RUINES ET BAS-RELIEFS D’ASSOS
Assos, en Mysie, partie de la Troade, sur la côte d’Asie, aujourd’hui Asso, près du village de Behrem , était une ville très-ancienne. Cependant Homère n’en parle pas, et sa situation pittoresque aurait prêté à ses descriptions. Suivant un ancien historien, cité par Strahon, page 610, elle dut sa fondation aux Méthymnéens de Lesbos ; d’après Hellanicus , c’était une ville éolienne. Tout ce que nous savons d’Assos se réduit donc à quelques lignes de Strahon et à quelques mots de Pline. Il paraîtrait que ce fut une des possessions passagères de ces antiques et turbulens Léléges de Carie, peuples sans cesse errans, sortis, aux temps les plus reculés, avant Cécrops (xvi“ siècle avant notre ère) , des contrées entre le Pont-Euxin et la mer Caspienne, et qui, sans demeure fixe, inondèrent plusieurs parties de l’Asie Mineure. Ces espèces de nomades n’y firent que des établissemens peu solides, et disparurent en ne laissant après eux que de vagues souvenirs dans les contrées qu’ils avaient troublées plutôt que conquises.
S’élevant sur un plateau de rochers escarpés , près du rivage de la mer et du promontoire de Cana (Strab., p. 58i ), aujourd’hui Koloni, et non loin du fleuve Caïque, le Grimakîi actuel, frontière du territoire de Troie, Assos était dans une position d’un accès très-difficile, et qui, selon Eustathe, avait donné lieu à un proverbe qui s’appliquait aux entreprises hasardées et dangereuses. Quand Strahon, page i64, ne dirait pas qu’ Assos était une ville considérable, on ne pourrait en douter d’après l’importance des ruines nombreuses amoncelées sur son sol et sur la colline de sa citadelle, d’où la vue embrassait au loin, à gauche, Méthymne, dans l’île de Lesbos, aujourd’hui et sur la droite,
Lemnos. Cette ville (Strab., p. 610), entourée de fortes murailles et de hautes tours, n’était accessible que par des rampes très-roides, du côté du port, ceint par une grande jetée.
Les alentours d’Assos offraient quelques particularités : on y trouvait une II. . yù
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sorte de pierre, peut-être un tuf volcanique, qui, selon Pline (i), avait la propriété de consumer en quarante jours les corps renfermés dans les cercueils qui en étaient faits. C’étaient, à la lettre, de vrais sarcophages, ce mot signifiant mangeur de chair. Les tombeaux ou les grands coffres de pierre qui ne jouissent pas de cette propriété dévorante, et auxquels on applique ce terme de sarcophage , n’en sont pas réellement , et ce n’est que par une espèce d’abus qu’on le leur donne. Suivant Pline (2) , cette pierre d’Assos avait encore d’autres qualités, et surtout une bien précieuse, et dont on doit fort regretter la perte : réduite en poudre et amalgamée à du fiel ou à de vieille huile et à quelques herbes, elle guérissait la goutte aux pieds, la podagre. La glyptique et le luxe recueillaient dans le territoire d’Assos des sardoines et des sardonyx très-belles, pierres si recherchées pour la gravure sur pierres fines (3).
Assos avait donné le jour à quelques personnages célèbres, parmi lesquels on cite Cléanthe, philosophe stoïcien, successeur de Zénon comme chef de l’école du Portique , et qui en laissa la direction à Chrysippe de Soles. Ainsi que I ant d’autres villes , Assos eut ses tyrans , souvent les meilleures gens du monde , et auxquels on n’avait à reprocher que d’avoir eu le tort, souvent dans l’intérêt général et pour faire cesser les dissensions, d’usurper la suprême autorité sur leurs concitoyens. Parmi ces tyrans, on nomme Herméias, qui s’y empara du gouvernement, ainsi qu’à Atarné, dans la Mysie. Il était lié avec Aristote, qui vint passer quelque temps à Assos. Cet Herméias ayant été tué en trahison par Memnon de Rhodes , un des généraux des Perses , ceux-ci s’emparèrent d’Assos. Par sa position très-forte et par son port , plus profond sans doute alors qu’il ne l’est aujourd’hui, qu’il ne peut recevoir que des barques de pêcheurs ou de très-petits bâtimens plats , Assos devait avoir quelque importance : elle en avait encore par la fertilité de son territoire et la supériorité de ses grains. La bonté de son froment était telle, que pour leur usage particulier les rois perses n’en admettaient pas d’autre.
Ce qui reste de l’antique Assos, en partie caché par le plateau de rochers sur lequel s’élèvent ses ruines , ne se découvre au voyageur que lorsqu’il a gravi un débris de chemin antique en mauvais état, et qui, s’élevant en spirale le long des flancs de la colline, le conduit, pour le dédommager de sa fatigue, à un petit village qui paraît presque désert. Je suis ici M. Morey, jeune et bon architecte, grand prix de Rome et adjoint, comme architecte, par le Gouvernement, à M. Raoul-Rochette, dans son voyage en Orient. Par son talent et son activité, par ses connaissances théoriques et pratiques en architecture, son long séjour en Italie, et par son habileté dans le dessin, mon ami M. Morey a été de la plus grande utilité dans cette mission scientifique. Immédiatement après ce petit village, se trouvent, sur les flancs de la colline, des amas de ruines antiques , la plupart de l’époque romaine, offrant des restes de grands édifices, et entre autres de bains, et un théâtre qui a conservé une partie de ses gradins de marbre blanc, témoins irréfragables de son ancienne splendeur. D’autres preuves se présentent dans une grande salle polygonale qui peut avoir
(1) Pline,l.II,c. 98;l.XXXVI,c. 27. (3) Pline, I. XXXVII, c. 31.
(2) Idem, 1. XXVIII, c. 27 et 37.
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fait partie de bains. De tous côtés apparaissent des décombres d’habitations: quelques rues sont encore parfaitement tracées, et attestent l’ancien état florissant d’Assos. L’ensemble de cette ville est l’un des mieux conservés ; on dirait que depuis peu, après quelque grand désastre, elle a été abandonnée par ses habitans ; et nos voyageurs y retrouvaient ce sentiment indéfinissable que leur avaient si souvent fait éprouver les ruines, pour ainsi dire vivantes, de Pompéi.
Ce qui fixa le plus l’attention de M. Morey, comme architecte, dans la belle et malheureusement unique journée qu’il passa avec M. Raoul-Rochette à Assos, ce fut une très-grande porte antique en marbre blanc, construite de blocs de forte dimension, en assises régulières de hauteur, et alternativement de forme carré long et carrée. Montant perpendiculairement jusque près des deux tiers de sa hauteur, elle se terminait autrefois, dans sa dernière partie, par un triangle tronqué : c’était une forme trapézoïdale surmontant un parallélogramme carré. Ce mode de bâtir décèle une époque reculée de l’architecture grecque, et se rapproche de celui de portes de plusieurs villes grecques trèsanciennes, de Mycènes, de Thoricos, en Attique, et en Italie, de Segni, d’Alatri, d’Arpino, dont une porte, de construction dite cyclopéenne , ou de la plus haute antiquité, est entièrement triangulaire. La porte d’Assos en renferme une autre rectangulaire, beaucoup plus petite et en retraite. Dans les temps modernes, on a changé la forme de la porte principale, et elle est à présent en ogive. De chaque côté, elle était flanquée d’un gros pavillon carré, du même genre de construction; tours peu élevées, et qui probablement, comme celles de la porte Scées, à Troie, servaient à en défendre les approches. On voit dans la salle d’architecture de l’École des beaux-arts à Paris un joli modèle de cette porte curieuse et de la partie des murs qui s’y joignent.
Le mur d’enceinte , ou le rempart d’Assos , est extrêmement remarquable et d’un caractère tout à fait particulier. Le modèle que je viens de citer montre qu’il se compose de deux murs très-élevés, de grand appareil, en assises réglées de hauteur, à refends profonds. Ces murs parallèles laissent entre eux un vide d’environ cinq à six pieds, et sont reliés de l’un à l’autre par des espèces de fortes et nombreuses poutres de marbre. On y avait ménagé plusieurs passages, des communications intérieures d’une tour à l’autre, pour le service de la défense. Ces traverses étaient aussi en faveur de la solidité et pour s’opposer à l’écartement des murs et aux secousses des tremblements de terre. A quelque distance, sur une colline plus élevée et presque à pic du côté de la mer, sont des ruines de temples. On y retrouve les traces d’un temple hexastyle dorique et sans doute d’une haute antiquité. C’est, en effet, le seul exemple d’un temple de cet ordre sur toute cette côte de l’Asie Mineure où tous les autres sont ioniques. Celui-ci était de moyenne dimension; car, par le plan et l’élévation, relevés par M. Ch. Texier, d’après l’emplacement et les traces de colonnes en partie debout, sa largeur, prise au bas des colonnes, n’est que de i3 m. ou 4opi. ; et en lui supposant le double en longueur, ce ne serait que 78 m. ou 2 4o pi., pour son périmètre. Cet édifice s’élevait sur trois marches comme sur un soubassement , dont la hauteur totale n’est que d’un peu plus de o"’,866 = 2 pi. 8 po.; les degrés du grand templede Pestum sont beaucoup plus
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hauts (i). Les colonnes d’Assos assez fortement renflées, d’après le dessin de M. Texier, et plus que celles du grand temple de Peslum, n’ont que seize cannelures. Celles du péristyle de Pestum en ont vingt-quatre, et celles du deuxième ordre de l’intérieur, seize; ce qui m’avait d’abord fait penser que le temple d’Assos pouvait avoir eu la même disposition que celui de Pestum, et avoir à l’intérieur deux rangs de colonnes superposées. Celles que l’on a trouvées, et dont nous avons un chapiteau au Musée royal, auraient convenu au second rang. Mais le plan, rétabli par M. Ch. Texier, rend cette supposition inadmissible, et l’on voit que ce temple d’Assos n’était qu’un petit temple, dont les colonnes à seize cannelures offrent un exemple peut-être unique dans les colonnes extérieures d’un temple d’ancien dorique. 11 est aussi digne de remarque qu’il est d’un granit brun rougeâtre, d’une qualité, il est vrai, très-inférieure, tandis que les autres monumens d’Assos sont de marbre blanc ou de pierre.
Des fragmens considérables de bas-reliefs de ce temple gisaient épars sur les flancs de la colline, et souvent à une grande distance les uns des autres; ce qui doit faire présumer que l’on en a jadis enlevé une partie. Et au fait, dans les environs , l’on en volt d’employés comme matériaux dans de chétives bâtisses, sort que partout ont éprouvé beaucoup de monumens antiques.
Depuis bien des années, plus de trente ans, l’on avait connaissance de plusieurs de ces bas-reliefs d’Assos, découverts par un voyageur anglais, auquel on ne permit pas de les emporter. Notre habile architecte Huyot, membre de l’Institut , qui sentait toute l’importance que pouvaient avoir pour l’histoire de l’art ces productions de la sculpture de temps très-anciens, ne fut pas plus heureux. Malgré toutes ses instances et ses tentatives, secondées pàr la bonne volonté des marins de son petit bâtiment, de réprimer énergiquement l’opposition des habitans d’un village voisin , Huyot ne put, dans sa visite à Assos, recueillir que quelques dessins , faible dédommagement de ses peines et de ses espérances déçues. S’il ne nous eût pas été enlevé si tôt, il en aurait tiré bon parti, et il aurait laissé peu de choses à dire sur Assos.
En i838, le Gouvernement désirant faire faire une exploration archéologique en Grèce et en Orient, M. le comte de Salvandy, ministre de l’instruction publique, chargea M. Raoul-Rochette de cette honorable mission, et lui adjoignit M. Morey pour les recherches architectoniques; le savant académicien obtint plus de succès que ses prédécesseurs. Lorsqu’il partit d’Athènes, le contre-amiral Galois, commandant la station du Levant, mit à sa disposition un brick de guerre, la Surprise, ayant pour capitaine M. Chaigneau. Ce
(1) Les colonnes, en comptant le tailloir, n’ont environ que 4"", 50, près de 14 pieds de haut. Le fût se compose de six tambours. La hauteur totale du temple , en comptant les trois marches, est de 9”= 27 pi. 8 po. 5 li., 664. — La hauteur des métopes est de O", 75 = 2 pi. 3 po. 8 li., 472; la larg. moyenne, O™, 825 = 2 pi.5po. 8 1. 853. — La hauteur de l’entablement et du fronton réunis est de 3'",80 = 1 1 pi.
8 po. 4 li. , 525, sur lesquels il y a 2"', 10 = 6 pi. 5 po. 6 li., 923, pour l’entahle.ment dont l’architrave a de haut. 0"’,85 = 2 pi. 7 po. 4 li., 802, la frise, O™, 75 = 2 pi.3po.81i., 473, et la corniche, O™, 50 = 1 pi. 6 po. 5 li. , 936. Il reste de hauteur pour le fronton, 1"',701 = 5 pi. 2 po. 9 li. 602. — Les fragmens réunis ont de largeur 20'“, 470 =près de 63 pieds.
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fut sur ce bâtiment léger, que nos voyageurs parcoururent, avec autant de facilité que d’agrément, les côtes de la Grèce, de l’Asie Mineure et la plupart des îles de l’Archipel. Mais lors de son passage à Assos, M. Raoul-Rochette ne réussit pas encore à réaliser le projet qui lui avait été confié, celui de doter nos collections antiques de ces bas-reliefs si vainement désirés, et dont personne jusqu’alors n’était parvenu à devenir l’heureux possesseur. Après avoir, parmi les décombres amoncelées, reconnu, non sans peine, ces bas-reliefs épars, nos explorateurs furent forcés de se borner, pour le moment, à marquer ceux qui méritaient d’attirer l’attention et de devenir la propriété de la France. En s’éloignant d’Assos , ils eurent le regret d’y abandonner aux efforts d’autres prétendans ces curieux monumens , principal objet de leur mission archéologique; et l’on ne pouvait se dissimuler l’incertitude des démarches que, pour réussir, il fallait tenter à Constantinople. Nous y avions bien un ambassadeur, M. l’amiral Roussin ; mais les graves questions politiques qui se débattaient alors pouvaient et devaient même affaiblir l’intérêt que, sans doute, en d’autres circonstances, il aurait pris avec chaleur à cette négociation archéologique. Ce qui contribua le plus au succès ce fut, pour ainsi dire, un heureux hasard, qui fit retrouver à M. Raoul-Rochette un de ses anciens disciples, M. Roche, alors attaché comme secrétaire intime au puissant et habile ministre de la Sublime Porte Reschld-Pacha , dont il possédait la confiance. Se chargeant de cette négociation avec un empressement qui ne se ralentit pas, il présenta de la manière la plus favorable aux yeux du ministre l’affaire qui intéressait si vivement son ancien professeur d’archéologie, dont il se hâta de présenter la demande à Reschid-Pacha, et il l’appuya avec un zèle dont on ne saurait lui faire trop d’honneur. Elle était en très-bon chemin ; tout marchait au gré des désirs de M. Raoul Rochette, lorsqu’après un séjour de dix-sept jours à Constantinople, les dispositions de son voyage l’engagèrent à partir pour Smyrne, d’où il se rendit pour purger la quarantaine à Malte. Peu de jours après son entrée au lazaret, on reçut à Smyrne l’agréable nouvelle que la demande présentée au grand seigneur par Reschid-Pacha avait eu un plein succès, et qu’avec la meilleure grâce du monde Sa Hautesse avait, par un firman, accordé à la France la possession des bas-reliefs d’Assos. Le capitaine Chaigneau, de retour alors à Smyrne après quelques excursions dans la mer de Marmara et les Dardanelles , muni de cet ordre bienveillant, si impatiemment attendu et sans appel, fit aussitôt voile pour Assos, devant laquelle il mouilla le lo septembre i838.
Ce ne fut pas un léger travail pour l’équipage de la Surprise, de transporter à bras, sous un soleil ardent, à travers des sentiers impraticables, par monts et par vaux et dans un long trajet, des flancs de la colline au rivage , de lourdes masses , dont quelques-unes de plus de trois milliers et avec les seuls moyens que pouvaient offrir aux matelots leurs bras et les apparaux de leur brick. Mais qu’y a t-il de plus adroit , et où trouver de meilleurs ouvriers que nos* * bons matelots? Aussi cette entreprise, où ils mirent autant d’ardeur que s’ils eussent été des antiquaires, eut-elle tout le succès que l’on pouvait en attendre, et le capitaine Chaigneau, après six jours de travail, eut à son bord dix-sept grands fragments de bas-reliefs.
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Il paraît que nos bas-reliefs, et l’on reconnaît aisément que la suite n’est pas complète, décoraient les deux façades principales du temple. D’après la restitution , qui semble assez motivée , qu’en a proposée M. Ch. Texier , ce ne serait pas la frise qu’ils eussent ornée ou occupée, mais c’eût été l’architrave, particularité peut-être unique dans les temples grecs ou dont du moins ceux qui existent encore ne nous offrent pas un second exemple. Ce pourrait être en même temps l’indice d’une haute antiquité et comme un témoignage d’une disposition architectonique qui put être en usage , avant que les proportions et le système de l’ordonnance dorique eussent été fixés par de nouvelles combinaisons. Supprimant ensuite les bas-reliefs de l’architrave, on réserva ces longues séries de compositions aux frises continues du pourtour des portiques et de l’intérieur de la cella. Les métopes de la frise extérieure n’étaient alors que l’annonce ou le résumé de l’histoire dont le temple consacrait la mémoire, et que racontaient avec détails les frises intérieures.
On sait que ce temple était dorique ainsi que le démontrent et un chapiteau que nous possédons , et les bases des triglyphes où l’on taillait les gouttes et qui se retrouvent de distance en distance dans le haut de ces bas-reliefs. Comme il en manque, on ne peut savoir s’ils étaient disposés régulièrement à des intervalles égaux. L’absence des gouttes qui n’ont pas été taillées au-dessous des triglyphes, et qui au temple de Pestum sont hémicylindriques, est remarquable, et cette simplicité dans l’ornementation offrirait une sorte de preuve en faveur delà grande antiquité de ce temple. Ces bases des triglyphes au-dessus des bas-reliefs me sembleraient aussi prouver , et qu’ils étaient sur l’architrave au-dessous de la frise , et qu’ils devaient être placés à l’extérieur et non , comme l’on a pu le croire , sur les murs de la cella , ainsi qu’au Parthénon ou au temple de Thésée à Athènes. Surmontés par une frise il auraient tenu trop de place dans la hauteur peu considérable du mur de la cella ; et si , comme on peut le supposer, une grande partie des compositions appartenaient aux façades , on ne saurait peut-être comment les disposer sur ce mur vu son peu de largeur. Ce sont, au reste, des points qui peuvent exciter des doutes que je ne touche qu’en passant et que je livre à la critique de nos habiles architectes. D’autres bas-reliefs ont dû remplir les métopes, car il ne paraît pas qu’elles fussent restées sans décoration comme celles du grand temple de Pestum. M. Ch. Texier, dans sa restitution d’une des façades, place des bas-reliefs dans les métopes, et il semble avoir raison; car, en examinant sur mes planches ces bas-reliefs, je trouve que les deux sphinx affrontés n° 4, pL ii6. A, et le porc n° 7, pl 116, B, peuvent très-bien, d’après leurs dimensions, o", 820 et o”, 83o , être entrés dans les métopes. Leur forme y convient, surtout si l’on observe que plusieurs de ces bas-reliefs indiquent que ces métopes n’étaient pas , à beaucoup près , également espacées , ce que l’on reconnaît aisément en comparant entre elles les métopes , ou ce qui revient au même , les intervalles entre les bases des triglyphes des bas-reliefs, offrant des lions dévorans et les taureaux affrontés du n° 6 de notré pl. 116, B. Ce qui me semblait douteux , me paraît à présent positif; c’est-à-dire la décoration des métopes et l’inégalité de leur espacement. Au reste, si l’on admet que ce temple doit dater de temps
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reculés, on ne saurait être surpris d’irrégularités telles que celles de la décoration de l’architrave et des intervalles inégaux entre les triglyphes , puisqu’elles se retrouvent à plusieurs monuments et entr’autres au joli temple d’Hercule à Cori et, lorsqu’à l’ancien temple dorique de Pompéi dit de Neptune , au-dessus du quartier des soldats , on voit, d’après leurs traces, sept colonnes au lieu de six aux façades antérieure et postérieure. Et le plan de cet antique édifice, dont il ne reste que quelques tambours de colonnes , met hors de doute que ce fut un temple et non un lieu d’assemblée, une basilique comme celle de Pestum , où se trouvent aussi neuf colonnes aux deux petites façades. A l’entrée de la cella du beau temple d’ Apollon Epicurios à Bassæ , près de Phigalie en Arcadie, ouvrage d’Ictinus, l’architecte du Partbénon, n’y a-t-il pas une colonne corinthienne, la seule de tout ce temple d’ordre dorique dont l’intérieur de la cella est entouré de colonnes ioniques?
Ces bas-reliefs , d’après l’épaisseur inégale de leurs blocs , doivent avoir été travaillés sur place; mais avant de les sculpter on ne tint pas aies dresser très-exactement, car j’ai remarqué à plusieurs que leur saillie dépasse un peu celle des plates-bandes qui leur servent d’encadrement dans le haut et dans le bas , irrégularité qui ne doit pas plus surprendre que les autres, et qu’on ne saurait rejeter sur la grossièreté de ce granit, qui se délite et s’égraine facilement à l’air, ces observations ayant été faites sur des parties assez bien conservées.
Au reste, ce granit, dont la cassure est fort terne et dont des morceaux peu épais s’égrainent facilement entre les doigts est beaucoup moins compacte qu’il ne devrait l’être; et l’on dirait presque que la formation n’en est pas complète ou du moins qu’il se délitait très-fortement à l’air. Il est assez singulier que, bien différent d’autres granits , il n’oÉfre pas autant de résistance à la scie que des marbres très-ordinaires, tels que celui d’un blanc grisâtre des bas-reliefs de Magnésie dont nous nous occuperons bientôt. Aussi a-t-il dû toujours se prêter très-peu au travail de la sculpture qui n’aime à exercer son ciseau que sur une matière homogène, et dont la pâte bien liée ne cède pas trop facilement d’un côté pour résister plus fortement de l’autre.
Si l’on s’en rapportait à l’enthousiasme de la gazette de Smyrne , que j’ai sous les yeux, mais dont j’ignore la date, n’ayant reçu que l’article isolé d’Assos, nos bas-reliefs seraient d’admirables chefs-d’œuvre de la sculpture grecque. Malheureusement, avec la meilleure volonté du monde de voir le Musée royal s’enrichir de chefs-d’œuvre, on est obligé de rabattre beaucoup, mais beaucoup, de ces éloges exagérés, à l’orientale, que rien ne peut justifier. Voici les propres expressions du journal français de Smyrne. Après avoir vanté, avec raison, l’activité et l’adresse de l’équipage de la Surprise, les soins de son commandant, M. Chaigneau, et des autres officiers du brick, le journal ajoute :
«Dans quelques mois, les galeries du Louvre s’enorgueilliront de posséder « ces chefs-d’œuvre des meilleurs artistes de la Grèce, et qui datent de l’époque <1 où les beaux-arts y avaient été portés au plus haut degré de perfection. Il L’homme du monde qui ira les admirer, l’artiste qui en fera l’objet d’intéres- II santés études , oublieront peut-être par quelles fatigues , quels dangers même « ils ont été acquis. Mais, quel que soit le prix réservé à leurs travaux, l’étal-
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« major etl’équipage de la Surprise, heureux d’avoir pu être employés efficacement « à uneentreprise aussi glorieuse pour leur pays, trouveront certainement leur «plus douce et leur plus noble récompense dans la conviction qu’ils possèdent « de l’avoir servi utilement. »
Ne croirait-on pas rêver en lisant de pareilles louanges , et que dirait-on de plus s’il s’agissait de la Vénus de Milo ou des sculptures du Parthénon ? Si l’on y avait ajouté foi, que de riantes illusions détruites en voyant les objets qui ont inspiré ce pompeux panégyrique. Il n’est ni facile ni même agréable d’exprimer nettement son opinion lorsqu’elle se trouve en opposition cômplète avec de tels éloges, écrits sans doute de bonne foi, et lorsqu’on ne saurait se dispenser de calmer cet enthousiasme dont pas une expression, si ce n’est ce qui s’adresse au zèle et à l’intelligence de l’équipage et des chefs de l’entreprise, ne peut soutenir un examen tant soit peu attentif et consciencieux.
Avant de m’exprimer sur ces bas-reliefs , je crois devoir renvoyer les personnes qui ne les auront pas sous les yeux, et peut-être même celles qui les auront vus, aux dessins que j’en donne aux pl. ii6 A, et ii6 B, et je dois commencer par re^nnaître en toute humilité que, quelque soin que j’aie pris pour les faire dessiner et graver avec la plus grande exactitude, et malgré le talent du dessinateur et du graveur qui m’ont prêté leur main et leur coup d’œil exercés aux productions de la sculpture antique, ces bas-reliefs sont très-loin d’être rendus comme je le désirerais. Ces gravures, qui ont coûté plus de peine que des chefs-d’œuvre du Parthénon, ne donnent pas une idée assez exacte des sculptures d’Assos , et surtout du premier effet que produit leur ensemble. On peut au reste en dire presque autant de la manière dont les rendent les gravures à l’effet du bel ouvrage de M. Texier sur l’Asie Mineure. Tous ces dessins, les siens comme les miens, sont beaucoup trop arrêtés , trop nettement dessinés, trop détaillés; on y trouve des expressions, des airs de têtes, des profils purs, des yeux, des mains, des pieds, des pattes, des griffes, dont vraiment, avec la meilleure intention possible , on ne saurait trouver de traces dans les bas-reliefs originaux. L’on n’y voit que des masses dont les contours, presque perdus, sont très-incertains, très-vagues et où tous les détails sont presque nuis; et ce n’est pas seulement le temps que l’on peut accuser de cet état de dégradation, mais la nature de ce granit y a joué le principal rôle. Se brisant facilement sous l’outil , il ne se prêtait pas à un travail plus soigné, plus arrêté; et cependant, à l’époque où furent sculptés ces bas-reliefs, on devait avoir déjà l'habitude du travail, et l’on ne se hasarda sans doute à s’exercer sur cette pierre revêche qu’ après en avoir mis en œuvre d’autres moins difficiles à traiter, telles que la pierre et le marbre. Des ouvrages faits de ces matières ont dù précéder nos bas-reliefs et probablement leur servir de modèles. C’est peut-être ce qui s’opposerait à ce qu’on leur assignât une haute antiquité. Si l’on admet , avec Pline , que ce ne fut que vers la 5o' olympiade, 58o ans avant notre ère, que Dipœne et Scyllis de Crète s’essayèrent les premiers sur le marbre, nos bas-reliefs dateraient d’une époque plus rapprochée. En les comparant avec des sculptures d’Egine, on trouverait entre eux quelque ressemblance dans les principes du dessin des figures, avec la différence que dut apporter au travail celle dé la difficulté qu’y opposait la
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matière. Nos bas-reliefs appartiendraient donc peut-être aux plus anciens essais de la sculpture archaïque en ce genre , sans que l’on dût en inférer qu’ils sont plus anciens que certaines autres sculptures hiératiques ou archaïques ; et par les considérations que je viens d’exposer, je serais porté à les regarder comme moins anciens que les sculptures de Sélinunte et comme à peu près contemporains de celles d’Égine, si même elles ne sont pas quelque peu postérieures, ce que je laisse à décider à d’autres plus habiles.
Parmi les sujets obscurs que nous offrent si souvent les bas-reliefs, surtout ceux qui, en petitnombre, il est vrai, remontent à une haute antiquité, il en est peu qui le soient autant que l’ensemble de ceux d’Assos , d’autant plus qu’étant incomplets, plusieurs morceaux, parmi ceux qui nous manquent, nous auraient probablement facilité l’interprétation de cette série de compositions. Ce serait au reste trop se hasarder et tenter peut-être même l’impossible que de prétendre les expliquer de manière à ne laisser rien à désirer. En de pareils embarras ne doit-on pas se contenter d’arriver à une explication tant soit peu plausible, et que la science archéologique puisse admettre sans se faire trop de violence ? Nous ferons d’abord remarquer que le grand fragment n° 1 [de 2“, gbo, près de 9 pieds de long] , que nous mettons en tête de nos basreliefs , est à peu près de même grandeur que les deux sous le numéro 2 [ i"* igo -4- i” , 770 =: 2'”,96o] et qu’ils ont pu, pour ainsi dire, se faire pendant et appartenir à une suite continue de scènes du même sujet; car il se peut très-bien qu’il y en ait eu plusieurs sur cette architrave. Nous pourrions trouver celui-ci dans Homère , cette source inépuisable de faits sur lesquels, dès leurs plus anciennes époques, les arts se sont exercés, et à leurs premiers essais, et jusqu’à leurs compositions les plus brillantes. L’Odyssée va peut-être parmi les aventures de Ménélas , à son retour de Troie , nous ojBfrir ce que nous cherchons.
238 A. N" 1, — Ménélas et Protée. PI. 116 A.
On sait, par un bel épisode de l’Odyssée (A, v. 365 et suiv.), que Ménélas, impatient d’apprendre ce qui lui arriverait en retournant dans ses états de Laconie, se résolut à aller consulter sur son avenir Protée, pour qui le temps n’avait pas de secrets , et qui connaissait tout ce qui se passait aux deux , sur la terre et dans les enfers. Ce n’était jamais il est vrai de bonne volonté qu’il dévoilait ce que l’on désirait savoir, et pour l’y décider il fallait l’y contraindre. Mais comment un mortel, même un héros, pouvait-il espérer de réussir à se rendre maître de ce dieu marin , auquel , de même qu’à Thétis , le destin avait accordé le pouvoir de prendre toutes les formes les plus variées , celles des animaux les plus indomptables , ou celles d’ objets insaisissables et contre lesquels la force était inutile: les flots que Tonne pouvait étreindre, la flamme qui menaçait de dévorer le téméraire agresseur. Heureusement pour le roi de Sparte, le dieu devin avait une fille, la belle Eidothée, habile aussi dans la connaissance de l’avenir , et qui possédait le secret de forcer son père à le dévoiler. Ménélas réussit à la mettre dans ses intérêts; elle lui enseigna le moyen de s’emparer du rusé Protée : on voit toujours des femmes, des déesses venir au secours des
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héros; Ariane, Médée, Cymodocée, Calypso sauvent des plus grands dangers, Thésée, Jason , Ulysse. Ménélas, entièrement nu , n’ayant de ses armes que son inolTensif carquois suspendu sur son dos , saisit ici, d’après les conseils de sa protectrice, à bras-le-corps Protée, qu’il est aisé de reconnaître à sa longue queue de poisson, le serre , et semble vouloir lui enlever un objet qu’il tient à la main gauche et dont l’état du bas-relief ne permet pas de distinguer la forme, et Eustathe, qui entre sur Protée dans de longues discussions très-peu importantes, ne nous sert pas à deviner ce que ce peut être. Mais ne pourrait-ce pas être une sorte de cornet ou de trompe, au bruit éclatant de laquelle le dieu marin aurait réveillé et rappelé vers lui ses innombrables phoques, endormis autour de lui sur le rivage ? En examinant avec le plus grand soin ce qui "reste du contour de la figure de profil de Protée , on croirait y découvrir assez de douceur dans l’expression des traits. Il paraîtrait que , ne se défendant que faiblement contre les efforts de Ménélas, il est sur le point de céder à ses instances. Derrière le groupe, six femmes, à la file, auxquelles on peut en ajouter une septième dont il n’existe que le coude, étonnées et même effrayées de ce qui se passe, semblent s’en entretenir en s’éloignant du lieu de la scène. L’une d’elles lève les bras vers les cieux , qu’elle semble implorer. Ce ne sauraient être les filles de Protée, à qui, d’après les mythographes , nous ne pouvons en reconnaître qu’une seule, la divine Eidothée. Mais pourquoi ne verrait-on pas dans ces jeunes femmes des Néréides, ou bien les Pléiades ouïes Hyades, constellations qui, par les variations qu’elles apportent dans les saisons, pouvaient avoir des rapports avec Protée, ce dieu si variable, auquel on aurait pu les comparer et les associer? Au reste, ce ne sont là que des conjectures sans conséquence, que je ne hasarde que faute de mieux. Si ces femmes sont des Néréides, ce qui me paraît le plus probable , on ne saurait être surpris de les voir vêtues de longues robes et d’une sorte de cuirasse échancrée sur les hançlies , du genre de celle que , parmi nos fragments d’Olympie , porte une jolie jeune fille que je crois être la nymphe de Némée. ( Voy. t. II, p. 56i. ) Pour justifier le vêtement de ces déités marines, on n’a qu’à se rappeler que jusqu’après Phidias, et même longtemps après, jusqu’à Scopas et à Praxitèle, la sculpture ne se permettait de représenter nue aucune déesse, pas même Vénus; et dans ces bas-reliefs-ci, certainement plus anciens que ces sculpteurs, des déesses ou de simples déités, même marines, ne devaient paraître que vêtues. Ainsi, rien ne s’opposerait à ce que l’on vît ici des Néréides de la suite de Protée, des compagnes de sa fille Eidothée; et il convenait mieux à la sculpture de les représenter que ces nombreux troupeaux de phoques énormes au milieu desquels Ménélas trouva Protée endormi sur le bord de la mer.
N° 2 . — Protée et Ménélas en pourparlers. PI. 1 1 6 A.
Nous retrouvons encore ici Ménélas et Protée ; ils sont à peu près d’accord , et le héros l’a emporté sur la résistance opiniâtre du dieu marin qui semble déjà lui avoir appris une partie de ce qui l’intéresse, et qui, partageant avec lui la coupe de l’hospitalité, cherche, par ses démonstrations, et en posant sa main sur son cœur, à le convaincre de sa franchise. Le roi de Sparte n’a pas une
BAS-RELIEFS D'ASSOS.
entière confiance en ses protestations , et l’espèce de bandelette qu’il présente d’un air sérieux à Protée , n’indiquerait-elle pas que , s’il ne lui tient pas entièrement ses promesses, il va recourir encore à la force, et l’entourer de liens dont il ne lui sera pas si facile de se dégager? Les objets sur lesquels posent les coudes des deux personnages peuvent être considérés comme des espèces de coussins sur une estrade ou un lit de repas.
Ménélas et Protée, d’accord.
Après s’être bien entendus, le dieu marin et le héros renouvellent les libations que leur verse un jeune homme qui les puise dans un grand cratère. Le roi de Mycènes et de Sparte, élevant la main droite, semble remercier le ciel , et Protée , de l’heureux succès de ses démarches , un peu vives , auprès du dieu devin. J’avouerai que ces vases me donneraient assez à penser, et que l’élégance de leurs formes variées, car il y en a six, me ferait peut-être mettre en doute, pour ces bas-reliefs , la haute antiquité d’une époque où l’on se servait de tels vases. 11 se peut, il est vrai, que les contre'es de l’Asie Mineure, en rapport habituel avec le luxe très-ancien de l’Orient, eussent déjà porté, à des époques assez reculées , dans la fabrication des vases et d’autres ustensiles, beaucoup plus d’élégance et d’habileté que n’en pouvait encore développer la sculpture. Des objets dont on faisait un usage habituel ont dû se perfectionner plus vite que les productions d’un art qui n’était réservé ou pratiqué que dans les temples et pour les dieux. Ne trouve-t-on pas, d’ailleurs, souvent chez les Egyptiens, à coté de figures très-médiocres, des vases d’une forme exquise et d’une parfaite exécution ? Ainsi peut-être ces vases , aussi mal exécutés que le reste , mais dont les originaux devaient être très-bien , s’ils ne témoignaient pas , contre la grande antiquité de ces bas-reliefs, ne diraient-ils aussi rien en sa faveur.
N® 3. — Centaures. PI. i i6 A, 1 16 B.
Que ferons-nous de la longue suite de ces centaures qui se poursuivent ou se suivent, et qui, pour la plupart, sont dans le plus mauvais état? Je n’en sais rien. Il me semble seulement qu’ils n’ont aucun rapport avec le sujet dont nous avons tenté l’explication, et qu’ils ont dû faire partie de quelque autre composition que nous ignorerons toujours , à moins que d’autres morceaux ne viennent à se découvrir et ne nous apportent de nouvelles lumières. Ceci paraît une course de plaisir, et ce que ces centaures tenaient presque tous à la main gauche et près de leur bouche , ce que l’on ne distingue, et encore confusément , qu’à deux d’entre eux , pourrait bien être une sorte de trompette ou de cornet dont les sons champêtres accompagnent et excitent leur course joyeuse. On aperçoit cependant sur le fond, derrière le dos de ces centaures, à la hauteur des épaules, une faible trace d’un objet allongé et étroit, et il se pourrait bien que ce fût une outre que chacun porte sur l’épaule et dont il tient l’extrémité à la main gauche. Ils avaient aussi à la main droite un objet dont on ne retrouve la trace indistincte qu’au premier et au dernier centaure de la planche 1 1 6 , A. Ne pourrait-ce pas être des coupes pour quelque festin auquel
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ils se rendent en toute hâte? L’on sait que les centaures faisaient grand cas de la liqueur de Bacchus , et la coupe devait être ce qu’ils appréciaient le plus dans leur rustique mobilier; celles-ci qu’on voit de profil seraient du genre phiale sans anses ni pied. Ces centaures se rattachaient probablement à quelque sujet d’une certaine étendue; ne serait-il pas à présumer que cette suite assez longue, et occupant plus de 5 mètres, faisait partie d’une des architraves latérales du temple?
238 A, B. N° 4- — Sphinx. PI. 1 16 A, 1 16 B.
Nous ne dissimulerons pas que nous sommes embarassé de ces êtres fantastiques, à la fois femme, quadrupède et oiseau, et chez qui l’on retrouve les formes que leur donnaient les Grecs , et dont la sculpture sut tirer un si bon parti pour les compositions si variées de ses ornements ? Enfants de Thèbes, enBéotie, que viennent faire sur un monument de la Troade , ces productions de l’imagination des Grecs? Il est vrai que tout est grec ici, et l’architecture , et le sujet des basreliefs, et les souvenirs d’Homère, qui si longtemps parcourut ces contrées, bien avant, sans doute, que la sculpture y fît l’essai de son ciseau.
Ces sphinx , dont nous voyons les groupes deux fois répétés , ne sont-ils ici que de simples ornemens sans signification spéciale? on nele saurait croire; ou bien se rattachent-ils d’une manière ou d’une autre au sujet de nos bas-reliefs , ou de quelque partie que nous ne possédons pas ? Ceci me paraîtrait plus probable. Si l’on a décoré d’un sujet héroïque grec ce temple dont nous ignorons la divinité, les accessoires qui l’accompagnent doivent être en rapport avec ce qu’il représente. Le sphinx grec, symbole de l’intelligence et de la perspicacité, conviendrait très-bien àProlée,pour qui la nature et le temps n’avaient rien de caché, et qui, par ses métamorphoses, revêtait à son gré toutes les formes les plus diverses. Et ces sphinx ne pourraient-ils pas aussi faire allusion à Ménélas , vainqueur des ruses du dieu marin comme OEdipe de celles du sphinx? L’un ou l’autre, d’ailleurs, de ces êtres mystérieux pouvait bien appartenir à quelqu’une des parties de l’architrave qui ne nous sont pas parvenues. Qui sait si l’on n’y avait pas représenté l’histoire d’OEdipe et du sphinx, histoire qui offrait de l’analogie avec celle de Ménélas et deProtée?
La disposition des différents groupes d’animaux dans la restitution de l’architrave tentée par M. Ch. Texier, est certainement très-plausible, elle s’ajuste bien , peut-être même trop bien , pour le temps auquel semble appartenir cette sculpture grossière. Mais ne pourrait-on pas présumer que dans cette façade, du reste la moins importante, étant tournée à l’ouest, il devait y avoir autre chose que des animaux, et que, comme l’autre, elle pouvait être ornée d’un sujet mythologique à personnages, ou divins ou héroïques, qui n’existent plus? En combinant ensemble tous ces bas-reliefs, et en rendant, par la pensée, à ceux qui sont évidemment incomplets , les parties qui leur manquent , il me semble que les deux architraves des deux petites façades ne suffiraient pas à les recevoir et surtout à les disposer d’une manière convenable. Je serais donc très -porté à croire que les deux grandes architraves des faces latérales n’étaient pas restées sans décoration, et qu’elles étaient comme accessoire ou accompa-
BAS-RELIEFS D’ASSOS.
gneraent de celles des fronts; de chaque côté, la moitié aurait eu rapport à la façade principale, etl’aulre à celle qui lui était opposée. Peut-être de nouvelles recherches ou un heureux hasard nous procurera-t-il quelques nouveaux bas-reliefs qui, en augmentant la difficulté de les faire entrer dans les petites façades, prouveraient que les grandes avaient aussi été décorées. Ce ne sont d’ailleurs que des conjectures que je hasarde sans y attacher beaucoup d’importance, et je serais charmé que d’autres plus plausibles pussent les remplacer. Quant aux deux sphinx affrontés dontM. Ch. Texier, dans sa restitution du temple d’Assos, a fait le milieu de l’architrave d’une façade , ils me sembleraient un peu petits pour avoir occupé cette place importante et pour ainsi dire laplace d’honneur. Mais où les mettrait-on? Je l’ignore, et nous manquons de données assez certaines pour discuter le moins du monde ce point, qui pourrait être intéressant. On doit faire remarquer le sphinx n° 4, pl. 116, B, dont la chevelure ondoyante est ajustée avec assez de grâce.
238 B. N° 5. — Lion dévorant un cerf. — Lion accroupi,
LION DÉVORANT UNE BICHE. LlON DÉVORANT UN CHEVAL OU
UN TAUREAU. Pl. 1 16, B.
Ces animaux féroces déchirant les paisibles hôtes des forêts dont la vélocité ne peut les dérober à leur insatiable soif du sang, seraient susceptibles de plus d’une interprétation. Ce pourraient être des emblèmes de l’abus du pouvoir du fort contrôle faible: mais pourquoi tant d’emblèmes lorsqu’un seul suffirait? On pourrait y voir aussi l’allégorie de la puissance de la mort , si fréquente sur les monumens funèbres et exprimée de la même manière; mais je me demanderais : pourquoi se voit-elle ici plusieurs fois inutilement répétée ; et d’ailleurs ce temple avait-il un caractère de monument funèbre ? Rien ne nous autorise à le croire. J’en viendrai donc enfin à l’explication la plus naturelle, et je serais fort disposé à voir représentés d’un côté du monument les bêtes féroces et inutiles portant le ravage et la mort parmi les animaux innocens , inoffensifs et utiles à l’homme dont, aux temps anciens, une des occupations favorites était de faire la guerre à ces monstres, et de détruire ces fléaux des forêts et des champs. Les héros les plus célèbres des temps héroïques , Hercule, Thésée, Méléagre et tant d’autres y acquirent une partie de leur gloire. Plus loin, représentés aussi sur ce monument, paraîtront d’autres animaux utiles à l’homme et qui l’enrichissent. Quoique ces lions soient en assez mauvais état, et plus que ne l’indique la gravure, cependant, d’un assez bon galbe, ils ne manquent pas de mouvement. L’on ne saurait indiquer d’une manière certaine la partie de l’architrave à laquelle ils appartenaient, et il nous manque probablement trop de fragmens de ces bas-reliefs pour que l’on puisse espérer de deviner jamais le sujet dont ils faisaient partie ; mais il est aisé de reconnaître que ces trois morceaux qui , réunis, s’accordent bien ensemble, et qui occuperaient une longueur d’environ S™, 5oo, faisaient une suite. Onlevoit aussi par les bases des triglyphes sous lesquels ils étaient placés et qui, rapprochées, se correspondraient. 11 me semble que les lions, pour ainsi dire affrontés, dé-
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vorant une biche et un cheval ou un poulain , étaient réunis et qu’ils faisaient un milieu dans cette partie des bas-reliefs. Je croirais de même volontiers que derrière le lion, à notre droite, il y en avait un autre accroupi , comme celui derrière le lion qui terrasse la biche ; et peut-être l’extrémité de droite en faveur de la symétrie qui paraît avoir été observée dans ces bas-reliefs, était-elle terminée comme celle à noire gauche par un lion dévorant, et à peu près dans la même position. 11 est très-facile, en reportant l’un vers l’autre par la pensée, ainsi que par le des.sin, les deux groupes de droite, d’ajuster les croupes delà biche et du cheval , de manière à en former un ensemble régulier aussi convenable pour le milieu d’une série que les deux sphinx accroupis de la planche précédente. J’avouerai du reste que les explications de ces groupes sont loin de me satisfaire, mais que la dernière me semble la plus plausible. Quant à l’animal que je donne pour un cheval, il peut être douteux et il est si mal rendu que ce pourrait tout aussi bien être un taureau, et que ce que je prends pour une touffe de crins sur le front, fût un reste de corne; mais cependant l’ensemble de cet animal me paraît donner l’idée d’un cheval plutôt que celle d’uri taureau , ce qui du reste est d’une bien petite importance et ne mérite pas d’être discuté plus au long.
238 B. N°6. Taureaux affrontés. — N° 7. Porc ou sanglier.
On retrouve encore dans ces trois taureaux, d’une assez belle forme, le principe de symétrie qui régnait dans ces bas-reliefs. Les têtes de ces animaux, qui se heurtent, sont au-dessous du milieu des bases des triglyphes, et l’on voit qu’il en est de même du train de derrière. Si ces deux grands fragmens étaient rapprochés, en y ajoutant un quatrième taureau sur la droite, cette suite occuperait 5 mètres, et l’on retrouverait la même longueur aux groupes de lion, avec les additions, dont j’ai parlé plus haut. Je ne dirai rien du porc ou de la truie, et cet animal, isolé ici, pouvait, dans une série, s’ajuster avec quelque autre animal , ou peut-être même, ainsi que les deux petits sphinx n° 4, pl. n6 A, et le centaure seul n° 3, même planche, trouver sa place dans une métope. Ne sont-ce pas des animaux paisibles, utiles à l’homme, et qui ont pu faire contraste avec ceux qui, vrais fléaux, ne peuvent lui servir que par le plaisir qu’il prend à en poursuivre et à en exterminer la race ? Si l’on me demandait comment tout ceci pourrait se raccorder avec Ménélas et Protée, je répondrais que je n’en sais absolument rien , à moins qu’on ne voulût admettre que ces taureaux rappelassent les sacrifices que Ménélas dut offrir aux dieux en actions de grâce du service que lui avait rendu Protée. Les centaures, alors en opposition avec les animaux destructeurs, pourraient être les emblèmes de la chasse, noble exercice, dont ils avaient la passion et où ils servirent de modèles aux héros grecs. D’un autre côté, Ménélas ne passa jamais pour un grand chasseur, et je ne sais jusqu’à quel point lui conviendrait cette réunion de centaures et de lion. Mais on a vu que je suis loin de penser que tous ces bas-reliefs se rapportassent à un seul sujet. Nous n’en avons en tout que 'io'°,U']0 , ou près de 63 pieds de longueur. Or, comme d’après la restitution du temple par M. Ch. Texier, qui a pris pour élémens de ses calculs les traces
BAS-RELIEFS D'ASSOS.
des colonnes et de leurs enire-colonnemens, ce monument avait une façade de i3 mètres de longueur, le développement de toute son architrave aurait été au moins de 78 mètres ou six fois plus grand que celui d’un des fronts, c’était plus qu’il n’en fallait pour l’orner de plusieurs différents sujets , et y faire entrer tous les animaux qui nous embarrassent, et auxquels je désirerais fort que l’on pût trouver une disposition plus convenable que celle que j’ai hasardée.
C’est, au reste, encore plus que d’autres considérations, l’incohérence entre plusieurs parties de ces bas-reliefs et le sujet de Ménélas et de Protée qui me porte à penser qu’il devait y en avoir encore un autre sur les faces latérales de l’architrave. Car si l’on s’en tenait à essayer la répartition des bas-reliefs que l’on possède sans s’occuper de ceux qui doivent avoir existé, il ne serait nullement difficile d’en trouver l’emploi dans les deux petites façades, dont une, celle de l’Ouest, a été déjà restituée d’une manière qui, après quelques légères modifications, ne laisserait peut-être rien à désirer. Quant à la façade de l’Est, on pourrait de même arriver à une solution assez satisfaisante du problème, en en complétant par la pensée quelques parties , et en éloignant l’idée importune que d’autres que l’on emploie auraient peut-être mieux convenu aux architraves latérales du temple. Nous allons tenter cette restltution.il est très-possible que, de son côté, M. Ch. Texier trouve une disposition semblable à la nôtre; mais, ne connaissant pas son travail, nous poursuivrons celui que nous avons entrepris, bien décidé à suivre ensuite le ^ien si on le juge mieux établi. Les numéros auxquels nous renvoyons sont ceux des deux planches iiGAet 116 B.
Çarminos dix-septfragmens de bas-reliefs , il en est trois , qu’avec M. Ch. Texier, je ne trouverais à placer que dans les métopes, ce sont les deux sphinx n° 4. pl, ii6 A, le centaure seul n° 3 et le porc n° 7, pl. 116 B, qui y conviennent très-bien par leurs dimensions , et qu’on ne saurait adapter ailleurs , du moins d’après la manière dont nous traitons le programme. On voit qu’il n’est presque rien resté des métopes de ce temple , qui devait en avoir au moins une soixantaine : ce qui se conçoit aisément, étant beaucoup plus petites que les autres bas-reliefs , elles offraient un emploi plus facile aux constructions modernes des environs , auxquelles auront amplement fourni ces décombres. Le granit ne pouvant pas être réduit en chaux comme le marbre, dont tant de monumens et surtout de statues, de bustes, ont été la proie des chaufourniers, il est à croire que , dans les mauvais murs des chétives habitations d’Assos , sont encastrés, comme de vils moellons, beaucoup de fragmens de ces antiques basreliefs , qu’on aura souvent maudits de ne pouvoir pas se convertir en chaux.
Sur nos dix-sept fragments qui composent quinze bas-reliefs, il nous en reste douze à placer ; voyons-en l’emploi probable : j’admets , en grande partie , la restitution tentée par M. Ch. Texier pour l’architrave de l’Ouest. Cependant, en se tenant comme il a fait aux mesures des morceaux tels qu’ils existent, et même en ajoutant, pour avoir un milieu, un sphinx en regard de celui du n° 4. pl. 1 1 6 B , il n’a pu arriver, d’après le relevé des mesures , à remplir la longueur des i3 mètres de l’architrave. Il me semble donc que je disposerais ainsi qu’il suit les bas-reliefs de cette façade. Je mettrai entre parenthèse les morceaux don* ne s’est pas servi M. Ch. Texier, et j’indiquerai la mesure de ce que j’ai ajouté, par la pensée, à quelques bas-reliefs, pour les compléter, en me réglant sur
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leur analogie avec d’autres morceaux. Cette architrave n’est occupée que par des animaux. Suivez les numéros de la planche 1 16, B, et nous allons restituer celte série de bas-reliefs.
Les deux taureaux, n° 6 , pl. 1 1 6 B, longueur, 2'",5oo ; ( lion dévorant un cerf, n° 5, longueur, o”,75o; complété, i"’,32o) ; — lion accroupi et lion dévorant une biche, même planche, longueur, i”’,420. — Au milieu de l’architrave, deux sphinx affrontés, d’après celui du n° 4. pl- ii6 B, longueur, i'“,320; les deux auraient 2'",64o. — Viendrait ensuite le lion dévorant un cheval, i'”,420, pl. iiôB (en y ajoutant, sur notre droite, un lion accroupi, ou tout autre animal). — (Un groupe analogue à celui du n° 5 et en regard, même mesure, i”',20o) ; Enfin, les deux taureaux complétés, longueur, 2™,5oo. — Toutes ces mesures réunies donnent i3'",i2o. Après avoir établi ces petits calculs j’ai recours à la planche 1 1 2 de l’ouvrage de M. Texier, que je n’avais pas sous les yeux en les faisant, ce qui m’empêchait d’être certain de la longeur de son architrave, qui pouvait avoir un peu plus ou un peu moins de i3 mètres ; je vois à présent, que. d’après l’échelle des mesures de son temple, elle ajuste i3"’,ioo, mesure pour ainsi dire égale à celle de 13™, 120 que m’a donnée la disposition des bas-reliefs , qu’il serait facile de resserrer un peu pour retrouver aux deux extrémités de l’architrave deux parties lisses de quelques centimètres, à la tête et à la lin des bas-reliefs. Ce ne serait pourtant pas nécessaire, car les bas-reliefs de Magnésie nous olfriront un angle de la frise qu’enveloppent entièrement les bas-reliefs. Dans mon hypothèse, de chaque côté du groupe des sphinx, on trouve 5™,24o; et d’ailleurs, n’ayant complété qu’approximativement ces bas-reliefs , je n’ai pas la prétention d’une exactitude mathématique; mais je crois bien qu’on y arriverait en ne se donnant qu’une latitude d’un pied, o™,32 5 pour quelques diminutions dans tout l’ensemble.
Opéi'ons de même sur l’architrave opposée à la précédente ; elle oppose plus de dilFicullés à résoudre ; de quelque manière que j’aie tourné et retourné les bas-reliefs qui doivent y entrer, et même en les complétant, il m’a été impossible de trouver un milieu à cette série. En y admettant la longue suite des centaures que j’aurais voulu pouvoir en écarter, elle est encore trop courte pour arriver aux i3 mètres de l’architrave. Il est bien permis, il est vrai, de supposer qu’il manque un des bas-reliefs de cette suite, éparse pendant tant de siècles et livrée à tout venant parmi les ruines du temple, et en supposant que le bas-relief complémentaire dont on aurait besoin fournît un mètre et demi à ajouter aux 1 i™,45o que donnent les autres, on compléterait les i3 mètres de l’architrave. Mais mettons nous à l’œuvre et décorons-la de ses bas-reliefs ; voici la disposition que l’on pourrait leur donner :
Proiée et Mèlénas , n° 1 long. 2™,95o; complété sur notre gauche, long. 3™, 370; — Prot^e Cf Mendias en pourparlers, n° 2 , long. i™,igo; complété, long. i™,770 ; — Protée et Mélénas d’accord, long. i™,770 ; — la Course des Cenfanrci, complétée au n° 3, pl. 1116 A, long. 4™,54o. Le total des mesures donne ii™,45o. Il serait facile de combler le déficit de i'”,55o en supposant une figure de femme de plus dans le bas-relief n° 1 et un centaure au n° 3, et ils offriraient l’emploi de ce i™,55o. Mais ne serait-ce pas trop allonger ces séries.
BAS-RELIEFS D’ASSOS.
qui sont déjà bien longues. Il est vrai qu’il paraît que l’on ne les craignait pas dans la Troade et dans la Mysie , et nous en avons au Musée royal un exemple dans notre grand vase de Pergame, bien postérieur sans doute aux bas-reliefs d’Assos, et qui nous offre une course de cavaliers qui ne laisse pas d’avoir quelque analogie avec celle de nos centaures. (Voy. 355 G., pL 190, A.)
Ne serait-il pas possible de trouver pour plusieurs de ces bas-reliefs quelque autre sujet qui s’y adaptât tout aussi bien peut-être que l’aventure de Ménélas et de Protée? tel, par exemple, que Thistoire d’Aristée. Fils de la nymphe Cyrène, par les soins qu’il donna à l’agriculture, il en devint une des divinités. Un goût particulier, et même une passion l’entraînant vers l'éducation si intéressante des abeilles, il fît faire de grands progrès à cette partie si importante de la vie agricole. Malgré tous les soins et tous les talents d’Aristée ses abeilles chéries mouraient, ses ruches étaient désertes, il en était au désespoir. Sa mère lui rendit quelque courage en lui conseillant d’aller trouver le sage Protée. Elle lui apprit, comme Eidothée à Ménélas, le moyen de se rendre maître de l’astucieux vieillard , et d’obtenir de sa science divine qu’il lui fît recouvrer ses abeilles. Aristée réussit de la même manière que le roi de Sparte, et Virgile, au quatrième livre de ses Géorgiques, nous en est garant dans son intéressant épisode, comme Homère, pour le succès de Ménélas, dans son Odyssée. Rien, parmi les détails de nos bas-reliefs, ne servant à caractériser Ménélas plutôt qu’ Aristée, nous pourrions y voir le dieu champêtre, fils de Cyrène, tout aussi bien que le roi de Sparte. Ce carquois suspendu sur le dos du héros, dans le premier bas-relief, ne conviendrait-il même pas mieux au chasseur Aristée qu’à Ménélas, que l’on ne trouve jamais se servant de l’arc? En reconnaissance du service qui devait lui être rendu, Aristée offrit des taureaux en sacrifice ; nous les retrouverions dans nos bas-reliefs. Ce lion , plusieurs fois répété et dévorant plusieurs animaux, ne pourrait-il pas, en quelque sorte, rappeler celui avec lequel Cyrène sans armes (1) était aux prises, lorsqu’elle fut rencontrée sur le mont Pélion, en Thessalie, par Apollon, et dont, avec un courage digne des héros , elle délivra la contrée que longtemps il avait désolée ? Si même on ne considérait tous ces animaux, les uns paisibles, les autres destructeurs, que comme une allégorie offrant un contraste entre la vie sauvage et la vie civilisée et agricole, elle conviendrait trèsbien à Aristée , auquel fut si redevable l’agriculture pour l’éducation des bestiaux et pour la destruction des bêtes féroces qui y portaient le trouble. Tous ces centaures antiques, habitansdela Thessalie, n’offriraient-ils pas des rapports avec la thessalienne Cyrène, fille du fleuve Pénée, et avec son fils Aristée, élevé par Chiron au milieu de ses centaures. Dès les temps les plus reculés, ce héros recevait, en Thessalie, un culte tout aussi bien qu’à Céos, et en Libye, oà Apollon avait transporté Cyrène, qu’il rendit mère du héros bienfaiteur de l'humanité, et dont elle fonda la capitale, l’opulente Cyrène. D’antiques traditions ne font même partir de Thessalie Aristée que lorsque ses exploits l’avaient déjà rendu célèbre parmi les héros et les bienfaiteurs de ces contrées. Les jeunes filles, qui peuvent être des néréides, n’entreraient-elles pas facilement dans l’histoire d’Aristée, dont la mère Cyrène, d’après une antique tradition, était mise au nombre des nymphes océanides? Ou bien, ne pourrait-on pas aussi voir ici des saisons et des muses, auxquelles fut confiée l’enfance d’Aristée? On aurait certainement à faire plus d’une objection à cette hypothèse, du débat entre Protée et Aristée. Le sujet n’est
(1) Pindare,Pyfà. 9,27,71,etlesscholies Ge'orj., t. II, in-8°, Altona, 1800 et C. O. qui parlentbeaucoup d’Aristée. (Voyez 'Vir- Müller, Dorier, etc., p. 1", p. 348, t. IL gile, Géorg. 1. IV, et les commentaires de p. 281.
Heyne, et surtout ceux de Henri Voss,
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pas chez Homère, il n'est même pas dans Hésiode, il peut leur être très-postérieur; est-il même certain qu’il ne le fût pas à l’époque à laquelle on pourrait faire remonter nos basreliefs? Mais ce ne serait pas une raison péremptoire pour le repousser, à moins que l’on ne pût prouver que toutes les anciennes productions de la sculpture doivent se trouver dans Homère ou dans Hésiode, et que l’aventure d’Aristée n’était pas connue avant Virgile, qui l’aurait inventée pour imiter Homère et lutter d’imagination avec le père de la poésie grecque. Il est cependant plus que probable que le prince des poètes latins aura puisé son sujet dans les plus anciennes traditions mythologiques. Qui sait peut-être même si, comme le soupçonne le savant Heyne, il ne se serait pas servi de la Bugonie d’Eumélus, très-ancien poète cyclique, probablement du viii° siècle avant notre ère? Ce pourrait bien être de lui ou d’antiques traditions populaires d’Arcadie ou de Tbessalie qu’eût été tirée, par le poète latin, l’idée de faire naître, au bout d’un certain temps, de la chair corrompue des taureaux immolés , de nombreux essaims d’abeilles qui rendirent au filsdeCyrène ceux dont il déplorait la perte. On pourrait nous opposer aussi qu’Aristée, vivant à Céos et dans la Cyrénaïque, était bien éloigné d’Assos, et qu’il l’était trop pour que l’on ait pu songer en y élever un temple à son honneur, ou du moins à y consacrer, sur l’architrave, le souvenir de ses bienfaits et des exploits de sa mère. Ils devaient intéresser très-peu la Troade, si tant est même que la renommée en fût venue jusqu’à Assos; tandis , au contraire, que l’histoire de Ménélas, l’un des plus célèbres héros delà guerre de Troie, consacrée par Homère, convenait très-bien à une contrée qui en fut le théâtre et qui honorait d’un culte plusieurs de ses héros. On aurait cependant à répliquer que dans la haute antiquité le culte d’Aristée était établi et en grande vénération dans la Tbessalie, qui n’est séparée de la Troade, dont les côtes regardent les siennes, que par un bras de mer d’une cinquantaine de lieues, semé d’îles, d’où, de proche en proche, le culte d’Aristée aura pu passer dans la Troade. Ce culte, dans les anciens temps, devait être assez répandu; Aristée, le fils d’Apollon, était vénéré, non-seulement comme un bon génie, un dieu champêtre, mais il avait même mérité, par ses bienfaits, par les services qu’il rendit à l’agriculture, d’avoir une brillante légende. On voit, sur les médailles de Cartbæa de l’îlede Céos, sa tête avec l’aspect d’un vieillard vénérable. Sur les mêmes médailles est un astre avec la tête du chien Sirius , symbole de la canicule, contre les chaleurs de laquelle était invoqué Aristée pour en préserver les moissons et les biens de la terre. Aussi son culte, à Céos, était-il en accord avec d’anciennes observations sur Sirius et sur les influences que l’on attribuait à cet astre. Selon Pindare , le fils d’Apollon et de Cyrène avait été nourri de nectar et d’ambroisie par les heures et les saisons, qui le berçaient sur leurs seins divins. Élevé par le centaure Chiron et par les muses, qui lui enseignèrent les vertus secrètes des plantes et toutes les ressources de l’art de guérir, il devint une des premières divinités adorées par les anciens grecs; les chasseurs l’invoquaient pour qu’il multipliât leur gibier; les cultivateurs, pour qu’il protégeât leurs champs, leurs troupeaux, leurs vignes, leurs oliviers et pour qu’il les défendît de la sécheresse et des inondations. Aristée avait aussi de grands rapports avec Baccbus, qu’il éleva avec Silène, et dont sa fille Nysa ou Macris fut une des nourrices. Il passait encore pour avoir accompagné le conquérant de l’Inde en Thrace, et y avoir, avec lui, établi les mystères des orgies. Aussi , Aristée était-il considéré par les Thessaliens et par les colonies arcadiennes comme un grand dieu, fils d’üranus et de la Terre, et il fut confondu avec Jupiter A miœus, l’excellent , Icmem, Ombrias, qui di^iensait à la terre la pluie et la fraîcheur, et en Arcadie avec Apollon Nomiiis, berger, et de même qu’Aristée le législateur de l’agriculture. Il me semblerait donc que l’antique Aristée, honoré, dès les premiers temps de la Grèce, avec son lils Actéon , comme l’une des principales divinités bienfaitrices de l’humanité, aurait, pour figurer dans les bas-reliefs du temple d’Assos, au moins autant de titres que Ménélas, si le frère d Agamemnon , le mari d’Hélène n’était pas soutenu par Homère.
SARCOPHAGE DES AMAZONES
(PI. 1 17 A. et B. )
A-t-il ou n’a-t-il pas existé une nation d’ Amazones? Telle est la question. Si l’on s’adresse à la raison, à la critique historique, elles répondront avec le judicieux Strabon (liv. XI, c. v, § 1-6), qu’il est impossible d’ajouter complètement foi à l’existence, pendant plusieurs siècles, d’un peuple de femmes guerrières, qui, sans liens habituels avec des hommes, ne se rapprochaient d’eux qu’une fois par an pour se propager ou se recruter en filles, et auxquels elles renvoyaient , si elles ne les tuaient pas , les enfans mâles , fruits de ces unions politiques et sans amour. Pourrait-on regarder autrement que comme des légendes fabuleuses les expéditions lointaines, les conquêtes de ces hordes de femmes qui , à l’instar des essaims d’abeilles , n’obéissant qu’à des reines, s’élançaient, aux temps les plus reculés, des rochers du Caucase, et traversaient, en les soumettant par leur bravoure et l’éclat de leurs hauts faits, les peuples les plus aguerris? N’est-il pas surprenant de les voir tout à coup disparaître en laissant, comme durables souvenirs de leurs expéditions si passagères, des monumens, des tombeaux, des villes auxquelles avaient donné leurs noms, et ceux de leurs capitaines, les reines qui les avaient fondées pour ainsi dire en courant, et sans établissemens fixes, dans des contrées que, telles que de brillans météores, elles avaient plutôt traversées que conquises ? D’un autre côté , les Amazones produisent , en leur faveur, des historiens graves, tels qu’Hérodole, Diodore de Sicile, qui ne repoussent pas tout à fait leur existence , tout en faisant des concessions pour la rendre moins incroyable. Hérodote, à la face de toute la Grèce assemblée pour savourer et juger son histoire, n’aurait pu avancer comme historiques des faits complètement controuvés: il est vrai que ces faits étaient à l’avantage des Grecs , et chatouillaient leur amour-propre; leur critique alors devenait beaucoup plus indulgente, et ne regardait pas de si près à la vérité historique. De même, Alexandre se plaisait aux récits, quelque peu hasardés si ce n’est mensongers, des expéditions de Bacchus etd’Hercule aux Indes, qu’on comparait aux exploits du conquérant Macédonien, que la flatterie mettait bien au-dessus des dieux, ses frères, fils comme lui de Jupiter. Hérodote, cependant, dont chaque jour et chaque nouveau voyage en Orient confirment la véracité et l’exactitude des recherches, non-seulement semble croire aux Amazones, mais il leur fait une histoire appuyée de faits qu’il produit sans exprimer de doute. Les combats que Bellérophon et Priam, dans sa jeunesse, leur livrent dans Homère (F, IL, 186-189, et Eust. p. 4o2-4o4) sur les bords du fleuve Sangarius en Phrygie dans l’Asie Mineure, montrent, du moins, qu’à l’époque du poète, dans le x' siècle avant notre ère., la tradition des Amazones, et de leurs excursions dans plusieurs contrées était bien établie.
Diodore de Sicile (liv. 111) admet aussi les Amazones, mais le récit
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très-détaillé de leurs exploits est si merveilleux , qu’il doit inspirer plus que de la défiance. Cependant, cet auteur a sans doute prévu qu’on le croirait avec peine; car il va , dit-il, raconter des événemens inconnus à la plupart des lecteurs, et il affirme qu’il les tire de poètes très-anciens et d’autres écrivains. Cet historien ne place les Amazones, ni dans les mêmes contrées, ni aux mêmes époques qu’Hérodote et Strabon. Ce sont d’autres héroïnes beaucoup plus anciennes, et bien plus rapprochées de l’Occident et au nord de l’Afrique. On aurait alors affaire à trois nations d’ Amazones ; les africaines de Diodore , très-distinctes des deux autres plus récentes , et dont l’une aurait occupé les contrées du Caucasse entre le Palus Méotide (mer d’Azof) et la mer Caspienne, et les autres , plus voisines de la Grèce, se seraient étendues sur les bords du Thermodon , dans le Pont, au nord de l’Asie Mineure.
En suivant Diodore, nous voyons ses Amazones remonter à la plus haute antiquité , et précéder de plusieurs siècles la prise de Troie. Aux bords du lac Tritonis, près de l’Océan, où elles auraient fondé une ville de Chersonèse, ces femmes guerrières , au milieu d'un pays de la fertilité duquel elles ne jouissaient pas , vivant de la manière la plus dure, ne connaissaient pour plaisirs que les armes et les exercices violens. Elles abandonnaient la culture des terres, leurs troupeaux et le soin de leurs enfans aux hommes, qui en devenaient les nourrices, et qui, chargés de tous les détails du ménage, semblaient être changés en femmes et les femmes en hommes. Les Amazones ne se rapprochaient de l’autre sexe, pour devenir mères, que lorsqu’elles avaient accompli le temps de leur service militaire. Les tilles qu’elles mettaient au monde servaient à recruter leur armée; quant aux garçons, si elles ne les tuaient pas, elles les rendaient à leurs pères après les avoir mutilés de manière à les rendre inhabiles à manier les armes et à faire la guerre. Ces Amazones , ayant à leur tête Myrine, qui commandait trente mille femmes à pied et deux mille cavalières , s’élançant des bords du lac Tritonis, soumirent, non-seulement plusieurs des peuples voisins , mais elles portèrent à l’Occident leurs armes jusqu’aux rives de l’Océan, aux contrées fortunées des Atlantes, peuples doux, riches, heureux, les premiers, selon Diodore, qui eussent connu les dieux, et aussi paisibles que les Amazones étaient guerrières et turbulentes. Aussi , leur reine Myrine n’eut-elle pas de peine à ranger les Atlantes sous ses lois. Effrayés de ses rapides succès, et des désastres des pays qui avaient résisté, ils se soumirent, et même avec plaisir, la comblèrent d’honneurs et de présens, et implorèrent sa protection contre les Gorgones.
Cet autre peuple de femmes guerrières, d’un caractère rude et sauvage, portait de tous côtés le ravage et la désolation. Myrine les vainquit, en fit un grand carnage; mais elles se relevèrent de leur défaite, et furent enfin, sous leur reine Méduse , entièrement détruites par Persée. Myrine fonda plusieurs villes , qu’elle peupla des captifs qu elle avait emmenés des contrées vaincues, et surtout de chez les Gorgones. Cette reine éleva des monumens, et les consacra à la mémoire de ses compagnes d’armes tuées à la guerre. Les capitaines, dont la tradition avait conservé les noms, en fondèrent plusieurs; et si ces Amazones n’ont nullement existé, il est assez singulier que l’on ait tant tenu à se donner pour fondatrices des êtres fictifs, et que des villes telles que
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Myrine, Ephèse, Priène, Cymé, Pitane, Mitylène el d’autres, se soient crues honorées en rendant hommage de leur existence à des armées de femmes aux conquêtes desquelles des armées d’hommes s’étaient en vain opposées. Suivant Diodore, Myrine aurait soumis une partie de l’Afrique. En Égypte., elle se lia d’amitié avec Horus , fils d’isis , battit les Arabes , porta ses armes en Syrie, traversa l’Asie Mineure, vainquit les peuples jusqu’au mont Taurus, et ne s’arrêta qu’au fleuve Caïque. Elle aurait aussi fondé Samothrace, ainsi nommée des Thraces qui se seraient établis dans l’antique Samé, et elle y sacrifia à la Mère des dieux. Enfin, la victorieuse Myrine, attaquée par le Thrace Mopsus, chassé par le roi de Thrace Lycurgue, et allié à Sipylus, de même chassé de Scythie, aurait éprouvé une sanglante défaite, et aurait été tuée avec un grand carnage de ses troupes , jusqu’alors invincibles. Battus encore plusieurs fois par les Thraces, les restes de l’armée de l’héroïne Myrine ne seraient retournés que très-peu nombreux en Afrique, et auraient fini par être tout à fait anéantis par Hercule, lors de son expédition pour aller à l’ex trémité occidentale de l’Afrique placer , sur une montagne du détroit de Gadès , sa colonne limite du monde. Telle fut , selon Diodore , l’histoire des Amazones d’Afrique ou de Libye, et la fin de leur expédition hors des contrées ou ce corps de nation, si extraordinaire et si problématique, s’était formé on ne sait à quelle époque reculée, ni de quelle manière.
Hérodote {Melp. c. cx-cxvi) entre dans moins de détails que, quelques siècles après lui , Diodore de Sicile , ce qui ne serait pas en faveur de la confiance que l’on peut accorder aux longs récits de celui-ci. Le père de l’histoire ne nomme aucune de ces héroïnes , et il ne les place pas, comme Diodore, en Afrique. Si ce que rapporte celui-ci avait quelque fond de réalité, les Amazones d’Hérodote pourraient être ce qui resta de ces héroïnes , dans le nord de l’Asie Mineure , après leur défaite par les Thraces, et qui s’établirent sur les bords du Thermodon, et y fondèrent la ville de Thémiscyre. Selon Hérodote, dont on lit avec plaisir le charmant et naïf récit, ces femmes guerrières, attaquées sans qu’on en sache le motif, par les Grecs, sur les bords du Thermodon, où elles s’étaient fix'ées on ne sait à quelle époque , furent battues. Un grand nombre d’elles, faites prisonnières, furent embarquées sur trois navires; bientôt, armées de leur courage, elles se défirent des équipages, et, n’ayant aucune connaissance de la navigation , elles s’abandonnèrent aux vents et au hasard , qui, après les avoir longtemps ballottées à travers le Pont-Euxin (la mer Noire) et le Bosphore de Thrace; les jetèrent dans le Palus Méotide (mer d’Azof) , sur les âpres rives de contrées scythiques. Trouvant dans ces parages de nombreuses hordes de chevaux sauvages ^ elles s’en emparèrent, et ravagèrent le pays où elles s’établirent.
Selon le même historien, ce ne fut qu’ après leur premier combat que les Scythes, en dépouillant les cadavres, s’aperçurent que ce n’était pas à des guerriers, mais à des femmes, qu’ils avaient affaire: ils convinrent alors de ne plus les tuer. On pourrait croire qu’il dut en être souvent de même lors de leurs combats contre les Grecs. Les Scythes pensèrent qu’il serait plus avantageux de tâcher d’avoir des enfants de femmes aussi valeureuses. Ils envoyèrent donc vers ces belliqueuses héroïnes de beaux jeunes gens qui , sans les com-
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battre, finirent par les apprivoiser. Le rapprochement eut, dans ces réunions improvisées , les plus heureux succès. Les Scythes ne purent jamais parvenir à apprendre la langue des Amazones, tandis qu’elles , au contraire, se rendirent bientôt familière celle des Scythes , ce qui montrerait et la rudesse de ceux-ci, et qu’elles les surpassaientde beaucoup en intelligence. Ne voulant pas consentir à suivre leurs maris dans leur pays, où les femmes avaient des mœurs et des usages trop différents des leurs, elles les engagèrent à aller avec elles à quelques journées au delà du Tanaïs (le Don) , et à y former une nouvelle nation. Ce fut celle des Sauromales, ou des Sarmates, qui , par leur vie en partie nomade et par leur manière d’être, par leurs excursions à diverses époques, rappelleraient assez les Cosaques du Don. Hérodote dit qu’une fille sauromate ne pouvait se marier qu’après avoir tué de sa main un ennemi : il ne nous apprend rien de plus sur les Amazones.
Strabon (liv. XI, p. 5o4 et suiv. ) , dont l’autorité doit avoir d’autant plus de poids qu’il était d’Amasée, à soixante stades, moins de trois lieues, de Thémiscyre, la capitale des Amazones du Pont, et qu’il devait avoir étudié tout ce qui regardait son pays, Strabon ne nous met pas mieux au fait. 11 regarde comme des fables, auxquelles cependant, même de son temps, on ajoutait beaucoup de foi , tout ce qui concerne les Amazones , ce qui ne l’empêche pas d’adopter la tradition vulgaire et très-accréditée qu’ elles se brûlaient dès l’enfance le sein droit pour qu’il ne les gênât pas en tirant de l’arc. Le judicieux géographe ne croit donc pas aux expéditions lointaines des Amazones. Il est vrai que Ton ne peut guère s’expliquer qu’une armée de femmes ait pu traverser, toujours triomphant de nations populeuses et aguerries, l’immensité de contrées diverses entre Thémiscyre dans le Pont et l’Ionie, pour arriver en Attique, où elles ne pouvaient aborder que par mer , soit en traversant le Bosphore de Tlirace, soit fHellespont. Et quand elles auraient trouvé des navires , comment y embarquer toute leur cavalerie, la principale force de leur armée? Leur expédition eût encore été plus longue et plus difficile si elles fussent parties des contrées au delà de fHypanis ou même de l’Albanie, entre le Caucase et la mer Caspienne. De pareilles entreprises paraissent incroyables , nvalgré toutes les traditions sur f existence des Amazones. Mais en élaguant ce qu’elles peuvent offrir de fabuleux, et ce que la raison et la saine critique se refusent à admettre , on peut bien trouver plausible qu’en Orient , comme on le sait des Cimbres, des Teutons, des Huns et des peuples barbares qui déchirèrent l’empire romain dans sa vieillesse, il y eut aux anciens temps des hordes de sauvages conquérants qui, dans leurs excursions, amenaient à leur suite leurs femmes et toute leur famille. Pourrait-on s’étonner que ces femmes valeureuses , familiarisées avec les dangers et toutes les horreurs de la guerre , prissent part aux combats avec leurs maris ? Après des défaites, elles ont pu se réunir et obtenir des succès qui leur valurent une réputation dont les poètes et les traditions exagérées se seront emparés en exaltant les hauts faits de ces femmes guerrières et en leur faisant une histoire merveilleuse et plus voisine de la fable que de la vérité. Cette existence des Amazones une fois reconnue, il a été facile d’en broder, pour ainsi dire, tous les détails , et d’ajuster, sur un fond peut-être vrai, une foule de traits imaginaires. Mais que ces héroïnes aient
SAnCOPHAGE DES AMAZONES.
OU n’aienl pas existé, peu importe pour les arts; elles leur appartiennent, et depuis longtemps, et ils leur ont fait, en dépit des dénégations 'des historiens, une histoire, pour ainsi dire , tout aussi authentique pour eux que celles des dieux de l’Olympe , des héros de la guerre de Tlièbes , des Argonautes et de la guerre de Troie. Si leur existence est douteuse dans les fastes historiques, elle est sans contestation et hors de discussion sur le marbre des monuments. Ce n’est aussi que sous ce rapport que nous les trouvons dans Pausanias {Ait., c. XLi, y). Il n’est pas de l’avis de Strabon, qui nie que les Amazones soient venues au siège de Troie, et qui peut bien avoir raison. Pausanias, moins critique que le géographe, pense qu’elles y vinrent pour se venger sur les Athéniens et sur tous les Grecs de la ruine de leur capitale Thémiscyre par Thésée et par Hercule [Ait., c. xv). 11 cite, comme preuve, peut-être un peu faible , des expéditions des Amazones en Attique , leurs combats contre Thésée, peints dans le pœcile d’Athènes par Polygnole, et le tombeau de l’Amazone Antiope, que l’on y montrait [Ail., c. n), et qui, s’étant éprise du fils d’Egée, fut tuée comme coupable de trahison par l’Amazone Molpadie, par la mort de laquelle le héros vengea Antiope, et qui avait aussi son tombeau à Athènes. On montrait encore à Mégare le monument funèbre d’Hippolyte, sœur d’Antiope, l’une des Amazones les plus célèbres, et qui, ayant pris la fuite dans le combat contre Thésée, mourut à Mégare de chagrin de sa faiblesse.
Si les anciens n’ont pas été d’accord sur l’existence des Amazones en corps de nation , on doit bien s’attendre à ce que les modernes ne l’aient pas été davantage, et que les uns aient rejeté complètement ce que d’autres acceptent en tout ou en partie. L’auteur qui s’est le plus occupé des Amazones est certainement Pierre Petit, dans son Traité historique (2 t., in- 12, de 62 1 p., Leyde, 1718) ; Il y développe peut-être plus d’érudition que de saine et sévère critique , en rapportant pour ou contre les Amazones tout ce qui se trouve épars dans les anciens sur l’existence, si contestée par les auteurs, de ces femmes guerrières, et qui serait si prouvée si l’on s’en rapportait aux médailles de plusieurs villes de l’Asie Mineure qui se glorifiaient d’avoir eu pour fondatrices des Amazones, auxquelles, comme à Ephèse et même à Athènes, on rendait des honneurs qui les assimilaient aux divinités. Mais l’on peut répondre que ces médailles de Myrine, d’Ephèse, de Smyrne, de Thyatire, de Cume, de Paphos, en l’honneur dés Amazones, dont elles offrent des images, consacraient certainement d’antiques traditions révérées dans les contrées éoliennes et ioniennes, mais que, pour y avoir été reçues et comme naturalisées, elles n’en étaient peut-être pas plus vraies , et que ce n’étaient que des légendes populaires et sans fondement historique. Il est cependant difficile d’admettre que tout fût faux de tout point, et qu’il n’y eût pas un fond de vérité transmis , embelli ou altéré par les traditions de diverses contrées. Pourrait-on supposer un tel accord dans les récits mensongers de tant de pays différents et dans des souvenirs si longs et si tenaces, s’ils n’eussent eu pour base que la fausseté ? L’on ne saurait guère supposer que des auteurs tels qu’Homère, Hippocrate, si judicieux; Justin, d’après le grand historien Trogue Pompée, eussent ajouté foi aux Amazones et eussent discuté gravement, comme Hippocrate, ce qui les concernait, s’ils avaient pu croire qu’ils n’exerçaient leu ’“* esprit et leur
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savoir que sur des contes. H paraîtrait donc que l’on ne se hasarderait pas trop à admettre, avec Pierre Petit, qu’il peut y avoir eu des femmes guerrières , des Amazones , de l’histoire desquelles on retrancherait ce qui est contraire à la raison ou ce qui répugne à l’humanité, et par exemple la séparation habituelle d’avec les hommes, et les mutilations qu’elles auraient exercées sur elles et sur leurs enfants. N’a-t-on pas vu, aux temps anciens et modernes, assez de femmes braves, au-dessus des faiblesses et des préjugés de leur sexe, combattant avec la même valeur que les hommes dans les armées , pour permettre de croire qu’il y a eu des troupes nombreuses de femmes élevées dès l’enfance avec la rudesse des guerriers , et comme eux familiarisées avec les dangers, et qui, devenues pour ainsi dire hommes, ont pu dans de grandes expéditions avoir le même talent militaire, et autant de force et de courage que les guerriers qu’elles com.battaient.
De tous les auteurs qui ont écrit sur les Amazones, M. Frédéric Dubois de Montpereux est celui qui a cherché à réunir le plus de preuves historiques de l’existence des Amazones dans son Voyage aux contrées caucasiennes ( 1 ) , couronné par l’Académie des inscriptions. Ce savant voyageur croit que, non-seulement les Amazones ont existé, mais que l’on en trouve encore des traces évidentes dans les contrées dont quelques auteurs anciens les disent originaires. Comme eux, il s’appuie des traditions qui y sont répandues de temps immémorial. Une de celles des habitants de la grande Kabardah, au Caucase (2), rapporte que, lorsque leurs ancêtres habitaient sur les rives de la mer Noire , ils étaient souvent en guerre contre les Emmetches, peuple de femmes qui habitaient l’angle des montagnes entre la Circassie et le Svanelhi, et qui s’étendaient jusqu’à la petite Kabardah actuelle, Elles ne voulaient pas d’hommes parmi elles , mais s’associaient toute femme courageuse qui voulait prendre part à leurs expéditions. Le père Lamberti, continue M. Dubois, rapporte que de son temps, les Dadiens faisant la guerre aux peuplades des hautes montagnes à l’ouest de l’Elbrous , on trouva nombre de femmes armées et cuirassées parmi les morts.
Selon M. Dubois de Montpereux l’histoire, ou la fable des Amazones, serait originaire du territoire de Panticapée (aujourd’hui Kertch) sur le Bosphore cimmérien, et il ajoute que, suivant Strabon (p. 5o4), il n’y pas d’histoire qui paraisse plus fabuleuse que celle des Amazones et qui cependant soit plus avérée. Mais il me semble que ce n’est pas ainsi que s’exprime le savant géographe, qui dans tout ce qu’il rapporte cherche à éloigner l’idée que cette nation ait pu exister, du moins telle que quelques historiens l’avaient dépeinte. Voici ce que dit Strabon (trad. franç. , t. IV, p. 281 ). Après quelques réflexions sur l’histoire qui, n’importe à quelle époque, embrassant uniquement le vrai, n’admet jamais, ou du moins presque jamais le prodige, il ajoute : «Mais, «à l'égard des Amazones, nos modernes, comme les anciens, ne racontent que «des choses toutes étranges, toutes incroyables.» Ces choses incroyables sont
(1) Voja()e autour du Cauvase, chez les par M. Frédéric Dubois de Montpereux. — Tscherkesses et les Ahkhases, en Colchide, Paris, Gide, 1839-1841 ; 5 vol. in-8°. en Géorgie, en Arménie et en Crimée, etc., (2) T. I, p. 150 et suiv.
SARCOPHAGE DES AMAZONES
les expéditions lointaines, au delà des mers, d’armées de femmes sans hommes, etc.; et il finit par cette espèce d’exclamation : et «voilà néanmoins ce B qu’encore de nos jours l’on répète au sujet des Amazones. » Tout ceci est à la suite de traditions qui, dans de fréquens combats, mettaient aux prises les Amazones et les Gargarienses , peuple Scythe du Caucase. Se réconciliant ensuite avec ces femmes guerrières, ces Scythes avaient commerce avec elles, secrètement, de nuit, sans choix, dans l’unique but de les rendre mères. Dès qu’elles étaient enceintes, ces unions momentanées que rien n’avait préparées, et que ne prolongeait pas un tendre sentiment, étaient rompues ; on se séparait et chacun vivait de son côté. Les Amazones , ne gardaient que les filles , rendaient les garçons aux Gargarienses , quiles adoptaient tous en commun , chacun ayant des droits à s’en croire le père. En rapportant ces traditions, Strabon paraît bien les mettre au rang de ces choses étranges, incroyables qu’on débitait encore de son temps , et il n’a pas le moins du monde fair de donner ces histoires comme ce qu’il y a de plus avéré.
Selon M. Dubois de Montpereux , les expéditions si célèbres des Amazones se réduiraient à des excursions de peuplades scylhes du Caucase débordant en Asie Mineure et dont les armées ou les hordes auraient été détruites, à f exception des femmes quiles accompagnaient et qui seraient revenues dans leur pays. Est-ce bien probable? et n’eussent-elles pas, suivant l’usage si général, été faites prisonnières et emmenées en captivité? Auraient-elles pu d’ailleurs retraverser tranquillement tant de contrées dévastées et retourner sur leurs pas, après avoir été réduites à un petit nombre échappées au désastre de leurs troupes? M. Dubois admet aussi que ce pouvaient être d’autres peuplades du même genre de vie que celles du Caucase , et qui , parties des rives du Bosphore cimmérien , et longeant le nord et l’ouest du Pont-Euxin , allèrent combattre les Grecs , et poussèrent leur expédition jusqu’à Athènes , d’où ayant été chassées elles seraient retournées dans leur pays. Mais que de contrées difficiles à traverser pour aller de la Chersonèse Taurique en Altique et pour en revenir après avoir été battues. Que de rivières et de grands fleuves, le Borysthène (Dnieper), flster (Danube) , à franchir, et que de peuples belliqueux à combattre : des Scythes, des Thraces , des Thessaliens, avant de parvenir en Attique et de se mesurer avec les Grecs. L’on ne peut guère admettre qu’une armée de femmes, même victorieuse, eût pu surmonter de tels obstacles , et que devait-ce être au retour, après avoir été vaincue et en partie dispersée ? Parmi les preuves que M. Dubois de Montpereux regarde comme historiques, et à l’appui de son opinion, il range des vases peints trouvés à Panticapée et qui représentent des combats d’Amazones contre les Grecs. 11 parait porté à y voir des productions de fabriques de poteries établies à Panticapée, et qui auraient retracé les souvenirs des hauts faits des Amazones. Mais de ces quelques vases trouvés à Panticapée, il ne résulte pas, sans réplique, qu’ils y aient été fabriqués. On y voit des scènes de la mythologie grecque et toutes les représentations si fréquentes sur les vases grecs et italo grecs, et elles ne sont pas particulières à Panticapée. M. Dubois fait observer que, sur ces vasês, le costume des Amazones , leur bonnet à fanons, sont encore aujourd’hui en usage chez les Tscherkesses et chez des Ingouches du Caucase, de mêmes que leurs grands pantalons, les anaxyrides
et leur bouclier échancré en osier. Mais toute la fable, ou l’iiistoire des Amazones, avait pénétré de bonne heure dans le domaine de la mythologie des Grecs, et leurs arts s’en étaient emparés. Et ne faudrait-il pas prouver que les Scythes et les Amazones des boi’ds du Bosphore cimmérien avaient aussi des arts; et que ces peuples nomades, plus souvent errants que stables , dans les courts loisirs que leur laissaient la guerre et leurs courses vagabondes, auraient eu le temps et le génie de porter ces arts de la paix et du repos au point de peindre sur leurs vases ces scènes qu’on peut mettre au nombre des plus belles de celles que nous offre la peinture céramographique ? Ces vases remarquables par leur élégance le sont même par la recherche ou la richesse des ornemens en or sur les vêtemens, qui décèlent une grande adresse de maind’œuvre. Et d’ailleurs, le travail soigné de l’argile, le vernis, la belle forme de ces vases , sont tout à fait dans le caractère des productions de la céramique grecque ou de ses écoles, et l’on ne peut s’y méprendre. Qu’il y ait eu en abondance de très-belle argile sur les bords du Bosphore cimmérien , ce n’est pas une raison péremptoire pour qu’on y ait eu le talent de la travailler. Ne citerait-on pas bien des pays : tels, par exemple, que la Gaule, où l’on ne manquait pas de belle et bonne argile et où l’on ne fabriquait que de très-médiocre poterie? 11 y a loin de là à modeler et à peindre des vases de manière à ce qu’ils méritent, comme ceux trouvés à Panticapée, d’être mis au rang des plus beaux, et à ce qu’ils puissent rivaliser avec ceux des Grecs auxquels ils ressemblent de tout point. Ainsi, malgré les argumens de M. Dubois de Montpereux en faveur de son opinion et malgré la grande quantité de fragments de vases trouvés à Panticapée, nous croirions plus volontiers à une exportation de la Grèce, qui fabriquait pour ces contrées des vases dont les sujets les intéressaient, et qui, confirmant ou perpétuant des traditions qui les flattaient et prenaient, à leurs yeux, le caractère de la réalité, devaient avoir un grand succès et beaucoup de débit. Panticapée et d’antres villes de la Tauride étaient des colonies ioniennes, fondées par Milet ; elles avalent de grands rapports de commerce avec la Grèce et l’Asie Mineure; quelques fabriques d’ouvriers grecs ont bien pu s’y établir; mais il est plus que probable que les potiers et les peintres n’étaient ni des Scythes, ni des Amazones. Si ces peintures de vases offrent des costumes, des armes que l’on retrouve encore dans les contrées entre le Bosphore cimmérien (détroit de Jaffa) èt le Caucase, cette coïncidence montre seulement que, les modes ne variant guère dans ceè pays orientaux , il est tout simple de croire que, travaillant pour des peuples qui avaient la prétention de descendre des Amazones, on ait offert dans les peintures des vases, des costumes de pays dont on les disait originaires, et où ils se sont en partie perpétués. Il me semblerait donc que, dans l’excellent ouvrage de M. Dubois de Montpereux, les preuves, en faveur des Amazones cimmériennes , qu’il cherche dans les peintures des vases , ne sont pas aussi fortes ni aussi admissibles qu on pourrait le désirer, et qu’on ne saurait les honorer du litre de preuves historiques. Mais d’autres sur l’existence des Amazones le seraient peut être davantage et donnent un grand intérêt au beau travail de M. Dubois de Montpereux. — On peut ici, p. 638, 689, 668, 671, voir quelques détails sur les Amazones.
Notre sarcophage, découvert il y a quelques années à Salonique, est certaine-
SARCOPHAGE DES AMAZONES. liyÔ
ment l’un des plus beaux monumens , peut-être même le plus beau de ceux qui aient depuis longtemps enrichi le Musée des antiques. Il en est peu que le temps et les hommes aient ainsi respectés et qui nous soient parvenus dans un aussi bel état de conservation, car, sauf quelques légères lésions, peut-être assez récentes, il ne manquerait rien à ce beau monument, et l’on croirait volontiers qu’il sort de l’atelier du sculpteur. L’on y retrouve si bien toute la fraîcheur du travail que l’on ne perd, pour ainsi dire, rien des procédés de l’exécution. Ce qui ajoute à ses autres mérites et le rend extrêmement remarquable aux yeux des artistes, c’est que l’on y reconnaît sur toute la surface, qui n’avait pas encore reçu la dernière main, la trace très-franche de plusieurs outils, du ciseau, de la râpe et d’une espèce de gradine différente des nôtres, et dont les dents devaient être plus serrées et plus aiguës. On voit très-clairement qu’on promenait cet outil en différons sens sur le marbre et qu’il y formait une sorte de réseau très-fin , tantôt à mailles carrées et tantôt rhomboïdes. Ce travail, qui donnait de la souplesse aux contours, se retrouve même à des parties moins avancées que les autres et qui ne sont encore presque qu’à l’état d’ébauche. L’on peut aisément suivre le sculpteur dans la plupart de ses opérations , et cet examen ne sera peut-être pas inutile à nos artistes pour les procédés d’exécution. Leurs degrés divers ajoutent pour beaucoup à l’intérêt qu’inspire déjà ce monument par sa grandeur et par la richesse de sa composition. Ce n’est pas que cette composition offre rien de bien nouveau, l’on y retrouve un de ces sujets favoris de la sculpture grecque, et qu’elle s’est plu à reproduire souvent , sans trop se fatiguer l’imagination à varier à l’infini la disposition de ses groupes. Dans nos bas-reliefs, les Amazones et les Grecs qui les combattent sont donc traités à peu près, pour les attitudes , les groupes et les costumes , comme les offrent partout les autres monumens. Quelques-uns cependant, tels, par exemple, que ceux du temple d’Apollon Epicurius, secourable, à Bassæ, près de Phigalie en Arcadie, et surtout ceux du beau sarcophage de Vienne en Autriche, ont dans le costume un caractère plus original, plus oriental, plus ancien que ce que présentent et notre sarcophage et la longue série des combats d’Amazones et de Grecs des bas-reliefs de Magnésie, que nous mettrons bientôt sous les yeux. Il est aussi à remarquer que dans tous ces nombreux monumens sculptés , il n’y en ait pas , excepté celui de Vienne , qui se distinguent par cet aspect asiatique si prononcé et si piquant des peintures des vases , tels que la délicieuse amphore de Nola, de la riche collection du comte de Pourtalès- Gorgier, le combat de Thésée et de la belle Amazone Antiope. Aussi ces peintures, mieux que les productions de la sulpture, foumissen [-elles aux peintres les meilleurs modèles pour rendre la rudesse du caractère scythe, la fierté et la sévère beauté de ces femmes guerrières, originaires des contrées des alentours du Caucase et de l’Hyrcanie , et à demi couvertes , dans les combats , des peaux des animaux féroces que leur courage avait abattus.
Les bas-reliefs de notre sarcophage se distinguent par assez de variété, et il y en a plus, à proportion gardée, dans un petit espace que dans l’immense suite de ceux de Magnésie, où, dans une étendue de 69 mètres , luttent avec acharnement cent soixante et quinze combattans , dont soixante-sept à cheval. Ici, sur la face antérieure, l’affaire se passe entre huit héros et six Amazones.
APPENDICE
On pense bien que dans ce sujet, traité par un artiste grec auquel on doit le modèle de cette belle composition, les Amazones, malgré tout leur courage et leur beauté , doivent avoir le désavantage : ce fut du reste leur sort dans tous les combats qu’elles engagèrent contre les Grecs. Ces illustres guerrières disparurent de toutes les contrées de la Grèce et de l’Asie Mineure, qu’elles avaient si souvent désolées par leurs excursions, et où cependant elles laissèrent des souvenirs, existant encore, non-seulement de leur valeur, mais des temples, des monumens qu’elles élevèrent et même des villes qu’elles fondèrent. De courte durée, il est vrai, furentleurs établissemens, à la population desquels ces fières et peu sensibles guerrières dédaignaient de contribuer. On dirait que la haiire des hommes et le plaisir de les détruire étalent les seuls sentimens qui faisaient battre leur cœur et les poussaient à leurs expéditions lointaines et périlleuses , et qu’elles y mettaient toute leur gloire. Se battant pour se battre et pour tuer des guerriers , si elles faisaient des prisonniers , ce n’était sans doute que pour les traiter en captifs, assujettis au devoir de réparer les pertes causées par les combats dans cette armée de femmes, et les filles qui devaient le jour à ces alliances forcées, sans amour, et pour ainsi dire misanthropes , étalent des recrues pour de futures levées de guerrières. Quant aux enfants mâles , fruits de leurs unions annuelles et passagères avec les Gargarienses , ou elles les mutilaient , les tuaient , ou les rendaient à leurs pères , dont elles n’avaient plus besoin. Mais il ne paraît pas , d’après l’histoire , qu’ elles pillassent les pays qu’elles dévastaient et qu’elles en emportassent les richesses ; il ne leur fallait que des morts, et elles ne tenaient pas à leurs dépouilles.
282 A. Thésée et Hippolyte ou Antiope, pl. 117 A.
En suivant de notre gauche à notre droite la scène de notre premier basrelief, nous tro uvons une belle Amazone à pied , le casque en tête , le sein droit découvert, vêtue d’une tunique dorienne très- courte, légère , qui laisse les bras nus. Armée de son épée, et sa pelte, ou bouclier échancré semi-lunaire, au bras gauche , la tête haute , elle charge un Grec à pied , dont on n’aperçoit que la tête. En avant d’elle un héros complètement nu , tombe la face vers la terre; blessé ou tué, il tient encore son bouclier, peut-être a-t-il été abattu sous les coups de l’Amazone. Une autre héroïne vient d’être renversée de son cheval , qui s’échappe et s’élance en avant; elle n’oppose plus qu’une faible résistance à un jeune héros , n’ayant pour tout vêtement que son casque et la bandelette ou la courroie qui suspend le fourreau de son épée; il paraît sur le point de porter un coup mortel à l’infortunée guerrière, mais je croirais plutôt qu’il en fera sa captive. Une observation qu’on n’a peut-être pas encore faite , et qui peut servir ici et pour les autres bas-reliefs de combats d’ Amazones , mérite, ce me semble , quelque attention (i). Un scrupuleux examen des sculptures de
(1) QuintusdeSmyrne(T, v.226) etsuiv., ture est plus réservée, elle ne verse pas tant dans le carnage des Grecs et des Amazones , de sang ; si elle précipite sur le champ de fait tomber un grand nombre de ces héroïnes bataille des Amazones renversées, mortes, sous les coups des héros, il indique même elle ne leur donne pas le coup mortel, les endroits où elles sont frappées. La sculp- .Ainsique la peinture, elle craint de faire
SARCOPHAGE DES AMAZONES
Magnésie m’a fait remarquer qu’au milieu de ces mêlées d’ Amazones et de héros qui se battent avec chaleur, et où ceux-ci sont assez peu galans pour saisir presque toujours leurs ennemies par leurs beaux cheveux, la sculpture a épargné à la vue des scènes de massacre , de carnage. On ne voit pas , ou du moins est-ce très-rare, des coups d’épée, de lance ou de hache, si je puis m’exprimer ainsi, complets, ou qui portent; l’arme meurtrière est toujours sur le point de s’enfoncer, mais on ne la voit pas frapper ou pénétrer le corps ou les difiérens membres. On objectera peut-être que dans le bas-relief du Vatican (i) , qui a pour sujet, comme celui de la cour du Musée royal , le grand combat où Achille vainquit Penthésilée, une Amazone enfonce son épée dans le flanc d’un héros. (Voy. le Mus. Pio-Clem., t. V, pl. 21.) Mais ce basrelief, et en particulier ce groupe, sont très-différents dans la planche 189 des Monumens inédits de Winckelmann , faite avant la restauration du basrelief. L’avant-bras droit de l’Amazone y manque presque entièrement et même, d’après la disposition et la direction de ce qui reste de ce bras, il ne pourrait guère frapper le héros. Ainsi, cet exemple, qui serait unique contre ce que j’ai avancé, ne peut être mis en avant , et je suis encore à trouver un bas-relief où l’on verrait un des combattans plonger son arme dans le corps de son ennemi ou lui porter un coup qui blesse un de ses membres. On dirait qu’en représentant des combats que les Grecs avaient été obligés de livrer à des femmes, guerrières il est vrai, qui les attaquaient et qui les tuaient, mais qui n’en étaient pas moins des femmes , la sculpture avait le bon goût, d’éprouver un peu de honte à les faire frapper, blesser, tuer par des hommes.
détourner la vue de cadavres mutilés, où se complaît la poésie de Quintus comme celle d’Homère, qui l’une et l’autre parcourent, les pieds dans le sang, ces scènes de carnage. Offrant les blessures les plus horribles, les plus hideuses, elles feraient reculer d’horreur Mars même et la sanglante Enyo ; des têtes abattues jusqu’aux épaules , les plus beaux seins du monde coupés , traversés, et par des héros, Ajax, Idoméné, Mérionée. La poésie est féroce, la sculpture et la peinture sont plus humaines.
Mais chacun de ces arts se maintient dans ses limites, ce qui s’offre aux yeux produit plus d’effet que ce qui ne parle qu’aux oreilles, à l’esprit: un champ de bataille qui, en sculpture et surtout en peinture, ruissellerait de sang et seraitjonché de membres mutilés, déchirés, fracassés, tels que ceux de la poésie, ne serait pas soutenable et l’on en éloignerait ses regards. La peinture et la sculpture ne doivent pas tout dire, et elles feront toujours bien , même dans leur fougue , d’être assez sages et assez retenues
pour laisser à deviner et à compléter les scènes dont elles ont épargné aux yeux les horreurs. L’on ne saurait, à ce sujet , trop recommander à nos artistes le bel ouvrage plein de tact et de goût de Leasing sur le Laocoon , très-bien traduit par M. de Vanderbourg de l’Académie des inscriptions.
(1) Notre bas-relief de la cour du Musée n’a de grands rapports avec celui du Vatican que dans le groupe principal , celui d’Achille soutenant Penthésilée. Tout le reste offre des différences telles, entre les deux compositions, quelles ne peuvent pas avoir été inspirées par un même original. On peut remarquer au bas-relief du Vatican que le sein gauche de Penthésilée est découvert, ce que ne présente, ce me semble, aucun autre bas-relief, mais qui se voit à de belles statues d’ Amazones, entre autres à celle du Vatican. Dans notre basrelief, plus conforme aux usages de ces héroïnes, c’estle sein droit qui est libre , et, en tout la composition en est très-supérieure à celle du Vatican.
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Elle n’exprimait pas tout et laissait incertain et presque à deviner si les combats auraient une issue sanglante , ou s’il n’y avait pas quelque lueur d’arrangement entre les combattans. L’exemple, sans que je l’aie chercbé, s’en présente ici dans le moment même ; ne dirait-on pas que la belle Amazone, sans autre arme que son bouclier, tranquillement assise sur son cheval abattu , est en pourparler avec le héros en cblamyde et en cuirasse , qui, s’élançant vers elle l’épée haute, ne détachera pas probablement le coup qu’il paraît près de lui porter? Elle a l’air calme, assuré : ce n’est pas là certainement un combat acharné, et ne pourrait-ce pas être Antiope (1) sur le point de se rendre à Thésée, qui l’épousa et la rendit mère du bel et innocent Hippolyte? Ce sujet peut tout aussi bien, et peut-être mieux qu’un autre, convenir à cette composition, qui n’offre du reste rien d’assez positif pour que l’on puisse y reconnaître, avec quelque certitude, tel héros grec et telle Amazone plutôt que d’autres. Je croirais à propos de faire remarquer, ce que nous offriront aussi nos bas-reliefs de Magnésie, qu’ici les Amazones sont souvent deux à deux, l’une à cheval , l’autre à pied, et l’on pourrait présumer que celle-ci servait d’écuyer aux guerrières d’un rang supérieur, ce qu’il est facile de vérifier ici. Ce serait comme chez Homère, où les héros sont toujours accompagnés de leur écuyer, qui combat avec eux. Vous remarquerez aussi que le costume des trois Amazones à cheval est entièrement le même , les armes, le bouclier échancré,7>e/<a, la bipenne ou double hache , sont pareilles , ce qui plus tard nous fournira quelque observation sur l’uniformilé du costume. Les Amazones à pied ont souvent le casque en tête, ce qui se conçoit aisément, cette partie étant plus exposée aux coups des héros, de même à pied , que chez les Amazones à cheval, qui, plus élevées, étaient moins à portée de leurs atteintes. Par la même raison , presque tous les héros à pied devraient avoir le casque pour les protéger contre les attaques des Amazones à cheval qui , les dominant, pouvaient facilement diriger leurs coups sur la tête de leurs adversaires. C’est ce que l’on peut observer dans nos bas-reliefs de Tbessalonique; mais nous verrons qu’il n’en est pas de même sur ceux de Magnésie. Mais retournons au combat. — Un héros nu, le casque en tête, est accouru dans la mêlée sans tirer son épée qui repose dans le fourreau et qu’il tient de la même main que son bouclier; de la droite, il saisit avec force, par sa longue chevelure, une Amazone que défend sa compagne, j’ai presque dit son écuyère , et qui, sur le point d’être renversée de son fougueux coursier, se retient , à la bride , que le sculpteur a omis ou dédaigné de représenter. En admettant qu’ici Thésée combat les Amazones , ce héros ne peut-il pas être Pirithoüs , le fils d’ixion, roi des Lapithes, le fidèle compagnon , l’ami de Thésée, qu’il suivit toujours dans ses avantureuses expéditions, et qui, n'abandonnant pas même aux enfers son téméraire ami, lorsqu’il voulut enlever Proserpine, fut dévoré par Cerbère. Il paraît que le guerrier âgé, coiffé du pilidium, tel qu’on le donne à Ulysse, parle au jeune héros et lui adresse quelque conseil: lequel ? je ne saurais le dire. Peut-être l’engage-t-il à s’emparer de sa belle
(1) Les inythograpbes nomment cette l'autre par Hercule et par Thésée, ce qui reine des Amazones tantôt Hippolyte et est peu important pour la sculpture, tantôt Antiope; ils font vaincre l’une ou
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ennemie, qui ne résiste que faiblement, puisqu’elle ne se sert plus de sa double hache, qu’elle tient de la main gauche avec son bouclier. Derrière ce beau groupe une Amazone, étendue à terre, vient de rendre le dernier soupir; près d’elle, sur le devant, un jeune guerrier armé du casque et delà cuirasse s’appuie à terre sur sa main gauche, il paraît blessé, et il peut l’avoir été par la guerrière au moment où il lui portait le coup mortel. On aura déjà remarqué le beau mouvement du cheval de l’Amazone, qui semble lier de l’héroïne qu’il porte et pour laquelle il paraît conabattre avec ardeur. Toutes les têtes de chevaux de ce bas-relief méritent d’attirer l’attention; le travail en est très-fin, les détails en sont bien sentis , et elles sont pleines de vie. — Il est inutile de faire remarquer que les femmes, debout aux angles du sarcophage, entièrement couvertes de leur long manteau par-dessus leur tunique talaire, le chiton poderé, et coiffées de longues tresses, ne font nullement partie de la composition du bas-relief, elles ne sont, ainsi qu’on en voit souvent, que des ornemens des angles du monument, comme aux deux autres angles les figures d’Hercule en Hermès. Ces figures , ainsi que des espèces de cariatydes , semblent soutenir le couvercle du sarcophage.
Le bord inférieur de cette face du sarcophage est encadré par une forte guirlande de fruits et de feuillages, renouée de bandelettes, et qui n’a pas été terminée. [Hauteur 1 mètre 100, long. 2 mètres 660].
282 B, Achille et Penthésilée; face latérale gauche du sarcorphage, pl. 1 17 B (1).
Les côtés de notre monument offrent encore des scènes dont les Amazones et des héros grecs sont les acteurs, et qui, se rattachant à celles que nous venons de voir, présentent cependant des traits particuliers. On peut voir ici, ce me semble, le fils de Tbétis, vainqueur de la belle Penthésilée, reine des Amazones qui étaient venues au secours de Priam vers la fin du siège de Troie. Blessée, sa hache à la main, qui retombe sans force, elle est sur le point de défaillir entre les bras de son vainqueur, sur lequel elle s’appuie , et le bouillant Achille, désarmé par sa victoire, regrette son triomphe et soutient sa belle ennemie. On sait que, ne pouvant résister aux attraits divins de la fière et valeureuse reine des Amazones (2), il l’aurait épousée si les autres héros ne s’y étaient opposés. Le lâche et hideux Thersite paya de sa vie un propos
(1) Le sujet tragique de Penthésilée, plusieurs fois répété sur les monuments , offre de grandes analogies entre les diverses manières dont il est représenté, ainsi que le fait remarquer l’illustre auteur du Musée Pio-Clémentin , t. V, pl. 21 , p. 136,in-8'’. Il est bien à présumer que le célèbre tableau de Panénus, frère de Phidias, fut souvent mis à contribution, et que la sculpture s’empara de ses groupes divers dont, eu en variant la disposition , elle enrichit scs monuments. La belle description de la mort
de' l’héroïne, par Quintus de Smyrne, se retrouve aussi en partie dans quelques-unes de ces compositions. H faut quelle ait été inspirée au poète par quelque ancien chefd’œuvre de peinture ou de sculpture trèsantérieur à son époque; car, lorsqu’il continuait f Iliade d’Homère, l’art, en pleine décadence et près de sa chute au iv siècle de J. C. , ne pouvait guère, par ses ouvrages, enflammer fimagination de la poésie.
(2) Dans notre bas-relief, Penthésilée n’a pas la tête nue, ainsi que l’offrent le
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impertinent qu’il se permit contre elle. Dictys de Crète raconte que l’un des plus fougueux, Diomède, après avoir eu l’indignité de dépouiller et d’insulter Penthésilée, l’entraîna par les pieds au Scamandre et l’y précipita. On voit, au reste, tous ces héros grecs. Hercule, Thésée, devenir, ainsi qu’ Achille, épris des Amazones qu’ils avaient mis leur gloire à combattre et à vaincre (i).
bas-relief du Musée royal 774 bis et d'autres monumens.Si l'on s’en rapportait à des ver» de Properce, le casque de l’Amazone eût été à visière se rabattant sur le visage, comme celui des héros, puisque Achille ne vit sa beauté que lorsque le casque de l’Amazone se fut détaché. Mais pour ces détails de costume, un poète, de temps très-postérieurs, ne peut guère servir d’autorité. Aucun monument ne vient à l’appui et, cependant, il est assez probable que, dans ces temps reculés , des femmes guerrières, sans cesse engagées dans des combats contre des Grecs, devaient être armées à peu près de même. C’eût été trop présumer de l’effet magique de leur beauté, ou en faire trop peu de cas , que d’aller au combat à visage découvert contre des héros dont la tête et tous les membres étaient enveloppés, bardés d’airain. Au reste, dans tous les cas, un casque qui eût masqué les Amazones ne convenait ni à la poésie, ni encore moins à la sculpture, et elles ont eu raison de ne pas admettre cette tradition si elle a existé, ce que je suis loin d'affirmer, même d’après quelques vers de Properce, 1. III, él. XI, V. 13.
Quintus de Smyrne, poète qui paraît avoir fleuri vers le milieu du iv siècle de notre ère, et qui nous a laissé un poème faisant suite à l’Iliade et offrant la prise de Troie, consacre presque tout son premier chant à Penthésilée, à sa beauté, à sa valeur et à sa défaite. Il se plaît (1. V, V. 140) à décrire sa brillante armure étincelante d’or: ses grandes cnémides d’or ne faisaient rien perdre de la beauté de ses jambes; tous les métaux resplendissaient en dessins variés sur sa cuirasse. La poignée et le fourreau de sa grande épée étaient ornés d’argent et d’ivoire. Il est bien à croire que Quintus reproduit ainsi le luxe des riches armes de son temps: il suit en cela Homère et Hésiode pour les
armes d’Achille et d’Hercule, ou plutôt les poètes qui, dans des temps très-postérieurs à ces pères de la poésie grecque, leur ont attribué des descriptions qu’ils ont intercalées dans leurs poèmes, et qui ne convenaient ni aux époques d'Homère et d’Hésiode, et encore moins à celles de leurs héros. Le bouclier ou la pelta de Penthésilée, selon Quintus, était semblable au croissant de la lune, v. 146. Il esta remarquer que , dans aucun bas-relief, on ne trouve cette forme , du moins telle que la décrit Quintus, aux peltes des Amazones, qui offrent plusieurs variétés plus ou moins éloignées de la forme du croissant. Sur le casque de Penthésilée s’élevait un cimier d’où flottait une longue crinière d’or. Elle tenait à la main gauche son bouclier et deux javelots. On sait que Pline (1. VII, 57) lui attribue l’invention de cette arme, le pilunij à pointe longue et lourde, et devenue si terrible entre les mains des soldats romains. A la main droite de l’héroïne était sa puissante bipenne, la double hache, dont nous verrons plusieurs variétés. Les Amazones passaient pour avoir inventé l’équitation. Le cheval de bataille de Penthésilée, fils du vent de Thrace, de la plus grande vitesse, plus rapide que les Harpies, lui avait été donné par Orythie, femme de Borée. D’après Quintus de Smyrne (v. 337) il aurait été pie, aioXos, ou de plusieurs couleurs ; il portait l’arc et le carquois de l’héroïne, pour quelle pût, au besoin, changer d’armes dans le combat, et l’on voit que tantôt elle brandissait son lourd et inévitable javelot, et tantôt sa grande double hache.
(1) On disait qu’après la mort de Penthésilée, Achille avait été très-sensible à ses attraits; mais il ne put obtenir des héros grecs qu’on honorât d’un monument funèbre la valeur de cette belle reine.
Suivant Servies [Æn. xi, v. 661 ),
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La coiffure élevée, sorte de tiare qui surmonte la longue chevelure de cette héroïne, a bien le caractère oriental, c’est la seule que l’on trouve dans tous nos bas-reliefs, et elle peut bien désigner la l’eine Penthésilée, la plus célèbre des Amazones, et par sa valeur , sa beauté, et par son combat contre le plus vaillant des Grecs. La jeune Amazone déplorant la défaite et la mort de sa reine est charmante par son attitude, l’expression naïve de sa douleur, et par l’élégante simplicité de son costume. C’est celui de la plupart des Amazones de nos bas-reliefs et de plusieurs belles statues de ces héroïnes ; la tunique courte, ou qui le devient parles deux ceintures, au-dessous du sein et sur les hanches, qui la relèvent au-dessus des genoux. Nous l’etrouvons aussi sa chaussure, celle de Diane et des chasseurs, Yendromide, à la plupart des Amazones de notre sarcophage de Thessalonique. C’est un brodequin de peau douce et élastique qui prend la forme de la jambe, et dont la partie supérieure , ou roulée ou serrée par une sorte de bourrelet , retombe en découpure. Il paraît que l’endromide, d’origine crétoise, était fort en usage au second siècle de notre ère, Galien, le célèbre médecin de Pergame, et à Rome sous Marc- Aurèle et Lucius Verus, nous en a laissé une curieuse description. D’autres bas-reliefs , surtout ceux de Magnésie , nous offriront quelques variétés dans les chaussures. Mais presque toujours comme ici, et dans la pompe équestre du Partbénon, elles sont à semelles assez fortes, et suivent le galbé du pied et de la jambe; il y a cependant des variantes sur un très-grand et très-beau vase de la collection du prince de la Torella, à Naples (i). Les Amazones, dont le vêtement en fourrures et en étoffes variées dessine les contours élégants des bras et des jambes, ont toutes les pieds nus; sur d’autres vases ils sont dans des chaussures fermées montant à la cheville et très-ornées. La forme de la bipenne ou double hache, dont les Amazones faisaient un si rude emploi, est la même à toutes celles de ce sarcophage, et celle que, dans son abattement, vient de laisser tomber la jeune compagne de Penthésilée, peut servir de modèle. Les bipennes des bas-reliefs de Magnésie offrirônt des différences, de même que la pelta; on a oublié ici les anses ou les courroies qui servaient à tenir ou à fixer au bras ce bouclier. Ces oublis et ces négligences sont assez ordinaires, et peut-être ici étaient-ils prémédités en faveur des bras dont on craignait d’altérer le galbe élégant, et l’on préférait toujours la beauté des formes à une exactitude rigoureuse des accessoires. [Long. i’"[44o.]
qui n’est pas d’accord avec les traditions reçues, Achille aurait été épris de Penthésilée au point d’en avoir un fils. Eustathe , p. 254, 31 , sans s’appuyer d’aucune autorité, donne aussi Caystre pour fils à Penthésilée, mais sans ajouter qu’ Achille fut son père. Strahon, dans les divers passages où il parle du fleuve Caystre, ne dit rien à ce sujet. Le même Eustathe, p. 1696,44, rapporte que, suivant Tellès, Achille avait été tué par Penthésilée , et qu’étant aux en-
fers , sa mère Thétis obtint de Pluton de le laisser revenir sur la terre, et qu’alors il vainquit et tua la reine des Amazones. Mars, avide de venger la mort de saillie, fit mettre en jugement Thétis, et Neptune, ayant été nommé juge du tribunal , acquitta la déesse et condamna Mars.
(1) Millingen, Peintures antiques inédites de vases, etc., Rome 1813, pl. xxxvi ,
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Hercule et Hippolyte : face latérale droite. PI. i 1 ^ , B.
Quels héros el quelles Amazones sont ici aux prises? Ce n’est peut-être pas facile à décider, el en passant en revue les combats célèbres que nous ont transmis les récits mythologiques, on ne voit, au premier coup d’œil, rien qui puisse nous déterminer, d’une manière bien positive, pour l’un plutôt que pour l’autre. On ne saurait cependant renoncer à donner une explication de ce sujet ; voyons si on la trouvera plausible. Ne pourrait-il pas offrir la lutte d’Hercule et de la belle Hippolyte? Qui empêcherait de reconnaître ici le terrible Alcide, ayant quitté sa peau de lion et sa massue, pour s’armer de pied en cap? C’était, ce me semble, plus convenable , que de n’attaquer sa belle et illustre adversaire qu’à coups de flèches ou avec la massue dont le héros assommait les bêtes féroces. On voit, dans la description de son merveilleux bouclier attribué à Hésiode (i), que lorsque Hercule combat Cycnus, le fils de Mars, il est dans son char avec son fidèle écuyer, son neveu lolas, et revêtu d’armes étincelantes des plus riches métaux, œuvres divines de Vulcain et en partie présent de Minerve. Si la poésie arme ainsi le fils de Jupiter, les arts, avec moins d’éclat, l’ont représenté de même. Un bas-relief du Musée royal, n°'469, nous offre Hercule armé terrassant le triple Géryon; et les peintures des vases nous montreraient d’autres exemples de ce héros armé de pied en cap, comme les héros d’Homère. Hercule mit une grande importance à ce combat contre la belle Amazone Hippolyte ou Antiope , dont il devait , d’après l’ordre d’Euryslhée , enlever la ceinture. Loin de vouloir la tuer , il comptait la faire épouser à Thésée, ce qui eut lieu en effet; et ce fut à ce combat et à celte victoire que dut le jour le bel et sauvage Hippolyte. Cette entreprise parut à Hercule, et de même sans doute à Eurysthée, plus redoutable que celles où il n’avait eu à terrasser que des géants ou les monstres des forêts. Nous pouvons donc voir ici Hercule combattant l’Amazone Hippolyte. 11 est soutenu par son fidèle lolas, luttant avec une autre Amazone qu’il a renversée, qui a perdu ses armes, et à laquelle, la pressant de son pied gauche, il va porter un coup qu’elle semble vouloir essayer de détourner en élevant vers lui le bras droit pour lui demander la vie, tandis que de sa main gauche elle cherche à dégager sa chevelure de la main gauche du héros. Il paraît, au reste , qu’il la menace plutôt qu’il ne veut lui asséner un coup. Derrière lui, une autre Amazone, dont on n’aperçoit que la tête et une partie du haut du corps, est près de le frapper. Le bouclier rond qu’elle porte, le seul de cette forme que l’on voie ici à ces héroïnes, est probablement la dépouille de quelque guerrier auquel cette Amazone a fait mordre la poussière. Si l’on adopte la tradition d’Iolas combattant avec Hercule, on trouverait ici deux guerrières au lieu d’une, pour compagnes à f Amazone dont le cheval est abattu, ce qui indiquerait l’importance de son rang. Mais si au lieu d’Iolas l’on reconnaissait Thésée secondant Hercule, vainqueur d’Anliope , il se pourrait alors que cette héroïne, renversée de son cheval, eût combattu à pied , car, d’après une tradition , le vaillant fils d’Egée avait accompagné Her-
(1) Bouclier, vers 122, 824.
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cule el s’élait emparé de celle Amazone, sœur d’Hippolyte, el qu’il avail épousée. Cependant , en général , on donne pour femme à Thésée Hippolyte, qu’il reçut comme captive de son vainqueur Hercule. Il me semblerait, si je ne me trompe, que dans l’attitude du héros appuyant avec force son genou droit sur le cheval abattu de l’Amazone, on retrouve une pose que présentent souvent, dans les bas-reliefs et dans quelques statues, des figures d’Hercule combattant et terrassant des monstres. En s’en rapportant ici aux apparences, l’issue du combat entre Hercule et l’Amazone ne paraît pas douteuse; mais cependant le sculpteur ne l’offre pas comme un fait accompli; de part et d’autre le coup est suspendu , et l’on peut espérer que le combat se terminera à l’amiable. Le costume offre quelques variétés. Le casque d’Hercule a plus que les autres la forme habituelle du casque grec, Vaalopis, à visière fixée à la bombe, et qui se rabattait au-devant des yeux en ramenant tout le casque en avant sur le visage, ainsi que l’offrent à une foule de guerriers les peintures de vases de style archaïque. Le bas de la cuirasse, ou l’espèce de jupon qui la termine, n’a pas la forme qu’on lui voit ordinairement; il n’est pas découpé en bandelettes comme au guerrier casqué du premier bas-relief. La chaussure des deux Amazones est un haut brodequin ou une sorte de botte molle roulée au-dessous du genou et suivant la forme de la jambe. L’on voit, comme aux jeunes cavaliers du Parthénon, que, déroulée, la peau pouvait atteindre le genou, et quelquefois le dépasser. Ce que le costume a de plus remarquable, c’est la masse assez forte de plis agités autour des hanches des deux Amazones. On les retrouve au reste, mais moins marqués, à trois des guerrières du premier bas-relief. Ce n’est que la partie inférieure d’un petit péplus serré par la ceinture, se rattachant sur l’épaule gauche et laissant à découvert toute la partie droite. Comme dans toutes les représentations d’Amazones , celles-ci se font remarquer par la beauté de leur sein, et la sculpture s’est bien gardée d’adopter la tradition vulgaire qui leur faisait dessécher, détruire la moitié de leurs charmes pour laisser au bras plus de facilité à se servir de l’arc. L’on a quelque lieu d’être surpris que Strabon (1. XI, c. xv) ait adopté cette singulière et bizarre tradition. 11 est à remarquer que dans la foule des Amazones des bas-reliefs de Magnésie , je n’en ai trouvé qu’une armée de l’arc et aucune n’a de carquois : il est à croire que la sculpture ne trouvait pas à employer, dans la mêlée, ces armes d’une manière qui lui convînt; mais la peinture, surtout celle des vases, sut en tirer un assez bon parti. [Long. i'*',44o.]
Face postérieure du sarcophage, PI. 117,6.
La décoration de cette face est noble et riche, et elle montre que ce sarcophage était placé isolément, probablement dans quelque grande sépulture. L’aigle qui soutient cette forte guirlande de feuillages et de fruits, et les griffons mâle et femelle qui la surmontent, mettent ce monument funèbre sous la protection de Jupiter et d’Apollon. Les griffons, partie lion, partie aigle, étaient consacrés au dieu de Délos, et, par leur double nature, ils pouvaient être l’emblème de l’ambiguïté de ses oracles. Ces animaux étaient aussi chargés de la garde des tombeaux , et leur infatigable activité veillait à la sûreté de l’asile
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des morls. Les glands de cliêne , les épis, les grenades qui forment ces guirlandes étaient consacrés à Jupiter, à Gérés, à Proserpine; les lemnisques, larges bandelettes qui les entourent et pendent aux extrémités, leur donnaient un caractère sacré, et les offrandes qu’elles rappelaient attiraient sur le sarcophage la bienveillance de ces divinités.
On ne saurait être surpris que ce superbe sarcophage, si remarquable, ail donné lieu à diverses opinions ; en général, on paraît croire qu’il a servi à deux époques différentes, et que, dans son origine, il n’était pas tel que nous le voyons aujourd’hui. Le corps du monument, dont plusieurs parties, surtout aux faces latérales, n’ont pas été terminées, lient au hon temps de la sculpture de l’époque des premiers empereurs, et quelque bien que ce soit, on ne peut s’empêcher, à certaine rondeur et à une sorte d’incertitude dans le travail, d’y reconnaître une bonne copie d’un bel ouvrage des temps où la sculpture grecque, après Alexandre, n’avait peut-être plus la fermeté, la franchise et la simplicité des sculptures du Parthénon. Mais c’était encore une belle, une admirable époque, et l’on peut être habile sculpteur sans s’élever au rang des
Phidias, des Myron, des Polyclèle, des Scopas ou des Praxitèle Au reste,
avouons que l’on doit se sentir presque toujours un très-grand embarras, et être très-disposé à se récuser lorsqu’il s’agit de se prononcer et d’assigner une époque à quelque production de la sculpture, surtout de la sculpture grecque. Nous avons si peu de chose, nous sommes si pauvres auprès de la richesse des anciens , et les époques de la plus grande partie de ce qui nous est parvenu sont si incertaines, qu’il est bien difficile, dans notre pénurie, de trouver des points de comparaison qui puissent servir de base solide. On voit certainement bien si telle ou telle production est mieux ou moins bien que telle ou telle autre, mais leur assigner à cbacune et sans appel une époque positive , si quelques inscriptions ou d’autres indices ne viennent pas à notre secours, c’est, ce nous semble, une grande hardiesse et, bien souvent, une témérité. Malgré toutes nos histoires de l’art et celles que l’on nous promet, dont nous devons quelques-unes à des savans assurément de grand mérite, on ne voit malheureusement pas que nous ayons, par les monumens de la sculpture grecque, assez de données certaines pour pouvoir imprimer de l’authenticité à l’espèce de suite chronologique que l’on voudrait établir parmi eux. Ce qui nous reste des auteurs anciens pour nous seconder est si vague, si peu précis, que, pour I nous éclairer, ils ne nous offrent que des lumières un peu vacillantes. La plupart de ces témoignages ne nous viennent que de littérateurs très-habiles, il est vrai, tels que Cicéron, Pline, Quintilien, Pausanias; mais aucun n’était artiste ou ils n’avaient pas fait une étude particulière des arts , et, pour nous diriger, ils ne sauraient nous fournir des données aussi certaines, des ressources aussi sûres que le seraient des sculptures d’époques bien connues , et que l’on pourrait comparer avec ce qu’en rapportent les auteurs. Il sera toujours à déplorer qu’il ne nous soit parvenu aucun des écrits de ces habiles statuaires, dont Pline ne nous donne que de maigres et insuflisans extraits, et qui avaient traité, ex professo, l’art qu’ils pratiquaient avec tant de talent.
Les statues des deux personnages à demi couchés sur notre sarcophage peuvent n’être pas du même temps que celle belle copie ; mais cependant ce
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n’est pas certain. Les urnes cinéraires en marbre trouvées dans le monument n’ont jamais eu d’inscriptions, elles ne nous servent donc ici à rien comme témoins. Quelle qu’ait été la raison qui les a fait renfermer dans ce sarcophage, il n’est pas à dire qu’ elles appartinssent à la famille qui l’avait consacré. 11 se pourrait que dans des temps de troubles, pour le mettre à l’abri des insultes et de la destruction , on l’ait ainsi enterré , et que l’on y ait placé ces deux urnes cinéraires pour les sauver en les confiant à la terre. On en peut dire autant d’une inscription grecque sur une dalle de marbre blanc consacrée à la mémoire de Poppios et de sa femme Poppia Caelityché. Elle ne faisait pas partie du sarcophage et n’a jamais pu y être placée. Ainsi , rien , à notre grand regret et contre notre première idée ou notre première espérance , ne prouverait que ce fut celui de Poppæus , qui , sous Tibère, avait été gouverneur de la Macédoine. Nos deux personnages ont le costume que l’on voit ordinairement aux figures placées sur les tombeaux, la tunique très-ample , telle qu’était la synthèse pourles repas, et un grand manteau. Le mari, appuyant familièrement sa main droite sur l’épaule gauche de sa femme , tient de la main gauche un écrit qu’il a déroulé. A la main gauche de la femme est une couronne de ces fleurs en usage dans les cérémonies funèbres. Sa main droite repose sur un objet indistinct. Les larges ouvertures qui remplacent les manches de sa tunique sont élégamment resserrées le long du bras par des boutons. Les poses de ces deux époux ont de la noblesse, et celle de la femme est d’un moelleux abandon; sa chevelure onduleuse, disposée avec grâce, accompagne bien l’ovaîe de son visage; elle est absolument du même genre que celle de Julia Domna, femme de Septime Sevère, et de Plautile, femme de Caracalla. La coilfure du mari , et sa barbe, d’un aspect sévère et presque inculte, sentent assez leur vieux Romain, tenant aux anciens costumes; et par tout son ensemble et par la gravité de ses traits, il a quelque chosede stoïque. Il convient au reste de faire remarquer que , non-seulement ce groupe n’est pas terminé , mais qug même plusieurs de ses parties ne sont qu’à l’état d’ébauche. Considérez avec soin les endroits dont le travail est plus avancé, les mains, le fragment de pied, et vous verrez peut-être que ces figures, bien posées, drapées avec goût, et pleines de dignité dans leur ensemble, pouvaient devenir de bonnes statues. Serait-il donc invraisemblable que lesculpteur capable de produire ces figures eût été fort en état de faire une bonne copie d’un ancien sarcophage? Ce qui me porterait encore assez vers cette opinion et celle que le sarcophage et son couvercle peuvent être du même temps , c’est de voir que plusieurs parties des bas-reliefs ne sont pas terminées, que les guirlandes ne sont qu’à peine ébauchées, et que même celle de la face postérieure et de la latérale à notre gauche sont restées entièrement à faire. En outre , le travail de ces grosses guirlandes et celui de la couronne que tient la femme sont pareils, et c’est le même maniement du ciseau. Plus j’avance , plus je crois pouvoir regarder comme presque certain que ce beau sarcophage et dans sa partie originale et dans celle qui n’est peut-être qu’une copie d’un ouvrage grec, est du même sculpteur, d’un habile homme des deux premiers siècles des empereurs romains. Je crois devoir attirer l’attention sur la manière franche et facile, mais sans laissez-aller, dont M. Frémy et M. Péronard , par le dessin et par la gravure au trait, ont rendu ce beau sarcophage. [Long. 2'",66ü.]
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Notre beau sarcophage de Thessalonique réunit donc, et il est le seul à jouir de cet avantage, sur trois de ses faces, les exploits les plus célèbres des Grecs contre les Amazones, les expéditions d’Hercule, de Thésée et d’Achille, et c’est un grand mérite à ajouter à celui d’une bonne exécution et d’une conservation très-remarquable, mérites qui, dans tous les Musées, lui assureraient une place des plus distinguées. Il ne la céderait, c’est-à-dire ses bas-reliefs, car je ne parle pas de l’ensemble du sarcophage audessus de tous les antres, ses bas-reliefs, dis-je, ne céderaient je crois la première place qu’à ceux du sarcophage du Musée impérial de Vienne qui, par la beauté de leur style, de leur exécution, par la simplicité et la noblesse de leur composition, par l’admirable caractère des têtes et le piquant du costume scythe ou sauromate, si rare en sculpture, l’emportent, et de beaucoup , comme chef-d’œuvre de la belle époque grecque, sur tous les bas-reliefs de ce genre, et doivent être mis au rang des plus précieux monumens. On les trouvera très-bien rendus dans le second volume du bel ouvrage de Bouillon, et accompagnés d’une intéressante et chaleureuse explication de M. de Saint-Victor. On y verra cinq Amazones, dont deux à cheval, combattre quatre guerriers nus, le casque en tête et dont un, soutenu par un des héros, est grièvement blessé. Deux des héroïnes ont déjà mordu la poussière; celle qui combat à pied est d’une grande beauté. Sur une des faces latérales, une Amazone à cheval et deux de ses compagnes à pied étaient aux prises avec un guerrier nu, ou ne portant, comme les autres, qu’une légère chlamyde : une des Amazones est déjà tuée. Elles sont toutes remarquables par la longueur et l’abondance de leur belle chevelure. Ce superbe sarcophage, qui dut être placé isolément, offre une particularité qui ne se présente qu’ assez rarement, les deux grandes faces sont pareilles, à quelques légères modifications près, de même que les côtés. Mais les répétitions sont d’une exécution beaucoup moins bonne que celle des compositions originales. Lorsque ce monument était au Louvre, on crut, avec raison, que l’on devait se contenter de mouler celles-ci, et qu’il était inutile de reproduire des répétitions d’un ordre inférieur et moins bien conservées. Je tiens ce fait de M. Jacquet , habile chef du moulage des musées royaux. Mais passons en revue quelques autres bas-reliefs de combats d’Amazones, pour bien établir la supériorité du nôtre.
Celui de Mantoue, dans une grande composition de quinze figures, sept Amazones et huit héros, cinq chevaux, offre le combat entre Thésée et l’Amazone Antiope; c’est certainement une copie ou une imitation d’après un original de mérite ; mais malheureusement, ainsi que le reconnaît le savant interprète de ce bas-relief, le docteur Labus (1) , il est dû à un copiste peu habile. Je croirais, en outre, cette composition moins bien combinée que celle de notre grand bas-relief qui présente le même sujet. Il est curieux de trouver dans les deux monumens la plus grande analogie entre plusieurs des groupes. Ce sont évidemment des copies libres du même original, où, tout en empruntant des groupes, on les disposait à sa fantaisie. A notre gauche, le groupe de l’Amazone terrassée, qu’un héros saisit aux cheveux, et le Grec tombé en avant, ont à peu près la même disposition et sontà la même place dans les deux bas-reliefs. Mais leurs détails présentent de grandes différences, et elles sont certainement toutes à l’avantage du sarcophage de Thessalonique. Le groupe qui fait le milieu de notre grand bas-relief se trouve reproduit à l’extrémité droite de celui de Mantoue, et il n’y a que peu de variété d’ensemble dans la manière dont sont traités l’Amazone assise sur son cheval abattu et le héros qui l’attaque, et entre les deux coursiers. Cependant, ce sont des copies très-libres dans les détails. Il est aisé de voir que, pour aller plus vite, le sculpteur du bas-relief de Mantoue en a beaucoup supprimé, et que, sans se donner la peine de mettre aux points
(1) Museo délia reale accademia di Mantova, descrito ed illustrato dal dottor Giovani Labus, V. III, pl. IV, 1834.
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ou de faire un modèle, il copiait, pour ainsi dire, au bout du ciseau. 11 y a pourtant un détail assez intéressant, et qui vient à l’appui de ce que j’avais avancé plus haut, que l’Amazone paraissait près de se rendre et demandait la vie au héros, le bras levé, sur le point de la frapper. Dans le bas-relief deMantoue, l’Amazone vaincue, abandonnant les rênes, baisse sa double hache et se rend. On peut aussi faire remarquer que les chevaux de ce bas-relief sont couverts de peaux qui paraissent être des toisons de mouton : aucun autre n’en offre de pareilles. Les chevaux de ceux de Magnésie sont entièrement nus, de même que ceux des combats du Musée. (N"’ 504, 509, pl. 117.) Dans le curieux combat d’Achille et de Penthésilée (n" 728, pl. 104) , les chevaux ontdes couvertures, mais elles paraissent plutôt en étoffe qu’en peau. Le bas-relief du Vatican [Mas. Pio.-Clem. t. V, pl. xxi) n’a qu’un cheval ainsi caparaçonné en peau; mais elle est si singulièrement ajustée qu’on peut croire que c’est une mauvaise restauration ; j’en suis même à présent certain, les Monuniens inédits de Winckelmann (n" 139) donnant ce bas-relief avant qu’il fût restauré. L’avant-main du cheval manque en grande partie, et la couverture est une addition moderne, de même que le reste et que l’avant-bras de l’Amazone qui enfonce son épée dans le flanc du héros. Si l’on veut voir de belles couvertures en peaux de bêtes féroces, peut-être enlevées aux tigres d’Hyrcanie , il faut jeter un coup d’œil sur le bas-relief de Vienne; ces grandes chabraques se dessinent bien sur le cheval et le protègent, sans nuire à la vivacité de ses mouvements. En fait de colliers, je n’en vois qu’un orné de pendeloques, de petits médaillons et d’un croissant, à un cheval d’Amazone du bas-relief du Musée royal, n” 509. (Voyez t. II, p. 641.) Cette particularité est peut-être unique, du moins dans ce genre de bas-reliefs.
Nous pourrions encore nous arrêter quelques instans sur deux bas-reliefs d’Amazones qui méritent d’attirer l’attention et d’être comparés à ceux que nous avons déjà passés en revue. Ce sont celui du Capitole, interprété par le savant Foggini [Maseo capitoUiio, t. IV, pl. xxiv) et en partie avec les mêmes idées par M. Lorenzo Re [Rijjlessioni anti- (juarie, etc., Roma, 1807, Stanza del Vaso, pl. .XV.), et celui de Mazzara donné par Houel , dans son Voyage de Sicile, t. I, pl.'xv.
Ne mettant pas sous les yeux de dessins de ces bas-reliefs, je me contenterai d’en signaler quelques groupes ou des particularités qui ne s’offrent pas dans les autres compositions, et tout le monde est à même de les examiner dans les ouvrages que je viens de citer. Le sarcophage du Capitole fut trouvé en 1774, hors la porte Salara de Rome dans la vigne dite de Salone. Beau et très-bien conservé, il offre douze combattans aux prises dans une chaude mêlée; sur huit Amazones, trois ont déjà succombé. Un Grée, tombé à terre, à la renverse, se retient à la bride du cheval d’une guerrière, qu’il a tuée, tandis qu’une de ces héroïnes cherche à le frapper par-dessus le cheval. A l’extrémité de droite , une Amazone, debout, appuie fièrement son pied gauche sur le héros qu’elle a tué. Son costume est remarquable et peut-être unique parmi ces bas-reliefs : sa tunique , serrée au corps jusqu’à la ceinture , ne dérobe aucune des formes de la vigoureuse héroïne. Son cheval n’a qu’une petite couverture carrée telle que celles d’aujourd’hui. Voyez encore, au milieu de la composition, cette Amazone à pied, probablement démontée, et qui, sa pelle en avant, veut reprendre son cheval à un Grec armé de toutes pièces. La couverte de son coursier est la dépouille d’un animal féroce. Nous retrouvons encore ici un guerrier grec que je croirais Thésée, qui, après s’être emparé de la double hache d’une Amazone qu’il a tuée, arrête brutalement par sa longue chevelure une autre belle et svelte héroïne qui, la hache à la main , s’efforce de résister au guerrier, près de la renverser de son cheval. Une autre Amazone , accourue au secours d e sa compagne , saisit avec force , de ses deux mains , le bras du héros , et tâche de la dégager. Elle ne paraît pas trop menaçante , et l’on croirait, à son air, quelle veut ménager un pourparler; disposition conciliatrice que nous ont fait soupçonner d’autres groupes du même genre. Au-dessous une Amazone tuée est tombée dans une pose très-peu décente et presque la seule que, dans tous les bas-reliefs.
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offriraien t les Amazones mortes . Aux extrémités du sarcophage , deux victoires ailées , qui de même que les figures du nôtre ne font pas partie de la composition, tiennent l’une un trophée, l’autre une guirlande. Aux faces latérales, d’un côté un guerrier à pied saisit aux cheveux une Amazone à cheval, dans le fond, un cheval qui s’échappe, de l’autre côté un guerrier arrête par la bride le coursier d’une Amazone et est près de la frapper ; à l’extrémité, un trompette excite au combat. On en voit un de même sur un vase peint, donné par Millingen, dont il a été question plus haut. Parmi les sept Amazones vaincues, assises à terre, les mains liées derrière le dos, dans l’afiliction, que présente la frise de ce sarcophage, on trouve des poses variées, mais il n’y a rien de particulier pour le costume. Les tuniques courtes, les bottines, les peltes, les doubles haches, les casques à cimier, en crinières, à mentonnière ou à Stephané,qui se rabattant, donnent de la solidité aux casques : toutes les armes enfin sont pareilles. On dirait que parmi les troupes irrégulières de ces héroïnes il y en avait de plus régulières, qui avaient une sorte d’uniforme ; ce qui, malgré soi, ferait penser aux Cosaques, ces antiques Scythes ou Sauromates, descendant peut-être, en partie, des Amazones asiatiques, et parmi lesquels sont aussi des corps réguliers et pour la discipline et pour l’uniforme.
On peut, ce me semble, sans craindre des reproches, se laisser aller à parler des basreliefs du sarcophage de la cathédrale de Mazzara, en Sicile; et d’autant mieux que Houel n’en dit, pour ainsi dire, rien, et qu’il se borne à nous apprendre qu’il est en marbre, et pas un mot de plus, c’est trop peu; et le dessin très-peu étudié de ce monument curieux pouvait laisser au voyageur assez de temps pour nous mettre un peu plus au courant de ce qui le concerne. Les deux faces latérales du sarcophage nous offrent les chances ordinaires, les vicissitudes de la guerre, un héros et une Amazone, tantôt vainqueurs, tantôt vaincus. A notre droite, un héros casqué, cuirassé, le bouclier au bras gauche, presse de son pied une Amazone étendue à terre, le bras gauche le long du corps, le droit replié sur la tête; il a retiré , avec le plus grand sang-froid , sa lance de la poitrine de sa belle ennemie. Ce groupe paraît être d’un beau caractère.
Au côté droit, la chance est pour une Amazone qui, debout, la tête nue, a la main droite appuyée sur un trophée, probablement les armes du guerrier grec étendu à ses pieds , et dont on ne voit que la tête et les bras. L’héroïne tient à la main gauche son bouclier et sa longue bipenne, d’une forme particulière, armée, d’un côté, d’un fer de hache, et de l’autre, ainsi que dans le haut, d’une pointe acérée. Nous verrons des bipennes à peu près de ce genre dans les bas-reliefs de Magnésie.
La face antérieure du sarcophage nous présente probablement le combat d’Achille et de Penthésilée. Un héros nu, le casque en tête, entraîne"vers sa droite, par les cheveux, une Amazone qu’il a abattue, et qui, tombée sur les genoux, ayant laissé échapper sa bipenne, tourne le dos à son vainqueur. Des deux mains, rejetées en arrière, elle s’efforce en vain de se dégager de la terrible main qui l’a saisie. A sa gauche, un héros, casqué, le bouclier en avant, à peine couvert de sa chlamyde, va saisir, sur sa droite, une Amazone nu-tête, à cheval, au galop, prête à lui porter un coup; on ne voit que l’avantmain du cheval; il porte une espèce de collier. Devant elle, une autre héroïne, à cheval , fuit devant un Grec , dont on n’aperçoit qu’un peu de la tête. Contre l’ordinaire , elle est vêtue d’une longue robe qui lui enveloppe les jambes. Mais il est à remarquer que tout ce bas-relief est très-lâchement dessiné , sans style , et qu’on ne saurait répondre de son exactitude. Dans le bas , une Amazone est à demi étendue à terre , appuyée sur la main gauche, entre un cheval abattu et une autre Amazone tombée en avant, et dans la plus singidière position, qui ne se retrouverait peut-être que dans le bas-relief du Capitole, car ces héroïnes conservent toujours beaucoup de décence dans leurs chutes. Le devant de la tête et de la poitrine , couverte de la tunique , touchent à terre ; le reste , qu’elle relève extrêmement, est entièrement nu, et touche presque le visage de l’autre Amazone. A la droite du groupe principal , une héroïne , son bouclier au bras , tombe sur la face , et l’on
SARCOPHAGE DES AMAZONES
ne voit qu’en partie une autre Amazone en fuite. Derrière Achille, une Amazone à cheval fuit vers la droite ; une autre , en avant d’elle , est si singulièrement dessinée , qu’on ne conçoit pas comment elle est à cheval. Devant elle, un Grec, un genou en terre , la regarde et la couvre de son bouclier. Son attitude se rapproche un peu de celle de notre combattant blessé du Musée royal, n° 50, que j’ai toujours cru avoir fait partie de groupes d’Amazones et de héros, tels que ceux du Musée Bourbon de Naples, qui sont à peu près dans les mêmes proportions. A l’extrémité du bas-relief, à notre gauche , on voit , de dos , un guerrier derrière un cheval, dont il vient de s’emparer. Il en a privé son ennemie; mais il ne s’en servira pas dans la mêlée, car les Grecs des temps héroïques ne combattaient pas à cheval ; une Amazone semble vouloir s'emparer de ce coursier. Ce grand bas-relief, composé de quatorze combattans, dont neuf Amazones et quatre héros, parmi lesquels on aperçoit quelques têtes dont on ne voit pas les corps, n’offre rien de bien remarquable; et certainement, sous le rapport de la composition , de l’exécution et de la conservation , il est fort au-dessous de notre sarcophage de Salonique.
Je viens de dire que les héros ne combattaient pas à cheval, ce qui est fort connu ; cependant l’énorme vase peint dit des dmozones, découvert à Ruvo, dans la Basilicate, et donné, mais sans ses dimensions, avec trois planches, par M. Ém. Braun (Ann. de corr. archéol., t. VIII , p. 100, 1836, pl. xxx, xxxi, xxxii) , offre des héros à cheval, dont deux aux prises avec des Amazones. On y voit aussi la reine de ces héroïnes dans un quadrige avec sa compagne ou son aurige comme les héros homériques. Le costume de plusieurs d’entre elles est remarquable par la variété des chaussures, des vêtements serrés aux bras, aux jambes et faits d’étoffes bariolées ou de fourrures. Mais ce vase, couvert de soixante et quatorze figures, sans compter quarante-huit chevaux, était dans un tel état de dégradation que son savant interprète ne pouvait souvent rien y reconnaître ; ce ne sont que des fragments très-incomplets réunis , il est vrai , avec beaucoup d’adresse , mais où il est difficile , si ce n’est impossible , de retrouver l’ensemble et encore moins les détails de ces compositions, dont il manquait entièrement des parties très-considérables et des plus importantes, entre autres le quadrige de la reine, qui n’ont été refaites que d’après des hypothèses plus ou moins ingénieuses, mais qui sont loin d’avoir toute l’autorité qu’on pourrait leur désirer. Sur les planches, les restaurations qui , d’après M. Braun, sont extrêmement nombreuses , ne sont pas indiquées de manière à ce que l’on puisse les distinguer du peu de parties vraiment antiques : aussi ne serait-il guère prudent de se hasarder à citer comme garant de ce qui a rapport aux Amazones, ce vase, l’un des plus grands qui existent et qui, dans son intégrité, devait être fort beau, mais , dans l’état actuel , il doit au restaurateur moderne et à son style infiniment plus qu’au talent de l’ancien peintre, qui aurait peut-être beaucoup de peine à y retrouver son travail.
Notre sarcophage fut découvert, en 1836, à Salonique, à quatre pieds sous terre. Dans le déblayement, qui, cependant, se fit avec soin, puisque le monument est bien conserve, les têtes des deux personnages qui posent sur le couvercle furent séparées du corps et le couvercle brisé. A l’intérieur était un coffret de bois de chêne , qui contenait des bijoux en or ; entre autres, un joli collier, des bagues et des boucles d’oreilles. Le tout, vendu aux enchères, fut, en grande partie, acquis par le gouvernement autrichien. Il y avait, en outre, dans l’intérieur deux assez grandes urnes cinéraires carrées, sans inscriptions : l’une d’elles contenait des ossemens qui ont été conservés. A ces antiquités se joignait une dalle de marbre blanc portant une inscription grecque , dont il a déjà été question plus haut , p. 1 1 85. J usqu’en 1 8 4 1 , l’on ne s’occupa plus de cette belle découverte, qui n’était pas encore complète, et à laquelle on ne reconnaissait pas alors tout le mérite que depuis l’on se plut à exalter. Avant de terminer entièrement la fouille et d’extraire de terre ce grand monument, à la mort du propriétaire, en 1843, son fils s’occupa d’obtenir du sultan la permission de le vendre; elle fut accordée. Le sarcophage fut
APPENDICE
alors complètement découvert et sorti de terre. L’Autriche désirait en faire l’acquisition. De son côté, M. Gillet, notre consul à Salonique, sentant toute l’importance de ce sarcophage , dont il reconnut bientôt la beauté, tenait fort à en enrichir notre Musée royal du Louvre. Il lutta donc avec vigueur; et à force de soins, de promesses, de persévérance et d’argent, selon les moyens très-restreints d’un consul, il réussit à devenir l’heureux acquéreur du monument négligé pendant longtemps, et qui faisait alors bien des jaloux. Le contrat de vente fut dressé , tout était en règle , et M. Gillet put jouir en toute sécurité de la conquête qui lui avait coûté tant de peine. Pouvant craindre quelque accident ou quelque méchant tour de la malveillance, il ne négligea rien pour mettre sa précieuse propriété à l'abri de toute atteinte. On lui disputa la validité de son acquisition; mais elle fut confirmée à Constantinople. M. Gillet n’a voulu entendre à aucune des brillantes propositions que lui ont faites plusieurs gouvernements, pour qu’il se défît en leur faveur de son monument. Il nous le conservait et, d’après une lettre de sa main, un particulier lui en aurait offert une somme très-considérable, qu’il a refusée. Ce sarcophage nous fut apporté, en 1844, par M. Ch. Texier, sur la Surprise, avec les bas-reliefs du temple de Magnésie.
Elevée sur les flancs d’un coteau qui domine la mer, Therma ne fut d’abord qu’un petit bourg de Macédoine , et cependant il eut l’honneur de faire prendre son nom au beau golfe sur lequel il était situé, et qui , appelé Thermaïque, du temps de Strabon et de Pline, est aujourd’hui le golfe d’Arta ou de Salonique. Sous Cassandre, fils d’Antipater, l’un des généraux-rois d’Alexandre, ce bourg s’accrut considérablement, et devint une ville trèscommerçante, que Cassandre honora du nom de sa femme, Thessalonice, sœur du père d’Alexandre. Très-importante sous la domination romaine et du temps de Strabon (p. 323), la plus peuplée des villes de Macédoine, elle en était même la capitale, et les autres villes, Larisse, Arta, Pella, capitale d’Alexandre, et plusieurs autres, étaient entièrement déchues et réduites à rien. Thessalonique réunissait tous les monumens et les plaisirs des villes les plus considérables. Son hippodrome , d’une grande beauté , était célèbre par ses courses de char, et la foule d’étrangers v affluait de toutes parts, comme à Rome et à Byzance. Sous Théodose le Grand, ces courses causèrent une terrible émeute entre les différens partis du cirque. Les images de l’empereur furent insultées; il les vengea de la manière la plus atroce, et fit massacrer une grande partie des habitants de Thessalonique. Ce forfait attira sur lui les remontrances les plus véhémentes de saint Ambroise, qui l’excommunia et le soumit à la pénitence publique, la plus sévère et la plus humiliante: et l’empereur, se montrant, dans son repentir, aussi grand qu’il avait été coupable, s’y résigna en toute humilité. Sous l’empire d’Orient, Thessalonique conserva beaucoup de prépondérance. Sa position la rendait très-favorable au commerce. Elle était sur la voie romaine Egnatia, qui, du mont Candavie, en Illyrie, aboutissait à Thessalonique, après un parcours de deux cent soixante et dix-sept milles selon Strabon (p. 322), ce qui, suivant notre savant géographe Gosselin, répondrait à soixante et onze lieues et demie de nos ancienes lieues.
Cet état florissant de The.ssalonique lui attira bien des malheurs. Pillée tour à tour par les Arabes et les princes normands de Sicile, ses temples furent détruits , ses richesses enlevées. Soumise alternativement aux Vénitiens, aux Turcs, elle éprouva de nouveaux désastres : tous ses brillans monumens, tristes témoins de son antique splendeur, eussent disparu, s’ils ne se fussent prêtés à être changés en mosquées. A différentes époques , de fréquens incendies portèrent le ravage dans plusieurs parties de Thessalonique, ruinèrent les édifices et rendirent méconnaissables les bas-reliefs qui les ornaient. Il est vrai que, n’étant, pour la plupart, que de l’école byzantine, alors que les arts étaient entièrement déchus, la perte doit en exeiter moins de regrets.
Thessalonique, suivant ce qu’en rapporte M. Charles Texier (1) , ne conserve plus au-
(1) Les Beaux-Arts, etc., livrais. XIV.
SARCOPHAGE DES AMAZONES
jourd’hui, de son ancienne pompe, que quelques rares monumens en ruines, un arc de triomphe en mauvais état, à chaque extrémité de la grande rue, jadis la voie Egnatia. L’arc de triomphe de l’ouest sert à présent de porte , c’était autrefois celle de Rome -, aujourd’hui le voisinage du petit fleuve Vardar, qui coule près des murs de Salonique, la fait nommer porte de Vardar. On trouve encore quelques restes de temples, métamorphosés d’ahord en églises, sous Constantin et Justinien, et depuis en mosquées, par les Turcs. Plusieurs, le long de cette grande rue, n’offrent que quelques traces de leur ancien état. La rotonde, qui , sous Constantin, fut ornée de mosaïques, peut, par son style, remonter aux Antonins. Tels sont les détails que j’ai pu recueillir sur Thessalonique et ses vicissitudes , et à laquelle nous devons du moins de la reconnaissance, pour nous avoir conservé intact, au milieu de scs malheurs, notre beau sarcophage, qui, une fois -bien placé au Musée , et de manière à ne rien perdre de sa beauté , n’aura plus à redouter de nouvelles aventures.