vient de lire sur ces instrumens se rapporte parfaitement avec la description qu’Homère fait du tnjpnnon et dont il a ete question page 15. On voit par la manière dont sont traités les cheveux et d’autres parties de sculpture qu’on peut croire d’une grande antiquité, que l’on faisait peut-être moins usage du trépan à une époque reculée que dans des temps plus rapprochés. A l’aide de ces instrumens bien employés, et en évitant l’abus des trous ou des petits noirs trop multipliés, on peut donner au travail , surtout à celui des cheveux, beaucoup de légèreté et un effet piquant.
Des maillets ou des masses de fer (n.° 20 ) en parallélipipèdes de diflérens poids, emmanchés court, servent à faire agir le ciseau; il y en a pour dé grossir qui pèsent jusqu’à cinq livres. Afin d’en être plus maître et de mieux diriger son coup, le sculpteur, surtout lorsqu’il termine au ciseau, et qu’il n’a pas besoin de frapper très-fort, tient ordinairement la masse dans la main, sans se servir du manche, et il frappe par un des côtés plutôt que par les bouts. Les formes et la finesse des râpes qu’il emploie , sont très-variées : les unes, aplaties, pointues, ont un taillant ( n.° 21 ); d’autres, rondes et effilées, ressemblent à une queue de rat; il y en a de légèrement recourbées ( n.° 22 ). C’est un des instrumens les plus difficiles à obtenir bons, bien taillés; Canova dormait un grand soin à ce que la trempe en fut douce, moelleuse, tant à cause du travail du marbre que de peur que la râpe, étant trop aigre, ne vint à se casser. Les râpes françaises, très-bien piquées et fines, très-durables, sont peut-être moins liantes que celles d’Italie, que le sculpteur plie à sa volonté et qui sont beaucoup moins chères. Le travail du ciseau et de la râpe bien combiné est le meilleur et le plus franc : on enlève avec la râpe les duretés du ciseau.
Pour donner a son ouvrage le dernier fini, le sculpteur se sert aussi de grès fin humecté d’eau, avec lequel il fait disparaître la trace de la râpe et retrouve le grain du marbre. On prend à cet effet des morceaux de meule fine de coutelier , auxquels on donne la forme qui convient pour pouvoir pénétrer dans les endroits qu’on veut terminer. On peut aussi employer la pierre ponce au poliment. C’est avec des compas de différentes grandeurs, à deux