Musée de Versailles, ou, Tableux de l'histoire de France
e fut un grand jour, celui où le roi des Français, suivi de l’élite de la nation , vint inaugurer les galeries du musée historique de Versailles !
Ces vastes galeries dont trois règnes n’avaient pu repeupler la solitude, que Napoléon lui-même avait délaissées, un seul mot maintenant suffisait pour y attirer la foule , pour rendre à la vie un palais resté morne et désert pendant un demi-siècle! C’est que ce mot était un signe de réconciliation offert à tous les partis; c’est que d’un mot ce magnifique palais de- Versailles était devenu l’asile, le panthéon de toutes les gloires de la France; c’est qu’en ouvrant ses portes, Louis- Philippe ne s’y présentait pas seulement avec Louis XIV et sa race, mais aussi avec leurs glorieux prédécesseurs, Charlemagne, François I", Henri IV; bien plus encore, avec tous les hommes éminents qui, à toutes les époques et dans toutes les carrières, depuis Clovis jusqu’à nos jours, ont concouru à former, à consolider, à illustrer cette monarchie française qui compte quatorze siècles d’existence.
Versailles touche à toutes les grandes choses du passé; il a ses légendes et ses annales; son origine est confuse et incertaine comme tout ce qui est célèbre; ses commencements sont laborieux, mais son épanouissement est merveilleux et rapide. « Versailles, dit M. Fortoul, a tout vu passer sur ses dalles de marbre : les rois, les poètes, les ministres, les courtisans, les confesseurs, les maîtresses en titre ou autrement, les reines sans pouvoir et celles qui en avaient trop, les ambassadeurs, les généraux vainqueurs ou vaincus, les petits abbés , les grandes dames , l’épée et la robe , la noblesse , le clergé , et enfin le peuple. » L’histoire de Versailles, pour le dire en un mot, c’est l’histoire de la civilisation pendant les deux derniers siècles : ce château est un de ces points culminants d’ou on découvre le mouvement des mœurs, des guerres, delà diplomatie, de la littérature, qui pendant ce long laps de temps ont agité l’Europe. Mais procédons avec méthode ; suivons pas à pas toutes les phases de cette résidence royale; constatons toutes les transformations qu’elle a subies et tous les événements qui s’y sont accomplis. C’est le meilleur moyen de comprendre sa merveilleuse destinée.
Une charte octroyée par Eudes, comte de Chartres, au monastère de Saint-Pierre de la
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même ville, est le titre le plus ancien où soit mentionné le lieu qu’occupe aujourd’hui Versailles. C’était alors un petit prieuré construit au milieu des bois, sous l’invocation de saint Julien, lequel était protégé par un donjon féodal, dont le premier seigneur connu est Hugues (1037). Geoffroy de Gomet, devenu cessionnaire des droits du premier fondateur, céda, en 1065 ou 1066, à la fameuse abbaye de Marmoutiers (Touraine), trois prébendes à Versailles, sous la condition que l’une tomberait dans le domaine du couvent, et que les deux autres formeraient deux canonicats à la disposition de ses religieux. Enfin, en 108/j, l’évêque de Paris, de qui relevait alors la cure de Versailles, concéda aux mêmes moines cette cure avec un emplacement désigné dans la charte de donation sous le nom de Altare sancti Juliani de Versaliis.
Vers la fin du onzième siècle, le manoir féodal appartenait à un seigneur nommé Philippe de Versaliis. Philippe, spectateur indifférent des événements qui se passaient alors, vit du haut de son donjon Guillaume le Conquérant s’emparer de l’Angleterre, les fils de Gauthier de Hauterive aller fonder un royaume normand dans la Pouille, et les croisés se précipiter vers l’Orient aux cris mille fois répétés de Dieu le veut! Pour lui, dévoré d’un ennui profond, ou plutôt d’une tristesse dont il n’aurait pu lui-même expliquer la cause, il se renferma d’abord dans son manoir; puis un matin il embrassa sa femme Helvise, fit de riches donations au prieuré de Saint-Julien, et se retira dans l’abbaye de Marmoutiers, où il prit le froc. Les moines de cette abbaye conservèrent les prébendes, le prieuré de Saint- Julien et la cure de Versailles pendant environ un siècle, et les cédèrent en 1180 à l’abbaye de Saint-Magloire de Paris , en échange d’un prieuré que cette dernière possédait dans le diocèse de Saint-Malo. Depuis cette époque, le prieuré resta constamment dans le domaine de l’abbaye de Saint-Magloire, et fut réuni avec cette antique abbaye au diocèse de Paris, de 1664 à 1671.
En 1561 , Martial de Léoménie , secrétaire d’Élat, greffier du Conseil, qui possédait la seigneurie de Versailles, obtint du roi Charles IX, entre autres privilèges, celui d’y établir quatre foires annuelles et divers marchés. Quelques années après, Léoménie tombait, le jour de la Saint-Barthélemy, victime de son dévouement à la cause du jeune roi de Navarre, et, le couteau sur la gorge, signait une cession de son bien en faveur du maréchal de Retz. En 1627, Jean de Choisy, seigneur de Versailles, un des héritiers du maréchal, vendit cette terre au roi Louis XIII. Près du donjon, presque en ruines, était un vieux moulin à vent où couchait le roi lorsque après une longue chasse il ne voulait pas pousser jusqu’à Saint- Germain. Ce prince fit d’abord bâtir un simple pavillon, qui subsista longtemps encore rue de la Pompe, à l’angle de l’avenue de Saint-Cloud; puis le moulin fut abattu, et sur ses ruines on construisit le premier château ; enfin, on acheta le vieux donjon à J. F. de Gondi, l’oncle du fameux cardinal de Retz; on le rasa en 1638, et Versailles devint la propriété exclusive de la couronne.
Le château bâti par Louis XIII n’avait que vingt-deux toises sur chaque façade. « C’était un chétif château dont un simple gentilhomme ne voudrait prendre vanité, » disait Bassompierre. Mais comme à cette époque le royaume était ravagé par l’ambition et la turbulence des seigneurs, on crut devoir le mettre à l’abri d’un coup de main, au moyen d’une fausse braie, espèce de chemin couvert au-dessus du fossé, qu’on traversait sur un pont-levis. Le château avait été élevé sur le tertre de Versailles, de manière à dominer aussi loin que possible. Bientôt les courtisans, désireux d’avoir une résidence près d’un séjour que le roi semblait particulièrement affectionner, firent construire quelques maisons de plaisance dans ses environs. Autour de ces demeures les chaumières se multiplièrent, et enfin un village s’éleva. Le modeste château de Louis XIII était à peine inauguré, qu’une scène solennelle s'y
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accomplissait déjà : Richelieu, menacé dans sa puissance, vient s’y humilier devant son royal esclave, et obtient , pour prix de son apparente soumission , l’exil de la reine mère et une extension de pouvoir sans limite! Mais ce n’est encore là que le prélude des grands événements dont Versailles doit être le théâtre pendant le règne suivant.
Les fêtes brillantes que Fouquet donna à Vaux avaient exalté l’imagination de Louis XIV ; il voulut, lui aussi, créer un palais, des jardins qui fissent oublier tout ce que les rois et les princes de l’antiquité et des temps modernes avaient conçu de plus somptueux. Paris, il faut le dire, ne pouvait être la ville de prédilection du jeune roi; il lui fallait une capitale qui datât de lui, dont il fût le soleil, au milieu d’une foule de satellites brillant à sa suite. Paris avait été presque en république pendant la captivité du roi Jean ; Paris avait été anglais pendant la folie et après la mort de Charles VI ; Paris avait été presque espagnol avec la Ligue; Paris surtout avait été le siège de la Fronde, et le pupille de Mazarin n’était pas homme à l’oublier. Il voulut donc une métropole de main royale, et dans son application du moi absolu il ne craignit pas d’entrer en lutte avec la nature pour arriver à ses fins. En effet, dans cette fastueuse création, l’utilité ne se fai* sentir nulle part; le caprice y règne partout, mais à des conditions de grandeur que Louis XIV seul pouvait remplir.
L’orgueil et la volupté furent le premier mobile des transformations de Versailles; mais vingt années de victoires ne tardèrent pas à consacrer ces majestueuses constructions; puis les arts, la littérature rivalisèrent avec la gloire des armes et la galanterie pour en rehausser l’éclat. C’est pour Versailles que Lebrun a épuisé tout ce que sa palette avait de richesse; c’est pour Versailles que Coysevox était statuaire, Mansard architecte, Lenôtre jardinier; c'est pour Versailles que Molière a composé la plupart de ses chefs-d’œuvre, que Racine a fait Est/ter et Bérénice.
Tant que Versailles a été le siège de la monarchie française, il ne s’est rien passé en Europe qui n’ait eu sa cause ou son retentissement dans ce palais. Londres et Rome y trouvèrent un vigoureux antagoniste. Toutes ces mémorables campagnes qui, sous le règne de Louis XIV, agrandirent le territoire de la France, qui mirent la Hollande à deux doigts de sa perte ou qui bouleversèrent l’Allemagne, furent conçues et arrêtées à Versailles; et c’est là aussi qu’au retour de leurs expéditions les Condé, les Turenne, les Vauban, les Catinat, accouraient pour recevoir la récompense due à leurs exploits. Après les vainqueurs défilent les vaincus; voici des généraux, des princes, des ambassadeurs étrangers qui viennent saluer un maître ou implorer la paix. Entendez-vous le canon qui gronde sur les rives d’Afrique? c’est Versailles, avec Duquesne, qui prélude déjà aux futures conquêtes de la France en Algérie. Bientôt l’Espagne courbera le front et recevra de Versailles une nouvelle race de rois.
Le dix-septième siècle se place sans contredit à la tête des plus belles époques de notre histoire : c’est le siècle du grand Condé et du grand Corneille , de Bossuet et de Fénelon , de Molière et de Racine, de mademoiselle de Lavallière et de madame de Sévigné; c’est le siècle de toutes les gloires et de tous les prestiges, et Versailles en a été la plus belle expression.
Avec le règne de Louis XV, l’histoire a moins de conquêtes, moins de prodiges à enregistrer; Versailles est néanmoins le centre d’un grand mouvement civilisateur, qui va bientôt envahir l’Europe : Versailles est devenu le but du pèlerinage de tous les hommes distingués de l’époque : Pierre le Grand; Christian III, roi de Danemark; Gustave 111, roi de Suède; Joseph II , empereur d’Autriche , pour ne citer que les plus célèbres , viennent tour à tour lui rendre hommage. A la littérature du grand siècle, pleine de grandeur et d’imagination, a succédé une littérature moins savante et moins majestueuse, mais plus vive, et poursuivant
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avec l’ensemble de toutes les forces et de tous les talents , l’émancipation définitive de la raison humaine. Voltaire est le chef de cette école , et sa place est marquée à Versailles; il y a ses grandes et ses petites entrées. A sa suite marchent Montesquieu, d’Alembert, Diderot, et tous ces hommes dont les écrits ou la parole doivent régénérer le monde.
Versailles, après avoir assisté à l’apogée de la monarchie, va devenir le berceau de la grande révolution qui doit dévorer les princes et les rois. Les États Généraux s’assemblent dans le palais de Louis XIV, et d’un souffle effacent ces orgueilleuses paroles : « L'Etat c'est moi. » La Convention et le Directoire négligèrent complètement Versailles; Napoléon y dépensa beaucoup d’argent, mais ne voulut jamais s’en servir.
Après la révolution de 1830, Versailles eut le triste privilège de recevoir les adieux des derniers rejetons de Louis XIV. Dès ce moment , son existence devenait plus embarrassante que jamais. Une idée heureuse , grande , sublime , le sauva de la destruction. Louis-Philippe , n’oubliant pas son avènement, se prit à penser qu’il n’y avait point de palais assez vaste pour l’histoire de la nation, et que Versailles, par son glorieux passé, était le sanctuaire le plus digne qu’on put lui offrir. Noble conception, qui, attirant la génération actuelle autour des images des grands hommes et des grands souvenirs de notre histoire, a relié, par le concours merveilleux de tous les arts , le présent au passé !
C’est cet immense et splendide tableau de nos gloires nationales de tous les âges , que nous avons voulu reproduire à l’aide de gravures exécutées par d’habiles artistes, et d’un texte toujours puisé à des sources authentiques. Nous n’avons jamais prétendu embrasser ce vaste ensemble qui se compose de plus de quatre mille sujets ; cette reproduction n’aurait pas d’ailleurs un intérêt assez soutenu pour justifier ses proportions gigantesques. Nous avons donc dégagé notre oeuvre de tous les détails sans importance ou sans valeur au point de vue de l’art; mais, dans cette limite que nous nous sommes efforcés d’atteindre, nous pouvons affirmer avec confiance que notre publication est complète, et qu’elle résume, dans son expression la plus digne , le Musée de Versailles.