Domitia. N° 250, pï. xv, 15 lig. (l), marbre de Luni
II est très-rare que les inscriptions nous offrent en entier, et avec toutes les formules consacrées, le texte même des actes ou des contrats, soit des particuliers entre eux, soit des villes avec les particuliers, et il l’est peutêtre tout autant que les vicissitudes auxquelles ces monumens ont été' exposés, pendant tant de siècles, les aient respectés, et qu’ils nous parviennent dans un aussi bel état de conservation que ce précieux marbre, l’une des antiquités épigraphiques romaines les plus curieuses parmi celles qui ont été découvertes, en assez bon nombi'e, dans les ruines de l’ancien municipe de Gabies. Cette petite ville se vantait d’une haute antiquité : comme Rome, elle était fdle d’AIbe la longue; Romulus et Remus y avaient passé leur enfance. Dans les commencemens de Rome, Gabies, grande et populeuse alors, résista longtemps, et souvent avec avantage, à la future maîtresse du monde. Elle s’unit même aux exilés de Rome et de plusieurs autres villes du Latium qui fuyaient la tyrannie de Tarquin le Superbe pour le renverser, II se vit obligé d’ajouter à la défense des murs de Rome du côté de Gabies, qui souffrait moins des désastres de la guerre que Rome, et ce fut au point que la plupart des Romains désiraient à tout prix la paix avec les Gabiens. Ce ne fut enfin que par la ruse et l’indigne trahison de son fils Sextus qu’il parvint à s’emparer de cette ville, dont son fils devint roi, et où Tarquin se retira lorsqu’il fut chasse de Rome (2). On sait que Gabies était située entre Rome et Préneste, presque à moitié chemin, entre les voies Valéria et Latine, à gauche de celle-ci (3), à cent stades ou près de treize railles de Rome (4). Les Romains y avaient pris plusieurs de leurs usages, leur manière de se ceindre à la gabienne pour le combat ou pour être plus agiles et plus dispos, et les augures ou les auspices pris sur le territoire de Gabies avaient autant de crédit que ceux qu’on consultait dans l’enceinte sacrée de Rome. Quand on connaît les titres de cette ville et qu’on sait, par Denys d’Halicarnasse , qu’aux temps où elle llorissait, elle ne le cédait à aucune autre ville, on est moins étonné de ce qu’elle prend dans notre inscription le titre fastueux de république éternelle, et on ne fait que sourire en la voyant s’enfler et vouloir s’assimiler à Rome. Mais
(1) Cette inscription n’a que 15 lignes sur le marbre; mais, à cause de la longueur des lignes, elles ont e'te' replie'es sur la planche, ce qui paraît les porter à 24.
(2) Denys d’Halicarnasse, Ant. rom., 1. IV, c. Lxxxv. Voy. aussi Tite-Live.
(3) Strab., l.V, c. m, § 9, p. 238; Den. d’Halicam., 1. IV, ch. lui.
(4) D’après ce que rapporte Denys d’Halicarnasse, Ant. rom., 1. I, c. Lxxxiv, il paraîtrait qu’il y avait deux Gabies, et que celle où furent eleve's Romulus et
Remus e'tait tout près du mont Palatin , tandis que l’autre, celle dont il est ici question , beaucoup plus conside'rable , e'tait à environ quatre lieues de Rome. Suivant Solin, c. vin, notre Gabies avait été fonde'e par deux frères, Gabicius et Bius venus de Sicile , avec l’antique colonie des Stcult. Le savant Mannert, dans son excellente Ge'ographie, e'd. de 1823, ne dit que peu de chose de Gabies, et il a omis de parler des importantes de'couvertes qui y ont été faites en 1792.
LATINES
cette ville, par la suite des temps, des conquêtes des Romains, des reVoIutions et de l’irruption des Gaulois, Senonnes, en Italie, avait perdu toute son importance et sa population. A l’epoque de Denys d’Halicarnasse et d’Horace, elle était presque de'truite; ce n’etait plus rien (1), et les ruines imposantes de ses hautes et longues murailles, de ses anciens et somptueux monumens, de son temple de Junon Argienne, témoignaient de quel point brillant elle était tombée dans une sorte de néant, qui avait mis en vogue le proverbe Gabiis desertior, atque Fidenis, «plus désert que Gabies et «que Fidènes,« pour exprimer la solitude ou le manque d’habitans (2), et il n’y avait plus, pour toutes maisons, que quelques chétives hôtelleries le long de rues bordées autrefois de riches édifices.
Ce ne fut que sous Auguste, et peu de temps peut-être après les regrets exprimés par Denys d’Halicarnasse et par Horace, qu’on Jeta les regards sur cette antique ville désolée, et que l’on s’occupa de la relever de ses ruines (3). Il paraît que sous Adrien et sous les Antonins, elle était déjà montée à un assez haut point de splendeur, et l’on voit par les inscriptions qui y ont été découvertes qu’elle avait des temples, des bains, de beaux édifices, et que, comme les grands municipes des environs de Rome, elle était régie par un sénat composé de ses décurions, des quatuorvirs, des sévirs augustaux et d’auti'es magistrats considérables. Il y en avait même de grandes familles romaines qui, habitant ordinairement Rome, étaient en même temps citoyens de Gabies par les possessions qu’ils y avaient. C’était un moyen d’être utile, près du sénat romain, à la ville dont ils prenaient les intérêts devenus les leurs, et qui les regardait comme ses pati’ons.
Si l’on Juge Gabies par les monumens qui ont été découverts dans ses ruines, ce devait être une jolie ville; ses carrières de pierres rougeâtres, le long de l’Anio, étaient renommées, et selon Strabon (4) une partie de Rome en avait été bâtie. Presque toutes les statues et les bustes qu’on y a trouvés en assez grand nombre (5), et qui font aujourd’hui l’ornement du Musée
(1) Denys d’Halicarn., I. IV, c. lui.
(2) Hor., Epist., I. I; Ep. Il, 6; — Juv., 5, iii, 192; VI, 56; x, 100. — Horace , \Juve'naI et Virgile re'unissent presque toujours Gabies et Fidènes comme de très-petites villes presque de'sertes.
(3) D’après un passage d’Horace, Epist., I.I, Ep.xv, 9, et un de Juvenal, Sat.vu, 4, cite's par Visconti , et qui avaient e'chappe' à Cluvier, àVoIpi et aux autres écrivains qui ont écrit sur Gabies, il se pourrait bien que cette ville abandonnée eût dû en grande partie sa renaissance à des bains minéraux froids qui prirent de la vogue sous Auguste , auquel il paraîtrait que son habile médecin Antonius Musa les avait ordonnés. Ces bains, fréquentés par cet empereur, durent attirer une grande
quantité de monde. Partageant la célébrité de ceux de Baïes et de Pouzzole, ils leur firent tort; mais ils contribuèrent sans doute beaucoup à repeupler et à embellir Gabies.
(5) La plus grande partie des antiquités trouvées à Gabies, et qu’a publiées Visconti , font partie du Musée royal, qu’elles sont venues enrichir avec les autres monumens de l’immense et belle collection Borghèse. Voici la liste des statues, des bustes et des autres antiquités. Le premier numéro indique celui des planches des Monumenti Gabini, de Visconti; le second est le numéro d’ordre du Musée de Sculpture antique et moderne; le troisième , celui des planches de cet ouvrage, et le
INSCRIPTIONS
royal, sont remarquables par leur travail et par la beaute de leur marbre. Je ne citerai ici, parmi ces statues, que notre charmante Diane de Gabies, Claude, Germanicus, Nemesis, et, parmi les bustes, que ceux d’Agrippa, de Corbulon, de Plautille, de Septime Sevère, de Geta, de Gordien Pie, productions pour la plupart d’une grande beaute, qui, si elles sont de sculpteurs de Gabies, font honneur à son ecole, ou, si elles proviennent de mains étrangères , parlent en faveur du bon goût de cette ville dans le choix des artistes et de leurs ouvrages. On voit par les personnages que représentent ces statues et ces bustes, et par des inscriptions qui vont jusqu’à l’an 220 de notre ère, que cette ville redevint très-florissante pendant plus de deux siècles. L’on n’y a presque rien trouve' qui ne mérite de tenir un rang distingué parmi ce que nous a légué l’antiquité romaine.
C’est au prince Marc-Antoine Borghèse, aidé des conseils et de l’active coopération du peintre écossais Gavin Hamilton, que l’on doit les belles découvertes faites, en 1792, à Castiglione sur l’Anio, dans l’emplacement de l’ancienne Gabies, dont on n’a plus douté d’après les inscriptions qui y ont été trouvées, et qui parlent de cette ville et de plusieurs de ses babitans. Notre inscription la plus importante de celles qui y ont été rendues à la lumière a été savamment interprétée par l’illustre Visconti dans son inté- » ressant ouvrage sur les monumens de Gabies placés à la magnifique Villa Pinciana par le prince Borghèse. Il y a développé les ressources de l’érudition la plus solide et la plus variée; et nous nous estimons trop heureux de pouvoir le suivre comme guide dans ces recherches archéologiques. Au reste, à quelques fautes et à quelques irrégularités d’orthographe près, et
quatrième est le nume'ro du Musée royal des antiques du Louvre. — Les statues dont j’indique que les têtes ont été rapportées n’ont reçu leurs noms actuels que des têtes qu’on y a ajustées et qu’on a cru pouvoir leur convenir.