Deux Époux au tombeau, par Jean Cousin, n° 10, pl
marbre.
Ce bas-relief offre, à ce qu’il paraît, un des ancêtres de Philippe de Chabot et sa femme. La composition et l’exécution ne manquent pas de mérite; la pose des personnages est bonne, et, par son abandon, convient bien au sommeil dans lequel ils sont plongés. Ce vieux guerrier reposant sur ses armes, très- juste de pose et savamment dessiné, est digne du talent vigoureux et de la science en anatomie de Jean Cousin , qui a mis aussi une grâce sévère dans l’attitude de la femme. Des cartels sur le fond du bas-relief offrent des colliers d’ordres, et celui de gauche paraît être celui de Saint-Michel, établi par Louis XI en 1469. Ce beau bas-relief orne dans la galerie d’Angoulême le tombeau de l’amiral Philippe de Chabot, dont la statue est un des chefs-d’œuvre de Jean Cousin. [ Long. 1*'*,350 = 4 pi. 1 po. 7 li. ]
BAS-RELIEFS DES XV1% XVII® ET XVIIl® SIÈCLES. 809
Jean Cousin, selon les uns, naquit l’an 1462, à Soucy, près Sens; selon d’autres, on ne sait pas l’anne'e de sa naissance, et celle de sa mort est place'e tantôt en 1550, tantôt en 1589. Cette dernière date paraît la plus juste; et en effet le monument de CIiarles-Quînt, mort en 1558, le mausole'e de Diane de Poitiers, morte en 156’?, deux ouvrages exe'cute's par Jean Cousin, ne permettent pas de rapporter à fan 1550 l’e'poque de sa mort. Doue' d’un vaste ge'nie pour toutes les parties des beaux-arts, ce grand homme fut un des premiers, sous l’influence de François I«r, à les relever en France et à leur donner cet essor qui les porta a un si haut degre'. Dans sa longue carrière, que Ton peut comparer à ceïle de Michel-Ange, il put, comme lui, diriger longtemps par scs conseils et ses exemples fe'cole française, dont il me'rite d’être regarde' comme le fondateur. On sait très-peu de choses de sa vie; mais if est à croire qu’il voyagea en Italie et qu’iî profita des leçons de Michel-Ange. If se pe'ne'tra si bien de son style et de sa manière , qu’au premier coup d’œil ses ouvrages , soit en peinture , soit en sculpture, paraissent être sortis de la main de ce grand maître; et Ton doit se fe'Iiciter d’avoir pu re'unir dans fa même saffe fe maître et fe'Iève, chefs tous deux, fuii de l’ècoIe de sculpture de France, f’autre de ceîfe d’Italie.
Grand sculpteur, peintre habile, savant anatomiste, Jean Cousin fut aussi fun de nos meilleurs peintres sur verre, et, ne dédaignant aucune partie des arts, il fit de charmantes sculptures en ivoire. Au reste , on sait que les artistes de cette époque féconde en talens ne négligeaient aucune branche des arts : Albert Durer, Michel-Ange, Jean- de Bologne, exécutèrent en bois et en ivoire les ouvrages les plus soignés, les mieux étudiés et les plus délicats. Parmi les plus beaux morceaux qui nous restent de Jean Cousin, on doit citer, en peinture, son jugement dernier, que l’on voit au Musée royal ; composition comparable , pour l’énergie et la fierté du dessin , à celles de Michel- Ange; les peintures sur verre qu’il fit pour Anet, Vincennes, Sens, sont mises au premier rang. Quant à ses travaux en sculpture , outre la statue de Philippe de Chabot, les plus remarquables sont celles qu’il fit pour le tombeau de Diane de Poitiers ; le beau monument quelle fit élever a son époux, Louis de Brézé, à Rouen, et le mausolée de Charles-Quint, en bronze. Il fut aussi chargé des arabesques et des vitraux du château d’Anet. Son saint Sébastien en ivoire, de quinze pouces de haut, que Ton voyait aux Petits- Augustins , est d’une grande beauté. Jean Cousin a laissé, sur l’anatomie et sur les proportions du corps humain , des ouvrages qui sont encore estimés. Il n’est point parlé de cet habile sculpteur dans l’ouvrage de d’Argenville , intitulé Fi'e des fameux sculpteurs depuis la renaissance des arts , etc. Paris, 1787.
370 lis. Valentine Balbiani, par Germain Pilon, n® 101 , pi. 233,
marbre.
Ce beau bas-relief, où Germain Pilon a de'ploye' un grand savoir en anatomie, faisait partie d’un monument érigé dans l’eglise de Sainte-Catherine du val des Ecoliers ou de la Culture-Sainte-Catherine, par Rene' Birague, chancelier de France sous Henri III, à sa femme Valentine Balbiani, morte en 1572 à 54 ans. Elle est representee au moment où, n’etant pas encore entièrement enveloppée de son linceul, elle va bientôt être placée dans le tombeau. Ses yeux viennent de se fermer pour toujours; elle dort de son dernier sommeil. Ses longs cheveux, jadis sa plus belle parure, se répandent en désordre sur ses épaules et sur sa poitrine , et recouvrent en partie les coussins où repose sa tête. La manière dont, rejetés en arrière, iis découvrent le front semblerait indiquer que les derniers momens de Valentine
GALERIE d’aNGOULÊME.
ont ete douloureux > et que souvent, pour se soulager, elle a porte la main sur son front, et sa maigreur paraît l’effet de la maladie encore plus que de l’âge. Les bras, les jambes et ce que la draperie laisse à découvert sont traites avec une grande supériorité de talent sous le rapport du dessin et de la fermete' d’execution. Et l’on voit que si on pouvait rendre à toutes ces parties leur jeunesse, elles offriraient une très -belle femme, aux formes fines et sveltes, telles qu’aimait à les reproduire Germain Pilon, l’un de nos sculpteurs les plus èle'gans. [Haut. 0“,334 = 1 pi. 0 po. 4 li. — Long. 1“,G01 = 4 pi. 11 po. 6 li.]
Le mausole'e de la chancelière de Birague e'tait rduni, au muse'e des Petits- Augustins, à celui de son mari tel qu’il l’avait e'te' dans la maison professe des Je'suites de la rue Saint-Antoine, lorsqu’ils y furent transfére's de l’e'glise de Sainte-Catherine par les religieux lors de la de'molition de cette e'glise. Une statue en bronze du chancelier ou du cardinal de Birague, car, après la mort de sa femme, il avait e'té promu à cette dignité par Grégoire XIII, avait été placée sur le mausolée des deux époux par leur fille la M'®® de Nesle; cette statue à genou.x est de Germain Pilon. Elle est aujourd’hui à Versailles sous le n° 147, au rez-de-chaussée de Ta galerie du Nord. Ou en voit aussi une de Valentine Balbiani sous le n» 148. La notice du palais de Versailles (1837) Part. 3, Sculpture, p. 23, ainsi que M. Lenoir, Musée des monumens français, t. III, p. 128, placent la mort de la chancelière de Birague en 1582; Piganiol de la Force, Description de Paris ( 1742 , in-12 ) t. IV, p. 297, met cette mort au 20 déc. de 1572 ( 13 des calendes de janvier de l573 ) ; M. Lenoir, <au 21 déc. 1582, ou 12 des cal. de janv. 1583; il donne 64 ans à la chancelière, et Piganiol seulement 54. Voici cette inscription telle qu’on la trouve dans Piganiol ;
Valentinæ Balbianæ Matron, clariss. atque ornatiss. cujus Anima salute et quiete fruitur Sempiter. Corpus Renatus Biragus Franc. CanccUar. conjux picntiss.
Uxoris henemer. memor hic eondi cur,
Ohiit anno Christian. Salut M. DLXXII XIII Calend. januar.
Vixit annos LIIII menses sex Dies XX.
N’ayant pas sous les yeux l’inscription originale, on ne saurait décider lequel de Piganiol ou de M. Lenoir en donne la copie avec le plus d’exactitude. Il paraîtrait cependant qu’on peut, en toute snreté, donner raison k Piganiol; car le chancelier de Birague étant mort le 24 nov. ( 8 des cal. de déc. ) 1583, s’il n’avait survécu que de 11 mois a sa femme, il serait devenu en bien peu de temps prêtre, évêque et cardinal.
Germain Pilon , que pendant longtemps on a cru de Paris, parce qu’il y passa la plus grande partie de sa vie, était de Loué sur la Vangre, k six lieues du Mans, ainsi que l’a prouvé M. Renouard dans une lettre k M. Alexandre Le Noir (1). La ville du Mans avait
(I) Voy. Musée des Monum. fran- On trouve beaucoup de renseignemens sur çais, etc., par M. Alexandre Le Noir, fon- Germain Pilon et ses nombreux ouvrages, dateur et administrateur du Musée ; Paris, t. IV, p. 150, 160., 192.
1802, in-8»,t. III, p. 77,88, 102et3uiv.
déjà vu naître plusieurs sculpteurs de talent (1), entre autres Germain Pilon, père de celui dont nous nous occupons, et dont l’année précise de la naissance est ignorée; mais on sait qu’il mourut en 1690, et qu’ii vécut jusqu’à un âge assez avancé; et l’on peut croire qu’il n’était que de quelques années plus jeune que Jean Goujon. Ce fut dans l’ateîier de son père que Germain Pilon puisa les premières leçons de son art et développa les germes du talent qufe depuis, dans un voyage qu’il fit à Paris, il perfectionna, par les conseils et les exemples de Jean Cousin, du Primatice, de Jean Goujon, dont il devint l’émule et l’ami. Avant de quitter une seconde fois le Maine, vers 1560, il avait exécuté avec succès, en pierre de liais, plusieurs des quarante statues de l’abbaye de Soulesmes, près de Sablé, connues sous le nom de Saints de Soulesmes. Une partie de ces statues existaient avant Pilon, et il est probable que quelques-unes étaient l’ouvrage de son père, et que des sculpteurs de son école y auront travaillé. Elles sont encore en grande partie bien conservées, et on les dit très-belles; mais ne les ayant pas vues, je ne saurais en parler. Quinze de ces statues forment une assomption de la sainte Vierge, les autres un sépulcre de Jésus-Christ. Attiré à Paris par ses liaisons avec d'habiles sculpteurs et par le désir de coopérer à de grands travaux , Pilon y retourna et s’y fixa jusqu’à sa mort. Philibert de Lorme et l’habile sculpteur Pierre Bontemps se l’associèrent dans l'érection du beau mausolée de François et de Claude, sa femme; il en décora les plafonds de quatre évangélistes en bas-reliefs en marbre blanc, et de quatre enfans qui tiennent du style de Michel-Ange, et d’arabesques allégoriques d’une grande élégance, et que n’eussent pas refusés Raphaël et Jean d’Udine (2). Il les exécuta avec une habileté qui lui mérita d’étre entièrement chargé du tombeau élevé par Catherine de Médicis à Henri II , d’après les dessins de Philibert de Lorme. Toute la richesse , toute la grâce de son talent s’y déployèrent, soit dans les statues, soit dans de grands basreliefs représentant les œuvres de charité; les figures de ceS belles compositions sont en
(1) M. Le Noir, d’après M. Renouard, cite parmi les sculpteurs et les architectes nés au Mans, ou dans le département de la Sarthe, Pierre Boisseleret, sculpteur et architecte du Mans, qui, en 1554, fit le beau jubé de l’église des Jacobins, d’ordre corinthien. — Huet, du Mans, travailla à ce jubé avec un grand talent. — GervAIS LA Barre, du Mans, vers la fin du xvi® siècle, orna de beaux ouvrages la cathédrale du Mans et l’église de Saint-Vincent, et entre autres d’une belle statue de sainte Cécile à la cathédrale. — Biardeau , son élève, du Mans; on a de lui de belles vierges faites en 1638. — MÉrillôü, père et fils, du Mans; d’eux étaient une belle assomption et le sépulcre de l’église des Cordeliers. — Ambroise Duval , du Mans, sculpteur et fondeur, fut longtemps en Angleterre, et depuis rappelé par Colbert, il travailla aux groupes et aux statues en bronze de Versailles , et au monument du grand Condé , autrefois aux Grands-Jésuites de la rue Saint- Antoine. — Vandouillette, du Mans, sculpteur
et fondeur habile, chargé par Colbert de la fonderie d’artillerie de Toulon. — Par tous ces noms d’artistes de mérite , on voit que les arts, et surtout la sculpture, furent cultivés avec honneur au Mans, et que ce fut même de très-bonne heure , au xV^ siècle, puisque le père de Pilon travaillait en 1496; et il est peu de contrées en France où l’on puisse citer, de cette époque, des sculpteurs qui aient mérité qu’on conservât leurs ouvrages et leurs noms. On peut s’en assurer en parcourant notre tableau chronologique des artistes, t. I, p. 67’4. A l’article de Germain Pilon, p. 676, il faut, au lieu de Paris , mettre de Loué près du Mans.
(2) Ces figures, exécutées en bas-relief, avaient 3 pi. de haut, et, d’après un acte rapporté par M. Le Noir, t. III, p. 77, tiré des registres de la Chambre des comptes, et daté dulOfévr. 1558, Germain Pilon, pour ces ouvrages faits et parfaits et polis et bien et duement ainsi qu’il appartient, reçut 1,100 livres, qui feraient aujourd’hui environ 4,000 francs.
GALERIE d’aNGOULÊME.
grande partie nues , ainsi que les statues couclie'es de Henri II et de Catherine de Me'dicis, ce qui offrit à Pilon les moyens de de'velopper sa science en anatomie. Outre ces figures couclie'es, ce sculpteur fit les statues du roi et de la reine en grand costume de cour, priant à genoux devant des prie-Dieu, et qui furent place'es sur le haut du mausole'e. Ces figures étaient en bronze. On a encore de ce grand artiste deux autres statues en marbre de François I®"' et de Claude, debout en habit de cérémonie. Scs bas-reliefs représentant la Foi , l’Espérance , la Charité et les bonnes oeuvres , rappellent la vigueur de Michel-Ange et la grâce du Primatice. Comme lui, Germain Pilon aimait les formes sveltes, élancées, un peu longues, et il donnait une grâce particulière et beaucoup de finesse aux extrémités , auxquelles cependant on pourrait reprocher de tomber dans la maigreur. Parmi les nombreux ouvrages de ce grand sculpteur, l’un de ceux à qui la sculpture française dut ses plus beaux temps, on cite le tombeau du chancelier de Birague et de sa femme, Valentine Balbiani ; celui qu’il éleva, en 1557, dans la cathédrale du Mans, à Guillaume Langei du Bellay, en pierre de Tonnerre; il y avait deux caryatides et deux sphinx en marbre noir. — Un beau Saint-Bernard dans l’église de l’Epau, près du Mans. — A la Sainte-Chapelle à Paris on voyait une mère de douleur, en terre cuite, de grandeur naturelle et très-belle; et aux Grands-Augustins, un Saint-François très-remarquable. — La magnifique cheminée du château de Villeroi, qui fait aujourd’hui, à la galerie d’Angoulême, l’ornement de la salle du Puget. — Le joli groupe des trois Grâces qui est à la galerie d’Angoulême, et dont nous parlerons dans cet ouvrage; il en avait fait une répétition autrefois au jardin du roi. — Au musée des Petits-Augustins, quatre nymphes en bois ornaient le tombeau de Diane de Poitiers; et sur le mausolée du connétable Anne de Montmorency on remplaça sa statue, de la main de François Arguier, par un guerrier en marbre de Germain Pilon; deux génies debout, de lui, en albâtre, décoraient dans cet établissement le tombeau de Jean Dressant; deux caryatides ailées de ce maître y ornaient le monument du chancelier de l’Hôpital; et pour rendre à la mémoire de ce grand sculpteur un hommage digne de lui, M. Le Noir avait orné de belles productions de son savant ciseau le cénotaphe qu’il lui avait érigé : c’étaient les statues de la sculpture et de la prudence qui accompagnaient un beau bas-relief représentant Jésus-Christ au tombeau; et notre Sauveur au jardin des Oliviers, très-beau bas-relief, avait été ajusté a la décoration du mausolée de Claude-Catherine de Clermont-Tonnerre, duchesse de Retz. II y avait encore d’autres belles statues et des bas-reliefs dans différentes églises de Paris, dont on trouve le détail dans Sauvai et dans Piganiol de la Force. Germain Pilon sut ailier la force avec l’élégance. Mais scs figures n’ont pas. autant de grandeur et de caractère que celles de Jean Goujon : on peut aussi quelquefois lui reprocher de la manière, par où pèche Primatice, qui eut une grande influence sur ses ouvrages; souvent aussi ses draperies sont lourdes et ne sont pas ajustées avec le goût que Jean Goujon savait mettre dans les siennes.