Vasque, n° 65, pl. 241, marbre blanc
Cette vasque, élégante de forme et d’une exécution très-soignée, placée il y a quelques années au musée des Petits- Augustins, ornait jadis les jardins du beau château de Gaillon, construit à grands frais par le cardinal Georges d’Amboise, qui, dans son ministèi'e, sous Louis XII, sans grever le trésor et sans établir de nouveaux impôts, rendit de si grands services aux lettres et aux arts, qu’il aimait avec zèle et avec un goût éclairé. Ce fut
GALERIE d’aNGOULÈME.
en 1500 qu’il confia, dit-on, à Frà Giocondo, ou frère Joconde, la construction de ce magnifique édifice, qui, de même qu’Anet, Ecouen, attestait la splendeur et le goût du xvi® siècle, et qui a disparu dans les temps malheureux. 11 en existe encore quelques débris, d’une grande richesse d’ornemens, dans les cours des Petits-Augustins, aujourd’hui école des Beaux- Arts, dont ils sont les plus beaux ornemens, et l’on trouve les plans, des vues et des coupes de ce chateau et des autres, dans plusieurs ouvrages, entre autres dans celui de du Cerceau. Après avoir bien considéi'é les ornemens de cette jolie coupe, dont le pied et le bord supérieur sont décorés d’une couronne et d’un bandeau lleurdeljsés, je croirais volontiers que ce dut être un présent de Louis XII à son sage et vertueux ministre. Les fleurs de lys indiqueraient assez un don royal; et d’ailleurs on peut, au-dessous du bandeau qui borde la coupe, remarquer quatre têtes hérissées, et qui semblent être celles du porc-épic, et l’on sait que Louis XII avait pris pour emblème cet animal, avec la devise eminus cominus, «de loin, de près,» qu’il faisait mettre sur tous les édifices qu’il élevait. Ainsi cette vasque a pu provenir de la munificence du roi, père du peuple, envers un ministre qui veillait si bien à ses intérêts, et elle fit partie d’une belle fontaine qui ornait l’une des cours ou les Jardins de Gaillon. [Haut. 2“,209 = 6 pi. 9 po. 8 li.]
Jean Joconde, né à Vérone vers 1550, se distingua, dès son plus jeune âge, par son goût et ses talens pour les belles-lettres et pour les arts, et par les immenses et rapides progrès qu’il y fit. Dans un voyage d’Italie, il mesura et dessina un grand nombre de monumens antiques; il recueillit plus de deux mille inscriptions antiques dont il fit présent à Laurent de Médicis. Regardé comme un des premiers littérateurs de son siècle, il eut l’honneur d’étre le maître de Jules-César Scaliger, et il fut lié de la plus étroite amitié avec les savans les plus célèbres de son temps, tels que Sannazar, Budée, Aide Manuze, Domizio Calderino et tant d’autres. Jean Joconde devint aussi habile architecte. Appelé en France par Louis XII, il construisit, en pierre, de l’an 1500 à 1507, le pont de Notre-Dame, qui auparavant n’était qu'en bois. On avait de lui l’édifice de la Chambre des comptes, brûlé en 1737, et la Grande-Chambre ou Chambre dorée, du parlement de Paris. Il n’est pas aussi positif qu’il ait bâti Gaillon ; car le cardinal d’Amboise fit élever ce château, selon les uns, de 1490 à 1500, selon d’autres, en 1505, et Joconde partit en 1506 de France, où il ne vint qu’en 1499. Il est vrai qu’il eût pu confier à ses élèves l’exécution de ses plans et de ses dessins; ce qui eut lieu pour le pont Notre-Dame, terminé après son départ. De retour en Italie, Joconde fit, dans le canal de la Brenta, des travaux de la plus grande utilité pour la ville de Venise; il fortifia Trévise. II avait été question de refaire sur ses plans le pont de Rialto à Venise ; ce projet embrassait sur les deux rives un vaste espace de terrain , et il paraît, d’après Vasari, que c’eût été de la plus grande magnificence. Le chagrin de se voir, à la suite d’intrigues, préférer un mauvais architecte, Zanfragnino, qu’on chargea du pont fort laid qui existe aujourd’hui, lui fit quitter Venise pour toujours. Joconde rendit aussi de grands services à la littérature, eu publiaut une édition des Lettres de Pline, beaucoup plus considérable que les autres; un Vitruve avec des planches en bois , et dont le premier il expliqua une foule de passages jusqu’alors mal compris; les Commentaires de César, et plusieurs autres auteurs. En 1514, Léon X le fit venir à Rome pour concourir à la construction de Saint-Pierre avec le Bramante, Michel- Ange, Raphaël, San-Gallo, etc. Joconde, comblé d’honneurs, mourut dans un
BAS-RELIEFS DES XVI% XVII® ET XVIIl® SIÈCLES. 821
âge très-avancé J mais on est incertain sur i’époque et le lieu de sa mort. Voy. Vasari, t. IV ; préface, par Guillaume Délia Valle, p. 45 et suiv.