TOME TROISIÈME
INTRODUCTION
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CONSIDÉRATIONS GENERALES SUR LA SCULPTURE ET LES STATUES ANTIQUES, ET SUR LES VICISSITUDES QU’ELLES ONT EPROUVEES.
S’il était possible de déterminer , d’une manière positive , le pays où la sculpture a pris naissance, il serait utile et intéressant, en remontant à son origine, de chercher et d’apprécier la source où elle a puisé la vie, et d’en fixer l’époque. Mais il est probable que la solution de pareilles questions nous est à jamais interdite, et l’on ne saurait en remplir le programme. Lorsqu’on voit, a des époques d’une haute antiquité, l’art fleurir dans diverses contrées, on ne saurait être sûr ni prouver qu’il est né dans l’une plutôt que dans une autre; et d’ailleurs l’art ne naît pas tout fait et de toute pièce comme un enfant; ce n’est que peu à peu que se forment ses élémens, et que se composent ses diverses parties : tel parut l’homme créé du limon laissé par le déluge de Deucalion , d’après le récit d’Ovide. La masse se soulevait, s’agitait; il naissait un membre et puis un autre; enfin Thomme se secoua du limon, se leva et marcha. Ainsi , sans -doute , en fut-il partout de Fart. Plus d’un pays, prétendant lavoir vu naître, pouvait apporter des titres en sa faveur, et s’efforcer de prouver qu’il était ciutochthonc ou né de son propre sol. Presque tous les hommes ont reçu, à différens degrés, une disposition à l'imitation des objets qui frappent leurs regards, et plus ou moins de facilité à en rendre, d’une manière quelconque, les images; à donner, en quelque sorte, du corps à la m.
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pensée, et à personnifier ïes produits de i’imagination (l). Les contrées où elle est le plus vive , où la vue des objets extérieurs l’animant excite avec ie plus d’énergie ses désirs ou ses regrets, et où leurs images laissent dans ia mémoire une plus forte impression et le besoin impérieux de les revoir, ces contrées favorisées de la nature durent être les premières où naquit i’envie de reproduire ces images, et d’en consacrer ou d’en perpétuer les souvenirs. Si, parmi ies anciens peuples de l’Orient, ï’on cherchait celui chez qui, d’après ses dispositions morales et physiques , on devrait pîacer ie berceau de
la sculpture, peut-etre plusieurs faire valoir, et i on aurait de la procès. Sans parler des Chinois, qui remontent peut-être ie pïus
(1) Ne voit-on pas, en ge'néral, les enfans chercher à imiter quelque figure pour en faire leur jouet? Ce goût, cette disposition a l’imitation ne se retrouvent-ils pas chez les sauvages, ces vieux enfans de la nature? Non-seulement ils imitent, et l’on de'couvre quelque indice des objets de la nature, d’oiseaux, de quadrupèdes, même de figures humaines, dans les grossières ébauches de leurs fétiches , de leurs grisgris, de leurs poteries et de leurs armes; mais ils s’élèvent même à une sorte de composition, puisqu’ils créent des êtres fantastiques, horribles, qui n’ont de modèle que dans leur imagination , et dont la nature n’a pu fournir l’idée. Tel ou tel de ces sauvages, dans les diverses peuplades , a pour ces sortes d’ouvrages plus d’invention et d’adresse, et par cela même plus de réputation que ses camarades, et c’est pour ainsi dire le Prométhée ou le Dédale deshabitans de ces antiques forêts. D autres en sont les architectes hors de ligne et auxquels on a recours; car il ne faut pas croire que, comme les fourmis, les abeilles et les castors, ces sauvages ne construisent leurs demeures que par instinct pour s’abriter, et toujours sur le même modèle. Elles ne manquent pas de variété, soit pour la commodité, soit par une sorte de goût, et pour l’exécution de leurs carbets, depuis ceux qu’ils juchent
presenteraient-iis des droits égaux a peine à juger avec équité ce grand , des Indiens, des peuples de l’Iran, n vers l’origine des sociétés, mais
dans les embrancliemens de leurs arbres gigantesques comme des aires d’aigles ou de condors , jusqu’à ceux qu’ils établissent dans les bois, entre les rochers et sur les eaux. L’on en voit de très-bien construits dans leurs rapports avec lés besoins si simples de ces hommes primitifs, et avec les exigences ou les facilités du climat. Dans ces variétés ou ces modes de construction , où n’entrent pas d’autres matériaux que des poteaux, des branches d’arbre et des lianes, je n’admets pas ce que quelques indigènes des forêts de la Guyane peuvent devoir à leur communication avec les Européens, et je ne parle que de leurs idées et du genre de construction qui leur est propre, et pour lequel ils n’ont eu d’autres maîtres et d’autres conseils que leurs besoins ; et l’on trouve que ce qu’ils font y est très-bien approprié, et qu’il est difficile de faire mieux, avec plus d’adr.esse et des moyens plus simples.
Quand on examine les figures en bois, en terre cuite et en métal des anciens Mexicains, des Péruviens, des Astéques, bien autrement avancés, sous tous les rapports du gouvernement et de l’industrie, que les indigènes actuels de la Guyane, on est toujours tenté de se demander à quel point ils en seraient arrivés s’ils eussent continué à former des corps de nations, et à marcher d’eux-mémes vers la
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dont F histoire certaine nous est peu connue , surtout sous le rapport des arts, les Assyriens, et surtout îes Egyptiens, dont les anciens temps ne nous sont pas aussi étrangers, pourraient réclamer en leur faveur la priorité de la sculpture. Ce que rapportent Hérodote et Diodore de Sicile de la somptuosité et de la grandeur de leurs temples, de leurs palais, de leurs colosses en divers métaux, exécutés aux temps les plus reculés vers lesquels puisse s’élever Fhistoire, tout ce qu elle nous raconte par la bouche de ses plus anciens favoris, annonce, à des époques si anciennes quelles sont pour nous à la tête des temps historiques et touchent à ceux de la mythologie, de grandes connaissances et beaucoup de pratique dans les travaux de la métallurgie.
civilisation sans y être aides par les idées de l’ancien monde, et si cette autre immense partie du genre humain, abandonne'e à elle seule , s’était façonnée à sa manière sans secours étrangers. Ils avaient , pour ainsi dire, déjà eu leur Prométhe'e; ils travaillaient l’argile et les métaux, et leur donnaient des formes. Leurs figures ne sont pas toutes au même degré de travail ou de mérite , si l’on peut s’exprimer ainsi pour les ébauches de l’enfance de l’art. Il y en a de mieux que d’autres, ce qui indiquerait ou des progrès, ou plus de talent spontané dans quelqu’un de ces ouvriers. II me semble hors de doute qu’à la longue ils se seraient plus rapprochés de la nature qu’ils avaient sous les yeux; ils auraient appris à la voir, à la rendre; ils se seraient servis mutuellement de maîtres; il n’en faut pas d’autres. Avec des yeux et du sentiment, il est impossible qu’ils ne fussent pas parvenus à donner plus d’exactitude et de vérité à leurs formes. N’a-t-on pas vu de nos temps de simples pâtres s'élever jusqu’à un certain point dans le dessin , sans avoir reçu d’autre instruction que celle de la nature, au milieu de leurs montagnes et de leurs pâturages? C’étaient bien, en quelque sorte, des sauvages , des hommes primitifs. Quelques-uns ne sont-ils pas devenus de bons peintres, d’habiles sculpteurs? La nature, quand on la consulte, quand on l’étudie
sans cesse, n’est-elle pas le plus grand maître? Ses conseils sont toujours vrais, et l’on ne peut que gagner à les suivre. Une fois que les Mexicains , les Péruviens, ou tout autre peuple qui eût eu les premiers rudimens de l’art, en aurait senti les avantages, il n’eût pas manqué de faire des progrès. Et si nous pouvions remonter des chefs-d’œuvre des Grecs à leurs premiers essais au sortir de leurs forêts, il est hors de doute que nous ne trouvassions des figures aussi informes que les fétiches en bois ou en terre cuite, des indigènes de l’Amérique. Qui sait si parmi ceux-ci ne se serait pas élevé quelque génie qui leur eût fait faire des pas rapides, comme aux Grecs, dans l’art de l’imitation, et s’ils ne fussent pas parvenus aussi, après avoir eu leur Dédale et leur Dibutade, à produire leur Phidias? Cette hypothèse, qui demanderait bien d’autres développemens que ceux qu’on peut lui donner ici, n’est pas plus extraordinaire et est tout aussi admissible que bien d’autres, et il sera toujours fort à regretter que la conquête du Mexique et du Pérou , en détruisant violemment et sans retour une civilisation qui était en marche, et née sur leur propre sol, ne nous ait laissé sur leurs arts, leur industrie et l’avenir de leur gouvernement à nous exercer que sur de semblables hypothèses qu’on peut discuter lorsqu’elles ne sont pas tout à fait absurdes.
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La mécanique devait être aussi très-avancée dans ces contrées , si du moins l’on n’entend par là que les moyens employés pour mettre en mouvement et pour placer des morceaux de grandes dimensions et de poids énormes. L’histoire nous apprend bien que l’intérieur et le faîte des temples de Babylone, ainsi que les palais des rois, étaient chargés de colosses en or; mais les récits de ces historiens, fondés pour la plupart sur la tradition, et si éloignés des temps où s’élevèrent les monumens dont ils nous transmettent les souvenirs, ne peuvent nous donner une idée bien juste de ce qu’étaient, sous le rapport de l’art, ces immenses productions de la sculpture. Si l’on peut ajouter foi à ce qui nous est l'apporté sur les merveilles de Babylone, de Ninive, d’Ecbatane, on ne saurait douter que la sculpture n’eût dû apparaître et s’exercer depuis bien longtemps chez ces peuples, pour avoir la force d’ériger de si prodigieux ouvrages, près de dix-huit siècles avant notre ère. Que cet art ait pris naissance sur les bords de l’Euphrate et du Tigre, ou dans quelque autre pays de l’Orient , il n’en est pas moins certain qu’il y avait alors plusieurs siècles qu’il était né quelque part. Ce qui nous reste des monumens de l’Égypte peut nous sèrvir de garant et nous faire soupçonner ce qu’étaient capables de produire aux mêmes époques des nations qui ne lui cédaient pas en ancienneté, les Assyriens et les Phéniciens, et l’on est autorisé à présumer que ces peuples avaient déjà fait de grands pas dans la carrière de la civilisation.
Les plus anciens monumens égyptiens sculptés que nous connaissions et qui, d’après les cartouches des rois, remontent à une trèshaute antiquité , à trois mille ans au moins avant notre ère , durent être précédés par beaucoup d’autres ouvrages. On n’arrive à enfanter de telles œuvres qu’ après bien des essais et des travaux, et il a fallu une longue série de perfectionnemens dans les procédés , et une succession d’artistes qui , prenant l’art au point où le leur avaient livré leurs prédécesseurs , le laissaient mieux formé et plus fort à ceux qui les suivaient. Ces considérations nous reporteraient à des temps tellement antérieurs aux monumens connus et aux traditions historiques les plus reculées, qu’il y aurait plus que de l’imprudence à se hasarder à des discussions de détail, qui ne seraient après tout que des hypothèses plus ou moins hardies. Et n’aurait-on pas quelque raison de regarder comme oiseuses des questions de ce genre, qui, ne pouvant conduire à aucune solution positive, sont encore plus du
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domaine poétique de l’imagination que de celui de l’histoire et de l’érudition?
II est assez probable que la sculpture des Assyriens devait, avec des variétés, avoir beaucoup de rapport avec celle des Égyptiens et des Hébreux, partis d’Égypte à une époque où existaient déjà les plus anciens monumens connus de cette contrée. Chez ces peuples , la statuaire n’habitait que les temples et la demeure des rois, et, n’étant pas livrée aux caprices des particuliers, elle ne dut subir dans ses productions que les vicissitudes auxquelles étaient exposés les temples et les palais eux-mêmes; et elle n’avait probablement à craindre que les invasions des peuples adorateurs de divinités étrangères. Les révolutions intérieures de ces contrées respectaient les statues, non comme productions des arts, mais comme images des dieux ou comme étant elles-mêmes des divinités. Ce dut être chez les anciens , pour les statues , une sauvegarde qui ne leur a que trop souvent manqué chez les modernes. On prenait, on tuait ou l’on vendait les hommes; mais l’on se serait bien gardé de s’attaquer aux statues des dieux dont on aurait craint les représailles. La sculpture, divinisée et adorée, n’eut donc à redouter, pendant une longue suite de siècles, que l’action destructive de la nature et du temps. II s’y joignit sans doute aussi les désastres des guerres où l’on ne respectait plus le culte de ses ennemis, et qui devenaient, pour ainsi dire, des combats de dieux contre dieux. Mais tous ces désordres se passaient en Orient, à des époques dont la tradition ne nous a conservé que de faibles souvenirs. Ces guerres religieuses, ces révolutions de cultes, qui durent alors agiter violemment le monde connu , occupèrent sans doute beaucoup l’histoire contemporaine; mais ses tablettes se sont perdues.
Le respect religieux pour les statues-dieux qu’une génération transmettait à l’autre avec les objets antiques et vénérés de son culte, dut être favorable à la durée de simulacres dont on espérait autant les bienfaits que l’on en redoutait la vengeance. Mais il ne fut pas aussi utile aux progès de l’art; c’était moins pour plaire par la beauté des formes que pour instruire par le sens et le caractère que la religion y attachait, quelle demandait des statues à la sculpture, et quelle créait des dieux. Sous quelque forme qu’ils se présentassent les yeux et l’esprit n’y voyaient que ce qu’on leur permettait d’y voir, et ces divinités étaient toujours assez bien, pourvu qu’elles aidassent à in-
culquer les principes de la religion, à représenter ses cérémonies et à exciter la ferveur de leurs adorateurs. Ils aimaient aussi à retrouver dans ces images celles qu’avaient invoquées leurs ancêtres, et qui avaient protégé ou consolé leur patrie : c’étaient des divinités de famille; elles avaient suivi, dans leurs prospérités et leurs revers, les générations quelles avaient vues naître, et dont, en quelque sorte, elles faisaient partie. On n’était pas exigeant avec elles, et on ne leur demandait pas d’être belles; mieux exécutées, elles n’eussent pas eu plus de prix, et l’on aurait cru changer de dieux si l’on ne leur avait plus vu les mêmes traits.
Mais aussi ce système de créer, comme en Egypte , les statues pour servir de symboles destinés à parler à l’esprit plutôt qu’aux yeux, arrêta dès son origine les progrès qu’aurait pu faire la sculpture; et lorsque la religion fut satisfaite pour ses temples et pour ses palais, qui étaient aussi des temples, les rois étant les chefs de la religion, et souvent des dieux, elle défendit à cet art d’aller plus loin. L’imitation de la nature avait produit tout ce qu’on désirait d’elle : les simulacres-dieux furent consacrés, les types conservés et imposés comme des lois. L’on ne permit à la sculpture que de perfectionner ses procédés d’exécution, en suivant, avec une religieuse exactitude, les formes et le caractère de ses modèles. C’est ce que démontrent, de la manière la plus évidente, des statues égyptiennes, parmi la foule desquelles on en peut citer deux du Musée royal du Louvre : l’une porte le cartouche du Pharaon Aménophis II, qui régnait au XVIIIe siècle avant notre ère; l’autre, de Sésonchis, date du XIe siècle. II est presque impossible de reconnaître, non-seulement pour la pose, mais même pour l’exécution, les différences que huit siècles de pratique de la sculpture auraient dû apporter entre ces statues; elles seraient à huit ans d’intervalle, qu’elles ne se ressembleraient pas davantage. On voit par ces exemples, auxquels on pourrait en ajouter tant d’autres , que la statuaire égyptienne, bien que l’on ne connaisse pas son point de départ, était arrivée , à des époques si reculées pour nous quelles précèdent toutes les traditions historiques, à un terme qui paraît celui de la perfection qu’on lui laissa la liberté d’atteindre; quelle s’y cramponna, si l’on peut s’exprimer ainsi, et ne le dépassa plus. Aussi les statues égyptiennes de l’ancien style pharaonique, qui se maintint jusqu’au temps des Ptolémées, où il fut altéré par le style grec, très-res-
treintes, debout, assises ou accroupies, dans chacune de leurs poses, n’ofFrent-elies qu’un type avec bien peu de variété : c’est comme fa tolérance du poids des monnaies , qui n’en change qu’imperceptibfement la valeur.
Si , dès le principe , la sculpture égyptienne avait eu la liberté de marcher à sa fantaisie, d’après les inspirations de son génie et ceïles quelle aurait puisées dans l’imitation sans contrainte de fa nature; s’il eût dépendu d’elïe d’en rendre la variété et le mouvement, au lieu d’être condamnée à n’exprimer que des symboles et des idées personnifiées, il est bien à présumer que, loin de rester stationnaire, elle eût parcouru la carrière d’un pas rapide et sûr, et quelle serait probablement arrivée à un point de perfection où fon ne peut que regretter de ne f’avoir pas vue s’élever.
Peut-être serait-il un peu téméraire de chercher à deviner, d’après cette hypothèse, quel en eût été le caractère. Mais quelques têtes égyptiennes d’un très-joli style, et qui offrent assez le sentiment de la nature, tel qu’il convient à fa bonne sculpture, et tel que le possédaient les Grecs, feraient soupçonner que, fibres des entraves qui fes retenaient, fes artistes Egyptiens auraient dévefoppé du goût et une grande finesse d’exécution. On voit aussi, par feurs grandes statues et par feurs figurines en terre émaiïfée, que si, au fieu de fes feur demander roides et droites, on leur eût permis d’en assoupïir fes membres et d’en varier tes mouvemens , ifs auraient peut-être uni à fa grandeur imposante des formes et des proportions beaucoup de naturel et d’éfégance. Mais quittons Memphis, Sais, Thèbes, et passons chez un peuple qui dut tant à f’Egypte , et qui , rendu à fui-même après une dure captivité, resta îongtemps sous f’infîuence des idées, des habitudes et des arts que, pendant un séjour de pfusieurs siècles, if avait puisés sur tes bords du Nif.
La foi des Hébreux était fort contraire aux arts, et surtout à fa statuaire; ce qu’iïs avaient vu pendant tant de générations sur cette terre si florissante de f’Egypte feur revenait souvent à fa mémoire au milieu de feurs courses et de feurs misères. Le souvenir de fa spfendeur du pays qu’ifs avaient quitté fes avait rendus très-encfins à î’idoîâtrie; et d’aiïfeurs, d’un esprit difficile et mutin, ifs étaient toujours prêts à se fever et à murmurer contre feurs chefs, et même contre fe Dieu qui fes avait tirés de f’escïavage, et dont ifs se plaignaient que fa main ne les conduisait qu’à travers fe désert. Regrettant sans cesse fa
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nourriture et la vie de l'Égypte, et toujours disposés à adresser à des dieux étrangers ïeurâ plaintes et leurs vœux, s’ils s’étaient créé des images, ce n’eût été que pour s’en faire des idoles, et, déserteurs du Dieu d’Israël les adorateurs de ces fétiches eussent tourné leurs espérances vers les ouvrages de leurs mains. Le veau d’or fondu et travaillé dans le désert , et auquel femmes et hommes sacrifièrent tous leurs joyaux , montre bien à quel point étaient encore présens à leur esprit les taureaux Apis et Mnévis ; mais il témoigne en même temps de leur science dans les procédés et la pratique de la statuaire et de la métallurgie , et de leur habileté à reproduire des vases et des idoles tels que ceux qu’à leur départ ils avaient soustraits aux maîtres dont ils secouaient le joug. Aussi, connaissant leurs talens, et prévoyant le mauvais usage qu’ils étaient portés à en faire, le législateur divin leur dit-il, dans la loi du décalogue : «Vous ne ferez pas d’i- « mages pour les adorer. » Fidèles à ce précepte, les livres saints n’en offrent pas, si ce n’est dans les lieux sacrés, et enveloppés de mystères interdits au vulgaire, où les figures symboliques de chérubins en adoration ombrageaient de leurs ailes diaprées le saint des saints et la redoutable arche d’alliance. Ces figures, d’après ce qu’en rapporte la Bible , ressemblaient beaucoup , du moins pour la composition, à celles que nous présentent des monumens égyptiens, et il est bien à supposer que les formes et le travail n’offraient pas de grandes différences entre les sculptures de l'Égypte et celles des ouvriers hébreux , qui , élevés à son école , en avaient emporté et conservé les idées. Ces ouvriers devaient même être ceux qui , sortis du pays des Pharaons avec Moïse , étaient trop âgés pour changer de manière de voir et de style. Le long séjour dans le désert ne leur avait procuré ni les occasions d’exercer leur talent et de le modifier, ni les moyens d’instruire des élèves , auxquels d’ailleurs ils n’auraient pu apprendre que ce qu’ils savaient eux-mêmes, et qui était tout égyptien. Si les arts eussent été cultivés et en honneur chez les Hébreux, il leur aurait fallu certainement une longue période de temps pour prendre un caractère particulier et devenir tout à fait hébraïques : ils auraient senti longtemps le terroir des bords du Nil. Il est d’ailleurs bien à présumer que cette crainte incessante et motivée des chefs des Hébreux de les voir tomber dans l’idolâtrie, et même dans la plus grossière de toutes , celle qui avait pour objets les animaux , fit beaucoup restreindre le domaine de la sculpture; on ne lui permit pas de le-
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tendre. Ce fut un art sacré, interdit au vulgaire, et dont le temple était, pour ainsi dire, ie seul ateïier; exercé par les prêtres, dans l’intérêt de la religion, iï n’avait pas la liberté de sortir du sanctuaire. Si on lui en laissa au dehors quelque peu, ce ne fut probablement que pour la partie simplement ornementale. De telies entraves ne permettaient pas à la sculpture de prendre un grand essor, et, réservée aux palais des rois et des chefs, elle eut sans doute peu à s’occuper des habitations des particuliers. Nous ne connaissons, au reste, la sculpture de ce peuple si extraordinaire, hors de ligne et isolé au milieu des nations, que par ce que nous en rapporte la Bible; ce ne sont que des traditions, et, en fait d’art, cette manière si incertaine et si vague de nous instruire du passé en apprend moins que le coup d’œil le pius fugitif jeté sur un monument. Mais l’on voit que l’on avait porté assez loin l’art de la fonte, et îe travail des métaux et des autres matières propres à la sculpture. Quoique fort restreinte, ou peut-être parce quelle ï’était, elle avait conservé, entre un petit nombre d’adeptes, le souvenir et l’exercice des taïens que ïes Hébreux avaient été forcés d’acquérir en Egypte. Les travaux du temple de Salomon en font foi, et, bien que l’on y eût employé quelques architectes et des artistes phéniciens, il y en eut aussi que fournirent les tribus juives. Et ces travaux, d’une grande magnificence, réunion de toutes les diverses branches de la sculpture, exécutés avec le soin ïe pïus recherché et une grande promptitude, prouvent que, quelques siècles après être sortis de l’école des Egyptiens, ïes Hébreux avaient encore conservé la connaissance et la pratique des procédés de leurs arts.
C’est aussi dans les livres sacrés des Hébreux que nous ont été conservées ïes notions ïes pïus nettes et ïes plus étendues sur les arts cultivés par les nations qui les avoisinaient, ïes Assyriens, les Phéniciens, à des époques reculées que touche à peine ï’histoire profane, et sur lesquelles ses récits, bien postérieurs aux temps dont elle parle , ne nous ont transmis que les renseignemens les plus vagues. Les écrivains de la Bible, ïes prophètes, Baruch surtout, contemporains de ces temps où la Grèce n’était encore rien , et qui ont précédé d’un grand nombre d’années ses pïus anciens historiens; ces écrivains, dis- je, sont remplis des détails ïes pïus curieux sur la sculpture, ïes statues, les colosses de divers métaux consacrés aux divinités des peuples dont étaient entourés ïes Hébreux. L’on cher-
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cherait en vain parmi les traditions profanes les documens que nous présentent en foule les auteurs sacrés. A la manière dont ils décrivent certains travaux, on dirait qu'ils ont pénétré dans les ateliers et assisté à leurs opérations; et, quand la Bible ne serait pas une œuvre divine, il n’y aurait pas, sous le rapport des arts, de livres anciens qui pussent fui être comparés avec le moindre avantage. Ce n’est pas ici le ïieu d’entrer sur ce point dans des détails ; mais je serais toujours tenté de dire, avec le bon Lafontaine, à ceux qui désirent connaître les arts de la haute antiquité : Avez-vous lu Baruch? Lisez donc Baruch.
Aux antiques époques que nous avons indiquées, alors que les Assyriens, les Phéniciens, les Egyptiens, les Hébreux avaient porté les arts, tels qu’ils les entendaient, à leur apogée, et qu’ils commençaient même à décliner, puisque nous avons vu qu’ils étaient stationnaires, et que, pour les arts, c’est déchoir ou en être bien près que de ne pas avancer ; à ces époques reculées , si briffantes pour des peuples sur lesquels nous n’avons presque rien à dire, et dont nous cherchons en vain ies monumens décrits par fes historiens sur la foi des traditions , et qui nous semblent des féeries et des visions fantastiques de l’imagination orientale; à ces temps des Ninus, des Sémiramis, des Nitocris et des ancêtres de Sésostris, la Grèce et toutes les contrées qui en étaient voisines, ia plus grande partie même de l'Asie Mineure , figuraient à peine sur la scène du monde. Alors que la civilisation , les arts et leurs merveilles étalaient îeurs pompes sur les rives de l’Euphrate, du Tigre, du Jourdain et du Nil , les Grecs n’avaient pas encore , pour ainsi dire, cessé de se battre dans leurs forêts pour leur gland quotidien. Pouvait-il être question des arts chez des peuplades qui , bien que destinées à les faire briller un jour d’un si bel éclat, étaient plongées dans la barbarie, et n’habitaient que des cavernes creusées parla nature, ou des masures qui ne valaient guère mieux. De ï’aveu des historiens grecs, et certes on ne saurait les taxer de chercher à rabaisser leur nation et à diminuer i’antiquité de ses titres, tel était ï’état que présentèrent la plupart des contrées de la Grèce aux colonies phéniciennes , égyptiennes , qui , sous la conduite d’Inachus, de Phoronée, de Cécrops, de Danaüs, abandonnant à diverses époques des pays où ils se trouvaient trop à l’étroit, vinrent fonder ïes royaumes de Sicyone , d’Argos, d’Athènes; y apporter, avec le trop plein de leur popula-
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tion, les bienfaits de leur civilisation et les germes de leurs arts, et enseignèrent aux Grecs à demi-sauvages , sortis à peine de leurs forêts, à défricher leurs terres. Que devaient être alors ces petits états décorés fastueusement par les poètes du titre de royaumes, et dont longtemps ies capitales ne furent que de chétives bourgades sur lesquelles, depuis, des hauts-faits, grandis peut-être par la complaisante histoire, ont répandu tant d’éclat? Que de temps ne se passa-t-il pas avant que ces colonies fussent assez bien établies pour pouvoir s’occuper des arts sérieusement et avec suite, et même pour en concevoir l’idée. Pendant plusieurs siècles des poteaux ou des pierres brutes, des fétiches attirèrent leurs naïfs hommages et leurs vœux , et furent les divinités qu’on adora dans leurs rustiques temples en bois ou en pierres assemblées presque au hasard et teïles que la nature les offrait? De quelle lenteur ne durent pas être les progrès de cette civilisation primitive, puisque les Grecs avaient consigné dans leurs fastes que Cérès (1406 av. J. C. Mar. Arund.) acquit, seulement sous Érechthée , les plus grands titres à la reconnaissance de l’Attique, en y apportant le blé et en lui en enseignant la culture. A cette époque, l’agriculture, dont ne se doutait pas encore la Grèce, était dans tous ses honneurs et sa prospérité en Égypte, et son Isis, changée depuis en Cérès par les Grecs, nourrissait de ses trésors les hommes et les dieux. II ne fallut pas moins qu’une déesse pour faire sortir les Grecs de leur barbarie , et pour leur donner les premiers éïémens de leur civilisation , ou du moins Ton regarda comme inspirés et conduits par des dieux ceux qui leur en avaient fait le présent, et la gratitude qu’on leur voua en les élevant au rang des habitants des cieux marquait assez la grandeur du service qu’ils avaient rendu. Des fêtes célèbres aux beaux temps de la Grèce , et les grands et ineffables mystères d’ÉIeusis rappelaient que la déesse des moissons avait appris à ces peuples à renoncer aux glands et aux fruits sauvages , et à les remplacer par le blé. Les temples élevés par des adorateurs si heureux d’être arrivés à manger du pain ne devaient avoir pour ornemens de leur sauvage architecture que des branches d’arbre, les prémices des moissons, les peaux, les têtes des victimes sacrifiées sur des tertres ou des masses de pierres qui servaient d’autels à ces grossiers adorateurs de divinités aussi grossières. Tous ces débris sangïans des sacrifices étaient appendus aux parois des temples et aux troncs d’arbres qui leur
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servaient de supports et de colonnes, et l’art grec sut pïus tard transformer ces parures repoussantes en ornemens les plus riches et ïes plus élégans.
Si l’on admet, avec les Grecs, que ce ne fut que vers le milieu du Xe siècle avant notre ère que Dibutade de Corinthe inventa la plastique, l’art de modeler en terre, il se passa bien du temps, près de quatre cents ans depuis Cécrops, avant que Ton pût songer à décorer les temples et à les orner de statues. Et d’ailleurs des colonies qui abandonnaient leur pays pour aller en fonder d’autres , et qui devaient être composées surtout de soldats et d’agriculteurs, songeaient peu aux arts. II faqt défricher la terre, la rendre productive et habitable avant de penser à l’embellir par les productions des arts; au berceau des peuples, ce n’est qu’un luxe inutile. Tous ces temples que la vanité des Grecs fait ériger à ces époques si reculées , et qui se rattachent à leur première origine , ne prouvent pas qu’ils eussent encore des architectes. II en est de même de Dédale et des nombreux sculpteurs de son école, qui auraient précédé ou suivi de très-près l’introduction de l’agriculture et de la civilisation en Grèce, grands hommes dont ne parlent ni Homère, ni Hésiode, et qu’on peut reléguer avec Prométhée, les Cyclopes et les Chalybes, dans les ténèbres anté-historiques des temps indéfinis de la mythologie.
S’il y eut quelques élémens des arts en Grèce, aux temps sur lesquels les traditions historiques les plus anciennes commencent à jeter quelques lueurs douteuses, ils durent venir de la Phénicie et de l’Egypte. Mais ces peuples ne renouvelant peut-être pas leurs colonies , qui , probablement , n’avaient fait qu’imprimer la première impulsion à la Grèce, le caractère qui les distinguait dut s’effacer ou s’altérer peu à peu. Il existait peu de communication et de relations de commerce entre les contrées de la Grèce et l’Egypte, qui, craignant les étrangers , ne se rappelait plus qu’une partie des Grecs n’étaient pas des étrangers pour elle, et que l’Egypte était pour ainsi dire leur mère-patrie. A des époques où les idées et les préceptes ne se transmettaient que par la parole, et où l’écriture, à peine introduite en Grèce , confinée dans les temples , était rare et ne servait pas encore aux usages habituels de la vie, si les arts furent apportés d’Egypte, ils durent bientôt perdre leur caractère. II était impossible qu’ils ne dégénérassent pas, même parmi les descendans
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des colons confondus avec le reste de la population, dans des contrées où ïes arts n’étant pas, comme en Egypte, assujettis à des fois qu’ils se gardaient bien d’enfreindre, ainsi que le prouve leur état stationnaire pendant des siècles, marchaient sans doute avec plus de liberté. Il ne restait peut-être plus que de légères traces de ces arts , enfans de l’Egypte , lorsque les génies auxquels la tradition reconnaissante de la Grèce attribuait l’invention du dessin et de la sculpture y devinrent pour elle les créateurs des arts à des époques qui sont restées dans le vague des antiques souvenirs. Il n’y eut alors, on peut le présumer, que de faibles traits de ressemblance entre les premiers anneaux qui rattachaient les arts de la Grèce à ceux des Egyptiens. On trouverait peut-être quelques-uns de ces rapports dans de très-anciennes sculptures grecques et étrusques , quoiqu’il soit bien à supposer qu’il ne nous en reste pas des premiers temps, ni même des siècles moins reculés et qui en sont à quelque distance. Mais le système d’imitation de la nature étant, en général, chez les Grecs, très-différent de celui de la sculpture égyptienne, qui n’était que de convention et comme idéographique, plutôt qu’une copie exacte et raisonnée de la nature, ces rapports ne durent pas tarder à s’effacer. On n’en reconnaît que de faibles indices dans les sculptures auxquelles on peut, avec quelque raison, assigner des époques; et si l’Egypte a ouvert la carrière à la Grèce , celle-ci n’a pas été longtemps sur la voie quelle lui avait tracée, et elles n’ont pas tardé à se séparer et à se perdre de vue. Les disciples se sont élancés vers le but avec un essor bien plus rapide que celui de leurs maîtres, qui même avaient fait halte et n’y marchaient plus, tandis que les Grecs y volaient, et que dans l’imitation de la nature ils s’efforçaient de la surpasser ellemême et d’arriver à ïa perfection.
Si à l’époque du siège de Troie, ou même en descendant de quelques siècles , si au temps d’Homère il y eût eu beaucoup de statues en Grèce, en Asie Mineure, ou dans les contrées que le chantre divin avait visitées, et si ces statues n’eussent plus été des poteaux ou des blocs de pierre dégrossis presque au hasard; si elles eussent eu , dans l’imitation de la nature , quelque analogie avec la figure humaine, pourrait-on supposer que l’imagination si vive, si créatrice du poète eût manqué de s’en emparer, de les animer, de les comparer aux ouvrages des dieux? Pense-t-on qu’il ne leur eût pas aussi
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égalé les ouvriers créateurs, nouveaux Prométliées, qui en auraient été les auteurs? Il est difficile d’admettre que plus d’un nom n’eût pas mérité d etre immortalisé par ses vers. Le poète si pompeux en éloges, si riche en comparaisons, qui divinise tout, qui fixe l’antiquité et les sites des villes auxquelles ses poèmes servent d'archives et de titres géographiques, qui déroule la généalogie des héros et célèbre tout ce qui vit au ciel, sur la terre, dans les profondeurs des mers et aux enfers; ce poète, dis-je, ne se serait pas senti inspiré et n’aurait pas trouvé de voix pour les arts et les génies divins qui les avaient créés? II possédait toutes les connaissances de son temps, et les arts seuls lui auraient échappé ou n’auraient pas été dignes d’embraser sa verve. Ces suppositions ne paraissent pas admissibles; s’il n’a pas parlé de statues et de leurs auteurs, c’est qu’il n’y en avait pas alors, ou quelles étaient rares au point d’être comme inconnues, ou bien peut-être si informes encore en Grèce et en Asie Mineure, quelles n’avaient pas mérité d’attirer son attention et de trouver place dans ses vers; car je ne reviendrai pas ici sur le bouclier d’Achille, dont j’ai parlé ailleurs (l), et que, aujourd’hui comme alors, je ne saurais attribuer à Homère, pas plus que les jeunes fdles en or animées qui servaient Vulcain, et que l’unique vers où il soit question de Dédale, vers que la plupart des commentateurs croient avoir été intercalé par quelque poète de l’école d’Alexandrie, ainsi que le pense aussi un de nos plus habiles et ingénieux critiques, mon savant ami M. Letronne.
J’ai exprimé de même dans un autre endroit (2) ce que je pensais sur Dédale, sur son antiquité et sur ses prétendus élèves, et il me semble inutile d’y revenir. Certainement s’il avait existé, et avec toute sa gloire, avant Homère, c’eût été un trop beau sujet pour que le poète eût négligé de le mettre en œuvre; et il aurait cru manquer à Athènes, à ses rois, de n’accorder qu’un vers au petitfils d’Érechthée. En faisant mouvoir des statues animées au service de Vulcain, aurait-il pu oublier de leur comparer les figures en bois auxquelles, si l’on en croit l’antiquité bien postérieure à Homère, Dédale savait donner du mouvement? Pense-t-on qu’il n’eût pas décrit et mis à profit, en plus d’une circonstance, la téméraire idée de Dédale de se métamorphoser, pour ainsi dire, en oiseau
(1) P. 7, 11. — (2) Voyez t. I, p. 5, 28; t. II, p. 13, 14, 15.
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ainsi que son fils Icare, et, s’élançant à travers les airs, d’oser affronter le soleil et la mer? Soit que, pour s’échapper de Crète, Dédale eût employé des ailes, soit qu’il eût eu recours aux voiles dont son génie avait animé les navires, et que les poètes et les traditions populaires auraient changées ën ailes, il n’eût pas moins mérité d’une manière ou d’une autre que le poète eût célébré, et plus d’une fois, son génie et ses découvertes. Ne l’eût-il pas peint comme un audacieux qui, à l’exemple des Titans, avait voulu braver les cieux? ou bien il eût chanté le bienfaiteur des hommes, pour lesquels la belle invention des voiles, facilitant les moyens de traverser les mers, rapprochait les contrées et favorisait les relations et le commerce. Que de féconds motifs pour Homère d’exalter dans ses poèmes un être divin tel que l’eût été Dédale à ses yeux, et d’exprimer, dans son admirable poésie, la reconnaissance des peuples pour un génie auquel on aurait dû toutes les précieuses découvertes qui lui ont été attribuées! Qu’on ne dise pas que Dédale et ses inventions étaient si connues, si rebattues, que c’était bien assez qu’Homère le citât une fois en passant. Que de personnes et de choses encore plus connues, et moins propres à ses descriptions et à ses comparaisons, sur lesquelles il se plaît à revenir! Certes si, à l’occasion de la flotte des Grecs, des vents qui leur étaient refusés et de tant d’autres circonstances, il eût évoqué la mémoire de Dédale, ne lui serait-iï pas encore revenu à la pensée et ne l’aurait-il pas fait reparaître dans les longs voyages d’Ulysse? Et de quel héros eût-il été plus à propos de raconter les aventures et les bienfaits au peuple marin des Phéaciens, que de ce Dédale, inventeur des voiles, de la statuaire et d’une foule d’instrumens , et auquel , lui devant en partie leur commerce et leurs richesses, ils auraient été ingrats de ne pas élever des autels et des temples. On ne comprendrait pas qu’Homère eût négligé de mettre Dédale parmi les héros qui, dans les enfers, se pressent autour d’Ulysse? Quel autre pouvait mieux convenir à ce roi voyageur que celui auquel on a fait jouer un si grand rôle dans l’histoire de Pasiphaé et de son père Minos, l’un des juges des enfers? Quelles conversations n’aurait-il pas nouées entre le roi d’Ithaque courant les mers et le petit-fils d’Érechthée, sur leurs voyages, leurs malheurs, et sur leurs fils si chéris, Icare et Télémaque? Si donc il n’est question ni de Dédale, ni de Dibutade, ni d’aucun artiste dans Homère, car je ne compte pas Icmalius et
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Tychius, ouvriers en boucliers, c’est qui! est plus que probable qu’à son époque il n’y en avait aucun en Grèce ou en Asie Mineure, et, s’il y en eût eu, il aurait été impossible que la réputation de quelques-uns ne fût pas venue jusqu’à ïui.
II est donc très -vraisemblable qu’à l’époque d’Homère, qui, quelque bas qu’on la place pour complaire à ceux des chronologistes qui raccourcissent les temps, nous reporte au Xe ou au IXe siècle avant notre ère, il est donc très-probable que la sculpture, en supposant quelle eût déjà pris naissance en Grèce, ou quelle y eût été apportée d’autres contrées, y était bien près de son berceau. Ses productions, simulacres informes des dieux, ne pouvaient offrir l’apparence de statues qu’aux regards et à l’esprit de peuples qui n’en étaient qu’aux premiers pas dans la carrière de la civilisation. La société dans son enfance, de même que l’homme dans la sienne, avait les yeux peu exercés et elle était facile à contenter; de là cette admiration, ces traditions exagérées, fabuleuses, sur les prétendus ouvrages de Dédale, l’ouvrier adroit par excellence. Ces traditions devaient cependant s’apprécier à leur juste valeur, quand, aux temps historiques, alors que les arts florissaient, on voyait çà et là en Grèce les statues en bois qui passaient pour être de Dédale, ce qui signifiait qu elles étaient très-anciennes et très-grossières, et qu’on n’en connaissait pas les auteurs. II en était de même de la généalogie positive qui finissait ou manquait de commencement, lorsqu’une série d’ancêtres faisait passer par des dieux , ou amenait à en trouver quelqu’un pour l’auguste chef de la race. On mettait sur le compte de Dédale et de ses élèves toutes les figures de ce genre. S’ils ont existé, éloignés qu’ils étaient de quelques siècles des beaux temps de la Grèce , on ne pouvait plus, avec certitude, remonter jusqu’à eux, et l’on voit, par Pausanias et par Pline, que ces traditions, déjà peu sûres cinq ou six siècles avant eux , s’étaient encore altérées depuis jusqu’à leur époque, et qu’il n’y avait rien de moins certain que les productions dont on faisait honneur à Dédale; ce qui n’est pas surprenant, puisque l’on était même encore très-indécis sur des artistes d’une antiquité bien moins reculée que celle qu’aurait eue Dédale, qu’on dit le contemporain de Minos, de Thésée et d’Ariane (l). /V
(1) Nous-mêmes aujourd’hui, bien que altére'es, et malgré l’imprimerie, que d’emles traditions nous soient parvenues moins barras n’éprouvons-nous pas quand nous
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Ces statues, attribuées à Dédale et aux Dédalides ses éïèves, se faisaient, disait-on, aisément reconnaître à leur extrême grossièreté, à la dureté d’expression et d’exécution , qui leur donnaient un caractère tout particulier, dont F antiquité et l'étrangeté inspiraient un certain respect, et les rendaient aux yeux de ïa multitude comme des simulacres divins. Aussi ces essais de îa sculpture, ces statues antiques , quelque peu de mérite qu elles pussent, avoir sous le rapport de Fart et de Fimitation de ïa nature, éprouvèrent-elles moins de vicissitudes que d’autres auxquelles, comme productions des arts, on ne pouvait pas les comparer. Devenues sacrées, elles protégeaient les lieux que, sans les embellir, elles honoraient par leur présence. C’eût été un crime de les déplacer; il eût attiré de grandes calamités et ïa vengeance des dieux. Une pareille croyance et cette confiance en leur crédit leur servaient de sauvegarde; d’âge en âge on les soignait, on les préservait de tout ce qui pouvait leur nuire et hâter ïeur caducité. Cependant il était bien difficile, sinon impossible, de tes en garantir tout à fait. Pourrait-on admettre que des statues de bois se fussent conservées malgré les intempéries et les attaques continuelles de l’air et des insectes, pendant quinze ou seize siècles, depuis Dédale jusqu’à Pline et à Pausanias? II n’y en avait plus, il est vrai, qu’un très-petit nombre; mais elles avaient dû souvent être renouvelées, et n’être plus que des copies de copies, qui, à chaque reproduction , avaient dû s’altérer et s’éloigner de plus en plus du type original. Certainement si Dédale et son école avaient pu revoir ces statues qu’on décorait de leurs noms, ils ne les auraient pas reconnues pour des productions de ïeur ciseau. On leur attribuait indistinctement tout ce qui avait l’apparence d’une haute antiquité. Mais dans l’espace de quinze à seize siècles il y avait bien de différens degrés d’ancienneté, et le nombre des statues de ce genre, qui avaient résisté pendant ïe tiers ou le quart de cette longue période, était trop peu considérable, et leurs époques trop incertaines, pour que
cherchons des notions exactes sur les où l’on n’avait ni le temps, ni le désir artistes et leurs productions aux xne et d’enregistrer et de conserver les noms et XIIIe siècles? Ce devait être bien autre- les productions de ses ouvriers. II y a ment difficile à ces époques reculées de même de notre temps tels artistes, morts l’antiquité, et chez des peuples sans res- depuis peu d’années, qui ont travaillé à sources littéraires, où de continuelles agi- nos monumens, et sur lesquels il m’a été tâtions et des guerres ne permettaient à impossible de me procurer des renseignela civilisation que de lents progrès, et mens sûrs.
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Ion pût établir entre elles des distinctions, et les assigner à l’un plutôt qu’à l’autre des anciens Dédalides ou Smilides. Leurs noms, en général, l’on n’en saurait douter, sont fictifs et n’indiquent que des ouvriers adroits, intelligens; quelques-uns seulement ont triomphé de l’oubli : mais certainement il ne s’en serait conservé qu’un nombre plus petit encore si la sculpture datait en Grèce du temps de Dédale; car, en jetant les yeux sur la liste de ces sculpteurs archaïques, et en descendant de quelques siècles, de Dédale jusqu’à ï’ère des olympiades (776 av. J. C.), époque où cependant l’histoire des arts en Grèce commence à s’éclaircir, on ne trouve que très-peu de ces anciens sculpteurs. Il en est de meme de leurs oeuvres et de celles que l’on faisait passer pour être de ces temps reculés , sans en indiquer les auteurs, parce que, faute d’objets suffisans de comparaison, l’on ne pouvait les attribuer à personne. Ne serions-nous pas dans le même embarras aujourd’hui si nous retrouvions un certain nombre de statues de nos XIIe et XIIIe siècles? Ne possédant pas de productions certaines et d’artistes connus de ces temps, l’on ne pourrait établir des points de rapprochement , et nous ne saurions à qui faire honneur de ces sculptures, ou des sculpteurs du temps de saint Louis, dont nous ignorons les noms, ou, même plus tard, des imaigiers de Charles Y, tels que Guy de Dampmartin , Philippe de Foncières, et d’autres dont le temps nous a transmis les noms en portant sa faux sur leurs ouvrages.
Quoi qu’il en soit, au 1er et au IIe siècle de notre ère, du temps de Pline et des voyages de Pausanias, il existait encore un certain nombre de ces statues archaïques auxquelles, à tort ou à raison, on attribuait une haute antiquité. Entourées du respect des peuples, sous la sauvegarde publique, divinités adorées depuis des siècles, elles servaient de témoins des premiers essais de la sculpture dans les contrées qui s’honoraient de les avoir conservées. Mais à cette époque c’étaient plutôt des objets de culte et de curiosité que des productions des arts. Ces statues-simulacres sont pour nous hors du domaine de la sculpture; plus elles furent vénérées, plus elles durent être poursuivies et disparaître avec la religion qu’ elles avaient en partie créée et répandue, et dont elles suivirent et partagèrent la gloire, les revers et la chute. Peut-être quelques figurines en bronze ou en terre cuite, quelques bas-reliefs, copies modifiées et de temps très-postérieurs à ceux des premiers essais de la sculpture grecque,
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peuvent-ils nous en donner quelque idée, telle du moins que l’avait transmise la tradition des ateliers.
D’après ce qu’on trouve dans les auteurs anciens, on ne se trompera donc pas en ne plaçant qu’après Homère et Hésiode les premiers pas que firent les Grecs dans la carrière de la véritable sculpture, ou de cette imitation étudiée de la nature, qui cherche à rendre les formes d’une manière sensible, non-seulement à l’œil, mais au tact. Si la sculpture naquit dans les temples, pendant longtemps son seul séjour, si elle fut, pour ainsi dire, la fille de la religion, on peut dire aussi que ce fut au plaisir quelle dut peut-être ses plus grands progrès. Après la reconnaissance qu’on croyait devoir, pour leurs bienfaits, à des dieux et à des héros que l’on ne connaissait pas, il n’y avait pas de sentimens de gratitude dont on donnât de plus fréquens et de plus éclatans témoignages qu’aux hommes auxquels on devait de la gloire et les jouissances de la vie, et que l’on égalait aux dieux. L’établissement des grands jeux sacrés, qui réunissaient par l’attrait du spectacle toute la Grèce à leurs brillantes solennités, dut imprimer un énergique élan à la sculpture. Ce ne fut pas cependant dès leur établissement, car elle n’existait pas encore en Grèce lorsque Hercule fit le premier célébrer des jeux à Oïympie et y convoqua tous les héros; et l’on chercherait vainement des statues, ou du moins des figures que l’on pût avec probabilité regarder comme telles, dans les villes fondées vers ces temps reculés, et dont l’histoire merveilleuse n’est qu’un tissu mythologique.
Depuis Hercule , des guerres fréquentes, sans parler de celle de Troie; des troubles, le retour des Héraclides dans le Péloponnèse, et des dissensions qui agitèrent pendant plusieurs générations la Grèce ; des colonies qui vinrent de tous côtés s’emparer d’une partie de ses contrées; des villes qui se fondèrent et furent longtemps à s’asseoir et à devenir florissantes; de tous côtés des ambitions tumultueuses, et tant d’autres raisons, empêchèrent souvent les Grecs de se réunir , et ne leur laissaient pas le temps de s’occuper régulièrement et à époques fixes de jeux solennels et de plaisirs. Ces temps d’agitation et d’inquiétude où presque toujours, les armes à la main, ces peuples, de caractères si ardens et si mobiles, tourbillonnaient d’une contrée à l’autre, n’étaient pas plus favorables aux joies paisibles du stade qu’aux douces sensations que pouvaient offrir ou faire espérer les arts. S’ils commencaierit à poindre çà et là, loin de pou-
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voir se développer, leurs germes étaient bientôt étouffés. Aussi la série des jeux oiympiques d’HercuIe fut-elïe fréquemment interrompue, renouée et de nouveau dérangée.
De toutes parts cependant ies Grecs et îes peuples avec lesquels ils étaient en rapport éprouvaient le besoin de rendre leur éclat à ces jeux , et d’offrir à la Grèce des occasions périodiques d’oublier ses dissensions pour une gloire plus pacifique et pour quelques couronnes de chêne ou de laurier. Enfin parut Lycurgue; rien ne pouvait résister à son énergie et à la prépondérance que fa force de ses lois avait donnée à Sparte sur le reste de ia Grèce; comme descendant d’HercuIe il mit son honneur à rétablir à Olympie les grands jeux qu’y avait fondés ce héros. Aidé d’Iphitus , ainsi que lui Héraclide, il renouvela ces solennités, tombées depuis longtemps en désuétude, et convoqua (8 84 av. J. C. ) régulièrement tous les quatre ans les Grecs aux fêtes sacrées du stade dans les plaines d’ Olympie, sur les bords de l’AIphée. La Grèce avait retrouvé le calme, et ne manqua pas à l’appel. Les arts commençaient à faire quelques pas, mal assurés il est vrai : mais l’on cite déjà vers cette époque, bien que d’une manière fort incertaine, quelques sculpteurs et plusieurs de leurs productions. Ces jeux publics, qui se multiplièrent dans plusieurs parties de la Grèce, durent être très-favorables au développement de la sculpture; les exercices où l’on joutait presque nu, ceux des gymnases et des palestres, qui s’établirent de tous côtés, où s’apprenaient les divers modes de combats, furent certainement d’un grand secours au dessin et à la sculpture dans les efforts qu’ils firent pour imiter la nature. Les stades et les palestres servaient, pour ainsi dire, d’ateliers, et ces hommes qui, joignant à la beauté variée des formes , la souplesse , la légèreté et la force , accouraient pour y disputer les prix ou se préparer à les mériter, offraient souvent de bons modèles au statuaire. Cette vue habituelle, ou qu’il pouvait aisément se procurer, exerçait ses yeux, les familiarisait avec les formes mises en action, et, lui inspirant le désir et les moyens de les reproduire, le mettait sur la voie des chefs-d’œuvre à venir.
Ce n’est pas à dire cependant que, dès l’abord, la sculpture fit des progrès très-rapides dans l’imitation de la nature; tant s’en faut; et il lui fallut bien du temps avant de pouvoir lancer un coureur dans la carrière, faire combattre un athlète, ou enlacer des lutteurs. Ce ne fut aussi que longtemps après la renaissance des jeux olympiques
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que l’on accorda pour récompense aux athlètes victorieux l'honneur de se voir représentés en statues iconiques ou à leur ressemblance , et de leur taille. L’on apprend même par Pausanias que l’athlète Arrhachion , auquel fut décernée la première statue (vers 560 av. J. C.), fut représenté les bras le long du corps et les jambes réunies : cet exemple prouve suffisamment qu’à cette époque, qui n’est séparée que d’une centaine d’années de ses temps les plus florissans en Grèce , la sculpture n’était pas encore parvenue à détacher les membres du corps et à leur donner du mouvement. Mais peutêtre ce manque d’action tenait-il à l’ignorance ou au peu d’adresse d’exécution pour les figures de ronde-bosse ; car bien ou mal il devait certainement y avoir du mouvement dans des peintures de ces temps que f on cite , et dans les compositions sculptées sur le célèbre coffre de Cypséïus, très-longtemps avant la statue immobile d’Arrhachion. Depuis le règne de Psammétique , des communications plus fréquentes s’étaient établies entre la Grèce et i’Egypte, et l’on avait pu y voir une foule de bas-reliefs qui, bien que très -incorrectement dessinés , offraient des figures en action , ne fût-ce que dans les nombreux et immenses bas-reïiefs qu’a conservés l’Egypte des triomphes de Sésostris et d’autres Pharaons. Cette statue d’Arrhachion était probablement en bois, l’une des substances qui servirent les premières aux travaux de la sculpture , et qui , par sa contexture fibreuse , offre à des mains peu exercées de grandes difficultés de travail et d’assemblage lorsqu’il s’agit de détacher les membres du corps et de leur donner de faction. Au reste, on ignore de queiie matière était cette statue; peut-être ne fût-ce pas par ignorance qu’on la fit ainsi, et y eût-il quelque raison qui nous est inconnue de représenter Arrhachion de cette manière; car on a de la peine à se persuader que ia sculpture ne fût pas plus avancée à une époque où i’on travaillait le marbre depuis quelques années dans les ateliers de Dipœne et de Scyllis; où ï’on parle d’ouvrages remarquables faits, peu après le commencement des olympiades (776 av. J. C. ) , par Théodore et Téïéclès à leur retour d’Egypte , et où l’on cite des statues d’or et d’ivoire antérieures à cette époque. II est vrai que si elles étaient à peu près comme celles contre lesquelles s’élèvent vers ce temps Jérémie et Baruch, et faites de planches sur lesquelles on appliquait avec des clous des lames d’or et d’argent, et qu’on revêtait de robes d’hyacinthe et de pourpre, il se pourrait que de tels mannequins
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n’eussent pas de mouvement. Iï en serait de même , à plus forte raison, des ouvrages de Léarque de Rhégium, dont on cite (vers 800 av. J. C.) une statue de Jupiter en bronze, sans doute repoussée au marteau , et faite par parties séparées et réunies avec des clous. Cette absence de mouvement se conçoit pour cette époque; mais à celle d’Arrhachion , elle est plus difficile à admettre , malgré ï’autorité de Pausanias; ce qui cependant pourrait le faire croire, c’est que cet auteur, de même que les autres écrivains grecs, ne cherche pas à rapprocher f’antiquité des anciens monumens et des souvenirs dont assez habituellement, sans trop de modestie, se glorifiait la Grèce.
N’y aurait-il pas, au reste, de l’injustice à reprocher à ia sculpture grecque de n’être pas née plus tôt, ou du moins d’être restée si longtemps dans l’enfance, lorsque l’on voit ensuite ses rapides progrès. Si sa marche fut d’abord ïente, elle fut sûre, en bonne route; elle ne recula jamais et parvint au but dans sa verte et vive jeunesse; puisqu’il n’y a pas plus de cent ans d’intervalle entre fa statue immobile d’Arrhachion et les chefs-d’œuvre de Canachus, de Polycfète et de Phidias. On voit alors ia statuaire, par fa main de Phidias, élever Minerve sur le rocher de fa citadelle d’Athènes, peupler de chefs-d’œuvre ie Parthénon, et offrir à ï’adoration du monde le Jupiter, et tant de subïimes productions de son école, qu’admirait à genoux toute l’antiquité, et dont les restes, en partie mutilés, et qui n’en sont plus que de faibles reflets, font encore nos délices, et nous serviraient peut-être avec plus de succès de modèles si nous ne désespérions pas trop facilement d’atteindre à leur hauteur.
De tout temps, ou du moins à des époques très-reculées, surtout en les comparant à celles des arts en Grèce, la pompe du luxe des Orientaux parmi les merveilles dont ils embellissaient ou enrichissaient les demeures de leurs divinités et de leurs princes, fit briller au premier rang les statues composées de diverses substances. Souvent aux jours solennels, revêtues de précieuses étoffes diaprées de fleurs et d’animaux de couleurs variées et telles que les offre la nature, elles ravissaient la foule de leurs adorateurs. Le zèle des pophètes hébreux retentit sans cesse contre ces images des nations profanes, dont plus d’une fois le somptueux appareil fit courber à leurs pieds les inconstans Hébreux et les rendit infidèles au culte du vrai Dieu. Les reproches qu’ils fulminent, et contre les faux dieux et contre leurs prêtres, montrent que ces statues étaient colos-
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sales, et que les prêtres pouvaient cacher clans leur intérieur nonseulement ce qu’ils dérobaient aux offrandes, mais eux-mêmes. Leurs femmes tiraient un grand parti de la piété généreuse des adorateurs de ces dieux, et se faisaient des robes brillantes des riches vêtemens dont on les ornait, et qu’ils avaient en profusion. Il est bien à croire que de tout temps on a cru donner une plus haute idée de la divinité et de la puissance des rois en en offrant les images ou les symboles dans des dimensions colossales. Elles imposaient mieux à la multitude, toujours disposée à admirer ce qui est extraordinaire et qui frappe ses yeux par l’immensité ou la difficulté du travail.
On n’a nul motif de révoquer en doute les colosses dont parle l’histoire, lorsque l’on voit ceux qui , en Egypte, semblent avoir résisté aux efforts de quarante siècles et à la barbarie des hommes pour servir de garans des merveilleux ouvrages que le génie ou la patience et la main de l’homme savaient alors faire sortir de blocs immenses et de substances aussi revêches au travail que le sont le basalte et le granit. On ne saurait se refuser à croire, quoique l’on n’en ait pas de preuves matérielles, que les Egyptiens, auxquels aucune dépense ni aucun travail ne coûtaient lorsqu’il s’agissait de l’honneur de leurs dieux ou de leurs souverains, n’aient exécuté de semblables colosses en matières diverses rassemblées avec un art que des yeux qui ne connaissaient pas mieux devaient trouver divin. H est plus que probable que ces grandes masses , lorsqu’on les composait de plusieurs métaux , n’étaient pas fondues, ou que la plupart de leurs pièces, travaillées séparément au marteau , se réunissaient ensuite au moyen d’assemblages et d’armatures sur un noyau ou une charpente, une espèce de mannequin en bois qui offrait la forme ébauchée du colosse et lui servait de soutien : ce qui rendait le travail moins difficile et moins dispendieux. L’on est obligé de reconnaître cette méthode en voyant encore en Grèce, assez longtemps après le commencement des olympiades de Corœbus (776 av. notre ère), les deux statuaires Téléclès et Théodore exécuter, d’après les procédés des Égyptiens, dont ils avaient été les élèves, une statue en bronze dont l’un fit une partie à Éphèse, tandis que l’autre travaillait la sienne à Samos (l). On conçoit que de cette manière , qui permettait d’employer simultanément plusieurs ouvriers travaillant chacun de son côté , et d’après des don-
(1) Diodorc de Sicile, I. I, c. xcvjii.
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nées presque géométriques, Ton pût avec facilité, et en peu de temps, élever des colosses considérables de différens métaux. Cette construction, car c’en était une, opposait au succès d’autant moins d’obstacles, que c’était dans des pays et à des époques où la sculpture, fdle sacrée de la religion, n’en était, pour ainsi dire, que Facoïyte ; qu’on ne lui demandait que des symboles qui se fissent bien comprendre , et qu’on tenait à la majesté de la grandeur et de la richesse bien plus qu’à la vérité et à la beauté des formes. Il y avait certainement bien ïoin de ces colosses des anciens siècles de l’Egypte au prodige de magnificence et de beauté de tout genre que bien longtemps après créa le génie de Phidias dans son Jupiter Olympien. Mais ce n’en étaient pas moins de riches productions des arts de ces époques. Pourrait-on ne pas admettre qu’on y employât F ivoire, dont Fusage devait alors être assez répandu , tout en conservant une valeur digne des dieux, si Fon en juge par la quantité de défenses d’éléphant que Fon voit parmi ies tributs offerts à Sésostris et à d’autres Pharaons dans les bas-reliefs , et énumérés dans les inscriptions de leurs monumens. Le commerce avec F Afrique et la Phénicie en fournissait probablement en abondance. Il est d’ailleurs sans cesse question dans la Bible de cette belie matière, dont le travail est agréable et faciie, et qui se prête à recevoir toutes les couleurs. Homère célèbre Fivoire et la belle couleur pourpre (II. À, 24 1 ), que savaient lui donner les femmes de Carie et de Mæonie ; FOrient le fit sans doute connaître de bonne heure à l’ancienne Grèce , et il dut lui apprendre à le mettre en œuvre.
Quant aux émaux diversement colorés qui pouvaient entrer dans les ornemens de ces grandes figures, il n’y a nulle difficulté à les admettre, lorsque Fon voit de quel usage général ils étaient aux temps les plus anciens pour les ornemens de tout genre dont on chargeait les momies , et comme offrandes aux dieux , ainsi que pour les amulettes et les figurines des divinités. Les émaux en colliers , en bijoux , d’une grande variété de couleurs, d’une pâte fine, souvent incrustés dans de I’ or, prouvent que, même avant le temps de Sésostris, car nous avons des amulettes et des scarabées bien plus anciens, on avait porté l’art de les faire à une assez grande perfection, et que, soit en grandes parties, soit par assemblages, on pouvait en orner le costume des colosses. L’imagination s’étonne lorsqu’elle recrée ces colosses égyptiens enrichis d’or, d’argent, d’ivoire, d’émaux de toutes
les couleurs, et offrant, incrustés ou en bas-reliefs d’une très-douce saillie, fa prodigieuse quantité de figures, d’emblèmes et d’ornemens que nous présentent en peinture les beaux coffres de momies et les bas-reliefs peints des tombes royales. A toutes ces recherches, on ne risque rien d’ajouter ies pierres précieuses et fes pierres dures que travaillaient avec une grande adresse les Egyptiens à des époques reculées. Des scarabées en jade , en cornaline, témoignent de leur habileté en ce genre d’ouvrage, et d’ailleurs, si leur témoignage nous manquait, Ton ne pourrait fa nier en voyant dans fe févitique briffer sur fe rationaf d’Aaron douze gemmes taiffées, et sur fesqueffes étaient gravés fes noms des douze tribus d’Israëf. C’était un art que fes Hébreux avaient appris et pratiqué en Égypte , et qu’ifs en avaient emporté avec fes autres arts de cette contrée.
Il est assez remarquabîe qu’à des époques où fa statuaire n’était encore en Grèce que peu avancée dans sa carrière , ç’ait été sur fes matières fes pfus précieuses, for, f’argent, f 'ivoire, qu’effe exerça de préférence sa main maî assurée. If est vrai que ces anciens simulacres étant toujours consacrés aux dieux et voués par fa reconnaissance, effe croyait ne pouvoir dépfoyer trop de richesse pour feurs images et pour fes présens dont elfe décorait leurs temples et feurs autefs. Ce fut probablement en Égypte, au mifieu de sa magnificence, que fes Grecs prirent fe goût des sculptures coforées et des statues composées de diverses substances, et ce goût, qu’ifs portèrent ensuite à un si haut point, précéda chez eux fart de bien fondre fe bronze et de travaiîïer fe marbre en statues; ce qui, au fait, est pfus difficife et exige plus de procédés que de reproduire, tant bien que mal, en bronze, une figure d’argile, ou de fa copier par parties en pfaques de métaf repoussées au marteau. En tout ceci if ne peut être question que d’ouvrages médiocres et d’une beauté relative, et teffe qu’on peut supposer avoir été celle de fa scufpture en Grèce au VIIe siècle avant notre ère. A cette époque Psammétique ayant faissé fibre fa communication entre fes Égyptiens et fes Grecs , ceux-ci purent affer puiser en Égypte, je ne dis pas fa science des befïes formes, mais des notions sur fes procédés des arts. Transpîantés sous f heureux cief de fa Grèce , et exercés par son génie ardent et inventif, foin d’y rester stationnaires comme en Égypte, ifs y firent bientôt de rapides progrès, et, s’y propageant de toute part, f embellirent de briffantes productions. Aussi , vers fe commencement du VIe siècle , voit-on pa-
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raître sur plusieurs points de ces contrées un bon nombre de statues remarquables par ieur grandeur et par la richesse de l’ensemble de leurs matières diverses , et qui , regardées alors comme des chefsd’œuvre, que ne désavouent pas les belles époques des arts, portèrent à un haut point la célébrité de la statuaire polychrome ou de substances de différentes couleurs. La Grèce, se livrant à toute l’activité de sa vive imagination, était alors comme tourmentée par Je génie des arts , et par le besoin de produire. Les artistes se multipliaient, la science de ia fonte, qu’avaient déjà perfectionné Rhcecus, Théodore et TéJécïès, par l’invention des mouies à noyau, qui donnaient au métal des statues J’ épaisseur que i’on désirait, en augmentait chaque jour Je nombre. L’art marchait à grands pas : de tous côtés l’architecture élevait des temples; la statuaire ies embeïiissait de ses divinités en bronze, et, dans les loisirs que lui laissaient les édifices sacrés, elle peuplait aussi de chefs-d’œuvre les gymnases et les monumens publics.
Tout semblait favoriser ce mouvement général et préparer Je grand siècle qui devait bientôt jeter tant d’éclat sur la Grèce. La nature elle-même paraissait s’associer à cette noble activité et se prêter à livrer ies trésors que depuis tant de siècïes elle recélait dans son sein. Les marbres les plus beaux se découvraient de toute part; c’étaient les dieux eux-mêmes qui , dans des songes ou par d’heureux hasards qu’ils faisaient naître, avaient indiqué à Paros, à Naxos, à Éphèse, au mont PenteJès , les magnifiques carrières de marbre blanc statuaire qui devaient un jour faire leur fortune, celle de Ja sculpture, et peupler Ja terre de chefs-d’œuvre. On a lieu d’être étonné que la connaissance et l’emploi du marbre en Grèce, où partout il s’offre en si grande quantité qu’il semblerait être Ja pierre du pays, ne remontent pas à une époque plus ancienne que Je commencement du VIe siècle avant notre ère. Peut-être, au reste, i’employait-on plus tôt, mais simplement comme pierre, dans les constructions , et n’en connaissait-on pas les propriétés : on ignorait encore les divers procédés pour Je travailler et pour Je polir. On ne saurait, sans partialité, afficher plus de prétentions que n’en montrent les Grecs eux-mêmes pour élever l’emploi du marbre à une plus Iiaute antiquité que celle que Jui assigne PJine, sans doute d’après les auteurs grecs. Ils aiment assez, on Je sait, à faire valoir l’ancienneté de leurs découvertes, que sans cesse ils attribuent aux
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dieux, pour qu’il n’y ait pas lieu de les soupçonner d’avoir rabaissé l’époque de celle du marbre. Si on tenait à la porter au delà du VIe siècle , ce ne pourrait certes pas aller bien loin , et on ne lui ferait pas atteindre le temps d’Homère, qui ne paraît pas l’avoir connu, à moins que ce ne soit comme une pierre brute dont la blancheur avait de ï’écïat tel que celui des bancs de pierre blanche, brillante et polie, sur iesqueis se reposaient les vieillards à la porte de Troie. Mais rien ne dit positivement que ce fût du marbre. Toute autre pierre calcaire aurait pu, à îa longue, et par le frottement habituel, prendre l’aspect indiqué par Homère. Ce pouvait bien être du marbre, mais certainement, en ïe mettant en œuvre, on n’y aurait vu qu’une pierre dure , d’un meilleur usage que les autres et eïie eût été traitée de même. L’on ne trouve même qu’une fois dans Homère, et sous forme d’épithète, le mot grec qui désigne ie marbre, et il n’y est employé que pour une pierre brute, anguleuse, bridante ( marma rinon ) , qu’un héros ramasse à terre et lance à la tête d’un de ses ennemis. Si ïe marbre avait été en usage au temps du poète , mais de manière à en faire ressortir toutes les qualités, soit qu’iï fût blanc, soit de couleurs variées, pense-t-on que dans ses pompeuses descriptions il n’en eût pas fait briller les temples et les palais des dieux et des rois? Ils eussent été en entier de cette riche substance. Nous n’en parlons pas ici comme minéralogiste, mais sous le rapport de la magnificence que le marbre ajoute aux œuvres de ï’architecture et de la sculpture. Brut ou seulement dégrossi , ce n’est à ï’œil qu’une belle pierre à bâtir qui, par sa dureté, ne présente pas au travail plus plus de difficulté que certaines autres ; et ï’on trouve en quelques pays, et notamment dans ïe midi de la France, des ponts et des maisons tout en marbre ordinaire, la pierre la pïus abondante du pays, qui ne produit aucun effet, et devant ïaqueïïe on passe sans la remarquer. L’attention qu’attira, par le briïïant de ses fractures, le beau marbre statuaire lorsqu’on en découvrit ïa première carrière importante, fit bientôt reconnaître tout son mérite et le parti que l’on pouvait en tirer pour la beauté et la durée des productions de ï’architecture et de la sculpture.
L’empïoi de cette substance dut opérer une saïutaire révolution dans la sculpture : il lui fallut trouver de nouveaux procédés, de nouveaux instrumens, tels qu’en exigeaient la dureté et la fragilité du marbre. Ce ne pouvaient plus être ceux auxquels étaient habituées ïa
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plastique, la sculpture en bois, la statuaire en bronze et la statuaire polychrome, qui, dans ses opérations, réunissait celles de toutes les autres branches de ce bel art, qui sait rendre sous tous les aspects îes formes de la nature humaine. La plastique , à î’aide d’une terre onctueuse, de ses doigts et de quelques outils de bois, copiait immédiatement la nature. La statuaire, s’emparant de ces modèles, les reproduisait en métal au moyen de ses moules et de ses fourneaux, et fa statuaire polychrome, armée de son marteau et de ses ciseiets, et ayant aussi recours à la sculpture en bois, transformait en plaques de riches métaux et d’ivoire, et par un ïong travail, reproduisait les formes créées avec aisance par la plastique, et qui naissaient sous ses mains habiles avec moins de brillant, mais avec plus de vérité. La plastique seule, mère de la sculpture, n’avait aucun intermédiaire entre elle et son modèle, et elle pouvait à son gré, et selon ses inspirations, modifier, transformer, pétrir ia copie qu’elle en produisait. La statuaire en bronze et fa statuaire polychrome étaient aux ordres de la plastique, et sans ses modèles, base indispensable de leurs travaux , et d’un aspect si modestes auprès de leur magnificence, elfes fussent restées sans emploi. A la plastique appartiennent la poésie de l’art et tout ïe domaine de l’imagination , et ce n’est qu a reproduire ses compositions que la sculpture et fa statuaire déploient fa plus grande partie de leur talent. Autrefois comme aujourd’hui if en était de même de fa scufpture en marbre. Un travaif fong et pénible sur une matière inflexibfe, et qui ne fui aurait pas permis de réparer des fautes, f’obfigeait à plus de réserve. La fougue fui était interdite; effe ne pouvait pas imiter fa nature face à face, ni se fivrer aux éfans de son imagination. La rigidité du marbre f’arrêtait et fa cafmait; car on ne saurait supposer, à moins que ce ne fût dès fe principe , et forsque , commençant à faire connaissance avec fe marbre , on ignorait encore fa manière de fe traiter et d’en tirer parti ; on ne saurait supposer que fe scufpteur, se pfaçant devant son bfoc rude et grossier, en faisait voler à grands coups de ciseau des écfats pour en tirer une figure quefconque. S’il en fut d’abord ainsi, ï’ ouvrier dut bientôt voir, à ses dépens, que, foin d’arriver au but, if ne faisait que gâter son bfoc en pure perte. On reconnut aisément que fa scufpture en marbre ne devait et ne pouvait être que f’escïave de fa plastique, et que celui qui fa pratiquait, pour n’être pas un simpîe artisan, et ne pas se borner à copier les autres, devait
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à l’art de modeler en terre ou en cire réunir celui de savoir traduire en marbre le type qu’il avait produit, ou qu’en un mot il devait être plasticien et sculpteur.
Ce serait trop se hasarder que de chercher quels pouvaient être, dans ses premiers temps, les moyens employés par la sculpture pour reproduire en marbre, et avec exactitude, son modèle d’argile ou de toute autre matière souple et maniable. II est fort à croire qu’ alors l’exécution marchait lentement , avec bien des précautions, à tâtons, et quelle se vit exposée à de faux pas fréquents jusqu’à ce qu’elle fût parvenue à trouver des procédés positifs et mathématiques. Une fois connus, il ne leur fallut sans doute que peu de temps pour se perfectionner. Dans cette partie mécanique de fart, où il ne s’agit que d’offrir, par des modes de travail, des aides sûrs à l’adresse de la main et à la justesse de l’œil, une découverte mène à l’autre, les progrès sont rapides, chaque jour la pratique, bien dirigée, rend l’exécution plus facile, et chaque génération d’artistes lègue à celle qui la suit plus de procédés quelle n’en avait reçus de celle qui l’avait précédée. Aussi voyons-nous d’après les auteurs, car malheureusement il ne nous reste pas de ces anciens temps de statues qui puissent nous servir de points de comparaison et d’exemples, aussi voyons-nous, peu de temps après la découverte ou le premier emploi du marbre , apparaître en Grèce une foule de statues pleines de mouvement et de vie , et qui , quelques siècles plus tard , faisaient encore l’admiration du monde. L’on reconnaît que dès que la sculpture grecque eut franchi les premières difficultés, et que l’exécution ne fut plus un obstacle pour sa main familiarisée avec le travail, elle s’élança forte et légère dans la carrière brillante que parcourut avec rapidité son génie. Le marbre et les métaux tremblaient et s’assouplissaient devant elle. Nul pays, au reste, ne fut pour les arts dans une aussi favorable position que la Grèce. Sa population, en général, était belle, et aucun autre pays n’aurait offert de meilleurs modèles à la peinture et à la sculpture. Les diverses contrées qui en formaient l’ensemble étaient abondantes en marbre et en mines de cuivre, dont l’exploitation et le transport étaient faciles. Toutes les institutions religieuses et civiles y excitaient les arts, et on eût dit que c’était dans leurs intérêts qu’avaient été créés et les honneurs qu’on rendait aux dieux , et les récompenses accordées au mérite. II n’y en avait pas que n’embellît la sculpture , et dont elle ne consa-
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crât le souvenir; et si elle animait aux belles actions, on croirait presque que c’était pour l’exercer à les immortaliser qu’on les multipliait. La Grèce , ses îles , l’Asie Mineure devinrent comme de vastes ateliers ; chaque ville eut ses statuaires et ses sculpteurs ; chaque temple, chaque gymnase ses statues. Était-il un endroit qui n'eût un ou plusieurs édifices sacrés ? à chacun il fallait ses divinités. Il n’était si petit bourg, et on le voit par les ruines, qui ne tînt à orner de statues sa place publique, son bois sacré, sa palestre. Et au fait ne devait- il pas en être consacré de toutes parts dans des pays où la religion parlait plus aux yeux qu’au cœur et à l’esprit; où les communications des divinités avec les hommes et les métamorphoses étaient d’une croyance si répandue, et où l’allégorie, langage si ordinaire aux Grecs, personnifiait tous les agens mystérieux de la nature ? Quelle vertu ou quel vice qui n’eût droit à quelque image ? Il eût été difficile de trouver une rivière, une fontaine, une colline qui ne dépendît de sa divinité particulière, et qui ne réclamât un simulacre pour attirer sa protection. La piété envers les dieux, envers les morts, tout était en faveur de la sculpture. Éclairée et riche, elle désirait, vouait et produisait des chefs-d’œuvre; si la fortune ne lui permettait pas d’aussi briïlans témoignages de sa reconnaissance, son offrande était plus modeste et on se contentait de copies d’originaux célèbres; c’était toujours une raison de voir incessamment s’accroître de tous côtés en Grèce ce qu’on pourrait appeler la population de ses statues.
II n’en était pas ainsi en Italie, et surtout à Rome; et dès le commencement, les arts n’y étaient pas, comme en Grèce, les compagnons inséparables de la gloire. Tandis que vers la fin du VIIIe siècle avant notre ère le goût des arts, et surtout de la sculpture, se répandait en Grèce de toutes parts, et que l’on y voit déjà quelques artistes, peintres, architectes, sculpteurs jetant sur ce sol fécond des germes qui ne tarderont pas à le couvrir de chefs-d’œuvre, Numa, par ses lois, défendait aux Romains de représenter la divinité sous des formes humaines. Peut-être par là tendait-il à ramener la religion à des idées plus élevées et plus pures; et, voulant quelle parlât plus à l’esprit qu’aux sens, il espérait dégager son culte de ce qu’il avait de grossier. Ce grand législateur trouvait, on peut le croire, de même que Zoroastre , qu’on rabaissait la divinité en l’assujettissant aux formes d’êtres si loin de son immensité. Peut-être était-ce aussi un
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moyen de la soustraire à des profanations. Cette pensée, d’une haute portée, était certainement très-philosophique, et pouvait, sous le rapport moral, conduire aux pïus importans résultats. Mais elle n’était nullement favorable aux arts. En les privant de la liberté d’offrir aux yeux les simulacres des divinités telles que les créait leur imagination, n’était-ce pas enlever à leur génie ses plus belles et ses plus abondantes ressources? C’était aussi îeur ôter un de leurs plus actifs moyens de l’exercer et de se répandre , que d’exclure de leurs œuvres les dieux que de tous côtés on leur eût demandés, et c’était interdire à la sculpture l’appui de la religion, qui partout, et surtout en Grèce, lui fut du plus puissant secours. Après bavoir engendrée dans son sein et élevée dans ses temples, elle la porta au plus haut point de gloire, et, l’excitant de merveille en merveille, elle échauffa son ambition et son génie, et lui fit créer ses dieux. Craignant probablement aussi que l’exaltation de la reconnaissance ne transformât en divinités les statues d’une dimension imposante qu’on aurait consacrées aux grands hommes , il fut défendu par Numa de leur en ériger qui eussent plus de trois pieds de haut ( 2 p. 8 po. 7 ïi. 80 — 0m,882,2l). L’art par ces restrictions était réduit à d'étroites limites, et comme ces statues devaient sans doute être des portraits, on lui interdisait en général l’étude des beaux modèles que la nature pouvait lui présenter. Il n’avait pas de choix à faire; il devait se contenter de ce que lui commandait la gratitude publique , à laquelle il importait fort peu , pour l’honneur quelle voulait accorder, que son grand homme fût beau ou laid , digne ou non de la sculpture. Elle était alors d’autant pïus circonscrite, que ce ne fut que très-tard que la sévérité ou la rudesse des mœurs romaines lui permit de retracer les traits des femmes et de leur consacrer des statues.
Toutes ces lois prohibitives imposées aux Romains dès leur origine n’étaient pas faites pour multiplier en Italie, et surtout à Rome, les artistes, ou pour les y attirer. En Grèce, les ateliers devaient être de vastes Panthéons d’où partaient, comme pour un nouvel Olympe, les divinités qui allaient se faire adorer dans les temples, les places et les édifices publics, ou bien ils réunissaient une auguste assemblée d’hommes célèbres. Pendant longtemps Rome n’eut pour ateliers que de petits réduits où l’on fabriquait économiquement de courtes figures de bois ou de terre cuite; et c’était un grand luxe, un luxe triomphant lorsqu’on les barbouillait de vermillon ou qu’on les cou-
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vrait de quelques feuilles d’or. La loi de Numa semblerait prouver qu’il y avait alors dans Rome nouveile des artistes, soit indigènes, soit de l’Étruvie ou d’autres pays. Mais on voit aussi que , dès ie principe, loin de les favoriser, on comprima ï’essor de leur imagination , qu’on resserra entre des bornes très-restreintes la carrière qu’on voulait bien leur laisser parcourir; et que, si le goût des arts eût pu naître chez les Romains, leurs institutions civiles et religieuses s’opposaient à son développement. Aussi dès leur origine n’était-ce pas le désir ou l’ambition d’embellir le monde et d’y répandre les lumières et les arts, charme de la vie et ornement des cités, qui les faisait aspirer à ïa puissance : il ne s’agissait pour eux que de fa conquérir. De fà ieur mépris pour les arts qu’ils abandonnaient aux esclaves, tandis qu’en Grèce c’était un honneur de les exercer, et qu’ii fallait être de condition libre pour en avoir le droit. Tout entiers à fa guerre et à l’agriculture , ies premiers Romains regardaient presque comme un crime d’empioyer à fa statuaire des métaux dont on pouvait forger des armes pour conquérir fa terre, et des instrumens pour fa cuftiver, ou des pierres qui auraient fait des meules de moufin. Si f’on remonte vers fe temps de Phidias, à f’époque fa plus briffante des arts en Grèce , afors qu’effe comptait par centaines et ses artistes de renom , et feurs ouvrages, î’on n’en saurait trouver à Rome un dont fe nom ait mérité d’être conservé? Et c’est tout au pîus si, dans fa Rome des rois et pendant longtemps sous tes consufs, on rencontrerait quelques statues citées par f’histoire, et d’origine romaine. En 491 avant notre ère, on sait que Gorgasus et Démophife ornèrent de bas-refiefs et de figures en terre cuite fe fronton du tempfe de Jupiter à Rome; mais ifs n’étaient pas romains, et feur patrie était Himère en Sicile. Tout avant eux, au rapport de Pfine, était étrusque à Rome; et if y avait cependant deux cent soixante-deux ans qu’elle avait été fondée ou renouvefée par Romufus. Mais, en s’écartant des Etrusques, fes arts n’en devinrent pas pïus romains : ce n’était pas un produit du soi ; ifs ne firent que se rapprocher de ceux des Grecs qu’avaient importés fes Sicifiens Gorgasus et Démophiie, et qui, maigré fe beau cîimat de f’Itafie, ne se naturaiisèrent jamais bien à Rome; c’étaient des étrangers auxquefs on avait accordé fe droit de bourgeoisie, mais pendant bien fongtemps on ne comprit pas feur fangue. Peu avant î’ époque que nous venons de rapporter, on parle d’une statue équestre de Cféfie , et d’une
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du valeureux Horatius Codes; le sculpteur n’en est pas nommé : il devait être étranger, puisque c’était avant Gorgasus, ou du moins le style en était probablement étrusque.
Lorsque, dérogeant à ïaïoi de Numa, Rome voulut orner de leurs simulacres les temples des dieux; ce fut aux Grecs, aux étrangers, à ia Grande-Grèce, aux peuples quelle avait soumis, quelle fut obligée d’emprunter ou d’enîever des divinités qui devaient devenir les siennes. Pour les reproduire, elle n'eut d’autres ressources que d’attirer, de diverses contrées dans son sein, des artistes aux mains desquels son inexpérience remettait le soin de fabriquer les images de ses dieux et les objets de leur culte. Sans vouloir anticiper sur les temps, on sait qu’il en fut presque toujours ainsi chez les Romains. La liste de leurs artistes et de leurs productions n’est que peu nombreuse, et dans cette ville, qui finit par regorger de statues, ce fut moins le goût qui les lui fit entasser que le désir d’offrir de brillans témoignages de sa puissance, et de conserver des trophées de ses conquêtes et de ses triomphes.
A l’époque de Phidias, que nous n’avons citée qu’en passant, les anciennes écoles de Gitiadas, de Canachus, de Polyclète, etc. avaient déjà couvert la Grèce de statues dont un grand nombre conservèrent toujours une belle réputation lorsque la statuaire et la sculpture furent arrivées à leur plus haut point. Cependant les Perses , dans le cours de leurs désastreuses irruptions, qui coûtèrent tant de sang à la Grèce et lui valurent tant de gloire; les Perses, en se ruant sur ces belles et riches contrées, y portèrent partout le ravage, et, le fer et le feu à la main , ivres de destruction et de sang , ils anéantirent une foule de statues écrasées sous les murs des temples qu’ils avaient renversés et qu’ils livraient aux flammes. Ce n’était pas pour enrichir Suse, Ecbatane ou Persépolis que les Perses ruinaient la Grèce ou la rendaient veuve de ses chefs-d’œuvre; leur beauté était trop pure et trop simple pour toucher des peuples, la plupart à demi-barbares, que le luxe et la richesse des métaux, l’éclat des pierres séduisaient plus que la noblesse de la pensée et le charme des formes. Ils ne regardaient qu’avec dédain et sans plaisir toutes ces belles productions de la sculpture , et ils en trouvaient beaucoup à les détruire. Mais on dirait quelles renaissaient de leurs débris plus brillantes et plus fraîches : c’est comme le sang des martyrs qui fait fleurir les religions, et la sculpture alors était ni.
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aussi une religion ; les dieux renversés , brisés réclamaient en expiation de nouvelles et plus nombreuses images; les ravages des Perses en firent peut-être renaître plus qu’ils n’en avaient détruit.
Après les triomphes inouïs, inespérés, de la Grèce, sur les barbares, de tous côtés ses temples et ses bois sacrés se relevèrent avec plus de pompe que ceux qu’ils remplaçaient et dont une haine nationale et religieuse respectait ies ruines, pour perpétuer le souvenir des sacrilèges et rendre pîus ardente la soif de ïa vengeance. Les temples se repeupièrent de simulacres consacrés aux dieux en reconnaissance des succès qu’on croyait leur devoir, et de statues qui immortaiisaient la valeur et ie dévouement. La religion et l’amour de la patrie imprimèrent un nouvel essor aux arts, et embrasèrent leur génie. Une religion telle que celle des Grecs, qui peuplait le cieî et la terre de dieux, de génies ou de divinités secondaires sans cesse en rapport avec les hommes, et chez qui ïa beauté et le pïaisir étaient presque des dogmes , a dû couvrir la terre de statues. Supposant à ces dieux, enfants du ciel, le plus haut degré de beauté auquel puisse s’élever l’imagination de l’homme, les artistes devaient, dans leurs ouvrages, diriger tous leurs efforts vers cette beauté surhumaine dont ils douaient les divinités, et dont celle des mortels, qui cependant en avait été le premier type, n’était qu’une émanation ou une ombre. De nouveaux plaisirs , des phénomènes nouveaux créaient de nouveaux dieux, de nouveïies images, et multipliaient les statues et les temples. Animés par tous les dons de l’esprit ïe plus fécond et le plus brillant, et que tout portait ou ramenait vers le beau qu’ils recherchaient partout , les Grecs en général n’imitaient pas comme les Égyptiens et d’autres peuples , et n’aitéraient pas les formes de leurs divinités pour exprimer leurs attributions ; ce n’était que par des accessoires qu’ils les désignaient. La beauté était la première règle, et ï’on peut dire ïa première divinité de ïa sta^ tuaire et des autres arts du dessin, et, zélés adorateurs, ils lui sacrifiaient tout ce qui aurait pu lui nuire . Si quelquefois ils s’éloignèrent de ces principes pour quelques divinités telles que la triple Hécate, Cérès ïa Noire ou Hippocéphaïe, Vénus barbue, Diane d’Éphèse et quelques autres, ce n’étaient que des exceptions rares, et qui tenaient à des localités ou à des symboles mystérieux. Cette habitude ou même ce devoir de la plastique de représenter les dieux avec toute ïa beauté qui convenait à chacun d’eux, exerça sans doute,
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une grande influence sur la représentation de l’homme. Presque sans le vouloir, en l’imitant dans les statues-portraits, la sculpture ennoblissait et embellissait ses traits, et, s’il perdait de son individualité, il se rapprochait de l’idéal des divinités; et il y a tels portraits de personnages de l’antiquité qui pourraient être regardés comme une espèce d’apothéose.
Les statues des dieux et des grands hommes étaient sacrées en Grèce; les troubles civils même les respectaient, et l’on eût craint de s’attaquer aux dieux ou aux mânes de ceux qui avaient fait la gloire ou le bonheur de la patrie : la haine des partis s’arrêtait à leurs pieds. Aussi ne voit-on pas que l’on en ait détruit dans la guerre si acharnée du Péloponnèse. Lors de la prise d’Athènes par Lysandre et de la destruction des murs du Pirée au son de la flûte, la haine des Lacédémoniens n’alla pas jusqu’à l’anéantissement des temples et des statues, et ils résistèrent au désir féroce des Thébains, qui voulaient qu’on renversât de fond en comble Athènes, l’honneur de la Grèce et la patrie des arts. Si l’on parcourait les diverses contrées belligérantes de la Grèce, on verrait Athènes, Sparte, Sicyone, Corinthe et tant d’autres villes remplies des statues des dieux et des héros, qui , tranquilles au milieu du fracas des armes , voyaient à leurs pieds, sans avoir rien à redouter de leurs fureurs, s’entre égorger leurs adorateurs. D’après les idées religieuses des anciens, tous les dieux prenaient fait et cause pour leurs temples , que des mains sacrilèges auraient souillés en les dépouillant des statues qui leur étaient consacrées. Si Sparte n’avait pas laissé à Athènes ses dieux et ses héros, elle eût craint , malgré l’enivrement de sa puissance , d’attirer sur elle leur courroux. Minerve, dans son temple de bronze, à Sparte, lui eût-elle pardonné la ruine de son admirable Parthénon à Athènes, et d’avoir traîné en captivité sa statue de Phidias? Parfois cependant on se crut en droit, parles chances de la guerre, d’emporter les divinités des villes que l’on détruisait, mais ce n’était qu’ après leur avoir adressé des prières pour les calmer et détourner leur colère, que devait allumer cette espèce de sacrilège. On ne trouve pas non plus que les villes ennemies se dépouillassent l’une l’autre des productions de leurs artistes; on ne les enlevait pas par vanité et pour en consacrer à jamais des trophées insultans de ses victoires; cette spoliation eût excité et entretenu parmi les peuples plus de haines et de désirs de vengeance que les mas-
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sacres et les incendies, et Ton y eût vu plus d’humiliation. L’incendie détruit tout pour le vainqueur comme pour le vaincu ; mais alors au moins celui qui a succombé n’a pas la douleur de voir, pour immortaliser sa défaite, passer aux mains de son vainqueur, les chefs-d’œuvre qu’il n’a pu défendre, et qui vont embellir et illustrer des villes ennemies. Les arts et leurs œuvres étaient alors protégés par un religieux et unanime respect , et la guerre, quelles que fussent ses fureurs , ne sévissait jamais contre eux : les populations tombaient et les statues restaient debout. Cette guerre du Péloponnèse (431- 304), qui durant vingt-neuf ans remua et désola toutes les contrées de la Grèce , la Sicile et ie midi de i’Itaïiel, fut le temps ïe plus propice de ia sculpture et de îa peinture. Alors brillaient dans tout leur éclat les écoles des grands maîtres qui venaient de perdre leur divin chef, Phidias, et la peinture comptait les artistes les pius célèbres. L’animosité des partis n’interrompit pas les travaux des arts , et les ateïiers pouvaient presque jouir du repos au milieu du tumulte des armes. Minerve, fa déesse des arts et des combats, voyait, pour ainsi dire, forger autant d’instruments pour fa sculpture que d’armes pour ia guerre : aussi n’est-on pas, dans la suite, étonné de voir Démétrius-Poiiorcète , le preneur de villes, protéger et mettre à l’abri des secousses de la guerre i’ateiier de Protogène ïors du siège de Rhodes , et ne pas attaquer la ville du côté ie plus favorable, mais qui eût fait courir de grands risques aux ouvrages de cet illustre peintre.
Les guerres que se firent entre eux les Grecs, et qui, trop souvent renouvelées, ensanglantèrent ia plupart de leurs diverses contrées, ne portèrent donc pas de graves préjudices aux arts et ne diminuèrent pas le nombre de leurs statues; elles se multipliaient même chaque jour; les succès et les revers étaient également à leur avantage. D’un côté ou de l'autre i’on avait toujours ou à remercier îes dieux ou à implorer leur assistance. La mauvaise comme ia bonne fortune n’empêchait pas de se faire un pieux devoir de consacrer ia mémoire et les hauts faits des guerriers , des magistrats qui avaient ajouté à la gloire de leur patrie ou qui n’en avaient pas désespéré dans les revers, et, de toute manière, ia sculpture avait à exercer son ciseau. D’aiiïeurs les grands jeux sacrés de la Grèce n’avaient rien à redouter des troubles civils et des insultes de ia guerre ; iisîes suspendaient même par une trêve sacrée que , d’un commun accord , aucun des peuples de i’association hellénique n’eût osé enfreindre sans sacrilège. Na-
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guère les populations ne cherchaient qua s’accabler de maux les unes les autres, et, à l’appel du plaisir, elles se réunissaient aux jeux sacrés. Ne joutant plus que pour la gloire du stade, et oubliant leurs palmes sanglantes, elles n’aspiraient qu’à remporter aux yeux de toute ïa Grèce les innocentes et simples couronnes de vert feuillage accordées aux vainqueurs des jeux , et à Delphes , à Corinthe , à Némée , à Olympie , ces vainqueurs recevaient toujours leurs couronnes. Les temples et les bois sacrés de ces villes et de leurs patries s’embellissaient des statues décernées à ceux qui avaient fait rejailiir sur elles la gloire attachée au prix du stade et portée au plus haut point par la lyre divine de Pindare. Ce n’étaient pas seu lement les statues des vainqueurs que consacraient ïes villes qui se glorifiaient de leur avoir donné le jour; elles en dédiaient souvent encore aux divinités dont la protection avait favorisé leurs succès. De ïà cette prodigieuse quantité de statues en bronze, en marbre, de dieux, d’athlètes, et tous ces magnifiques quadriges, ces coursiers de noble race. Tous ces simulacres se pressant dans les édifices sacrés et publics, dans les bois d’OIympie et de Delphes, semblaient un Olympe et toute une population de héros métamorphosés en marbre et en bronze. On conçoit aisément que tant que îa Grèce fut eïïemême, malgré les dissentions, il y eût, pour que les statues se multipliassent sans cesse, bien plus de raisons que pour en voir diminuer le nombre.
Si la guerre du Péloponnèse, et ies autres troubles qui, agitant la Grèce, y multiplièrent ïes actions de courage et de dévouement, produisirent un grand nombre de statues et de monumens consacrés aux dieux par ïa reconnaissance, et si chaque année voyait augmenter ïe nombre des statues dont on honorait les vaiqueurs aux grands jeux de ïa Grèce , iï vint un temps brillant où l’enthousiasme et la flatterie en firent naître une immense quantité : ce fut lorsque Alexandre ïe Grand précipita ï’énergie des populations de la Grèce sur l’Asie et en fit ïa conquête. II avait dépassé les exploits que ïa fabuleuse histoire attribuait à Bacchus et à Hercule , et bon sait que ïe héros macédonien avait la foïïe prétention ou la faiblesse d’être, comme ces dieux, fils de Jupiter. La flatterie des arts, adoptant cette prétention, ïa favorisa et ne fit que l’accroître. Ils étaient dans tout leur éclat et ils en devaient une partie au héros qui, ïes protégeant de toute sa gïoire, avait bien des droits à leur
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reconnaissance. On ïe comparait aux demi-dieux thébains ; sa brillante expédition aux Indes éclipsait les leurs; elles lui durent même bien des aventures dont les honorèrent la poésie et les beaux-arts , et dont il n’avait pas été question aux temps homériques. Pour plaire au héros macédonien, devant les exploits duquel la terre se taisait, on multiplia les temples et les statues de ses frères , Bacchus et Hercule , qui se trouvèrent très-bien de cette parenté fort avantageuse aux arts.
Mais si les guerres fréquentes et acharnées que se firent entre eux les Grecs, et celles qu’ils entreprirent au dehors , ne firent pas de tort à la sculpture et ne diminuèrent pas le nombre des statues de la Grèce, il n’en fut pas de même, et la scène changea, lorsqu’elle eut affaire à des nations étrangères qui portèrent , dans ses diverses contrées , la guerre et tous ses désastres. On ne devait pas s’attendre à trouver parmi ces peuples, après le combat, le respect religieux pour des arts qu’ils appréciaient peu et pour des dieux qui n’étaient pas parmi les leurs: ce n’étaient plus de ces guerres où le sentiment national animant toujours les Grecs , même lorsqu’ils devenaient ennemis , semblait leur dire qu’un jour, oubliant leurs querelles , ils renoueraient leurs anciens liens.
Lorsque les Romains envahirent la Grèce et la Sicile, quoique leur goût pour les arts fût encore très-peu développé, et que leur rudesse républicaine ne sentît pas tout le prix des chefs-d’œuvre dont ils dépouillaient les pays qu’ils parcouraient en vainqueurs, ils les enlevaient parce que c’était du butin, et que des milliers de statues en bronze, en marbre, en or, répandaient un grand lustre sur leurs triomphes. Ces immortels trophées, dont on célébrait partout la beauté, ne devaient-ils pas perpétuer la mémoire de leurs victoires et de la ruine des nations soumises par leurs armes ! On eût dit qu’un génie ennemi de la Grèce ne l’avait couronnée de toute la gloire des arts, et n’avait réuni depuis plusieurs siècles un nombre immense de statues à Corinthe, à Sicyone, en Sicile, que pour offrir à la rapacité des Romains une proie plus magnifique, et pour faire briller d’un éclat inouï les triomphes de leurs généraux et de leurs proconsuls. Que de milliers de statues enlevées alors à la Grèce, arrachées à leur sol natal , allèrent s’engouffrer à Rome , qui n’en appréciait pas encore le mérite. Ce fut au prix de la ruine de la patrie des arts qu’on put en jeter les germes dans celle qu’on leur forçait d’adopter et où ils eurent tant de peine à se naturaliser. Mais c’était
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alors probablement encore plus la richesse de la matière que la beauté de l’art qui attirait les regards et enflammait les avides désirs des conquérants. S’ils enlevaient les statues de métaux précieux qui accroissaient ïes trésors de i état, ils n’en emportaient pas moins celles en marbre, dont ils ne connaissaient pas trop le mérite, mais dont les regrets des villes qu’ils en dépouillaient ïeur faisaient présumer la valeur. Syracuse (en 212 av. J. C.), Capoue, Cumes, Naples (en 211), l’opulente Tarente (en 209), eurent à déplorer ia perte de presque toutes les productions des arts qui les avaient embellies : les dieux, arrachés de leurs somptueux temples et de ieurs autels, allèrent en vaincus habiter les modestes temples de Rome; iis durent y produire un grand effet , et Rome eut lieu d’être étonnée de sa nouvelle magnificence, car jusqu’ aîors, et même plus tard, on n’y façonnait que des statues de bois et d’argile. La guerre quelle faisait alors à Antiochus, roi de Syrie, à Pyrrhus, roi d’Epire, ia rempîit de statues de marbre et de bronze, de vases d’or et d’argent. Ces fiers et rudes vainqueurs se plaisaient à mener en pompe à leur suite îes divinités des peuples conquis et dont avaient triomphé ies dieux de Rome; c’étaient des vassaux dont iis remplissaient leurs temples et qui venaient leur rendre hommage. Ce goût pour la magnificence publique qui avait saisi les Romains vers ia fin de la république , et auquel ie droit de ia guerre leur avait permis de se iivrer, iis ï’exercèrent de même pendant ia paix , et il gagna ies particuliers. La Grèce offrit encore une riche mine à leur rapacité, et ce fut ià que puisèrent à pieines mains ies généraux, les proconsuls et les empereurs, autant pour enrichir ieurs demeures que pour l'embellissement de Rome.
En voyant dans l’histoire le nombre immense de statues enlevées à la Grèce par les Romains, on est étonné qu’il pût y en exister encore : iï fallait qu’iî n’y eût pas une petite viïie , un village qui n’en possédât quelques-unes , pour que tant de pertes ne l’eussent pas tout à fait épuisée. Lors de ces prodigieuses déprédations des Romains , il n’y avait même plus , depuis longtemps , dans i’ancienne patrie des arts, assez de statuaires et de sculpteurs pour pouvoir remplacer en bronze et en marbre ies productions que ï’on avait à déplorer. Et d’aiileurs les continuelles agitations auxquelles iis étaient en proie ne leur auraient guère permis de se iivrer à ieurs travaux. L’histoire de ces temps de détresse ne nomme que bien peu
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d’artistes qui aient mérité qu’eHe nous en transmit les noms ; mais peut-être s’en trouve-t-iï parmi ceux dont les noms nous sont parvenus, sans ïes époques auxquelles ils appartenaient. Cependant, à la manière dont s’exprime Pline, on voit que chaque jour, lors des désastres de la Grèce , le nombre de ses artistes allait en diminuant , et que le temps approchait , où faible et languissante , elle n’aurait plus ni la force, ni même le désir d’en produire. Cet arbre majestueux , dont les rameaux vigoureux avaient embelli ie monde de ses admirables fruits, voyait sa sève se tarir, et iï ne devait bientôt plus en rester que le squelette; la Grèce ne vivait plus, pour ainsi dire, que de son ancien fonds , et nous verrons qu’il était encore loin d’être épuisé. Si l’on compare i’état où eïle était réduite à celui de sa prospérité ce n’était que de ïa misère , mais pour d’autres contrées cette misère était de la richesse : elle avait de quoi tenter et assouvir la cupidité de ceux qui l’opprimaient , et elle pouvait encore faire briller bien des pays des plus belles productions des arts. Il y en avait d’ailleurs qui , par leur beauté , excitaient les désirs , mais que la grandeur de leurs masses colossales ne permettait pas de transporter facilement, et qui, pendant longtemps encore, purent se soustraire à l’avidité romaine. Quelquefois aussi elle était retenue parle respect qui entourait et protégeait les statues, objet d’un culte universel; les temples , asiles pour les hommes , en étaient aussi pour leurs divinités , et ce n’était que l’oubli de tous ïes devoirs et l’impiété qui pouvaient se hasarder à les en arracher. Le temps n’était pas encore venu où la conquête et la puissance étendirent de toutes parts l’abus de leurs forces et ne respectèrent plus rien.
Cependant nous avançons vers ces temps, et lors de la guerre contre Persée, dernier roi de Macédoine (188 av. J. C.), l’Étolie, Céphalonie et Ambracie se virent enlever plus de cinq cents statues en marbre et en bronze, et, parmi ce grand nombre , iï y en eut probablement beaucoup qui n’étaient pas seulement l’ornement des villes , mais qui devaient être consacrées au culte. L’on sait en outre qu’il en fut détruit une grande quantité dans les temples où la guerre désastreuse contre les Étoliens et les Macédoniens portaient le fer et la flamme, et que ce fut de soixante et dix villes que l’on enleva la fouie de statues des plus grands maîtres, en or, en argent et en ivoire, qui firent briller d’un éclat inconnu jusqu’alors ie triomphe de Paul-Émile (167 av. J. C.). Scipion , le second Africain, tint
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moins à embeïlir îe sien des statues qu’il trouva à Carthage (146 av. J. C), et il eut la générosité de les rendre aux diverses villes de la Sicile , auxquelles les avaient prises les Carthaginois. Il est bien à croire que l’historien Polybe, l’ami intime de Scipion, et le confident de tous ses projets , contribua beaucoup à confirmer le héros , vainqueur de Carthage dans ces sentiments de générosité. Polybe était tout à fait opposé, et on le voit par un beau fragment de son admirable histoire (l), à ce que l’on dépouillât des chefs-d’œuvre de leurs arts les pays que l’on soumettait par la force des armes, et il
(1) Voici ce beau fragment du livre IX, de Polybe. Fragm. iv :
“Si les Romains ont eu raison, et s’il était « de leur intérêt de transporter dans leur « patrie les richesses et les ornemens des « villes conquises.
« Les Romains résolurent donc de trans- « porter dans leur patrie les ornemens dont « nous avons parle' , et de n’en rien laisser « dans les villes qu’ils avaient soumises à «leur domination. Savoir maintenant s’ils « ont eu raison , et s’il était de leur intérêt « d’en agir ainsi , ce serait le sujet d’une «longue discussion. II y a plus de raison « de croire qu’ils ont eu et qu’ils ont en- « core tort de le faire aujourd’hui. Si c’é- «tait en dépouillant ainsi les villes qu’ils «eussent commencé à illustrer leur patrie, « il est clair qu’ils auraient bien fait d’y « transporter ce qui en avait augmenté la «puissance et la gloire; mais si c’est par «une manière de vie très-simple et par un « éloignement infini du luxe et de la magni- « ficence qu’ils se sont soumis les peuples «chez qui il se trouvait le plus de ces or- «nemens, et les plus beaux, il faut recon- « naître qu’ils ont fait une grande faute de « les enlever ; car quittant les mœurs aux- « quelles on doit ses victoires pour prendre «celles des vaincus, et se charger en les «prenant de l’envie qui accompagne tou- « jours ces brillans dehors d’une grande «fortune, ce qui est la chose du monde « que les puissances doivent craindre le «plus, c’est assurément une conduite qui «ne se peut excuser; loin de faire des
»vœux pour la prospérité de gens qui ont « envahi des richesses étrangères aux- « quelles on porte envie, on a compassion « de ceux qui en ont été d’abord dépouillés, « et quand le bonheur prend de nouveau «accroissement, qu’il attire à lui tout ce « que les autres possédaient , et qu’il étale «ses richesses aux yeux de ceux qui en « ont été privés , de là , au lieu d’un mal «il en arrive deux; car cc n’est plus des «maux d’autrui que ces spectateurs ont « compassion , c’est d’eux-mêmes lorsqu’ils «se rappellent leurs propres malheurs, et «alors non-seulement l’envie, mais encore « la colère les transporte contre ceux que «la fortune a élevés sur leurs ruines; car « l’on ne peut guère se souvenir de ses an- « ciennes calamités sans en haïr les auteurs. « Si les Romains n’eussent amassé dans «leurs conquêtes que de l’or et de l’argent. « ils ne seraient pas a blâmer. Pour parve- «nir a l’empire du monde , il fallait ne'ces- «sairement ôter ces ressources aux peuples « que l’on voulait vaincre et se les appro- « prier. Mais pour toutes les autres richesses « il leur serait plus glorieux de les laisser «où elles étaient, avec l’envie quelles at- « tirent, et de mettre la gloire de leur «patrie, non dans l’abondance et la beauté « des tableaux et des statues , mais dans la «gravité des mœurs et la noblesse des sen- « timens. Au reste je souhaite que les con- « quérans a venir apprennent par ces ré- « flexions à ne pas dépouiller les villes « qu’ils, se soumettent , à ne pas faire des «malheurs des autres peuples l’ornement « de leur patrie. »
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avait l’opinion que nous avons émise plus haut, que c’était une des causes les plus puissantes pour perpétuer les haines. Aussi, n’eût-ce été que par politique, Scipion aurait eu raison d’avoir la générosité de ne pas enlever aux pays conquis les statues de leurs dieux et de leurs grands hommes. L’éloquence et ïa sagesse de Polybe ne sauvèrent pas de ï’exif les chefs-d’œuvre de Corinthe et des autres villes de ï’Achaïe et de la Grèce; il ne réussit qu’à préserver de la destruction les statues et les monuments érigés à son illustre compatriote , le grand Philopœmen, contre la mémoire et ïes vertueux exploits duquel s’acharnèrent les Romains.
Mais on dirait que la fatalité qui poursuivait la Grèce ne ramenait ïes statues dans leur ancienne patrie que pour l’accabler une seconde fois du chagrin de leur perte, et pour offrir bientôt une plus riche proie à l’avidité insatiable de Verrès. Quelque peu de cas que Mummius , le vainqueur de Corinthe et le Midas de cette époque , fît des statues et des tableaux, cependant, comme il était glorieux et de convenance d étonner Rome par ïa magnificence d’un triomphe digne d’une conquête teïïe que celle de Corinthe (146 av. J. C.), moins généreux que Scipion et Polybe, iï en emporta tout ce que cette superbe ville et ïa contrée de Sicyone possédaient de productions des arts. Le nombre des statues et des tableaux fut si prodigieux , que , sans nuire à ïa pompe de son entrée triomphale , il put en prêter à Lucuïïus un grand nombre pour orner un temple dont il faisait ïa dédicace. On est tenté de ne pas faire trop de reproches à ce riche et élégant Romain, amateur des arts, et homme de goût, d’avoir oublié de ïes lui rendre , quand on sait le peu de prix qu’attachait à ces chefs-d’œuvre ce Mummius, aussi ignorant qu’il était bon et brave. Iï ne pensa même pas à les réclamer de Lucuïïus, et personne n’ignore qu’il avait menacé ïes entrepreneurs des transports militaires de les contraindre à faire faire d’autres statues à leurs frais s’ils venaient à perdre ou à briser celles qu’il leur confiait.
De toutes parts ïes statues abandonnaient ïa Grèce et les pays conquis, et ce qui restait encore de sculpteurs, quittant des contrées qui ne ïeur offraient plus de ressources et passaient sous d’autres lois, se laissaient transporter, à la suite de leurs ouvrages ou de ceux de leurs prédécesseurs, sous un ciel nouveau, et dans cette Rome qui ruinait leur patrie et où l’on commençait à les appeler pour tâcher d’y naturaliser ïes arts. Peut-être trouvaient-iïs
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dans leur malheur queïque consolation à ne pas perdre de vue les objets de ïeurs affections, de leurs études, et de l’intérêt de toute leur vie : c’étaient des amans qui , accompagnant leurs maîtresses dans l’esclavage, allaient partager avec elies toutes les vicissitudes qui les attendaient dans une terre étrangère pour eux, et qui i’était presque encore aux arts que l’on y transpïantait , mais qui ne devaient jamais s’y acclimater aussi bien qu’en Grèce. C’eût été en vain qu’ils se seraient flattés d’y retrouver cette chaleur de sentiment, cette pureté de goût, ce génie inspirateur et passionné pour le beau, qui, après leur avoir fait pousser de si profondes et vigoureuses racines, les avaient portés à un si haut point et fait briller d’un si vif éclat sur le sol de la Grèce.
Il est à croire que , parmi les artistes qu’entraînait à sa suite la victoire comme de nouveaux colons, il n’y en avait que très-peu qui eussent quelque renom en Grèce, ou qui en aient acquis dans la patrie qu’on les forçait d’adopter; car Pline ne nous en a fait connaître presque aucun. N’est-il pas à présumer que, s’ils avaient laissé de ïa réputation , il n’eût pas manqué de nous en faire part , ne fût-ce que pour montrer que Rome ne leur était pas contraire , et qu’ils y avaient conservé et exercé avec le même succès qu’en Grèce le talent qu’ils en avaient apporté ?
Rome s’encombrait de statues , et il fallait qu elle en possédât une incroyabie quantité , pour que le fastueux Scaurus (126 av. J. C.), ce Scaurus , dans le palais duquel feu mon ami l’habile et spirituel Mazois, dans un charmant ouvrage , a réuni avec tant de talent, d’érudition et de goût , tout le luxe et l’effrayante magnificence de la prodigalité romaine; pour que Scaurus, dis-je, ait pu disposer de trois mille statues , et seulement pour ajouter à ia pompe du théâtre , où il ne devait que pendant un mois donner des spectacles à quatre-vingt mille Romains en i’honneur de leurs triomphes. Trois mille statues pour un seul théâtre qui ne doit servir qu’un mois , et réunies par un seul particulier ! Quelle est la ville moderne , le pays qui pourrait en rassembler un aussi grand nombre? Rome actuelle même ne saurait offrir à beaucoup près cette richesse qu’étalait le magnifique Scaurus , et qui n’était que peu de chose auprès de ce que possédaient Rome et quelques-uns de ses opuïens particuliers. Et que serait-ce de nos autres capitales? Mais Rome était alors celle de tout le monde connu, et tout était sacrifié au faste de sa gloire et aux exigeans plaisirs,
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aux caprices désordonnés et insatiables du peuple-roi. Ce fut la vanité encore plus que le goût des arts qui remplit Rome de leurs productions enîevées aux pays conquis. Les chefs-d’œuvre n’étaient alors pour les Romains que de brillans trophées de leurs victoires. Aussi avec quelle âpreté SyHa (86 av. J. C.) ne dépouilla-t-il pas Athènes, Elis, Epidaure, Delphes, de ce qu’il leur restait de plus beau. Son ambitieuse rapacité n’épargna rien, pas même les temples. Avec quel orgueil ne déploya-t-il pas à Rome tout ce qu’iï avait emporté de ces villes célèbres , et tout ce que mirent à sa discrétion ses nombreux et brillans triomphes sur le grand Mithridate. Mais SyHa ne s’était rien réservé et c’était pour l’état qu’iï avait accumulé tous ces trésors. Chaque jour, celui de Rome voyait accroître ses prodigieuses richesses. Son temple de Jupiter Capitolin, celui de la Fortune, à Préneste , furent ornés des colonnes et des statues arrachées au temple de Jupiter Olympien, à Athènes ; et ce dieu devait voir avec quelque peine que si on l’enrichissait d’un côté on le ruinait de ï’autre. II est vrai que sa statue colossale en or et en ivoire de son temple à Oïympie, le chef-d’œuvre de Phidias et l’admiration du monde, avait été jusqu’alors respectée , et on l’adora longtemps encore , brillante de beauté , dans son auguste sanctuaire.
C’était moins le gouvernement de Rome que ses généraux et ses proconsuls qui travaillaient avec tant d’activité à la ruine des pays conquis. Que de statues, dont une seule eût fait l’honneur d’une ville entière, Verrès, ce fougueux et rapace amateur, n’arracha-t-il pas à la Sicile, à l’Asie Mineure par ses odieuses concussions et ses déprédations! Un deuil général couvrit Ségeste, Agrigente, Enna, Catane, Messine, Séïinonte, lorsqu’elles se virent arracher leurs divinités antiques et vénérées , et dont ïa plupart étaient des merveilles de la statuaire , et nous entendons encore dans ïes éloquentes et foudroyantes Verrines de Cicéron, retentir les plaintes et le désespoir de ces villes désolées et leurs imprécations contre le sacrilège proconsul. A l’aide de ses deux chiens de Cybire, c’était ainsi que Verrès nommait deux artistes médiocres qui, furetant à son profit, lui dénonçaient ïes ouvrages remarquables, il avait réuni la plus belle collection de chefs-d’œuvre dont Rome même alors ne sentait pas toute ïa valeur; mais il avait ruiné ïes contrées livrées à son pouvoir arbitraire et y avait ïaissé en horreur un nom devenu synonyme de spoliateur ; iï est vrai que depuis , aux temps anciens et chez les mo-
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dernes , d’autres auraient pu le remplacer et être stygmatisés de la même infâme célébrité.
Si le triomphe de Pompée, après ses victoires sur Mithridate, dont l’immense trésor fournit à plusieurs triomphes , brilla de la plus grande magnificence , ce fut moins par les statues que par une quantité considérable de productions des arts d’une haute valeur intrinsèque, mérite auquel étaient très -sensibles îes conquérans du monde. C’était une longue suite de monuments en argent et en or; des couronnes d’or à l’infini; les images des provinces et des villes conquises , leurs plans en relief, relevés et rendus plus précieux par les plus riches métaux, unis à î’ivoire et à l’éclat de l’ambre. On admirait dans fa pompe ou F apparcitus de ce triomphe une briffante réunion de vases en jaspes, en agates des quafités les pfus rares que pût produire fe sofeif de FOrient et du travaif fe pfus merveiifeux, et de ces vases murrhins si recherchés afors, sur îesquefs on a tant discuté et que l’on connaît peut-être encore si peu. Parmi toutes ces richesses, dépouilles de Mithridate, Fceif était ébfoui par Famas et Fécfat des pierres précieuses fes pfus beïfes, et fe petit nombre d’amateurs écfairés qu’il pouvait y avoir afors à Rome, pressentaient tout fe pfaisir que feur offriraient fes superbes coffections de pierres gravées que fe roi de Pont avait recueillies à grands frais et avec choix en Grèce et en Orient. Ce fut ce triomphe de Pompée qui commença à répandre fe goût des pierres gravées à Rome où bientôt if devint une fureur. Le peu d’artistes grecs qui s’y étaient étabïis vers fa fin de fa république y avaient excité fe sentiment des arts, et ils commençaient à s’y trouver moins étrangers; déjà Fon y citait, dans feurs diverses branches, quelques hommes qui ne manquaient pas d’un certain tafent et dont fes utiles feçons et fes exempfes préparaient fe siècle d’Auguste et ceîui des Antonins.
Lorsque Auguste vint avec ses grandes et sages idées , et qu’aidé des hommes habites qui l’entouraient, et dont if protégeait et excitait fes talents , if eut solidement établi sur fes ruines de fa répubfique , Fempire que Juïes César n’avait fait qu’ébaucher, if favorisa fes arts de tout le pouvoir de ses richesses et de son goût éclairé. Ifs furent honorés; fes Romains, y trouvant quefque attrait, sentirent qu’ils pouvaient embeïfir fe repos auquef leur ardeur bouiïfante se soumettait impatiemment après leur fongue habitude des succès bruyans de fa guerre ; et ifs se familiarisaient avec Fidée de ne pfus
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regarder les artistes comme des esclaves plus adroits mais moins utiles que ceux qu’ils employaient aux travaux de la terre ou à forger leurs armes. Auguste leur offrant les moyens d’exercer en grand leurs talens et de leur donner tout leur développement s’en servit activement à changer en marbre cette Rome quil n avait trouvée que de briques. Cette nouvelle école romaine , créée par les triomphes de la fin de la république, avait succédé à l’ancienne importée en partie par les Étrusques. Elle devait être tout à fait grecque ; non comme elle eût pu fêtre au temps de Périclès ou d’Alexandre le Grand, mais avec les altérations amenées en Grèce par ïe temps, par le relâchement des anciens principes de fart et à Rome par les changements que lui avaient fait subir la beauté moins pure et pour ainsi dire moins statuaire des modèles , les mœurs , les usages et les costumes. Ces costumes différaient de ceux des Grecs : moins simples et découvrant moins le corps ils n’étaient pas aussi favorables à la sculpture. Les artistes grecs , adoptés par Rome , s’y étaient sans doute soumis en s’y naturalisant et ils avaient dû , par la force de f habitude et du climat , perdre du caractère grec et se rapprocher de celui des Romains; mais cependant cette école, plus voisine de son origine que celles qui ïa suivirent, avait mieux conservé les principes des artistes grecs, aussi trouve-t-on dans les ouvrages du temps d’Auguste une chaleur de conception et une fermeté d’exécution qui décèlent î’inspiration et i’imitation des grands modèles, et qui ne se soutinrent pas toujours au même degré.
De toutes parts, à la voix d’Auguste, s’élevèrent de pompeux monumens et le plus sûr moyen de ïui faire sa cour était d’entrer dans ses vues sur sa Rome qu’il voulait porter au plus haut point de splendeur. Ii voyait avec plaisir ïes personnes de sa famille, ses favoris, Livie, Octavie, les Agrippa, îes Poilion et tant d’autres riches Romains employer noblement leurs immenses fortunes à lutter avec lui de magnificence dans îes monumens qu’ils érigeaient à côté des siens. Rome profitait de cette généreuse émulation ; on avait tant d’actions de grâces à rendre à tous îes dieux ; et la reconnaissance peupla de chefs-d’œuvre les temples nombreux qu’eîîe leur dédiait.
Lorsque Auguste eut pacifié le monde et fermé le temple de Janus , son règne tranquille devint pour les beaux-arts , aussi bien que pour les lettres , le siècle d’or de Rome. Après avoir triomphé de Marc- Antoine iï avait emporté d’ Alexandrie , la viîle la plus opu-
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ïente après Rome, une foule de statues du premier ordre, enlevées à la Grèce et à l’Asie Mineure par ie triumvir pour en faire hommage à Cléopâtre. L’empereur acquit en outre de tous côtés des statues dont il paya la valeur. La Grèce n’était plus mise à contribution ni livrée au pillage des proconsuls et des généraux, et elle avait la liberté de jouir en sûreté des monumens de fa sculpture qui avaient survécu à ses désastres. Et d’ailleurs Rome pouvait, acquérant chaque jour, vivre de son fonds ou de ses propres revenus ; les artistes grecs ayant développé le goût des Romains et formé des écoles , on n’avait plus besoin de dépouiller la Grèce, et Rome elle-même avait ses artistes et produisait de beaux ouvrages.
Si les arts avaient continué sous les successeurs immédiats d’Auguste à fleurir comme sous ce grand prince , si l’on y eût porté le même intérêt, n’ayant rien à désirer sous le rapport des encouragements qu’ils eussent trouvés dans les richesses de Rome, ils se seraient entièrement relevés et eussent peut-être remonté au rang qu’ils occupaient dans l’ancienne Grèce. Mais le successeur d’Auguste, le farouche et soupçonneux Tibère , malgré tout son esprit , fut foin de les protéger. S’il laissait tranquilles fa Grèce et ses statues , ce n’était que par insouciance ; si elles eussent pu lui procurer un instant de plaisir, il les eût fait toutes enlever. II n’appréciait celles de Rome et les peintures que lorsqu’elles pouvaient servir à ses débauches et y ajouter du piquant, et les arts souillaient plutôt qu’ils n’embellissaient ses palais à Rome et sa honteuse retraite à Caprée. Ils ne furent guère plus heureux et plus honorés sous Caïigula , qui , après avoir fait espérer un beau règne, devint un tyran et un fou. Les écoles recréées par Auguste furent négligées ; et , si les artistes étaient employés , ce fut surtout à remplacer par la tête de ce monstre celles des statues qu’il fit enlever en grand nombre à la Grèce , par son émissaire Memmius Régulus. Combien n’y en eut-il pas alors de mutilées ; que de dieux et de héros des anciens temps furent rabaissés à n’être plus que des Caïigula. II est bien à croire que c’était le sort réservé au Jupiter Olympien de Phidias , si l’on avait réussi à le transporter à Rome. La grandeur de ce colosse et la manière dont avait été combiné par Phidias l’assemblage de ses diverses parties le sauvèrent probablement encore plus que le respect qu’on lui portait. On craignit, en l’enlevant , de le détruire et de ne pouvoir plus le reconstruire ; mais il est bien à présumer qu’il ne fut pas laissé dans son intégrité et qu’il y
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eut plus d’un emprunt sacrilège fait à i’or dont il était revêtu, et aux ornemens si riches et si variés qui en décoraient ïe trône et la base. Que d’anciennes statues durent être les victimes de leur métamorphose lorsqu’ après ia mort de cet odieux empereur la vengeance publique poursuivit sa mémoire et détruisit ses images. Elle ne s’arrêtait sans doute pas à briser sa tête , et ie reste , qu’on eût pu rendre à son premier état , éprouvait le même sort.
Claude ne persécuta pas les arts mais il les protégeait mai et sans goût , et ii détruisit plus d’un chef-d’œuvre de sculpture et de peinture dont , par enthousiasme pour son grand-oncle Auguste , il faisait remplacer les têtes par celles de cet empereur ; et cependant Claude aimait les grands et beaux monumens : le port d’Ostie , d’immenses aqueducs et l'admirable émissaire du lac Fucin, aujourd’hui de Ceiano dans les Abbruzes, en font foi.
Sous Néron, les marbres de couleur et le porphyre, qui du temps de Claude s’étaient introduits avec assez de peine à Rome, prirent une grande vogue. On fit des statues de marbres de couleurs variées , et dont probablement ïes têtes et ïes extrémités ou du moins les mains étaient en marbre blanc ou en bronze. Le goût pour fa mode , surtout à cette époque , était très-vif chez les Romains , et il est bien à présumer que ceïle-ci aura nui à beaucoup de statues antiques en marbre blanc , dont on aura pris les têtes et peut-être les mains et les pieds, pour les mettre sur des corps en marbre de couleur ou en bronze , et l’on n’aura ensuite attaché que peu de prix au tronçon de ïa statue mutilée; il doit s’en être perdu un grand nombre de cette manière. Néron tenait beaucoup plus à la richesse qu’à la beauté réelle des productions de l’art ; et on ie voit par la fantaisie qui lui prit de dorer une admirable statue de bronze d’Alexandre le Grand de la main de Lysippe ; ce qui produisit un mauvais effet , et, lorsqu’on voulut enlever for épais dont on l’avait couverte , cette opération , de même que ia première , faite à ce qu’il paraît peu adroitement , fit un grand tort au beau bronze du statuaire favori du héros macédonien. II est hors de doute que Néron , prodiguant à sa maison dorée , dont la grandeur ne le cédait guère à celle d’une ville , ïa magnificence ia plus effrénée y avait réuni tout ce que l’art avait produit de plus beau et surtout de plus riche. Mais ii ne se faisait pas scrupule d’ajuster les chefs-d’œuvre anciens à sa guise et selon les dispositions qui lui convenaient.
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